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Éditorial Les pays du Sud face à la crise...

vendredi 7 novembre 2014

Éditorial
Les pays du Sud face à la crise

L’ordre économique libéral qui s’était établi sur l’ensemble du monde a failli. Crise financière d’abord, récession économique ensuite marquent la fin d’une période dans les pays des Centres. Bon gré, mal gré, les pays périphériques ont été invités à entrer dans cet ordre Les différentes places qu’ils devaient occuper dans la division internationale du travail comme dans les circuits internationaux de capitaux devaient leur permettre de partager l’opulence promise à toute la planète. Ils n’y trouvèrent qu’une dépendance accrue dont on commence aujourd’hui à entrevoir les dangers.
Dans les lignes qui suivent, un regard sera porté sur les seuls aspects macro-économiques de l’évolution de la situation des pays émergents et en développement au cours de la période récente, en privilégiant les principaux flux caractéristiques des échanges internationaux. C’est, bien sûr, une vision réductrice qui ne fait qu’effleurer les problèmes cruciaux du développement ou de la pauvreté. Pourtant il est ainsi possible d’observer la vitesse avec laquelle les dérèglements venus des pays centraux ont pu affecter les Périphéries ou menacent de le faire. La vitesse de propagation de la crise est l’un des aspects originaux de l’actualité, d’autant que la période précédente, de 2003 à 2006, ressemblait plutôt à une embellie, au moins pour certains pays périphériques.

2003 – 2006 : une embellie ?
En 2006, le commerce mondial de marchandi­ses atteignait environ 11 535 milliards de dollars (aux prix de 2006) en croissance de 16 % en valeur nominale et de 8,5 % en volume1 par rapport à l’année précédente. Les pays en développement étaient alors à l’origine de 36,2 % de ce commerce, une proportion en augmentation depuis plusieurs années : en 2004 leur part ne représentait que 31,9 %. Il est vrai que cette participation croissante au commerce international s’appuyait, en partie du moins, sur l’amélioration des termes de l’échange de ces pays : l’indice des prix internationaux des principales matières premières2 était passé d’un point bas aux environs de 150 en 2002 à 330 en 2006, traduisant un doublement moyen de ces prix en quatre ans. Les investissements directs étran­gers (IDE) reçus par les pays en développement s’élevaient en 2006 à 379 milliards de dollars, soit 31,2 % du total, alors que cette part ne représentait que 18,2 % en 2000. Il est vrai que ces IDE res­taient inégalement répartis, l’Afrique ne recevant que 9,4 % de ces 379 milliards, l’Amérique latine 22,1, alors que l’Asie bénéficiait de l’essentiel : 68,5 %3. Cette même année 2006, l’aide publique au développement (APD), adressée principalement aux pays en développement les moins avancés, atteignait 88 milliards de dollars, en augmentation régulière depuis 2002 où elle restait inférieure à 50 milliards4, bien que ce chiffre soit encore loin de représenter les 0,7 % du produit intérieur brut (PIB) attendus des donateurs. Enfin les transferts de revenu des travailleurs émigrés (les “remesas”) dépassaient 160 milliards de dollars5 ; ce qui constitue un apport financier important bien que mal réparti, les quatre premiers bénéficiaires, Mexique, Inde, Philippines et Chine, s’en parta­geant la moitié. Ainsi pour cette année 2006, les pays en développement recevaient globalement 4 172 milliards de dollars en paiement de leurs exportations, laissant un solde positif de 468 mil­liards une fois payées leurs importations, 379 milliards sous forme d’IDE, 88 milliards pour l’APD et plus de 160 milliards de transferts de revenus de leurs expatriés. En additionnant ces différents apports, ces pays disposaient en tout de 1 095 milliards de dollars pour assurer le paiement de leurs importations de services, des rapatrie­ments de profits issus des IDE et du service de la dette.
Faut-il pour autant qualifier cette situation d’heureuse pour les pays périphériques ? Rien n’est moins sûr. Pour que des flux monétaires extérieurs, devenus favorables, jouent un rôle efficace en matière de croissance, encore faut-il qu’ils donnent lieu à des investissements utiles et créent un revenu additionnel dont l’usage rendra possible un phénomène de multiplicateur. De même, pour que ces flux soient efficaces en matière de développement encore faut-il qu’ils bénéficient au plus grand nombre et que le progrès social les accompagne. Les outils statistiques développés par le PNUD dans ses parutions du Rapport sur le développement humain permettent une approche de l’évolution de la répartition des revenus dans les pays émergents et en développement. La comparaison de la part des revenus ou de la consommation perçus par les 10 % les plus riches et les 10 % les plus pauvres à deux dates successives, dans les années 1990 et dans les années 2000, renseigne sur cette évolution, même si la période couverte ne correspond pas exactement à celle qui nous intéresse ici (2003-2006).

Ainsi, en 1997, les 10 % les plus riches des Brésiliens percevaient-ils 46,7 fois plus que les 10 % les plus pauvres. En 2003, ces mêmes 10 % les plus riches recevaient 57,2 fois plus : les inégalités ont donc augmenté. Sur les 20 pays émergents retenus ici pour leur diversité et la disponibilité des informations, nous devons constater que les inégalités de revenu ont diminué dans 6 cas et augmenté dans 10. Sur la base de ces informations, il semble bien que la mondialisation, au Sud comme au Nord, a plutôt eu tendance à creuser les inégalités. Pour cette raison, on peut douter que la contribution des flux extérieurs de la période 2003-2006 ait été aussi positive que certains voulaient bien le dire, en termes de développement social.
Ce que ne montrent pas les flux internationaux évoqués ci-avant est que les pays périphériques s’inscrivent, bon gré mal gré, dans une division internationale du travail des pays exportateurs de produits manufacturés, de produits énergétiques ou de produits de base, agricoles ou miniers et importateurs d’aliments, d’énergie et de biens industriels. En contribuant à imposer cette division internationale du travail, la Banque mondiale et le FMI ont perpétué l’ordre qui assignait aux colonies d’être au service des métropoles. La situation de ces pays, du fait de cette place dans l’ordre économique mondial est donc très différente d’un pays à l’autre, d’autant qu’à des niveaux divers pèse sur la plupart le fardeau de la dette. Le tableau ci-dessous renseigne sur les flux extérieurs de l’année 2004 de 26 pays en développement ou émergents, choisis en fonction de leur caractère représentatif et des informations disponibles.

Si les échanges de biens et de services ont dégagé un solde positif pour l’ensemble des pays en développement (240 milliards de dollars), il n’en est pas ainsi pour chaque pays. Les pays exportateurs de pétrole, comme un certain nombre de pays miniers ou gros producteurs de produits de base agricole enregistrent des excédents assez larges. Il n’en va pas de même de certains pays émergents (Turquie, Mexique, Inde) ou de pays cherchant à diversifier leurs activités (Vietnam, Maroc). Les importations dues à des carences de la production alimentaire ou aux besoins des industries en développement pèsent ici fort lourd. Cette situation de déficit se retrouve dans les pays les moins avancés, où les importations sont rendues nécessaires en raison de la faiblesse de la production locale.
À ce premier facteur de différenciation s’ajoute la très inégale répartition des IDE reçus en 2004 : si les IDE reçus par le Mali ou le Vietnam arrivent à représenter respectivement 3,7 et 3,6 % de leur PIB, le Niger n’en reçoit à peu près aucun et cet apport reste faible pour le Burkina Faso ou le Sénégal (0,7 et 0,9 % des PIB respectifs). Enfin doit être pris en compte le service de la dette qui, dans certains cas, pèse lourd (11,2 % du PIB en Turquie)6. L’équilibre financier externe de certains demeure ainsi précaire, dépendant de la venue de nouveaux IDE, de transferts de revenus ou, pour un grand nombre de pays moins avancés, de l’APD.
L’insertion dans l’ordre économique mondial et l’embellie des années 2003-2006 ont permis à quelques pays de poursuivre la diversification de leur économie et de connaître une croissance accélérée. Pour le plus grand nombre, la spécialisation étroite que l’ordre économique mondial impose n’a eu d’effets heureux qu’en conséquence de l’amélioration des termes de l’échange, tout en liant leur croissance aux besoins d’acheteurs généralement plus riches.

Le tournant des années 2007 et 2008
Pour les pays émergents et en développement, ce tournant est avant tout le résultat d’une instabilité majeure des cours des produits bruts. Dans un premier temps, la hausse des prix fut impressionnante avant que, dans la seconde moitié de l’année 2008, ces mêmes prix ne s’effondrent d’une manière tout aussi violente. Les cours du pétrole brut sont une bonne illustration de ce mouvement, passant d’une moyenne de 50 dollars par baril (un point bas) en fin d’année 2006 pour atteindre 100 dollars au début 2008, culminer à 147 dollars au mois de juillet 2008 et retomber à 44,8 dollars à la fin de 20087. Ce mouvement a été partagé par l’ensemble des produits bruts, minéraux (la tonne de cuivre, après avoir augmenté jusqu’à 9 800 dollars au milieu 2008 — le triple de sa valeur de 2004 — a chuté à 3 070 dollars en fin d’année 2008) ou agricoles (le prix d’un boisseau de blé passant de 2 dollars à la fin de 2004 pour atteindre 13,5 dollars au milieu de 2007 puis redescendre à 6 dollars en fin d’année 2008).
La faiblesse des stocks de produits agricoles et l’insuffisance des investissements dans les secteurs pétrolier, gazier, minier et agricole sont souvent avancés comme explications. Elles ne sauraient occulter les effets dévastateurs de l’irruption de capitaux spéculatifs sur les marchés de ces produits. Non seulement, sur une année, les mouvements de prix ont été de grande ampleur, mais encore la volatilité des prix s’est accrue : « dans les années 1990 le prix du blé variait de 15 à 20 euros par an ; aujourd’hui, cela peut être de 10 euros dans la journée »8.
Une dépendance augmentée des pays en développement envers les différents marchés internationaux a accru la différenciation de ces pays. Les pays exportateurs de pétrole ou de produits de base ont vu, dans un premier temps, leurs exportations valorisées par la montée des cours et leurs excédents commerciaux atteindre des records. Dans un second temps, dans la seconde moitié de 2008, la contraction brutale des recettes d’exportation les a brutalement touchés. Ces pays ont toutefois trouvé là l’opportunité de lancer d’importants programmes d’investissement et d’améliorer leur situation financière. Dans le cas des pays exportateurs de pétrole du Golfe, il s’est agi aussi bien d’investissements nationaux qu’internationaux9. Dans la seconde moitié de l’année 2008, la chute des cours fait peser sur ces projets une double interrogation portant sur le montant des moyens financiers effectivement disponibles pour les achever et sur leurs valeurs économiques futures. La situation actuelle ne conduit pas seulement à l’annulation de certains de ces projets ou à leur report mais peut aussi remettre en cause les stratégies de développement qui les ont inspirés.
La première partie de cette période, de 2007 à la première moitié de 2008 — nous l’avons signalé — a également permis aux pays exportateurs de pétrole ou de produits de base de dégager de confortables excédents financiers. L’allégement de leur dette extérieure, par remboursement anticipé, ou sa stabilisation sont un premier aspect de cette amélioration de leur situation financière. L’accroissement des réserves de change en est le second aspect. Ceci a concerné de nombreux pays latino-américains (la Bolivie, le Brésil ou le Chili par exemple), mais pas seulement, des pays d’autres continents les ont imités (l’Algérie ou l’Indonésie par exemple). Une telle situation heureuse ne s’observe pas dans tous les pays en développement. Pour un grand nombre, ces années ont été difficiles, puisqu’ils subissaient surtout les effets du renchérissement de leurs importations d’énergie ou de denrées alimentaires.
Les prix internationaux se sont partout répercutés sur les prix de détail, les mécanismes de stabilisation ou de subvention des marchés intérieurs ayant été abandonnés10. Dans ce contexte, les plus pauvres ont été les premières victimes. Les « émeutes de la faim », les mobilisations contre les hausses des prix des carburants ou des aliments illustrent bien la détresse sociale qu’ont entraînée ces hausses11. Des chiffres accablants montrent la vitesse à laquelle la misère s’est développée dans les Périphéries : au milieu de l’année 2008, la FAO estimait à plus de 850 millions le nombre des personnes sous-alimentées dans le monde ; en fin d’année, cette même estimation atteignait plus de 950 millions de personnes, soit 100 millions de plus ! Les attentes de la doctrine libérale d’un libre marché régulant l’offre et la demande alimentaire ont été déçues : les hausses de prix ont été rapidement retransmises mais pas forcément les baisses12. La hausse des prix des aliments ou des carburants n’est pas la seule caractéristique de la période : la hausse générale de l’ensemble des prix à la consommation l’a accompagnée. Ces tensions inflationnistes, comme le montre le tableau 2, ont une ampleur variable d’un pays à l’autre. Ici encore les pays du Sud restent différents, certains ayant été très sensibles à l’accélération de l’inflation et à la baisse du pouvoir d’achat qui en a résulté, d’autres moins.
Les effets sociaux du renchérissement du coût de la vie ont conduit à la mise en place de politiques d’intervention. Les plus communément pratiquées ont visé à freiner la retransmission des hausses de prix internationaux sur les marchés intérieurs, en diminuant les droits de douane et / ou les taxes indirectes frappant les produits de nécessité, ou en taxant, voire en prohibant, les exportations de ces mêmes produits. La forte baisse du pouvoir d’achat a également conduit à la mise en place de politiques d’aide aux ménages pauvres. Dans de nombreux cas, il s’est agi du déstockage de réserves alimentaires avec des ventes à bas prix, de subventions permettant la revente de produits de nécessité (ou de carburant) à un prix inférieur à leur valeur d’achat ou bien d’attribution aux plus démunis d’accès à des produits à prix réduits. La pratique de subventionnement des produits de nécessité s’adresse généralement à des réseaux de distribution privés. (Il est à noter que le Venezuela a mis en place un réseau de distribution de produits subventionnés qui touche plus du tiers de sa population et que la Bolivie s’apprête à suivre cette voie à travers des entreprises d’État assurant l’importation et la commercialisation à prix réduits). Enfin la production vivrière locale se révélant très souvent incapable de répondre aux besoins en raison de l’inflation sur ses propres coûts, des politiques d’aide aux petits producteurs pour l’achat de leurs intrants ont parfois été mises en place.

Dans l’ensemble, ces politiques établies dans l’urgence s’opposent au principe de “régulation par le marché” défendu par le Consensus de Washington. La situation nouvelle entraîne donc, de fait, l’abandon au moins partiel des dispositions de ce Consensus. Cependant, l’héritage des politiques pro-marché pèse parfois lourd. De nombreux pays ont connu le déchaînement des commerçants de détail ou des grossistes pratiquant des stockages concertés en vue de créer une pénurie artificielle (Bangladesh, Égypte et Liban, par exemple). Dans le cas égyptien, il y eut même des reventes au marché libre de farine subventionnée qui auraient dû approvisionner les boulangeries “sociales”13. Si les politiques libérales de la période précédente ont apporté des libertés nouvelles à des acteurs disposant de pouvoirs économiques importants, elles ont aussi diminué les capacités des États à exercer un contrôle efficace sur ces marchés.
La crise alimentaire de 2007-2008 n’a pas pour seul effet d’ébranler les convictions libérales inscrites dans les Consensus de Washington et de Monterrey. Elle place sur le devant de la scène le débat sur la sécurité alimentaire : celle-ci est-elle mieux assurée par le libre-échange des produits agricoles ou ne peut-elle être obtenue que par un contrôle des échanges et une vigoureuse politique d’investissements dans le but d’assurer une auto-suffisance alimentaire ? Devant l’insécurité alimentaire présente, certains décideurs politiques ont restauré l’objectif d’une souveraineté alimentaire. C’est le cas du Sénégal où le président Wade a lancé l’ambitieuse « Grande offensive agricole pour la nourriture et l’abondance », prévoyant d’atteindre en 2015 une auto-suffisance alimentaire14. Pour d’autres dirigeants, cette crise a conforté ce même choix. Dans le cadre de l’alliance bolivarienne (ALBA), le Venezuela, la Bolivie, Cuba, la République Dominicaine et le Nicaragua ont établi, en avril 2008, un traité de sécurité alimentaire prévoyant une coopération entre ses signataires en vue d’assurer collectivement cette sécurité. Cette initiative pourrait trouver d’autres adeptes, tant le débat prend de l’ampleur.

2009, les pays périphériques menacés par la crise
La crise financière internationale a eu peu d’effets sur les banques des pays émergents et en développement. Leurs actifs ne paraissent pas avoir subi une dépréciation massive, comme leurs homologues des pays centraux, du fait du poids des titres toxiques qu’elles auraient pu détenir. Plusieurs raisons l’expliquent. Tout d’abord, dans un grand nombre de pays périphériques, les banques locales ne sont pas connectées aux circuits financiers internationaux. Pour d’autres pays, l’existence d’une réglementation bancaire stricte et respectée (en Inde ou au Brésil, par exemple) ou bien la pratique d’une gestion prudente, encouragée par les autorités, (au Mexique ou au Liban, par exemple) ont limité le risque de contamination.
À l’opposé, le retournement rapide du climat des affaires et les liquidations de portefeuilles de titres, détenus par des investisseurs occidentaux15, ont eu d’importantes répercussions sur les marchés financiers des pays émergents. Ainsi, au Brésil, l’indice boursier aurait perdu la moitié de sa valeur au cours de l’année 2008. En Chine, la bourse de Shanghai a connu un recul de 40 % au cours de cette même année, du même ordre que celui enregistré par le marché financier coréen, mais moins important que ceux subis par les marchés indien (de l’ordre de 50 %) ou russe (près de 75 %). Dans certains cas (Île Maurice, par exemple) l’effondrement du marché n’a été évité que par l’intervention de fonds publics.
Cette baisse des marchés financiers ne concerne que peu de pays, ceux dans lesquels ces marchés ont un rôle significatif. La récession constatée dans les pays des Centres présente pour les pays des Périphéries un tout autre danger.
La croissance rapide de quelques pays émer­gents, les « BRIC » (Brésil, Russie, Inde et Chine), laissait augurer que ces pays auraient créé les conditions d’une croissance auto entretenue, les mettant à l’abri des fluctuations de la conjoncture des pays des Centres. Selon cette thèse du « découplage », la dynamique interne de l’activité économique pourrait suppléer, dans ces pays, à l’élément moteur que constituent leurs exporta­tions vers le Nord. En cas de récession au nord, ces pays pourraient jouer un rôle de locomotive du commerce mondial du fait de leur demande de biens et de services importés. Les effets d’une récession seraient donc moins sévères dans les pays des Périphéries puisque les acheteurs des BRIC remplaceraient ceux des Centres cependant que, dans ces derniers pays, un courant croissant d’exportation vers les BRIC favoriserait une sortie de crise. L’économie mondiale de marché dispose­rait ainsi de stabilisateurs automatiques en faisant un système parfait. Pourtant cette thèse est loin d’être vérifiée. En 2008, année où les pays des Centres sont entrés l’un après l’autre en récession, sur la base des estimations du FMI, les taux de croissance de 2008 par rapport à ceux de 2007 passent de 5,4 % à 5,2 % au Brésil ; de 8,1 à 6,8 en Russie ; de 9,0 à 7,8 en Inde et de 11,9 à 9,7 en Chine, alors que, sur la base des résultats du second semestre 2008, ces mêmes taux devraient se réduire davantage en 2009, atteignant respecti­vement 3,0 %, 3,5 %, 6,3 % et 8,5 %. S’ils n’infirment pas en totalité cette thèse, ces chiffres sont loin de la conforter et l’espoir que cette crise pourrait n’être que passagère s’amenuise.
Dans la période récente, les années 2001-2002 ont montré les effets d’un très net ralentissement de l’activité économique dans les pays développés. Leur taux de croissance était passé d’une valeur moyenne de 3,8 % en 2000 à 0,7 % en 2001. Les effets de ce ralentissement avaient été diversement ressentis par les pays périphériques. Le tableau ci-après renseigne sur l’évolution des taux moyens de croissance dans cinq régions au cours de ces années.

À l’époque, l’Amérique latine et, dans une moindre mesure, l’Afrique et le Moyen-orient ont été touchés, alors que le continent asiatique était à peu près épargné.
L’entrée en récession des pays centraux, aujourd’hui, pourrait affecter plus lourdement l’activité économique dans les pays périphériques. Les pays exportateurs de produits manufacturés enregistrent déjà une réduction de leurs comman­des étrangères. En novembre 2008, les exporta­tions de la Chine ont diminué de 2,2 %, celles de l’Inde de 12 %. La transformation récente des systèmes de production en réseaux transnationaux ne peut manquer de conduire à une transmission rapide de la récession à l’ensemble d’une région16. Les pays principalement exportateurs de produits bruts subissent, eux, le double effet d’une diminu­tion des quantités demandées et de la chute des cours. La réduction de l’activité des secteurs exportateurs ne peut manquer d’affecter leur économie dans son ensemble par ses conséquences sur l’emploi, les échanges intersectoriels et la capacité de financement des exportations. Enfin, pour les pays qui en bénéficient17, le secteur touristique en plein essor entre 2003 et 2007 pourrait connaître une diminution de son activité dont il est difficile de connaître l’ampleur. On peut toutefois noter qu’entre 2001 et 2003 le nombre de départs de touristes internationaux avait stagné. La réorientation de l’activité de ces pays au profit de la demande intérieure ne dépend pas que d’un choix politique. Elle dépend également de l’importance des activités travaillant pour l’étranger (taux d’ouverture, cf. tableau 2) et du niveau de leur insertion dans la division internationale du travail. Il serait présomptueux qu’une telle réorientation soit possible à brève échéance.
Aux effets directs de la récession sur l’activité pays Périphériques, s’ajoutent les conséquences de celle-ci sur les différents flux financiers. Les flux d’IDE sont très sensibles à la conjoncture économique. Dans les années 2001 à 2003, les IDE à destination des pays en développement ont chuté de 39 %, passant de 254 milliards de dollars en 2000 à 155 en 2002. Dans les mois à venir, une telle chute affecterait profondément les économies en développement. D’une part, parce qu’ils représentent une part non négligeable de l’investissement brut annuel, surtout dans les pays les plus pauvres18. D’autre part, il faut tenir compte de leur effet sur les comptes extérieurs de ces pays : la baisse du flux d’IDE reçus comprime les entrées de devises, mais ne supprime en rien les sorties qu’ils occasionnent, soit sous forme de rapatriements de profits, soit sous forme de désinvestissements.
La récession dans les pays des Centres frappe particulièrement des secteurs qui emploient des travailleurs migrants (bâtiment, automobile). L’évolution de l’emploi qui en résulte peut donc ralentir les transferts de revenus adressés par ces travailleurs à leur famille dans leur pays d’origine. Ces flux représentent des apports non négligeables de devises pour quelques pays (3 % du PIB au Mexique, 2,5 % en Inde et 10 % aux Philippines). De plus, dans de nombreux pays, ces transferts ont constitué pour les ménages une ressource précieuse pour faire face à l’envolée des prix des produits alimentaires et des carburants.
L’aide publique au développement (APD) est également susceptible de connaître une évolution dommageable. Au cours de la période 2000-2003, l’ensemble de l’APD a stagné aux environs de 50 milliards de dollars en 2001 et 2002, avant de croître ensuite. Dans différents pays, cette APD est devenue vitale tant par les devises qu’elle apporte que par les revenus qu’elle engendre. C’est le cas du Sénégal, du Burkina Faso, du Mali, comme du Niger (cf. tableau 2).
En ne s’attachant qu’aux comptes extérieurs des pays des Périphéries, il ressort des différentes constatations ci-dessus que la tendance à un désé­quilibre des balances des paiements est inévitable. Elle s’accompagnerait d’une dépréciation des monnaies sur les marchés des changes.
Dès le second semestre 2008, cette dépréciation s’est déjà faite ressentir : la roupie indienne a perdu 10 % de sa valeur, la roupiah indonésienne 20 %, la nouvelle livre turque, 30 %, tout comme le rand sud-africain, le dong vietnamien et le nouveau sol péruvien qui subissaient de fortes dépréciations. Un pays émergent comme le Brésil a été entraîné dans l’engrenage d’une crise boursière induisant une fuite massive de capitaux (au rythme de 7 milliards de dollars par mois en fin d’année) dont le résultat final a été une dépréciation de 50 % du réal. Le risque de voir se reproduire un tel scénario est accentué par la généralisation de comportements spéculatifs sur les marchés internationaux de change, de capitaux ou de titres. La pratique du “carry trade”19 en est une illustration. Les pays émergents ou en développement pourraient-ils trouver les moyens de résister à une crise de change ? À ce jour, il semble que l’action du Fonds monétaire international soit attendue à ce sujet. Pourtant celle-ci soulève plus de questions qu’elle n’apporte de réponses. Cela tient tout d’abord à l’ampleur des contributions attendues du Fonds pour répondre aux demandes de pays menacés. Il leur faut, en effet, disposer de devises pour couvrir le déséquilibre de leur balance des paiements et maintenir ou accroître une réserve de change permettant de résister à une spéculation contre leur monnaie ou la dissuader. Ainsi, la Turquie sollicite-t-elle un prêt de pas moins de 19 milliards de dollars. Dans le cas d’un pays en situation de cessation de paiement, comme le Pakistan, le FMI a dû mobiliser 7,5 milliards de dollars. Le risque est grand de voir se déclencher une spirale cumulative entre l’augmentation des capacités d’intervention du Fonds et l’ampleur des mouvements de capitaux en jeu lors de crises de change. Plus que jamais, l’élaboration de nouvelles règles (un nouveau Bretton Woods) supprimant ou réduisant les incertitudes de change et, en conséquence les anticipations spéculatives, s’impose. Mais les grandes puissances ne sont guère prêtes à reconnaître cette nécessité.
Ensuite le souvenir des conditions imposées par le FMI pour accorder son soutien (les programmes d’ajustement structurel et leurs effets) restent vivaces. Déjà en 2008, l’Indonésie pour résister à la dépréciation de la roupiah a soigneusement évité de s’adresser au Fonds, préférant emprunter des devises à la Banque mondiale, à la Banque asiatique de développement et aux Banques centrales du Japon et d’Australie. Les conditions qu’imposerait le FMI à ceux qui solliciteraient son aide font donc partie des questions sans réponse de la période actuelle. C’est aussi une question centrale : imposer aux pays des Périphéries de nouveaux ajustements pour corriger les effets d’une crise dont ils ne sont pas responsables serait bien difficile à justifier.
Patrice Allard

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