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Article 8 : Paroles de Raul Zibechi La puissance du peuple des paysans et des mineurs “indiens” lors des insurrections de 2003

vendredi 7 novembre 2014

Paroles de Raul Zibechi*
La puissance du peuple
des paysans et des mineurs “indiens”
lors des insurrections de 2003

L’histoire récente du peuple bolivien, en particulier les insurrections paysannes à la fois rurales et urbaines centrées sur les villes de Cochabamba en 2000 et El Alto1 en 2003 sous le nom de “guerre de l’eau” et “guerre du gaz”, a été marquée par des événements sociaux extraordinaires qui ont contraint le Président Gonzalo Sanchez de Lozada, promoteur des politiques néo-libérales en Bolivie, à démissionner, le 14 octobre 2003, et à s’enfuir en hélicoptère du palais présidentiel pour les États-Unis, sous la pression des insurrections populaires. Pour comprendre cette dynamique sociale et les luttes des sociétés paysannes andines qui en sont à l’origine, la rédaction de notre revue a décidé de faire appel à Raul Zibechi.
Avec son autorisation, nous présentons plusieurs extraits de son travail2, sous la forme d’une interview fictive, qui cherche à éclairer les points essentiels de ses analyses sur les événements à El Alto et à La Paz en septembre et octobre 20033.

Raul Zibechi, la Bolivie, dès la conquête de l’empire inca par l’Espagne au XVIème siècle, a été étroitement associée, par l’exploitation de ses immenses ressources minières — notamment argentifères — aux premiers stades de développement du capitalisme en Europe. On observe aujourd’hui en Bolivie une convergence des mouvements populaires pour la nationalisation des gisements d’hydro-carbures et des luttes indiennes pour l’autonomie et la justice sociale, qui ont finalement abouti aux insurrections de 2003. Pouvez-vous nous rappeler le déroulement de cette “guerre du gaz” à El Alto et le contexte dans lequel elle s’est produite ?
Les “guerres” de l’eau et du gaz (2000 et 2003) ont en commun avec les autres luttes du Continent l’absence d’avant-gardes ou d’appareils dirigeants, de la division classique entre sommet et base, dirigeants et dirigés ; et aussi la mise en actes d’insurrections victorieuses menées en-dehors de toute institution (syndicale, paysanne ou de parti). Ces “guerres” partagent en outre avec d’autres expériences le fait que pour lutter et vaincre ce qui existait déjà a été suffisant : à la base, les communautés ou ayllus4, les communautés urbaines de l’eau et les conseils vicinaux ou juntas vecinales5. Le fait que les “organisations” inscrites et immergées dans la vie quotidienne soient les mêmes “organisations” qui mènent les luttes et les insurrections est l’un des éléments de nouveauté des mouvements (qui sont toujours sociaux et politiques) du continent.
À partir du samedi 11 octobre 2003, une énorme force se déploya à travers les rues, les habitants d’El Alto organisant des blocages, des tours de garde et des feux, creusant des tranchées profondes, une force qui, même si elle était circonscrite à son territoire, déborda et entraîna tous ceux qui voulaient se joindre aux mobilisations. Cette force sociale créa des comités et des réseaux de comités et de commissions spéciales, les unes chargées de l’approvisio-nnement alimentaire pour la zone et de la coopération avec d’autres, qui préparaient aussi la défense ; et les autres chargées de faire et de protéger les tranchées et les barricades [...] Non seulement il n’existe pas de division dans l’organisation, — uniquement des fonctions différentes réalisées par un même corps social — mais, de plus disparaît la division entre dirigeants et dirigés […]. Pendant dix ou douze jours, en octobre 2003, les habitants de El Alto — à travers les conseils vicinaux ou d’autres instances — ont agi en tant que gouvernements de quartier, et supplanté un État délégitimé et absent […]. Comme l’attestent tous les témoignages et les analyses, l’organisation est improvisée et spontanée, sans aucune planification, mais tous s’accordent rapidement pour prendre à tour de rôle la garde des blocages. Ceux-ci se mettent en place en tant que forme de contrôle territorial, par l’installation de tranchées et de barricades, avec l’organisation de systèmes de surveillance et avec un niveau de mobilisation qui englobe littéralement toute la population, organisée par rues, par pâtés de maisons, par comités, « sans qu’il n’y ait nécessité de prendre des décisions qui contraignent », ainsi que l’explique le président de la zone Santiago II […].
Ce qui arriva en octobre fut qu’une mer de citoyens organisés en formes de coopération vicinale improvisèrent de nouvelles méthodes et des modes de lutte qui dépassèrent toute forme antérieure d’autorité et d’organisation sociale. L’image d’une “mer” de citoyens est justifiée parce que la population n’agit pas de façon unidirectionnelle mais sous forme de multiplicité. Non seulement elle était nombreuse, mais encore arrivait-elle de toutes parts. Elle n’était pas rassemblée en une immense colonne unique, qui aurait pu être réprimée facilement, mais était comme l’eau qui monte en vagues et déborde, percute, s’adapte aux reliefs, jaillit des endroits les plus inattendus : implacable, tenace, insaisissable. Le 13 et le 14 octobre par exemple, El Alto était sous contrôle des habitants qui surveillaient et dressaient des barrages rue par rue, pâté de maisons par pâté de maisons. En même temps, des milliers de personnes arrivaient à El Alto et à La Paz, venant des nombreuses communautés de l’altiplano par monts et par vaux, par les autoroutes, à pied ou en véhicule, par des chemins secondaires ou des sentiers. La rébellion s’étendait aux principales villes du pays et aux régions rurales qui, elles aussi, organisaient des blocages et se mobilisaient dans plusieurs directions. Les alteños descendaient à La Paz par l’autoroute et par les rues secondaires, les habitants des versants dévalaient les dizaines de rues menant au centre et, soudainement, arrivaient « d’en bas, depuis les pentes de l’Illimani, des paysans d’Ovejuyo et de Chasquipampa qui entraient par les quartiers de la bourgeoisie blanche. Par ailleurs, une partie de la population des classes moyennes se mobilisa par des grèves de la faim massives dans les églises. C’était une mer, une marée humaine qui annihila la capacité de survie du gouvernement [...]. Il ne s’agit pas uniquement des 400 000 personnes qui affluèrent vers la place San Francisco, le 14 octobre. Mais plutôt de la façon dont elles l’ont fait. Il n’y eut pas une convocation formelle lancée par une institution, mais plusieurs convocations, formelles et surtout informelles, venant d’en bas, prenant appui sur les expériences passées qui avaient amené les ouvriers et les résidents à occuper cette place des douzaines de fois […]. Ces jours-là, la communauté alteña s’est déployée sur le terrain, neutralisant ainsi la répression armée en s’appropriant les espaces par où l’armée devait passer pour se répandre comme force répressive […].

D’où proviennent la cohésion et l’efficacité de cette organisation communautaire dispersée en dehors de toutes institutions ?
Le sociologue Pablo Mamani, dont le point de vue tente de lier les aspects territorial et microsocial, soutient que les gens ont organisé la prise de leurs quartiers pour « garder un contrôle et une auto organisation propres », et qu’il s’agissait « d’ une forte mobilisation articulant des stratégies, des sens et des valeurs collectifs, ce qui s’est manifesté par le biais d’actions coordonnées à tour de rôle dans les familles, les zones, les districts et même dans diverses organisations qui existent dans le territoire urbain ». De même, furent organisés le creusage des tranchées et leur surveillance pour empêcher que l’armée n’entre dans les quartiers, et ces tâches furent accomplies à tour de rôle, zone par zone, bloc par bloc... L’importance de la mobilisation aymara — qui parvint, lors d’événements comme ceux de septembre – octobre 2000, à rassembler près d’demi-million de personnes pendant plusieurs semaines — repose sur les tours de garde, les tâches obligatoires et les assemblées, assemblées qui sont revitalisées dans les espaces urbains, d’où la participation massive des hommes et des femmes...
Résumons tout le processus : d’abord, les communautés des quartiers prennent corps lors d’assemblées massives sur les places. Après les prises de décision, les assemblées se dispersent en une multitude d’actions (blocages, communication entre quartiers et districts, manifestations, tours de garde, commissions de solidarité, appui à d’autres zones, feux […], creusage de tranchées, etc.). En troisième lieu, les regroupements massifs reprennent (marches sur La Ceja ou sur La Paz) […]. C’est comme un jeu de concentration – dispersion. Mais le moment de la concentration sert d’abord à gagner en force intérieure, grâce au consensus. Il ne s’agit pas encore d’une concentration externe, sous forme de masses ou de multitudes, mais plutôt d’une forme interne, plus spirituelle que matérielle, puisqu’il n’y a pas de regroupement unique, mais autant qu’il existe de communautés de quartier. Après, on combat en se dispersant, et c’est alors qu’apparaît l’efficacité de la dispersion, lorsqu’elle désarticule l’appareil répressif d’État.Enfin, il y a un autre mouvement de concentration, mobile celui-ci, fait de mouvements – manifs nés dans plusieurs espaces qui ne sont plus nécessairement les communautés, mais plutôt les espaces où a peu à peu fonctionné la dispersion de l’État, c’est-à-dire les centaines de foyers de blocages, d’assemblées et de combats. Ainsi se forme une multiplicité de ruisseaux – radicelles qui confluent vers cet endroit que la mémoire longue a fixé comme le lieu de la confrontation finale, ou si l’on préfère, comme le lieu de la concentration-en-mouvement : la place San Francisco, espace depuis lequel les secteurs populaires défient et affrontent la place Murillo, place du pouvoir.

Comment expliquez vous l’implantation des traditions communautaires paysannes dans le contexte urbain d’El Alto et de La Paz ?
L’établissement urbain des Aymaras a eu lieu au cours de trois grandes vagues. La première s’est installée à La Paz, la deuxième sur les coteaux de La Paz. La troisième vague est apparue à partir de 1985, avec le néo-libéralisme, et représente une génération qui n’eut aucune opportunité et dont une bonne partie vit dans une extrême pauvreté. Il s’agit de 90 % de la population de la ville de El Alto, qui, presque toute, travaille dans le commerce au détail [...] et qui fait revivre la civilisation communale dans les quartiers et les différents syndicats de commerce. Concernant la récente expérience du mouvement social, le sociologue aymara Felix Patzi affirme que c’est « cette population qui déterminera le cours de la lutte indigène contemporaine ».
De fait, la majorité de la population d’El Alto est arrivée en ville après 1985 […]. En 1950, y vivaient 11 000 habitants ; en 1976, El Alto comptait 96 000 habitants et en 1985, ils étaient déjà 307 000 ; en 2001, la population atteignait 650 000 habitants et l’on suppose qu’en 2005, elle s’approche des 800 000. Près de 90 % de la population actuelle est arrivée après 1976, dont deux tiers après 1985. Bref, on peut dire que la population alteña s’est établie dans la ville massivement, en une génération. Les Aymaras sont arrivés tous ensemble et pour les mêmes raisons : ils ont été expulsés [des campagnes] par le modèle néolibéral qui est en réalité une sorte de néocolonialisme, une recolonisation du pays et de ses habitants […]. Au vu des énormes difficultés qu’ils ont dû affronter, il n’est pas étonnant que les habitants de El Alto se soient vus contraints de travailler collectivement pour gérer leurs besoins les plus élémentaires. Les relations collectives, hégémoniques dans le monde andin, opèrent comme une sorte de sens commun auquel on fait continuellement appel pour régler les petites et les grandes difficultés, tant dans la vie quotidienne que durant les grandes actions politiques. Ainsi le comportement andin se modèle-t-il de l’intérieur. En premier lieu, l’arrivée et l’installation dans la ville furent des actes communautaires, puisque dans énormément de cas (mineurs, personnes relocalisées à cause de quelque désastre), la décision de quitter les lieux qu’ils habitaient — imposée par l’État ou le capital, ou à cause d’imprévus climatiques ou autres — fut prise collectivement.
D’une certaine façon, la migration vers El Alto est une réaction face au colossal tremblement de terre social et culturel que subirent les Boliviens dans les années 80. C’est en tant que survivants d’un gigantesque naufrage collectif que les centaines de milliers de personnes qui, d’un coup, atterrirent dans cette pampa froide et désolée qui leur était aussi étrangère qu’inhospitalière, cherchèrent et trouvèrent une nouvelle vie […].
L’évolution quantitative des conseils vicinaux et des organisations territoriales de base mérite l’attention. Jusqu’en 1988, 180 conseils vicinaux avaient été constitués, ce qui, pour la population de l’époque (environ 360 000 habitants), représente environ un conseil pour 2 000 habitants. Vers 2004, on comptait 540 conseils vicinaux pour une population d’environ 750 000 habitants, c’est-à-dire un pour 1 300 à 1 400 habitants. Même si ces données sont très relatives, elles montrent clairement que la densité des conseils vicinaux par rapport à la population a augmenté. C’est-à-dire que plus le nombre d’habitants augmentait, plus la taille des conseils diminuait et plus ceux-ci gagnaient en force, comme en témoignent les mobilisations sociales des cinq dernières années […]. Comme hypothèse, nous postulons qu’à partir de 1985, la migration vers El Alto donne aux relations sociales un caractère communautaire puisqu’il s’agit du déplacement massif de communautés entières — minières mais aussi rurales — représentant une migration populaire, dotée d’une solide expérience d’organisation et de lutte, qui redessine et prolétarise de vastes zones de la ville. Ce que nous entendons par donner un caractère communautaire, c’est le processus […] au cours duquel sont renforcés, entre autres, la réciprocité, la propriété collective des espaces communs, la “démocratie de l’ayllu”, le rôle des unités familiales dans la vie sociale. Nous devons interpréter la diminution du nombre d’habitants par lotissement à partir de ce point de vue, comme une option collective qui, dans les faits et au-delà de l’intentionnalité, aboutit à rendre plus problématique le contrôle des communautés de quartiers par l’État et le système des partis. Ou, vu d’en bas, des unités territoriales plus petites facilitent le contrôle communautaire direct, évitant ainsi que ne se forment des bureaucraties détachées de l’ensemble vicinal […].

La structure urbaine de la ville d’El Alto a donc joué un rôle dans le déroulement des événements ?
La trame urbaine d’El Alto est atypique et témoigne de la manière dont s’est établie la population. Les seules traces du plan initial de la ville sont les grandes voies de sortie : les autoroutes vers Viacha, Oruro, Desaguadero et Copacabana, et les grandes avenues qui conduisent à ces autoroutes. Entre ces voies s’est greffé un ensemble de colonies, ou lotissements, ou quartiers, formant une sorte de puzzle — ou de casse-tête — et qui confère au réseau routier une grande discontinuité — même si chaque unité est homogène et cohérente en elle-même. Plus de 400 lotissements constituent les pièces de ce casse-tête, où les migrants se sont installés peu à peu […]. La façon dont l’urbanisation a été créée — il s’agit toujours d’un établissement collectif sur des terrains vacants — et les problèmes que les résidents ont dû affronter donnent aux quartiers leurs caractéristiques distinctes et leur cohésion interne. Ainsi surgissent des quartiers d’ex-mineurs, de paysans communautaires, d’ouvriers manufacturiers, de personnes relocalisées pour toutes sortes de motifs ; des quartiers entiers se peuplent de personnes qui arrivent de la même province, du même canton, de la même communauté […].
Le rassemblement de quartiers auto-construits, tous différents, a empêché la construction de grandes rues rectilignes fonctionnant comme des panoptiques. En dehors des grandes avenues menant à La Paz, le panorama local offre un réseau enchevêtré de labyrinthes, une infinité de culs-de-sac tortueux tournant autour d’axes invisibles ou inexistants […]. Il n’y a pas de visibilité continue, l’État n’a pas construit les rues et n’est pas intervenu dans l’établissement d’un plan urbain. Cependant, la façon dont ce plan a été mis en place par les résidents est très stratégique. En octobre, les militaires sont entrés dans la zone nord par les rues ouvertes, mais ont découvert que c’étaient des impasses... Mais il y a un certain agencement, il y a les petites places, il y a une orientation, des voies d’entrée et de sortie dans chaque quartier, il ne s’agit pas de quelque chose d’incohérent...
La vie du quartier tourne autour des places et des terrains de football, espaces où se concentrent les relations sociales communautaires, où elles prennent forme et s’expriment. En général, ce sont les premiers espaces construits collectivement par les voisins […]. Non seulement les voisins s’approprient les espaces publics parce qu’ils les ont construits eux-mêmes, mais ils se les réapproprient périodiquement, à chaque fête, avec le sport ou à travers les assemblées des conseils vicinaux […]. Les places ont leur propre histoire dans les luttes sociales urbaines de la Bolivie, en tant qu’espaces privilégiés des échanges dans les milieux populaires […]. Elles ont constitué des foyers de condensation communautaire et d’intercommunication pour leur propre quartier et avec les autres […].

Ces facteurs de dispersion se retrouvent-ils dans les relations économiques de production et de consommation ?
On peut affirmer que la tension dispersante traverse toute la société. Prenons l’exemple de ce que l’on appelle le secteur informel et l’économie familiale. À El Alto, qui doit être l’une des villes les plus soigneusement analysées par l’État et les organisations non gouvernementales, 70 % de la population active travaille dans le cadre familial (50 %) ou en micro-entreprise (20 %). Ce genre d’initiative est fréquent dans le commerce et la restauration, où 95 % des travailleurs appartiennent à des structures familiales ou des micro-entreprises, suivis du secteur de la construction (80 %) et du secteur manufacturier (75 %). Les jeunes y sont majoritaires : plus de la moitié des salariés des entreprises manufacturières ont entre 20 et 35 ans, et la présence des femmes est écrasante dans le commerce et dans la restauration de dimension familiale et micro-entrepreneuriale : 79 % des femmes actives travaillent dans ces secteurs. L’acteur principal du marché du travail alteño est la famille, tant comme unité économique génératrice d’emploi que comme entité comprenant le plus grand nombre de travailleurs salariés.
Dans ces espaces, une nouvelle culture sociale et du travail apparaît, caractérisée par le nomadisme, l’instabilité et des relations de travail différentes […]. Selon certaines études, l’emploi dans les secteurs familial et micro-entrepreneurial n’a pas cessé d’augmenter lors des deux dernières décennies. En 1989, on trouvait 64,6 % de la population active dans ces deux secteurs et, en 1995, cette proportion s’était accrue de près de 10 points pour atteindre 73,5% . Le secteur familial avait augmenté de 53,9 % à 56,8 % et celui de la micro-entreprise passa de 10,7 % à 16,8 % 18. Une autre étude confirme cette tendance : en 1992 les deux secteurs concernaient 64 % de la population active à El Alto, et en 2000, 69 % […]. Dans les unités familiales, le travail familial non rémunéré l’emporte ; dans beaucoup de cas, les uns montrent aux autres comment réaliser le travail, et la gestion du temps est sous la responsabilité exclusive du travailleur, du moment qu’il respecte les dates limites. À plusieurs reprises, l’étude signale que certaines micro-entreprises emploient un large éventail d’unités familiales et que le “propriétaire”, en plus de la rémunération pour le travail accompli, offre aux familles de “l’aide” ou des “prêts en période de vaches maigres”.
En conclusion, il faut souligner que la majorité écrasante des travailleurs à El Alto, et dans l’ensemble du pays, n’est pas touchée par la division tayloriste du travail, que les employés sont maîtres de leur temps de production et qu’ils pratiquent une organisation du travail presque indivise, avec une capacité d’échange entre les différents postes. Il s’agit de travailleurs jeunes, dont une grande proportion sont des femmes, très pauvres, et instruits (le taux d’analphabétisme à El Alto est de seulement 8% , et 52 % de la population a atteint le niveau secondaire), dotés d’une grande autonomie au travail et entourés par une forte présence familiale. Ce sont ces travailleurs qui ont été les protagonistes de l’insurrection de septembre – octobre 2003 et des principales luttes de ce cycle de contestation […].

Ces traditions communautaires se retrouvent-elles aussi dans les tactiques des résistances menées par la population ?
Comment fonctionne cette machine dispersante ou inhibitrice ? Étudions quelques exemples. En premier lieu, les “plans” que le mouvement a suivis, ou imaginés, pour se défendre et attaquer : le pulga, le sikititi, le taraxchi et le wayronko, parmi les plus remarquables. Pour résumer, le plan pulga (puce) est une façon rapide de bloquer des chemins ou des rues de nuit, en se retirant immédiatement, comme une piqûre de puce : par milliers, dans différents endroits et de façon simultanée. Le plan wayronko (scarabée) implique la mise en place de manifestations et blocages-éclairs pour distraire les forces répressives, sans circuit ni plan établis, comme le vol du scarabée qui ne semble pas avoir de direction prévisible. Dans le plan sikititi (fourmi rouge), les communautés marchent à la queue leu leu. Enfin, le plan taraxchi (oiseau envahisseur) est une mobilisation massive pour étrangler les villes. En effet, ils ne comprennent ni commandement centralisé, ni aucun type de commandement, étant donné que leur élaboration s’effectue dans les communautés qui, comme pour toute chose, délibèrent et réalisent leurs actions grâce au système des tours obligatoires. Ces plans, parmi lesquels seul le pulga a fréquemment été utilisé, sont appliqués lorsque les organisations décident de faire des blocages, après d’intenses consultations entre communautés et syndicats agraires. Lorsque les blocages ont commencé, ils poussaient de partout parce que nous sommes dans nos communautés, nous connaissons les lieux stratégiques et nous pouvons facilement frapper l’ennemi. Le plan est exécuté par des brigades communales, c’est-à-dire des membres de la communauté organisés en groupes pour une tâche spécifique à laquelle tous participent : la communauté l’a décidé, la communauté l’exécute. Il s’agit de “l’ayllu militarisé” ce qui n’est autre que les structures communales qui commencent à se préparer pour l’affrontement [...].
Il faut remarquer que les blocages paysans se matérialisent d’une façon différente des barricades ouvrières classiques. Alors que celles-ci sont des fortifications plus ou moins compactes derrière lesquelles les manifestants se retranchent pour les défendre (sur le mode militaire), les blocages paysans sont des tapis de pierres étendus sur la route, sur une longueur qui peut atteindre 500 mètres. Il en résulte qu’il n’existe pas un lieu à défendre mais toute une surface qui ne nécessite pas la présence de gens pour être effective. Les paysans se dispersent sur les collines des alentours depuis lesquelles, grâce aux avantages que leur offre le terrain, ils harcèlent les corps de la répression pour compliquer leur progression, sans leur offrir de point de résistance unique […]. Le tapis de pierres est, en soi-même, un mécanisme qui oblige les forces répressives à travailler durement et longtemps pour le dégager. Pendant ce temps, les rebelles disposent un autre tapis de pierres ailleurs, affaiblissant ainsi les forces étatiques. À l’occasion, ils lèvent des barricades intégrant le dispositif de blocage, comme une composante venant renforcer les tapis de pierres. Le système de tours — qui garantit la participation de toute la communauté ou de tout le quartier, donc le prolongement indéfini de l’action — de même que d’autres formes d’action collective — assemblées, approvisionnement, aptapis (repas communautaire), sanctions — ne requiert pas d’organes spéciaux ni détachés du groupe : c’est le groupe même qui accomplit des tâches ou des fonctions différentes […].
C’est sur un mode similaire qu’ont fonctionné les casernes aymaras, celles existant dans l’Altiplano comme celles qui surgirent dans les quartiers alteños lors des journées d’octobre 2003 […]. Qu’entendons-nous lorsque nous parlons de “casernes” ? Il s’agit là aussi de relations sociales, de formes d’organisation basées sur la décision collective et le tour obligatoire, mais en situation de militarisation, c’est-à-dire adaptées pour faire face à une agression violente. La fonction et la structure sont différentes, les tâches à accomplir aussi, mais l’organisation est toujours la même, basée sur les liens communautaires […]. Ce sont des articulations transitoires pour l’action armée et militaire dans une zone déterminée. Cela demande des commandements eux-mêmes transitoires, et des groupes spéciaux comme ceux qui firent tomber les passerelles dans les grandes avenues, réunis pour une activité concrète et qui, ensuite, se diluent dans les relations de la vie quotidienne. Même les grandes actions militaires, comme le déraillement des wagons à La Ceja pour bloquer l’autoroute, ont été essentiellement des actions communautaires, auxquelles des familles entières participèrent.
Sur ce point, l’expérience de la caserne de Qalachaka peut être prise comme exemple du type de relations qui s’établissent dans les moments de militarisation. Très près du village d’Achacachi, à une courte distance de l’école ayllu de Warisata et du lac Titicaca, se trouve la caserne aymara. Le visiteur y verra une colline de taille moyenne avec un sommet rocailleux […]. Et rien d’autre. Une caserne, cette colline abandonnée ? Les gens insistent pour dire que la caserne se trouve là, et il n’est pas question de mettre cela en doute […]. Un des membres de la caserne de Qalachaka explique le processus de mise en place : « Nous avons dit : nous fonderons notre propre caserne, et nous sommes d’accord sur le fait que pour être un gouvernement, nous avons besoin d’avoir notre propre armée communautaire... C’est pour cela que nous l’avons constituée. Les soldats indigènes doivent être préparés, ils ne doivent pas être uniquement soldats mais précepteurs, comme des professeurs avec des fusils ». Consulté sur les différences entre l’armée indienne et l’armée bolivienne, il n’a aucune hésitation : « l’armée indienne est sous les ordres des assemblées, c’est une armée ayllu. L’ayllu commande l’armée […]. Quant aux “officiers”, il dit qu’il n’y a pas de division entre ceux qui donnent les ordres et ceux qui combattent car dans l’armée indienne, on est commandant parce qu’on le mérite, et ce n’est pas éternel, il peut arriver quelqu’un de meilleur. C’est donc quelque chose de rotatif, de cyclique, on utilise le même système de l’ayllu. Chacun a la même opportunité d’être commandant. On voit que, même dans les relations sociales militarisées, l’assemblée communautaire apparaît comme “commandement suprême” et la rotation comme un mode de participation empêchant que des structures de commandement séparées ne se figent […]. Nous pouvons dire que les Aymaras ont créé des machines de guerre qui sont des machines dispersantes, vers l’extérieur et vers l’intérieur, parce qu’elles combattent l’État et le désagrègent, mais sans créer d’appareil centralisé ni unifié. C’est-à-dire qu’elles dispersent l’État sans le recréer.

On peut se demander comment une société aussi dispersée a pu disposer des moyens de communication nécessaires lors d’insurrections aussi massives que celles de septembre et d’octobre 2003 ?
Les mouvements sociaux boliviens ont une longue tradition de mise en place de moyens de communication propres, au moins depuis l’époque où les radios minières jouèrent un rôle remarquable, tant dans les luttes syndicales que dans la construction d’une identité minière. Plus récemment, les radios ont joué un rôle important dans la constitution de nouveaux sujets ruraux et urbains. La deuxième génération de radios liées aux mouvements s’est développée au retour de la démocratie en 1982. La CSUTCB (Confédération Syndicale Unique des Travailleurs Paysans de Bolivie) comprit alors que la radio a joué un rôle important dans le processus d’organisation et d’union du peuple et qu’elle fut un instrument qui nous a aidés à unifier le mouvement paysan et, justement, c’est de là qu’est née la CSUTCB. L’organisation comprit que la communication doit être une création de la communauté. Dans les années 90, le réseau ERBOL (Éducation Radiophonique de Bolivie) définissait la communication populaire comme une pratique orientée vers le changement social...
Lors des événements de septembre – octobre 2003, les radios firent partie du réseau de communication interne du mouvement social alteño, particulièrement la radio San Gabriel : dans ses locaux, des centaines de dirigeants aymaras (jilakatas et mamatallas, noms donnés respectivement aux dirigeants hommes et femmes) venus des communautés, entamèrent une grève de la faim […] qui a plus fonctionné comme un foyer d’intercommunication que comme un commandement adressé aux bases. En outre, les communautés aymaras, urbaines et rurales, se sont approprié des radios par lesquelles elles transmettaient des messages, mais surtout, par lesquelles elles communiquaient — dans le sens le plus profond du terme — des états d’âme, des expériences vécues, des sentiments qui étaient partagés par les auditeurs, produisant chez eux un effet émotif très similaire à celui que vivaient les personnes qui s’exprimaient […]. Partout, la communication apparaît aux endroits stratégiques, sous la forme de relations sociales communautaires, comme un corps dense de liens multidirectionnels et simultanés, sans centre ni commandement unifié […]. On voit que le mécanisme de concentration – dispersion, alors territorialisé dans une grande partie de la ville, se reproduit presque à l’infini, embrassant tout l’espace urbain.
Les mécanismes de cette double pulsion — successions des battements de la multitude — qui génère une incroyable énergie sociale et collective, sont eux aussi très variés : de puissants réseaux d’action et de communication se sont créés. Les diverses radios qui transmettaient en direct les événements ont participé à l’expansion rapide du réseau de communication. Le système de Radio télévision populaire (Radio Television Popular — RTP) et de Réseau ERBOL, les chaînes de télévision 21 et 36 ont joué un rôle fondamental. Plusieurs de ces médias ont été menacés par le gouvernement pour cette raison. S’y sont ajoutés les propres systèmes de communication des quartiers, comme les sifflets et les coups sur les réverbères, pour avertir d’un danger ou de la présence des forces militaires. Ce type de coups était également utilisé pour prévenir de la présence de délinquants. C’est ainsi que se sont constitués ce que nous appelons ici des micro-gouvernements de quartier. Chaque espace de la ville est devenu, par les structures d’organisation de quartier, un centre de production de décisions collectives pour y tisser ainsi un réseau de pouvoirs capables de paralyser la ville et le gouvernement [...]. Dans un moment comme octobre 2003 à El Alto, il semble qu’un intellect général automatisé ait fonctionné ou, si l’on préfère, un sens commun collectif construit au moment même de l’action.

Comment voyez vous l’avenir de cette puissance des paysans aymaras, quechuas ou d’autres ethnies, qu’ils soient encore en zones rurales ou récemment urbanisés ?
On ne saurait éviter de remarquer que tout ce processus et le débat qui s’y attache, sont traversés par la profonde ambiguïté du mouvement indien qui navigue entre plusieurs options qui s’entrecroisent, se séparent et bifurquent : s’opposer au pouvoir de l’État, devenir un pouvoir d’État, créer des espaces plus ou moins autonomes de pouvoir dans l’État. Il ne s’agit pas, fondamentalement, d’options idéologiques. La question est que la “société indienne”, l’ayllu compris, est traversée dans sa quotidienneté par ces options qui s’entrecroisent à certains moments, se séparent à d’autres moments et bifurquent ensuite, non pas dans un processus linéaire mais de façon simultanée. Même si l’ayllu affirme son autonomie, son autogestion et son auto-gouvernement dans la vie quotidienne, celle-ci est imprégnée de relations clientélistes et de soumission envers l’État ou ses représentants, ces derniers couvrant des besoins ou répondant à des attentes que l’ayllu ne peut ou ne veut pas perdre de vue.
C’est pour cela que la réalité indienne ne peut être lue uniquement comme une opposition pure et simple à l’État, mais aussi comme la création de pouvoirs ou comme des espaces autonomes à l’intérieur de l’État et, même, comme un désir de devenir l’État […]. Ainsi, l’ambiguïté indienne, qui fait partie de l’ambiguïté radicale de l’être humain — survivant entre émancipation et subordination — ne sera pas résolue en éliminant l’un de ses moments extrêmes […] mais, en fendant les eaux agitées de la vie, en mettant le cap vers le rivage de l’émancipation, c’est-à-dire vers le non-État, tout en sachant que l’inertie propre à la vie-navigation nous pousse — et peut-être de façon inévitable — vers la reconstruction de ce qui a été institué, l’État, l’oppression […].

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