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Article 9 : Ouvrages et publications reçus Comptes-rendus rapides

vendredi 7 novembre 2014

Ouvrages et publications reçus
Comptes-rendus rapides

Présentation d’ouvrages

Luiz Carlos Bresser-pereira, Mondialisation et compétition. Pourquoi certains pays émergents réussissent et d’autres non, préface de Robert Boyer, La Découverte, Paris, 2009.
L’économiste brésilien, dont la réputation a depuis longtemps débordé de son continent d’origine, nous livre là un ouvrage majeur quant à la compréhension des stratégies de développement des pays du Sud, notamment de ceux à revenus moyens, en s’appuyant sur une comparaison des réussites asiatiques et des échecs latino-américains.
L’auteur allie des qualités académiques d’enseignant au Brésil et à l’étranger et une expérience de ministre sous les présidences Sarney (Finances) et Cardoso (Réforme de l’État, Sciences et Technologie). Son livre, préfacé par Robert Boyer, fait déjà débat car il n’hésite pas à revisiter de façon impertinente les questions essentielles au cœur de toute stratégie de développement de pays émergents ou en possibilité de le devenir et confrontés à une mondialisation réelle qu’ils n’ont aucune chance de pouvoir façonner.
Bresser-Pereira s’était déjà fait remarquer comme l’un des pionniers de la critique de l’orthodoxie conventionnelle (le « Consensus de Washington ») au début des années 90 en soulignant la stagnation économique qu’elle impliquait. Il nous convie à une passionnante relecture des trajectoires empruntées depuis une cinquantaine d’années dans les pays du Sud. Son diagnostic est sans appel et nourrit le débat sur les formes d’accumulation. Les voies suivies avec succès par l’Inde, la Chine, la Corée du Sud, Taiwan ou le Vietnam ont fait la preuve de la pertinence de l’État-nation, seul capable de définir et de porter une stratégie nationale de développement. On comprend ses attaques contre le mondialisme « qui fait l’éloge de la mondialisation et affirme que l’État-nation n’a plus de raison d’être ». À ses yeux, la mondialisation augmente les inégalités à l’intérieur de chaque pays et bénéficie aux riches des pays développés. Autant il rejette la mondialisation financière et appelle les pays à s’en prémunir en évitant au maximum d’utiliser l’épargne externe, source de perte de contrôle de leur taux de change, autant il milite pour la mondialisation commerciale qui peut devenir une opportunité pour les pays en développement à condition qu’ils préservent un taux de change compétitif, c’est-à-dire non-surévalué. C’est à ses yeux une variable-clé, qu’il convient de maîtriser pour affronter la compétition internationale en favorisant les investissements axés sur les exportations et les secteurs exposés à la concurrence internationale. Cette stratégie doit être complétée d’une politique fiscale et budgétaire saine afin de maintenir le taux d’intérêt à un niveau modéré. Point besoin ainsi de se livrer à une course à l’attractivité pour attirer les capitaux étrangers. Cette dissociation réussie des deux formes de la mondialisation (financière et commerciale) est au cœur de la réussite de nombreux pays asiatiques qui ont su, car ne quémandant pas l’épargne externe, éviter les stratégies humiliantes de l’attractivité. Indéniablement, les quelques pays dont l’auteur évoque les succès ont su tout à la fois se lancer sur les marchés extérieurs et protéger leurs industries. Mais ce qui peut être réaliste pour quelques pays peut-il être généralisé et adopté par tous les pays de revenus intermédiaires, catégorie ciblée par l’étude ? Peut-il y avoir simultanément 20 Corées ? Ces pays ont alors de fortes chances de se spécialiser dans les mêmes types de production et d’entrer en concurrence sévère au risque de saper le mécanisme de leur dynamisme. En cas de réussite de ces pays, l’ordre mondial verrait l’ordonnancement de ses balances commerciales bousculé. Comment réagiraient les pays du Nord ?
L’auteur nous livre une analyse fouillée de ce que les économistes appellent la « maladie hollandaise » (le Dutch Desease). Il s’agit d’un « phénomène structurel qui bloque l’industrialisation et qui, s’il n’était pas neutralisé, provoquerait la désindustrialisation ». Ce fléau est toujours lié à l’existence d’une manne bienfaitrice mais dissimulante, souvent une matière première exportable, mais aussi, en étendant le concept, à du travail bon marché. Des mesures sont préconisées, notamment pour contenir la tendance à la surévaluation du taux de change, à travers divers systèmes de taxes que l’auteur n’assimile pas à de la protection. Ce chapitre, d’un très grand intérêt doit être noté, car il existe très peu de travaux en langue française qui propose une analyse théorique du « syndrome hollandais ».
À travers cet essai, Bresser-Pereira qui se définit lui-même comme « un économiste keynésien historico-structuraliste », trace les contours d’un cadre théorique qui vise à renouveler l’apport de l’« école structuraliste » en définissant les traits marquants d’un « nouveau développementisme » qui gagne du terrain en Amérique latine. Il prend soin de se démarquer des expériences passées, que ce soit celle de l’orthodoxie conventionnelle qui conduisit le continent à la quasi-stagnation et à la « décennie perdue », ou que ce soit celle de l’ancien « national-développementisme » qui s’épuisa dans les politiques de substitutions d’importations et se brisa sur la crise de la dette à partir des années 80.
C’est donc à un « troisième discours » qu’il en appelle. Ce positionnement suscite une remarque. L’ancien « national-développementisme » n’existe plus. L’orthodoxie conventionnelle subit le revers idéologique des effets de la crise actuelle et de l’échec de ses politiques passées. Par contre, en Amérique latine, depuis quelques années, des expériences se mettent en place et se réclament, sous des formes diverses, d’un « virage à gauche ». On souhaiterait que cet ouvrage dont la richesse d’analyse est indéniable se poursuive par l’examen de ces nouvelles politiques et prodigue analyses et conseils sur ce laboratoire vivant.
Trop fin politique, l’auteur sait bien que les trois piliers de sa stratégie – mobiliser l’épargne nationale pour se prémunir de la mondialisation financière, mettre en place un taux de change compétitif pour favoriser les secteurs exportateurs, assainir les finances publiques pour maintenir un bas taux d’intérêt – supposent un consensus national fort et un jeu d’alliance politique solide. La stratégie nationale de développement qu’il invoque suppose la compétition et « la nation comme acteur collectif et l’État comme l’instrument fondamental de l’action collective ». Elle requiert également « une configuration politique informelle ou incitative, dans laquelle les classes sociales, sous la direction du gouvernement, suspendent leurs conflits intérieurs ou coopèrent lorsque la compétition économique internationale est à défendre ». Il soulève là une question essentielle, celle de la correspondance entre une stratégie de développement et la faisabilité d’une alliance politique durable entre les forces sociales qui pourraient en bénéficier. Comment les associer alors même que les retombées de cette politique n’ont pas encore fait sentir leurs effets ? Il est certain que la comparaison Asie/Amérique latine ne peut écarter cette problématique sauf à faire l’impasse sur une dimension importante du développement. Bref, on l’aura compris, cet ouvrage dont le niveau de technique économique est rigoureux soulève également des questions d’ordre politique incontournables.
Le continent latino-américain, dont les élites ont toujours manifesté une propension généreuse à s’allier aux élites mondialisées et dont les classes populaires voire marginalisées ont tendance à voir d’abord avant de donner, est-il prêt à s’engager dans ce consensus ? L’auteur en fait le pari stimulant.
Michel Rogalski
Économiste (EHESS/CNRS)

Hamid Aït Amara, Quel futur alimentaire pour l’Algérie ?, éd. Mille-feuille, Alger, 2009.
La question du futur alimentaire d’un pays exportateur de pétrole comme l’Algérie ne manque pas de se poser : comment sera-t-il possible de nourrir la population algérienne lorsque, les réserves d’hydrocarbures s’épuisant, les capacités d’importation du pays seront réduites ? Cette question ne peut être évoquée sans un retour aux héritages historiques que doit assumer l’agriculture algérienne et à la situation présente. Celle-ci est alarmante : « Les denrées importées fournissent 80 % des calories consommées par habitant ». Comment cette agriculture a-t-elle pu en arriver à cela ?
Les conditions spécifiques d’une agriculture méditerranéenne, pratiquée dans un relief souvent ingrat, ne peuvent être oubliées, mais ne peuvent occulter les progrès plus rapides accomplis par d’autres pays maghrébins. Il s’agit donc bien ici d’un développement agricole bloqué que l’auteur attribue à la persistance d’un mode d’activités extensives reposant sur le couple céréaliculture-élevage et à l’importance du morcellement des exploitations, conduisant à l’essor de structures foncières minifundiaires.
Hamid Ait Amara consacre une large part de son ouvrage à l’analyse de ce changement structurel. Plusieurs éléments, au sein de champs d’analyse différents, s’en dégagent. Ainsi le rôle de la pression démographique exercée sur une surface cultivée qui ne peut guère varier, les changements juridiques intervenus avec la remise en cause de la réforme agraire des années 1970, l’ouverture aux échanges internationaux imposée et ses effets désastreux en matière de « ciseau des prix » (écart entre les prix à la production des produits agricoles et ceux des produits industriels absorbés par cette production), l’échec de l’établissement de relations agro-industrielles (essor conjoint de ces deux activités où l’absorption de produits de l’industrie par l’agriculture s’accompagne d’un transfert d’emploi de la seconde vers la première) sont-ils, entre autres, examinés.
Hamid Ait Amara, auteur de plusieurs articles dans la revue, fournit ici une étude essentielle pour comprendre l’évolution de l’agriculture algérienne, et, à travers celle-ci, les bouleversements structurels que connaissent les agricultures des pays des Périphéries.

Publications

Aujourd’hui l’Afrique, revue de l’AFASPA, n° 111, mars 2009.
Les premiers articles portent sur la situation politique de divers pays africains. L’éditorial de Francis Arzalier « Colonialisme et/ou impérialisme » rappelle que la revue de l’AFASPA est née de l’anticolonialisme français. Toutefois les situations à proprement parler coloniales ne sont plus guère nombreuses : peuple Saharaoui, Palestine et Mayotte [rappelons que cette livraison de la revue est parue avant le vote qui transforme le statut administratif de l’île]. Toutefois, nombreux sont les gouvernements africains issus d’élections qui restent enserrés dans un réseau mondial d’obligations imposées par les grandes puissances ou par les grandes entreprises qui trouvent leur bras armé auprès de mercenaires pour imposer le pillage des ressources africaines. Cette situation est celle de l’impérialisme et la revue se donne pour objectif d’œuvrer à la solidarité de ceux qui luttent et lutteront contre cet état de fait. Jean Chatain, dans « Cameroun 1955-1970, la guerre qui n’a jamais dit son nom », revient sur le conflit concernant la liberté de parole, de presse et d’expression des revendications syndicales qui oppose d’abord la puissance coloniale et les progressistes camerounais. Le processus d’indépendance de 1958-60 ne voit toutefois pas s’apaiser le conflit : inspiré par Jacques Foccart, le Premier ministre français, Michel Debré envoie des troupes françaises pour épauler une armée camerounaise tout acquise à la répression contre “les bandes rebelles”. L’activité militaire française perdure jusqu’en 1971, date à laquelle la “reconquête ” de tout le territoire camerounais est considérée comme achevée. À son tour, Francis Arzalier dénonce « Kivu (RDC) : une guerre qui n’en finit plus ». Là aussi, le conflit interne oppose troupes gouvernementales et groupes rebelles « dirigés par des chefs rebelles dirigés par des “chefs de guerre” armés et financés par de généreux et cupides sponsors étrangers, financiers et industriels d’occident, gouvernants des pays voisins relayant les puissances impérialistes, … », avec pour enjeu le contrôle des richesses minières de la région. Roxanne Stasyszyn, dans « Le peuple congolais sacrifié à la course internationale au profit » expose les racines du conflit en République Démocratique du Congo : la présence de multinationales, en partenariat accepté ou contesté avec les gouvernements successifs du Zaïre, puis de la RDC, à l’œuvre dans les très riches secteurs minier et pétrolier congolais. Ces conflits économiques trouvent facilement un relais dans les conflits ethniques, qui seuls apparaissent au premier regard.
Gérard Lebon porte le regard d’un syndicaliste français sur l’Afrique du Sud. Dans « Impressions de voyage en Afrique du Sud », il constate la différence entre les modes de vie de la population sud-africaine : les riches blancs d’un côté et la majorité noire dans la misère, avec, entre les deux, une petite couche moyenne. Robert Lavaud, (« L’Union Sud-Africaine, terre de contraste ») abonde dans le même sens : les terres les plus riches appartiennent aux fermiers blancs, qui mettent en œuvre une agriculture très mécanisée, les richesses minières sont abondantes mais exploitées par des multinationales et elles ne profitent guère aux mineurs. Un début d’industrialisation est visible, toutefois la misère des townships est loin d’être éradiquée. Ces inégalités sont source de tensions qui se font sentir au sein même de l’ANC.
Le dossier suivant, présenté par Michèle Decaster, relate les vicissitudes dont sont victimes les Saharouis qui réclament leur droit à l’autodétermination et signale le rapport de Human Rights Watch, « accablant pour le Maroc ».
L’article de Djibril Diop « Émigration africaine en Amérique du Nord : le cas canadien, un cas à part » souligne deux caractéristiques : l’immigration au Canada est “choisie” en fonction des besoins locaux du marché du travail et est aussi une “seconde émigration”, le Canada n’étant pas le premier pays de destination.
Jean Chatain fait état du Rapport ONUSIDA qui fait le constat d’un « Recul global de l’espérance-vie ».
Enfin, Jean-Claude Rabeherifara dans « Main basse néo-coloniale sur les terres agricoles », puis dans « Néo-colonialisme agraire à Madagascar : Daewoo fait main basse sur 1,3 millions d’ha de terres » montre que les achats de terres par des gouvernements ou des sociétés étrangères concernent essentiellement les pays du Sud et dans une bien moindre mesure les pays développés. L’inégalité dans le rapport de forces est une fois de plus constatée.

Gresea échos, n° 57, janvier – février – mars 2009.
La revue trimestrielle du Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative est consacrée à « la gauche et la crise ». Elle s’ouvre sur un éditorial d’Erik Rydberg qui pose la question « La porte de sortie c’est où ? », comme manière de redire que la crise est certainement la crise d’un système économique à bout de souffle et d’idées mais en ajoutant qu’on la retrouve aussi dans « la dérégulation de la pensée et des alternatives progressistes à ce système » dont le Forum social mondial est « une jolie illustration » ! Erik Rydberg n’apporte pas la réponse mais cible les questions sous-jacentes : peut-on se passer d’une théorie générale de la transformation de la société, renoncer à tout ce qui peut ressembler à un « grand récit » -alors que se multiplient les « petits récits », simples « gestes » d’individualités-, et surtout refuser de rediscuter du parti ?
La quinzaine de textes qui composent le numéro sont destinés à alimenter cette réflexion sur la gauche et la crise, la plupart ressortent du débat tel qu’il est mené en Belgique et dans les pays voisins, ou rapportent des positions qui ont été récemment prises là (comme celle de la FGTB wallonne dans sa campagne « Dénoncer le capitalisme ensemble »). Le Sud n’apparaît que dans trois textes. Il est présent — marginalement — dans l’Appel de Belém soumis à la signature des associations, syndicats et mouvements sociaux le 1er février 2009 : « Mettons la finance à sa place ». Ce texte d’une page qui vise une réorganisation globale de la finance et de l’économie, demande explicitement d’« éradiquer la spéculation sur les matières premières » et aussi d’« annuler la dette insoutenable et illégitime des pays appauvris ». Le second texte est l’interview de Emir Sader, directeur du CLACSO (Conseil latino-américain de sciences sociales) qui traite du vaste processus de changement qui s’est produit en Amérique latine au cours de la dernière décennie en mettant en perspective les transformations du capitalisme au Centre et l’évolution de l’hégémonie étatsunienne, d’où son titre « Construire une nouvelle hégémonie ». Quoique brève (2 pages) cette interview est très intéressante : l’analyse de Emir Sader est originale par l’accent qu’elle met sur la place des idées dans ce processus, avec, aujourd’hui plus qu’hier, des différences notables selon les pays (rôle important en Bolivie par exemple avec le groupe d’intellectuels baptisé « La Comuna »), en Équateur aussi, mais rôle marginal au Venezuela, au Brésil ou en Argentine où beaucoup d’intellectuels de la pensée critique de l’époque précédente ont fini par adhérer au néolibéralisme. L’analyse est fine aussi : Emir Sader questionne le fait que de nombreux penseurs et politiques de gauche s’empressent de cataloguer de droite les gouvernements qui n’ont pas introduit une rupture définitive avec le néolibéralisme. Selon lui, l’absolutisation de certains aspects de la réalité fait perdre l’objectivité. Le troisième texte est celui d’Hakim Ben Hammouda : « La crise va-t-elle emporter le Sud ? ». Ce texte (tiré du blog de l’auteur) explore de manière détaillée et chiffrée la trajectoire de l’Afrique, des hauteurs qu’elle avait atteintes avec l’envolée des taux de croissance réalisés depuis le milieu des années 90 jusqu’à la chute qui a commencé à se faire dure. Selon Hakim Ben Hammouda « l’élan pris par l’Afrique depuis quelques années risque bien d’être arrêté de manière frontale par la crise actuelle ». Les efforts qui ont été fournis depuis plus d’une décennie pour relancer le développement et réduire la pauvreté se trouveraient alors anéantis.

Alternatives Sud, vol. 16 – 2009/1 « Contre le travail des enfants ? – Points de vue du Sud »
Cette livraison est d’un très grand intérêt : la problématique confronte les points de vue du “Nord” et du “Sud ” sur le travail des enfants. Pour mener à bien ce développement analytique, la revue fait appel – ce qui est peu fréquent dans sa politique éditoriale – à des chercheurs du Nord comme du Sud. Cette observation doit être immédiatement assortie d’une remarque expresse : les chercheurs du Nord ne défendent pas “le point de vue du Nord”, mais prennent en compte la diversité des points de vue comme point de départ de leur réflexion, tout comme les chercheurs du Sud replacent leurs analyses dans une perspective qui tient compte des diversités d’approche du phénomène. L’annonce du thème par la rédaction de la revue met l’accent sur les dangers d’un abord sans recul de la question :« La charge émotive qui habite les discours, aussi légitime soit-elle, masque toutefois la complexité du phénomène ». Ce numéro appelle à une distanciation qui tient compte des perspectives historiques, sociales, culturelles et économiques. Ce point de vue conduit sur un terrain plus vaste qui fait débat : celui du clivage entre les points de vue du Nord et ceux du Sud, donc sur l’inévitable question de la neutralité éthique des décisions des Institutions des Nations Unies.
Aurélie Leroy (« Contre le travail des enfants ? Présupposé à débattre ») pose d’emblée la prévalence des idéaux occidentaux qui conduisent à confondre « intérêt supérieur de l’enfant » et abolition du travail des enfants. Après avoir fait remarquer qu’un milliard d’enfants vivent sous le seuil de pauvreté et que 218 millions travaillent, elle dénonce les idées reçues sur le sujet. Elle avance l’idée de « l’enfant sujet de droits », y compris comme travailleur.
Dans le même esprit, Michel Bourdillon, dans « Enfants et travail : examen des conceptions et débats actuels » examine le contenu du concept “d’enfance” : période d’irresponsabilité sociale ou période d’apprentissage des droits et devoirs du monde adulte ? Il souligne alors les absurdités de position auxquelles conduit la première conceptualisation devant les réalités. Il va de soi qu’il prend la précaution liminaire de distinguer, chez les enfants au travail, ceux qui sont soumis à des conditions dégradantes et à l’exploitation de ceux qui, en raison de leur âge ou de leur statut d’aide familial, assument une autre position dans la société et dans l’économie.
Les articles suivants sont autant de mises en perspective du thème en Asie, Afrique et Amérique latine.
Gurchaten S. Sanghera (« Travail et droits des enfants en Inde : lutte des ONG locales sur les deux fronts ») examine les arguments avancés par trois ONG indiennes basées à Delhi, pour fonder leur action. Toutes trois « se battent sur deux fronts » : elles utilisent les droits de l’homme à la fois comme un moyen de s’opposer au néo-impérialisme libéral et pour alimenter le discours de mise en cause des rapports de structure et de pouvoirs en Inde qui légitiment les pratiques existantes de travail des enfants.
Augendra Bhukuth (« Exploitation “faible” et “forte” d’enfants au sein d’entreprises familiales pauvres ») fait un sort à l’idée que l’exploitation “forte” n’apparaît qu’en dehors de la structure familiale. L’auteur montre qu’à Madagascar, dans les petites entreprises familiales pauvres, on peut trouver les “pires formes” de travail des enfants, soumis à l’exploitation et à l’oppression.
Dorothée Kom (« Scolarisation, mariage et travail des enfants au Nord-Cameroun ») fait le point sur les enfants travailleurs, rémunérés ou non. Le clivage entre le projet éducatif de l’école et celui de la famille est mis en évidence ; les contre-performances de l’école, le coût de la scolarité et le sous-emploi conduisent les familles à orienter très tôt les enfants vers le secteur productif. Cette opposition entre école et société est renforcée, pour les filles de certaines populations de confession musulmane par un facteur culturel : leur vocation est le mariage. Tous ces facteurs contribuent à dévaloriser l’école au profit du travail, fût-il précaire, mal rémunéré ou domestique.
Alejandro Cussianovich V. (« Apport des enfants travailleurs péruviens à la pensée sociale sur l’enfance ») rend compte de l’apport spécifique du Mouvement des enfants et adolescents travailleurs au Pérou. Il montre comment les positions originales de cette organisation en matière de démocratie, de liberté d’opinion et d’expression ont modifié la perception banale du travail des enfants comme « activité anormale ». Sa référence permanente à l’enfant au travail comme sujet de droits a contribué à la naissance du courant de pensée du “protagonisme”, qui fait de l’enfant un acteur de la société.
Cristiano Morsolin (« “Protagonisme” des mouvements d’enfants travailleurs en Amérique latine ») poursuit sur ce même thème de l’enfant acteur social responsable. Il montre que la revendication de « droit au travail » ET de « travail digne » formulée par les mouvements d’enfants et d’adolescents travailleurs au Pérou, au Paraguay, au Venezuela et en Bolivie, qui s’opposent aux Conventions et recommandations de l’OIT sur ce sujet, ont pesé sur les législations de leur propre pays.

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