Le développement en questions

Accueil > Numéros anciens > N° 145 : Comme un bruit de craquement > 3 DOSSIER > Article 6 : Pour une Amérique latine démocratique et développée

Article 6 : Pour une Amérique latine démocratique et développée

mardi 18 novembre 2008

Déclaration d’Iztapalapa
Pour une Amérique latine démocratique et développée

Ces dernières années, la carte politique de l’Amérique latine s’est radicalement modifiée. Ce changement comporte cependant des éléments communs ; c’est ce qui ressort de l’observation des propositions faites par les dirigeants politiques. Ainsi, selon la IVème Rencontre du « Réseau euro-latino-américain de Recherches sur le Développement Celso Furtado » : des mouvements sociaux de nature diverse liés plus ou moins étroitement à des partis politiques ou à des organisations politiques émergentes instaurent de nouvelles voies ou du moins des politiques économiques qui ne se contentent pas de l’inertie des années précédentes. Les gouvernements qui conduisent la transformation ont assumé leurs responsabilités à partir de processus d’élection populaire. La voie des urnes a même été choisie par des mouvements politiques et des partis qui, il y a peu, appelaient à d’autres formes politiques. C’est le cas du Venezuela, du Nicaragua et du Salvador. Ainsi, en quelques années, des mouvements socio-politiques et des partis qui se revendiquent comme progressistes, de gauche et démocratiques se sont imposés dans douze pays.
Le changement se produit après plus de 20 ans d’application de l’agenda du Consensus de Washington. C’est un résultat que n’avaient pas prévu les forces sociales et politiques qui défendent le projet du Consensus de Washington. Cela a même provoqué diverses réactions de la part de quelques-uns de ces groupes qui peuvent ne pas trouver nécessairement leur place dans le cadre de la lutte politico-électorale.
Tout en conservant un jugement nuancé, on peut dire que les gouvernements « de gauche » de ces pays ont appliqué des politiques économiques et sociales qui se s’écartent, à des degrés divers, des propositions du Consensus de Washington. Le changement est présent dans toute la région, étant donné que, y compris dans des pays gouvernés par la droite, on observe une avancée de forces qui se reconnaissent comme progressistes et de gauche. Comme cela se produit dans d’autres pays ayant des gouvernements progressistes, plusieurs des acteurs politiques qui conduisent les nouvelles propositions ne sont pas des partis politiques ayant une ancienne implantation dans la région. Au contraire, ils résultent de mouvements sociaux et d’expressions politiques relativement récentes comme c’est le cas en Bolivie, en Équateur, au Paraguay et au Venezuela.
Les choix de cette transformation sont multiples ; comme le sont aussi les problèmes à résoudre et les tâches à mener à bien. Selon l’avis des signataires de ce document, notre travail n’est pas de classer et moins encore d’établir des paramètres selon lesquels un certain projet politico-social peut être reconnu comme de gauche ou progressiste ou populaire. Les mouvements et leur direction tracent leur propre développement et notre travail est de considérer la multiplicité des problèmes et de rechercher des voies de solution possibles. Mettre les difficultés en évidence, faire l’analyse des processus en cours, examiner les conditions économiques et politico-culturelles du changement. Mais la diversité présente des éléments communs, l’un d’eux étant l’acceptation de la démocratie comme une nécessité, comme une valeur en soi.
Reconnaître la nécessité de la démocratie implique d’établir un calendrier en vue de son amélioration et de son approfondissement. De passer de formes de démocratie représentative, dont un bon nombre est épuisé par des pouvoirs de fait, à des formes de démocratie participative. L’observation de la région permet de conclure que l’on a avancé de façon très inégale. Par exemple en Uruguay la démocratie inclut le plébiscite, le référendum, l’initiative populaire. Dans d’autres pays comme au Venezuela et en Bolivie on instaure de nouvelles formes de démocratie comme le référendum révocatoire. À l’opposé, à Mexico, des forces politiques et des groupes sociaux de droite s’opposent à des mécanismes de consultation populaire sur des thèmes essentiels pour la conduite de la nation.
Le rapport avec les économies, les sociétés et les groupes dominants des pays capitalistes des Centres est un élément commun dans la région. Le lien avec l’extérieur est un fait qui a homogénéisé les pays de la zone. Depuis le milieu du XIVème siècle jusqu’à ce jour, les relations avec les États-Unis ont constitué une référence politico-culturelle bien présente qui donne son contenu aux rapports de pouvoirs et à l’économie dans toute l’Amérique latine. Les oligarchies de la région ont agi à partir de la présence du pouvoir étasunien. Des armées, des polices, des Banques centrales, des ministères de l’économie, des moyens de communication se sont développés, prenant comme référence le pouvoir dominant des États-Unis. Aujourd’hui, c’est une réalité qui inclut des traités de libre-échange, des traités bilatéraux d’investissement et d’autres engagements en matière économique. Mais aussi, des accords politiques et une institutionalité bilatérale multiple construite à partir des intérêts des groupes sociaux qui gouvernent les États-Unis. C’est une donnée qui gravite dans les projets et les actions que réalisent les gouvernements démocratiques de gauche de la zone. À plus d’un titre, le poids des intérêts des États-Unis, de ses entreprises, de ses banques, de ses groupes de pression constitue une force intérieure dans la région.
Le rôle des oligarchies de chacun des pays de la zone d’Amérique latine présente également plusieurs aspects communs. Même s’il convient de distinguer les anciennes oligarchies des nouvelles. S’agissant des nouvelles, il faut distinguer les propriétaires des moyens de communication. C’est un thème de travail, comme celui qui concerne les relations avec les États-Unis. Quel est l’agenda prévu pour la démocratisation des moyens de communication en Amérique latine ? Quelles institutions doit-on être créer pour atteindre cet objectif ? Comment s’exprime dans le cas des moyens électroniques de communication l’intérêt de la population ? Avec quelles formes de propriété dans cette activité ?
Actuellement, il est commun de noter que les plus grandes entreprises de moyens massifs de communication conservent une attitude systématiquement contraire aux processus de transformation en cours. Elles agissent en organisateurs de l’opposition et effectuent des tâches de parti politique. Une grande partie des moyens de communication entretiennent des relations commerciales et de programmation étroites avec des chaînes aux États-Unis et des relations d’affaires très importantes avec des entreprises transnationales ayant des intérêts dans cette zone. On assiste aussi à un renforcement du racisme dans les medias. C’est un problème très ancien pour nos peuples, légué par trois siècles de domination coloniale ; les oligarchies y ont maintenant recours avec force contre les régimes ou les mouvements progressistes, au moyen du mépris, du mépris envers l’Indien, envers la couleur de la peau, envers le pauvre, le mal éduqué ou le marginal. En résumé, au travers de la diversité présente dans la région, on observe l’action des forces sociales qui s’affrontent dans tous les pays. C’est le cas des forces qui véhiculent le pouvoir des États-Unis et des oligarchies dans la zone. Notons la présence de forces d’un nouveau type.
À partir de cette diversité, il convient de développer des tâches de transformation ayant des contenus différents. Juridiquement on peut soutenir l’idée que le colonialisme a été liquidé. Le système des Nations Unies permet d’affirmer que le colonialisme n’existe pas, qu’il est expressément inacceptable pour les pays qui font partie de ce système. Cependant, les faits politiques rendent compte d’une réalité plus complexe. Les mesures adoptées par certains gouvernements de la région révèlent qu’il reste encore du travail à accomplir. Les conditions dans lesquelles on exploite les ressources naturelles dans plusieurs pays de la zone et le poids des intérêts des compagnies étrangères dans des tâches qui étaient assurées depuis des années par les gouvernements indiquent la persistance du fait colonial. Aujourd’hui, certains gouvernements de la région développent des missions de libération nationale. C’est une échéance urgente dans plusieurs pays et tant que cela ne sera pas résolu, on ne peut s’atteler à d’autres problèmes. Dans d’autres pays, on voit des articulations entre les tâches de libération nationale et celles d’approfondissement de la démocratie. Dans d’autres encore, les tâches de construction et d’approfondissement de la démocratie sont la préoccupation centrale. Dans tous, on ressent le besoin de doter les projets de bases économiques qui les rendent possibles ; ce sont les bases économiques nécessaires à la construction du développement.
La construction démocratique implique la création de nouvelles institutions qui rendent possibles une relation différente entre les groupes sociaux de chaque pays. Un rapport qui soit inclusif, qui considère les intérêts de la majorité de la population. Mais aussi, il faut créer de nouvelles formes institutionnelles pour les relations entre les pays de la région et entre ceux-ci avec d’autres pays en développement. Un nouveau rapport qui ne reproduise pas les asymétries inscrites jusque-là au cœur des liens commerciaux, productifs, d’investissement et politiques entre le Nord et le Sud, comme cela commence à se profiler dans les instruments d’intégration que sont le MERCOSUR, l’ALBA et l’Union des Nations d’Amérique du Sud (UNASUR). Dans les relations avec le monde développé, les pays d’Amérique latine jouaient le rôle de subordonnés et de dépendants. Les groupes dirigeants du passé ont accepté ce mode de relation. Actuellement, outre la construction d’un rapport différent entre le Nord et le Sud, il est également nécessaire d’avoir des liens fondés sur la coopération, la solidarité et le respect mutuel entre les pays d’Amérique latine. Cela constitue un autre thème de recherche pour lequel les membres du réseau Furtado peuvent proposer des contributions intéressantes.
Il y a un autre thème important : celui de la construction des capacités de production pour que ces projets soient viables. Ce sont des capacités de production à créer dans chaque pays, mais qui dans certains cas réclament une dimension qui dépasse l’espace de la nation. Pour faire face à ce problème, il convient de créer de nouvelles modalités de relations sur le terrain international. Celles-ci doivent avoir un contenu productif qui ne s’épuise pas, ne se réduise pas au commerce international. Cela implique, entre autres choses, le développement de projets d’investissement en infrastructures, de dimensions supérieures à celles de la nation ; la coopération pour la recherche scientifique et l’innovation technologique ; la mise en œuvre de programmes régionaux pour répondre aux besoins sociaux, pour valoriser les compétences diverses ; la fondation d’institutions à caractère régional qui donne contenu à ces projets. Il est également nécessaire de discuter des conditions économiques et de coopération qui permettent le plein développement des petites nations. Tout cela est un ample champ de recherche dans lequel la relation entre les membres du Réseau Celso Furtado et les mouvements sociaux démocrates et progressistes en marche peut donner des résultats positifs.
Les éléments évoqués impliquent de compter sur des alternatives en termes de politiques macro-économiques, de développer les capacités fiscales des gouvernements, de répondre par des décisions de production à la question de l’emploi, de créer les capacités productives comme un moyen d’éviter la concentration régionale des revenus et aussi de freiner les migrations à l’intérieur comme à l’extérieur des pays.
L’hétérogénéité de la structure économique et sociale d’Amérique latine est un trait de sa condition de zone sous-développée qui est devenu plus aigu avec les réformes entreprises pour le Consensus de Washington. L’hétérogénéité structurelle a une dimension géographique qui s’exprime en concentration régionale du revenu. C’est la reproduction dans chaque pays, d’espaces de croissance et d’autres, marginaux. L’hétérogénéité structurelle doit être combattue au moyen d’un projet national de développement. C’était une « idée forte » de Furtado et du structuralisme latino-américain.
Sur la question des migrations, il faut créer des projets qui considèrent la complexité du processus. Un aspect consisterait à établir des conditions pour que les communautés, les régions et les villes d’où sont partis les migrants récupèrent ou construisent leurs propres options de développement. Mais aussi, il est indispensable de compter sur des politiques qui rendent possible le retour d’une partie des émigrés tout en défendant leurs intérêts dans les pays où ils se sont installés. Le phénomène de l’émigration permet de rendre compte des nouvelles difficultés d’un projet qui inclurait les dimensions territoriales du développement.
La sphère monétaire et financière constitue un espace fondamental des processus d’interaction en Amérique latine. Quels sont les types de marchés financiers nécessaires au développement ? Quels types de rapports monétaires faut-il construire ? Et donc, quelles sont les possibilités offertes par des projets plus importants comme la Banque du Sud ? Voilà d’autres thèmes de recherche sur lesquels les membres du Réseau Furtado et d’autres citoyens signataires de ce document peuvent se pencher.
Cette déclaration vise à proposer un programme de recherche qui ne soit pas conçu dans les cabinets spécialisés mais qui résulte de l’interaction positive entre des professeurs, des enseignants actifs et compétents pour ces tâches et quelques autres personnes qui, ayant été professeurs expérimentés dans la recherche, se trouvent actuellement sur le terrain des mouvements sociaux ainsi que les acteurs dirigeants. Cette interaction nous guide, nous signale des faits / objets de recherche comme politiquement intéressants. L’heure est à la construction démocratique, d’une démocratie qui rende possible et s’appuie sur le développement ; c’est-à-dire, sur la création et le maintien des capacités de production pour que les peuples de la région aient une vie productive digne. Voilà les tâches du moment dans lesquelles nous nous engageons, nous, signataires de la Déclaration d’Iztapalapa, pour une Amérique latine fermement démocratique et développée, pour une Amérique latine inspirée par la souveraineté de ses peuples.

Un message, un commentaire ?

Qui êtes-vous ?

Pour afficher votre trombine avec votre message, enregistrez-la d’abord sur gravatar.com (gratuit et indolore) et n’oubliez pas d’indiquer votre adresse e-mail ici.

Ajoutez votre commentaire ici
  • Ce champ accepte les raccourcis SPIP {{gras}} {italique} -*liste [texte->url] <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.