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Article 9 : Mahmoud Darwich (1942-2008) : Le sublime cœur innombrable

mardi 18 novembre 2008

Mahmoud Darwich (1942-2008) : Le sublime cœur innombrable

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Rédouane Taouil

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Par une nuit à Londres, le poète palestinien, Mou’in Bsissou, pose l’écriteau « Prière de ne pas déranger » sur la porte et ferme sa chambre d’hôtel en laissant la clé dans la serrure. Cœur de pierre, la mort vient le ravir à son exil de brume et laisse la prière comme une stèle. Impavide, l’hôte inexorable donne à Darwich l’ultime baiser dans un hôpital au Texas, en dépit de la supplique qu’il lui adresse dans « Murale »1 :

Ô mort, attends, ô mort
Que je retrouve ma clarté d’esprit au printemps,
Ma santé,
Et tu seras le noble chasseur
Qui ne tue pas le faon près de la source.
....
Et ô mort, attends et assieds-toi.
Prends la coupe de vin et ne marchande pas
avec moi.
Car tes semblables ne marchandent avec personne.

Emblématique de l’art de Darwich dans sa maturité, « Murale » est une double méditation sur la mort et l’existence humaine traversée par le souffle des « Psaumes » et du « Cantique des Cantiques », les résonances des odes pré-islamiques et les fragrances soufies. Le poète y commerce, à cœur ouvert, avec la mort en évoquant les méandres de son moi, ses débats intérieurs, ses songes inachevés, ses souvenirs et regrets. Les rimes croisées, le jeu des assonances et des césures, le retour des syllabes autant que les mots embrassés et les coupures font de « Murale » un envoûtant hymne à l’acte poétique.
Mahmoud Darwich a vu le jour à Al Birwah prés d’Acre en Galilée. Ce village, englouti par la nuit israélienne, est resté d’autant plus sien qu’il a été réduit à néant. De cette tourmente de l’histoire, l’expression poétique de Darwich extrait une lumineuse mémoire de l’eau du puits, des mûriers et figuiers, de la sauge et de la cardamome, de l’âtre maternel et du cheval du père, des chardonnerets et des pierres captives du temps. De blessure à lit d’étranger, d’espoir pareil à une aube toujours renaissante de ses cendres à blessure, le poète chemine, l’absence au cœur, dans les plis sinueux de l’exil. La terre de Palestine nourrit un sentiment des lieux, aigu et multiple.

Au fil des recueils, l’écriture de Darwich se déploie dans un mouvement d’autoréflexion et de quête de nouvelles textures jusqu’au poème testament, « Le joueur de dés », où le poète peint, comme en écho à la voix de Mallarmé, la nécessité de fer du hasard y compris dans le métier des vers :

Le poème est un coup de dés
Sur l’étoffe de l’obscurité,
Il rayonne ou ne rayonne pas
Et les paroles tombent
Comme les plumes sur le sable.

Engagées à cœur éperdu dans la langue, les fresques de Darwich, qu’il s’agisse de célébrations, de déplorations ou d’adorations, se ressourcent, à cœur pur, dans le fleuron de la poésie arabe et dans le verbe des livres saints pour dire, par-delà les contingences, la présence à l’étroit au monde. L’harmonie des alliances de mots et de sons, la hauteur de la musicalité comme la profondeur des motifs thématiques et la splendeur des objets métaphoriques les parent d’une beauté à l’image de celle des chefs d’œuvre de la poésie universelle.
Autant que la terre, Darwich chante la langue. Ou plutôt la langue est sa terre. Rainer Maria Rilke, autre haute expression lyrique, n’a-t-il pas clamé : Le « chant est existence » (Gesang ist Dasein) ?

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