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Article 3 : Agriculture néolibérale et réseau des risques

vendredi 7 novembre 2014

Agriculture néolibérale
et réseau des risques

A. R. Vasavi

Le “risque” et la “société du risque” sont devenus les expressions emblématiques qui ont servi à étudier les nations européennes et leurs sociétés après la fin de la période de l’Etat providence. Des descriptions associées à ces notions ont été produites qui signalent les multiples fardeaux que les sociétés et les individus doivent supporter. En raison du retrait de l’État des secteurs de l’emploi, de la santé, de l’éducation et des aléas de la vie, les individus supportent de façon croissante les charges des risques multiples, y compris l’altération des formes de socialisation et de l’environnement même de la vie des individus1. Le développement de multiples politiques d’assurance en Europe, qui cherchent à protéger les individus et les groupes contre des risques réels ou imaginaires auxquels ils font face, témoigne de cette reconnaissance de l’aversion au risque de cette société “post welfare”.
Mais la théorie sociale, qui émane primitivement des écoles euro-américaines, n’a pas travaillé sur l’émergence des nouvelles formes de sociétés de risques qui sont en train de se manifester dans les sociétés économiquement désavantagées, non-industrialisées et non occidentales qui font aussi l’expérience de l’intégration dans le marché mondialisé. Le dramatique affaiblissement du monde agricole et la disparition de la production de nourriture à l’échelon local se sont manifestés largement dans le monde et les émeutes de la faim qui ont eu lieu sont seulement l’éclatante manifestation de ce risque. Ce qui est souvent laissé de côté, c’est la combinaison de risques apparus depuis longtemps et de risques nouveaux, ce qui a produit une configuration de conditions dans laquelle la vie, la socialité, la culture et l’identité ont été altérées. À son tour, ceci engendre des formes de violence qui vont au-delà de la violence des guerres.
Jusqu’à récemment, seuls les risques écologiques relatifs à l’imprévisibilité des pluies étaient reconnus comme la principale source de risque dans l’agriculture et étaient associés au stéréotype de comportement d’aversion pour le risque dans l’agriculture de subsistance et marginalisée du tiers-monde. Mais, à partir du moment où l’agriculture a été incluse dans le domaine d’hégémonie de l’OMC, ce ne sont plus simplement les termes défavorables de l’échange qui pèsent sur l’agriculture du Sud. La pénétration du marché, concomitante avec le retrait de l’État, ont placé l’agriculture et les sociétés rurales dans des situations de risques aggravés. L’agriculture indienne qui connaît une tendance à la régression2 montre maintenant des formes multiples de crise. Alors que la vague de suicides d’agriculteurs depuis 1998 est citée comme la forme la plus éclatante de cette détresse dans le monde rural3, l’attention doit aussi se porter sur le grand désenchantement envers l’agriculture, l’abandon de l’agriculture, la mise en avant croissante de l’achat de terres pour les projets industriels et l’expansion d’un vrai marché immobilier à l’intérieur du milieu agraire jusqu’ici protégé. Le résultat de cette intégration dans le marché mondial et la prescription d’un régime économique néolibérale pour l’agriculture et les agriculteurs, c’est l’expérimentation généralisée et totale pour eux d’au moins cinq types de risques dans le monde agricole.

1 – Le risque du marché
Amené par l’orientation et le programme néolibéral, le déploiement de la marchandisation dans les zones rurales apparaît sous la forme d’un marché non réglementé. Au fur et à mesure que l’agriculture de subsistance recule et que de nombreux agriculteurs cherchent à passer à l’agriculture commerciale et “moderne”, ceux-ci sont forcés de se tourner vers le marché pour se procurer une série d’intrants et de services. Les coûts, la disponibilité, la qualité et l’accès à une série d’intrants tels que les engrais, les pesticides, les semences et les machines agricoles ne sont pas totalement soumis à une réglementation et, par conséquent, les agriculteurs sont exposés à une série de risques associés au marché. Une mise en perspective synthétique en est fournie par Aggarwal4, qui détaille la façon dont les agriculteurs pauvres en ressources, dans la ceinture du Telengana de l’Andra Pradesh deviennent victimes de cette marchandisation. Quand les agriculteurs deviennent cultivateurs de coton, ils manquent des connaissances nécessaires pour travailler dans des réseaux marchands et capitalistiques. Dans un tel contexte, alors que l’intervention de l’État décline, le « … réseau des commerçants privés s’étend rapidement pour satisfaire non seulement les besoins de commercialisation des nouvelles cultures, mais aussi pour fournir du capital circulant et de l’expertise technique ». Par conséquent, « les opérations largement non réglementées des commerçants privés sur de multiples marchés leur offrent aussi des occasions d’extraire encore plus de surplus des fermiers. Ainsi, alors qu’une participation croissante au marché dans les marchés extérieurs expose les fermiers à de plus grands risques-prix et à des contrats frauduleux avec les commerçants privés, le rôle amoindri de l’État réduit la capacité des fermiers à faire face à ces risques5. Comme me l’ont dit les agriculteurs du village de Bijapur, une localité où j’ai mené une étude de terrain en 1989 et où je suis retourné récemment6, : « c’est du “bazar mandi” (bazar populaire) » qu’ils ont le plus peur et redoutent le pire. Les commerçants, déplorent-ils, les harcèlent par des pratiques d’accaparement des intrants comme les engrais et les semences (quand l’offre est faible), trafiquant les prix et truquant les pesticides et des engrais ou encore vendant des produits de contrefaçon, et faisant ensuite défaut sur le prix juste quand les agriculteurs essayent de leur vendre leurs produits.

2 – Le risque climatique
Les changements climatiques depuis la dernière décennie engendrent des risques croissants en agriculture. Jusqu’à récemment, le cycle agricole était typiquement lié au modèle écologique local que les agriculteurs connaissaient et comprenaient en profondeur. Toutefois, les fluctuations dans le régime des pluies, les changements dans ces modèles, les altérations des conditions climatiques, etc. ont créé une discordance. La rupture avec le corpus des connaissances établies — dans lequel il y avait un ajustement étroit entre les cycles écolo-agricoles et culturaux et les pratiques — apparaît maintenant dans différentes formes de disjonction. Les agriculteurs sont devenus incapables de mettre en œuvre des formes anciennes de savoirs pour cultiver la terre ou effectuer les combinaisons appropriées de qualité de terre, climat et récoltes. Des modèles climatiques chaotiques ont entraîné chez un grand nombre d’entre eux un état de confusion qui conduit à des problèmes en matière de gestion des terres et des cultures et, de là, à des pertes de production et des baisses de productivité.

3 – Le risque sur le capital
L’intégration de l’agriculture dans des pratiques commerciales et/ou l’introduction de nouveaux intrants dans l’agriculture ont alourdi les charges des agriculteurs. L’accès aux capitaux, pour l’achat de nombreux intrants, demeure l’un des risques-clé. Des données récentes en provenance des sessions du NSSO sur l’endettement rural7 montrent que l’accroissement des dettes est lié à la fois aux coûts de la production et à ceux de la non-production. Ce qui ressort des études sur le suicide, c’est que la majeure partie de l’endettement est le fait d’agriculteurs qui sont obligés de creuser de nouveaux puits dès lors que les anciens se sont taris.
Avec l’utilisation croissante de semences qu’on achète et la dépendance qui s’en suit, ainsi qu’avec l’absence de réglementation du marché de ces semences, les risques sont aussi liés aux semences qui se révèlent frelatées. Les travaux, menés dans l’Andhra et le Maharasthra8, le mettent en lumière. Un marché non réglementé des semences tend à orienter la demande vers des variétés nouvelles et des types de semences pour des cultures commerciales. Mais, comme le grand nombre de plaintes9 le montre, la qualité de beaucoup de semences est frelatée et, en approvisionnant une clientèle largement illettrée et captive, les semenciers n’ont fait que renforcer les risques et la vulnérabilité des agriculteurs marginaux.

4 – Discordance dans les connaissances agricoles
Parmi ces risques sur les ressources et la disponibilité du crédit ainsi que sur la qualité des semences, il y a le problème des connaissances en agriculture et la discordance croissante chez les agriculteurs quant aux savoirs sur lesquels s’appuyer pour cultiver leurs terres. Les modèles et les pratiques de l’agriculture locale viennent typiquement d’un réservoir commun de connaissances dont la plupart ont été transmises et reproduites à travers les structures sociales et culturelles des activités agricoles. Cependant, les nouveaux régimes agricoles, depuis le modèle de la Révolution Verte qui faisait appel à des semences hybrides et des intrants externes jusqu’aux nouveaux régimes avec utilisation de semences OGM10, induisent une discordance croissante dans les connaissances et les savoir-faire. Une telle discordance indique un glissement significatif à partir, non seulement du système de connaissances localement centré, mais aussi à partir de la combinaison de pratiques locales et de pratiques “modernes”, même dans le modèle de la Révolution Verte. Dans le contexte de marchandisation croissante de l’agriculture, la pluralité et l’intensité de la concurrence entre les acteurs de l’agro-business ont signifié que de manière croissante les pratiques agricoles sont dictées par des “modes” fabriquées par le système de marché11 : les agriculteurs achètent les intrants en se basant sur ce qui est considéré comme populaire. Ceci, lié à l’intense concurrence entre les agriculteurs pour devenir compétitifs par rapport aux autres en utilisant de nouvelles variétés de semences et d’intrants, explique le choix de méthodes et d’intrants qui sont même nuisibles pour les cultivateurs. La description que donne Stone12 de ce phénomène chez les cultivateurs de coton de l’Andhra Pradesh est claire : loin d’un apprentissage à partir du contexte, qui était basé sur ce qu’est l’environnement, la formation actuelle est d’abord centrée sur le marché et cela a conduit à une “dé-qualification” croissante des agriculteurs.
Bien que des modèles d’agriculture commerciale et basée sur un haut degré d’intrants externes soient mis en avant, il y a peu ou pas de diffusion de l’information, de la connaissance et de la formation en direction des agriculteurs. Les données du NSSO Survey13 indiquent l’inexistence d’agences publiques dans l’Inde rurale et le manque de diffusion des connaissances à une partie significative de la population. Seulement 8,4 % des agriculteurs ont accès à des informations en provenance du Krishi Vigyan Kendras (Centres scientifiques pour les fermiers), 17 % reçoivent des informations des autres agriculteurs et 13 % des vendeurs d’intrants agricoles. De nombreux rapports (Citizen Report, Vasavi, Mohanty)14 soulignent aussi que l’incapacité des cultivateurs à avoir les connaissances adéquates et les capacités pour utiliser les nouveaux intrants commerciaux, spécialement les pesticides, sont une des raisons des problèmes qu’ils posent en agriculture. Le Toxics Link Report15, qui porte sur les morts par exposition aux pesticides, décrit toute une série de manières dangereuses d’appliquer les insecticides et aussi la façon dont les bidons de pesticides sont utilisés à la fois à des fins domestiques ou culinaires, entraînant par conséquent une série de problèmes de santé et de morts liés aux pesticides. En outre, le manque de connaissances concernant l’utilisation des bonnes doses de pesticides est une des causes principales de la croissance des dettes du fait que les agriculteurs achètent et répandent d’importantes quantités de pesticides sur leurs champs.

5 – Les risques de la production
Contrairement à la première Révolution Verte dans laquelle la politique d’approvisionnement de l’État garantissait un filet de sécurité pour la production, le contexte actuel voit se multiplier des risques qui sont exacerbés par le retrait de l’État du domaine de la régulation du marché. Ces risques sont significatifs pour les agriculteurs petits ou marginaux qui forment la masse de la population rurale. La marchandisation croissante de l’agriculture, la soumission au modèle dominant de la Révolution Verte, la série des différents risques et le problème des connaissances indiquent l’impact globalement négatif de la Révolution Verte sur les zones marginales et sur les agriculteurs marginaux. Il y a, comme de nombreuses études l’ont montré16, un déclin de la productivité, une augmentation des coûts de production et une dégradation croissante de l’environnement. Comme les coûts de production dépassent les prix de vente et d’intervention et comme les problèmes d’eau contaminée, de dissémination des vecteurs nuisibles et des maladies des cultures, persistent et que le marché ne donne pas un prix rémunérateur, la condition du paysan moyen se détériore. Qu’un tel modèle d’agriculture pose des problèmes et soit incapable d’assurer la croissance, c’est ce qui a été analysé par Vamsi Vakulabharanam17dont l’étude sur les suicides dans la région du Teleghana de l’Andra Pradesh montre « une croissance productrice de dépression », dans laquelle le coût accru des intrants dépasse le prix de production et conduit à l’angoisse.
En outre, l’introduction de nouvelles maladies et pestes des cultures, liées à la production de nouvelles variétés et de nouveaux fertilisants ainsi qu’à la résistance croissante aux pesticides de certaines maladies et pestes ont amené de nouveaux risques. Plusieurs rapports et études relatifs aux suicides chez les agriculteurs ont identifié les raisons pour lesquelles les pertes de récoltes doivent être rapportées à ces facteurs, comme ce fut le cas des pertes de récoltes dues à des attaques de peste dans le Maharashta, le Karnaka et dans l’Andra18. Et dans le Bidar19 et le Warangal20 de grosses quantités de pesticides ont été nécessaires pour contenir l’éruption de pestes comme l’héliothesis. L’endettement croissant, le manque de soutien pour la commercialisation, des parcelles non viables et l’incapacité d’apporter un soutien de base pour subvenir aux besoins de la famille marquent les vies de ceux qui essayent de s’en sortir dans ce modèle dominant.
En expérimentant et en étant pris dans le “réseau des risques” qui inclut anciens et nouveaux risques, les agriculteurs indiens font face à de multiples charges qui mettent en cause et la viabilité de l’agriculture et leur propre existence. L’OMC et les politiques nationales qui promeuvent le marché ignorent ces risques multiples qu’affrontent les paysans. Même si les spéculateurs et les grandes entreprises industrielles voient l’agriculture comme une source inépuisable de nouvelles richesses et même si sont apparus un réseau d’agences commerciales agricoles, de nouveaux “centres de services pour les paysans” et des débouchés nouveaux, les véritables bases de la production agricole et ses acteurs, les agriculteurs, sont en train d’être laminés. Alors qu’une bonne part de l’ancienne structure de l’agriculture indienne demande une transformation systémique considérable pour apporter de l’équité dans la répartition et l’usage des terres et aussi pour augmenter la productivité, la politique dominante, qui met l’accent sur la seule augmentation de productivité et par conséquent dégrade les modèles et les savoirs de l’agriculture, ne font que composer avec les iniques structures existantes. Autrefois citée comme un mode de vie et comme le fondement de la civilisation indienne elle-même, beaucoup de paysans cherchent maintenant à mener leur vie hors de cette agriculture. Comme me l’ont dit quelques-uns de mes vieux amis d’un village près de Bijapur, « être dans l’agriculture aujourd’hui, c’est être dans les décombres » et ils ne comptent plus que leurs enfants ou leur progéniture soient appelés paysans (Raitha), ce qui autrefois les désignait comme « les donneurs de nourriture » et donc comme « les donneurs de vie », ceux qui donnent la vie au reste de la nation.
Saisies dans le réseau de multiples risques qui sont souvent plus intenses et plus dévastateurs que les risques rencontrés dans les sociétés occidentales, il faut admettre à quel point toutes ces sociétés sont maintenant enserrées dans des risques multiples, locaux et globaux et que ceux-ci ne sont pas sans signification sociale, politique et économique. L’agriculture néolibérale engendre et promeut des risques et elle peut être l’unique et décisif agent de la dramatique déstructuration des sociétés. Abandonner l’agriculture, même quand il n’y a pas d’alternatives ou d’opportunités meilleures, n’est seulement qu’une manifestation du problème. La fragmentation de la société rurale qui se manifeste est aussi à mettre en relation avec l’extension de la violence à l’intérieur des familles, entre les groupes et entre les groupes et l’État. Ce qui est souvent analysé comme les pathologies des États faillis et des sociétés post-coloniales en échec est, de bien des manières, l’incapacité à soutenir les formes locales d’existence et les modes de vie. Les stratégies des gens pour y parvenir ou pour maîtriser les multiples risques et charges de cette érosion ont aussi engendré l’adhésion à des mouvements ou des associations non démocratiques ou fondamentalistes qui, à leur tour, épousent diverses formes de violence et qui contribuent à éroder le vécu multiculturel des différentes sociétés et / ou les structures de la démocratie.

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