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Article 4 : sa « douceur » s’en est allée

vendredi 7 novembre 2014

L’agriculture turque :
sa « douceur » s’en est allée

Ayse Cavdar

Cet article a été tiré d’une recherche menée par une équipe de chercheurs (Alp Yücel Kaya, Elvan Güloksüz, Derya Nizam, Ulas Karakoç et Göksun Yazici) sous la direction du Professeur Huricihan Islamoglu. Ce travail a fait l’objet d’un rapport pour le TUBITAK (institution turque de recherche scientifique et technologique) sous le titre « Transformation agricole et processus d’intégration du marché international en Turquie ». Il a reçu le soutien de l’Université Bogazici et a été réalisé entre 2007 et 2008 dans les villes et villages d’Anatolie. Puisque son but était d’étudier les problèmes agricoles de manière séparée des autres problèmes de la Turquie nous avons décidé de suivre le développement de filière de production (betterave à sucre, maïs, tabac, coton, raisin et tournesol) au lieu de nous concentrer sur des régions géographiques ou économiques1. C’est pourquoi chaque chercheur a étudié au moins un produit agricole. La caractéristique commune de ces produits est que tous sont des matières premières pour l’industrie et c’est pour cela qu’ils sont produits en énormes quantités par des milliers d’agriculteurs. De plus, la plupart d’entre eux, à l’exception du coton et du tournesol, peuvent être cultivés dans toute région du pays.
Au cours de cette recherche, je me suis concentrée sur la betterave sucrière et le maïs2. Parce que les faits ont montré qu’on ne peut pas comprendre l’un sans connaître l’autre. Puisque tous deux sont utilisés comme matières premières pour l’industrie du sucre et que la structure essentielle de cette industrie a été complètement modifiée par l’introduction du maïs, il fallait en effet les traiter ensemble. À vrai dire, le maïs a été introduit dans l’industrie du sucre par la globalisation des marchés et cela a affecté toute la production agricole parce que la betterave sucrière a été une des spéculations qui a modernisé l’agriculture turque au début de l’ère républicaine.
Dans les premiers paragraphes de cet article, je résumerai le rôle de la betterave dans le panorama de l’agriculture turque. J’essaierai alors d’expliquer comment le maïs est apparu dans ce secteur et comment cela a affecté les paysans dont on attend maintenant qu’ils participent au marché global de l’alimentation.

La betterave à sucre comme instrument de la modernisation agricole
La betterave sucrière fut l’une des productions utilisées par l’État pour orienter et moderniser le secteur agricole car le sucre était l’un des produits industriels stratégiques dans les premières années de la République. Le processus d’installation des premières usines de sucre démarra six mois seulement après la création de la Turquie et fut terminé en 1926. Jusqu’en 1933, le sucre consommé en Turquie provenait de ces deux premières usines et aussi de l’étranger. En 1933 une autre usine fut créée à Eskisehir. En 1951, le gouvernement du Parti Démocrate (le premier gouvernement turc à être élu démocratiquement) lança un programme appelé « Programme d’agrandissement de l’industrie sucrière » et le nombre de sucreries passa à 14 dans les cinq années suivantes. Parallèlement, l’organisation de la production de la betterave sucrière s’accéléra. La principale fonction des sucreries n’était pas seulement de satisfaire les besoins en sucre de la Turquie mais aussi de disséminer le développement à travers l’Anatolie. On construisit donc des sucreries dans la plupart des régions sous-développées de Turquie, et, avec l’aide des subventions gouvernementales (spécialement pour la modernisation et la mécanisation de l’agriculture), on engloba les régions les plus pauvres dans le développement général du pays par le biais de l’agriculture.
La mise en place des sucreries accrut la production de betteraves et, puisque les conditions climatiques et géographiques du pays étaient compatibles avec cette production, la betterave sucrière devint l’une des principales sources de revenu des paysans turcs. De plus, toutes les conditions de la production de cette betterave (qui la produirait, où aurait lieu la culture, quels seraient les prix des intrants et de la production), tout cela était strictement dépendant de la politique gouvernementale. En recourant à cette production fortement planifiée, l’État turc éduquait et encourageait les paysans à moderniser leurs méthodes de production (cette politique est tout à fait comparable à la révolution verte de l’agriculture occidentale). Grâce à ce processus, les semences de betterave devenaient l’un des nombreux produits qui donnaient aux agriculteurs des conditions de production très privilégiées. Mais, d’un autre côté, à travers ces privilèges, les producteurs de betterave à sucre devenaient lourdement dépendants de la politique de l’État.

La libéralisation du marché du sucre
Cependant après l’amendement de la loi sur le sucre en 2001, les producteurs de betterave perdirent leurs avantages dans l’économie agricole turque. Parce que la loi incluait les édulcorants à base d’amidon (ABS) et donnait une définition plus large du sucre, la betterave sucrière devait, de fait, partager le marché avec les producteurs d’édulcorants et de maïs. Cette loi fut votée pour satisfaire aux accords de l’Organisation Mondiale du Commerce que la Turquie avait signés en 19943. Du fait de ces accords, la Turquie s’était engagée à diminuer sa production de sucre, à ne pas en exporter et à accroître de 3 à 5 % ses importations d’ABS4. De plus, dans le cadre de la politique agricole commune de l’Union européenne, la Turquie avait promis d’abandonner la betterave comme matière première principale utilisée dans son industrie du sucre5. La loi sur le sucre avait été aussi formulée de manière à satisfaire les accords de stand-by signés avec le FMI à la suite de la crise économique de 20016.
Quoiqu’il en soit, avec l’amendement de la loi sur le sucre de 2001, la betterave sucrière a perdu son importance et son rôle primordial dans l’agriculture. Cependant, à cause des conditions climatiques et naturelles du pays et à cause de la structure de la production agricole, la betterave reste encore très importante. Tout d’abord, Pankobirlik, la coopérative de betterave sucrière est la plus grande organisation du secteur agricole et l’une des plus importantes institutions de mise en œuvre des politiques agricoles. C’est pourquoi faire diminuer l’importance de la betterave n’est pas très facile et ne peut pas être obtenu sans avoir à supporter d’importants coûts. Les données établies par TSFAS (la compagnie turque des sucreries) montrent que la production de semences de betterave a connu un pic en 2000 et a ensuite enregistré des progrès irréguliers. Il faut noter que les principaux changements marqués du secteur agricole ont commencé au début des années 90.

La Turquie remania sa politique agricole avec deux objectifs principaux. Le premier était l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne et le deuxième les accords de l’OMC. Et, un troisième objectif qu’il faut mentionner, l’accord avec le FMI, dès lors qu’il faut considérer la politique du FMI comme une intervention des marchés mondiaux dans la politique économique interne de la Turquie. Ainsi nous voyons que l’objectif essentiel de ces changements était l’intégration au marché mondial, et pas seulement dans le domaine agricole mais aussi dans tous les autres secteurs de l’économie turque. Bien sûr, la Turquie transforma en lois ces politiques définies en rapport avec les institutions internationales et les accords passés à ce niveau. La loi sur le sucre, réformée en 2002, a été l’une des premières lois à aller dans ce sens.
La principale mesure concernant le sucre contenue dans cette loi vise à limiter à la fois les exportations et les importations de ce produit et cela à cause des accords signés avec l’OMC, l’Union européenne et le FMI. Toutefois l’intégration des ABS au marché du sucre prévue par la loi et la politique concernant l’importation de ces produits ont sapé la position des producteurs de betterave sucrière puisque pour la première fois ils ont été concurrencés par une autre matière première destinée à l’industrie : le maïs. Du fait de l’intégration des ABS dans la définition du sucre et du fait de leur pourcentage relativement élevé sur le marché (en particulier par rapport au marché européen), la part du sucre de betterave a diminué dans les produits alimentaires, en particulier dans les produits sucriers. De plus, le quota d’ABS fut fixés à 10 % avec la possibilité d’aller jusqu’à 15 %. Puisque les ABS sont moins chers que le sucre de betterave, il y a une forte tendance à importer des ABS7. D’autre part, les statistiques montrent que les exportations de sucre de betterave ont nettement chuté après l’amendement de la loi sur le sucre. Les exportations de sucre ont atteint 123,5 milliers de tonnes en 2005 alors qu’elles étaient de 858,8 milliers de tonnes en 2001. Donc, en promulguant sa loi sur le sucre, la Turquie est passée d’une politique d’export substitution à une politique d’import substitution. Une autre disposition de cette loi visait à limiter la production de betteraves puisque la Turquie s’était engagée à ne pas exporter de sucre vers les autres pays (spécialement vers les pays européens).
La loi sur le sucre a aussi ajouté au panorama turc un Conseil du sucre qui a pour mission la régulation du marché de ce produit selon les mécanismes du marché mondial. Défini comme indépendant, ce Conseil comprend sept personnes représentant plusieurs parties prenantes au marché du sucre. Tous les membres du Conseil sont désignés par le Conseil des ministres et choisis entre deux candidats proposés par le ministère de l’industrie et du commerce, celui de l’agriculture et le secrétariat d’État au commerce extérieur, les sucreries turques, Pankobirlik et les producteurs d’ABS. Ici, il faut faire remarquer que le seul représentant des betteraviers dans le Conseil du sucre est Pankobirlik. Encore faut-il préciser que la structure de Pankobirlik a elle-même été modifiée du fait des accords avec le FMI et que le gouvernement a aussi changé les statuts des coopératives et des syndicats agricoles. Avec la Loi 4572, l’aide fournie par l’État aux coopératives d’agriculteurs a également été limitée. La raison essentielle de ce changement était aussi la lettre du FMI de décembre 1999. Les coopératives devaient désormais se comporter comme des entreprises privées puisque l’État ne compenserait plus leurs pertes pour soutenir la production agricole. Ainsi l’organisation générale de Pankobirlik s’est trouvée modifiée et on ne peut pas dire qu’elle représente vraiment les producteurs de betteraves sucrières. Sachant qu’il y a beaucoup de discussions sur les élections à Pankobirlik et qu’elle s’est trouvé dominée par les fermiers relativement « plus riches », la coopérative ne peut pas être considérée comme la représentante des producteurs de betterave.
Jusqu’ici j’ai résumé l’histoire de la production de la betterave à sucre en Turquie et l’impact de la mondialisation des marchés sur l’environnement productif privilégié des agriculteurs turcs. Dans les paragraphes qui suivent, j’expliquerai les conséquences de ces changements dans la production agricole, ce qui était le principal résultat de notre recherche de terrain. Mais préalablement je fournirai quelques données sur l’évolution de la structure du marché du sucre en général.

À vrai dire, sur ce point une remarque s’impose. On peut produire la betterave sucrière et le maïs dans de nombreuses régions de Turquie, en alternance l’un avec l’autre. En fait la plupart des agriculteurs qui ont suffisamment de ressources en eau cultivent les deux produits, si bien qu’au plan cultural, on ne peut s’attendre à ce qu’ils soient en concurrence. Cependant, puisque le secteur des ABS est largement dominé par des firmes transnationales (comme Cargill) et qu’il ne peut y avoir de planification de l’usage des superficies cultivables, et également du fait que la Turquie n’a pas de politique claire concernant la production OGM, le maïs en tant que matière première de la production d’ABS est essentiellement importé. Pour cette raison, même si de nombreux producteurs se sont mis à cultiver du maïs à la place de la betterave, en particulier dans l’ouest de l’Anatolie, compte tenu de ce que le maïs est un produit plus compétitif que la betterave, ceux qui produisent cette dernière ne peuvent en tirer profit. Il semble aussi que la concurrence entre ABS et betterave au plan industriel joue en défaveur des agriculteurs au niveau du Conseil du sucre établi en 2001.
Impact local du marché global
Les changements les plus spectaculaires induits par la loi sur le sucre ou le nouveau régime du sucre sont observables à Adapazari. Bien qu’il y ait une sucrerie privée dans la ville, les paysans ont abandonné sans difficulté la production de la betterave. On peut résumer l’histoire de cette façon : en 1999, la sucrerie d’Adapazari a fermé à cause du tremblement de terre et elle n’a pas pu reprendre rapidement son activité. Pendant les deux années qui ont suivi le séisme, les agriculteurs ont vendu leurs betteraves directement à Pankobirlik. Au même moment, le système de quotas mis en place en 2001 les empêchait de produire autant qu’il leur était possible. C’est dans ces années-là qu’ils ont commencé à donner plus d’importance au maïs parce que l’usine d’ABS de Cargill avait été installée à Bursa, une ville très proche de Adapazari. Mais, parce que la production locale ne pouvait pas satisfaire les besoins de l’usine Cargill et que le gouvernement avait décidé d’importer du maïs, ces agriculteurs n’ont pas pu, non plus, tirer profit de cette culture du maïs. La sucrerie rouvrit en 2004, rachetée par Pankobirlik mais quand elle put commencer à produire, elle ne trouva pas assez de betteraves autour d’Adapazari puisque les paysans avaient abandonné cette culture. Elle essaya d’acheter des betteraves à Eskisehir mais le Conseil du sucre l’en empêcha par une nouvelle résolution qui disait que « chaque sucrerie ne peut acheter des betteraves que dans son voisinage ». Ainsi la sucrerie ne peut utiliser à plein son potentiel de production et, finalement la production de betterave à sucre à Adapazari a presque disparu. Par ailleurs, à Eskisehir, il y a un endroit appelé Beylikova et qui est connu comme « le magasin du sucre de betterave » de l’Anatolie centrale, très proche d’Adapazari. La production agricole qui peut se faire à Eskisehir est limitée par des problèmes d’irrigation mais de toute manière puisqu’il n’y a pas de sucrerie dans cet endroit, les paysans ne peuvent pas vendre leurs betteraves.
Un autre facteur qui affecta les betteraviers fut le changement du système d’aide provoqué par le nouveau régime du sucre. Jusqu’aux années 2000 les producteurs recevaient une aide à tous les niveaux de la production agricole et l’aide leur arrivait par le canal de Pankobirlik. Ils se fournissaient en semences auprès de Pankobirlik, ils obtenaient des crédits des coopératives agricoles de crédit et de la banque agricole Ziraat Bankasi et leur production avaient la garantie des sucreries d’État. Ils ont perdu tous ces avantages et l’État a remplacé son système d’aide aux différents niveaux de la production par un soutien direct au revenu sur 8 ans, ceci jusqu’à 2008. Le système de soutien au revenu était basé sur la superficie que possédait le paysan et qui était déclarée à son nom. Cependant, en Turquie il est très difficile de trouver une terre déclarée par le paysan qui la travaille. De ce fait beaucoup de paysans ne pouvaient pas bénéficier du système d’aide au revenu puisque leurs terres sont sous le nom de leurs ascendants et très parcellisées du fait du régime des successions. Le système ne fonctionnait donc pas. De plus, cela rendait le métier d’agriculteur plus difficile pour celui qui n’avait pas assez de terres pour produire de manière rentable mais voulait y parvenir en louant des terres. Puisque les propriétaires fonciers — dans la plupart des cas ils ne sont pas les exploitants — confisquaient l’aide monétaire fournie par l’État, les vrais cultivateurs qui avaient trop peu de terres ont dû quitter le secteur agricole parce qu’ils n’étaient aidés d’aucune façon. Comme, à chaque étape de sa production, la betterave exige un investissement, beaucoup de paysans durent abandonner cette culture. Il y a cependant des exceptions : lorsqu’elle a une sucrerie filialisée et modernisée (comme à Konya et Kayseri), la coopérative Pankobirlik aide les producteurs pour qu’ils lui fournissent assez de matière première. Si dans une ville, la coopérative n’a pas sa propre sucrerie, elle n’apporte pas la même forme d’aide aux agriculteurs, ce qui ajoute à l’injustice de l’affaire.
Un des indicateurs majeurs de la capacité des betteraviers à poursuivre leur activité sans être aidés est la réponse qu’ils donnent à la question : « Est-ce que votre revenu est suffisant pour acheter les intrants pour la prochaine campagne ? ». Seulement 18 % d’entre eux répondent « oui ». Les autres 82 % répondent « non ». De plus, 78 % déclarent que le revenu de leur production peut juste couvrir les coûts de production et seulement 5 % disent que « la betterave est une production rentable ». Si on se souvient que la betterave à sucre a été un des fondements de l’agriculture moderne en Turquie, ce tableau de la situation prend un sens dramatique.
La situation montre que les producteurs de betteraves ne parviennent pas à couvrir leurs coûts de production mais comme la plupart d’entre eux n’ont pas d’autre source de revenu que l’agriculture, ils doivent continuer à la cultiver. Cela signifie qu’ils doivent subventionner eux-mêmes leur production au prix d’un prélèvement sur d’autres de leurs ressources. Ainsi, quand on leur demande comment ils font face à ces pertes, 73 % d’entre eux répondent qu’ils essayent de produire la betterave en alternance avec d’autres cultures, 13 % disent qu’ils empruntent de l’argent à leur famille, à leurs banques ou à d’autres sources comme les usuriers, 10 % disent qu’ils vendent leurs machines ou des terres et seulement 2 % de ces agriculteurs reçoivent des aides de leurs proches qui vivent en ville. Cependant, dans des zones comme Erzurum, il est presque impossible de cultiver la betterave en alternance à cause des conditions géographiques. De plus il n’y a pas de programme agricole précis et concret pour aider les agriculteurs à trouver une alternative à la betterave à sucre sur leurs terres et dans leurs villages. D’autre part, puisque le Conseil du sucre limite le prix de la betterave et n’autorise pas d’augmentation, 56 % des agriculteurs disent qu’ils n’en produiraient pas davantage même si les quotas étaient annulés.

Maïs, « doux » maïs
Compte tenu de ces informations et des poli­tiques menées par le gouvernement et le Conseil du sucre, on peut s’attendre à ce que les producteurs de maïs tirent profit de la régression de la betterave sucrière puisqu’ils sont en concurrence. Toutefois, à cause du mécanisme de marché réglé par le Conseil du sucre, les bénéficiaires de cette concurrence ne sont pas les producteurs de maïs mais ceux qui investissent dans les ABS. Puisque les agriculteurs turcs utilisent le pétrole le plus cher du monde (il n’y a pas d’aide ici) et doivent employer des semences très chères (à cause de la loi sur les semences), ils sont contraints de compenser leurs coûts de production pour le maïs aussi. Le raisonnement que les agriculteurs déroulent pour montrer la modification de l’équilibre input-output pour le maïs révèle la vraie situation de cette production relativement croissante. En 1990, un agriculteur pouvait acheter environ un litre de pétrole lorsqu’il vendait environ 2,5 de maïs ; en 2000 le ratio pétrole-maïs est passé à 1 pour 4, en 2006 il était à 1 pour 6,5 et aujourd’hui à 1 pour 7,5. Si on ajoute à cela les variations quotidiennes du coût des semences, des engrais, de l’irrigation et du taux d’intérêt des crédits, toutes charges qu’ils ont à supporter pour continuer à produire, le coût de production semble bien difficile à couvrir (même s’ils n’utilisent pas de main d’œuvre en dehors de celle de la famille).
Par ailleurs il y a une différence très significative entre producteurs de betterave et producteurs de maïs. La propension à recourir au crédit est plus élevée chez les producteurs de maïs parce qu’ils sont confiants dans cette culture du fait de la promesse des commerçants de faire le lien entre les producteurs et les transformateurs. Avec l’arrivée de Cargill sur le marché domestique du sucre, il semblait que la culture sous contrat commençait à démarrer mais, en peu de temps, les choses changèrent à cause des problèmes juridiques affrontés par Cargill (cette entreprise — qui a constitué une sorte de modèle dans ce domaine — a été traduite en justice par les écologistes qui demandaient sa fermeture parce qu’elle occupait un terrain agricole de première catégorie, ce qui est interdit en Turquie ; mais grâce au lobbying des États-Unis, l’usine continue à tourner au mépris de la loi), la culture sous contrat a perdu son statut d’origine. Les établissements d’ABS passent désormais les contrats avec les commerçants plutôt qu’avec les agriculteurs. Les commerçants se sont mis à fournir les intrants dont ces agriculteurs avaient besoin pour démarrer la production, à des taux d’intérêt qui n’étaient pas négligeables. Par ce contrat tacite, les commerçants commencèrent non seulement à fixer les prix locaux du maïs mais aussi à prélever un pourcentage du produit au titre du crédit accordé aux producteurs. Comme les producteurs n’ont pas d’entrepôts pour garder leur récolte jusqu’à ce qu’ils sachent quel est le prix pratiqué sur le marché, ils ne peuvent pas mettre en concurrence commerçants et industriels. Ainsi ce sont donc les commerçants qui déterminent le prix du maïs alors que la Turquie a créé deux organismes pour réguler ce marché (l’Office turc des produits agricoles — TMO — mais celui-ci s’occupe essentiellement de la politique d’importation qui vise la production de l’agro-alimentaire et favorise l’industrie plus que les producteurs de maïs) et les bureaux locaux des bourses agricoles (principalement constitués de commerçants) ; et tous les commerçants travaillent pour les usines d’ABS, qui ont presque toutes des actionnaires étrangers.
Bien que la situation générale du commerce du maïs ne soit pas très prometteuse, beaucoup d’agriculteurs préfèrent continuer à en produire puisqu’ils peuvent se procurer les intrants grâce au crédit que leur font les commerçants. Ainsi, la tendance à utiliser le crédit est plus importante qu’elle n’est chez les betteraviers. Une autre explication de cette tendance est que le maïs est d’un meilleur rapport pour un agriculteur qui dispose de relativement plus de terres. L’étude de terrain montre que la tendance à utiliser le crédit s’accroît chez les producteurs qui ont une terre de plus 100 acres8. Les 88 % de paysans qui ont une terre d’une superficie comprise entre 101 et 500 acres disent qu’ils utilisent entre 25 et 50 000 euros de crédits. Le recours au crédit est une sorte de stratégie de survie en dessous de 250 acres et une sorte de stratégie de développement au-delà de 250 acres. Si l’on considère que la superficie moyenne est en Turquie de 70 acres par agriculteur, la situation prend un sens dramatique.

Serveurs aux mains de paysan
En conclusion on ne peut pas dire que la transformation de l’agriculture en Turquie soit favorable au paysan. L’agriculture turque a commencé à évoluer au début du 20ème siècle mais le changement visait alors à établir un envi­ronnement agricole qui produise des « paysans modernes » pour nourrir la « nation ». La deuxième phase de transformation démarra dans les années 50 et s’accéléra dans les années 60 sur le modèle de la révolution verte occidentale, basée sur les besoins de l’industrie mais en même temps favorable aux agriculteurs puisque l’industrie dépendait fortement de l’agriculture. La troisième étape fut mise en œuvre dans les années 80 ; ce fut l’avancée la plus importante dans la voie de la construction d’un environnement agricole basé sur le marché. Dans les années 90 sous l’influence des accords internationaux —fortement marquée par la politique de l’Union européenne — la marchandisation de l’agriculture se renforça de plus en plus.
À vrai dire, la caractéristique essentielle de la transformation de l’agriculture turque provient de la Loi sur l’agriculture n° 5488 amendée en 2006 sous le gouvernement actuel. Voilà le document qui met en place les thèmes majeurs de l’avenir de l’agriculture. En Turquie, c’est dans les villages que se fait la production agricole. Bien qu’il y ait une énorme baisse de la population rurale dans les statistiques les plus récentes, 26,8 % de la population turque vit là9. Toutefois le terme de « village » n’est utilisé qu’une fois dans le texte de la loi sur l’agriculture et les hommes politiques préfèrent toujours utiliser le terme d’agriculteurs plutôt que celui de villageois. Dans le premier chapitre de la loi qui comprend les définitions relatives à l’agriculture, aucune mention n’est faite à la notion de village. De plus, à la suite de l’amendement de la loi, le ministre de l’agriculture, Medhi Eker, a déclaré qu’il s’agissait de « détruire la paysannerie pour aider les vrais agriculteurs ». Selon ses propres termes, « le principal problème de l’agriculture turque, c’est sa paysannerie »10. Cela montre, et bien d’autres indices le confirment (comme la loi sur les semences qui rend obligatoire l’achat de semences sélectionnées pour celui / celle qui veut mettre sa production sur le marché ou qui souhaite obtenir l’aide du gouvernement et des coopératives), que la Turquie préfère investir pour l’agro-business plus que pour les agriculteurs, pour être en mesure de se faire une place sur le marché international ou pour ouvrir son marché aux investisseurs étrangers. D’autre part, même si, en tant que journaliste, j’essaye de suivre les politiques économiques du gouvernement et les accords internationaux qui déterminent les politiques turques, je ne vois aucune disposition prise pour remplacer ces villageois (presque 20 millions de personnes) qui devraient quitter l’agriculture. Dans ce sens, un vieux paysan de 70 ans, originaire d’Ankara, a résumé la politique du gouvernement avec des mots très forts. Il a dit : « ils veulent faire de nous des domestiques, mais, regardez mes mains, qui voudrait accepter la nourriture si je la lui servais avec des mains pareilles ? ». Lorsque j’ai demandé à ce paysan s’il souhaitait partir à la ville, il m’a raconté l’histoire de son fils : « avec un peu de chance il pourrait survivre là-bas, mais c’est encore moi qui le nourris, lui et mes adorables petits-enfants ».

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