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Article 1 : Où en est-on après tant d’expériences et de débats

jeudi 21 août 2008

Présentation du dossier

Les institutions et le développement
Où en est-on après
tant d’expériences et de débats ?

Dans une économie donnée, les institutions forment le cadre général dans lequel les rapports économiques internes et externes peuvent s’établir. Qu’il s’agisse des conceptions néoclassique et libérale des économies ou des visions structuralistes et plus centralisatrices du monde, tous les modèles sont fondés implicitement ou explicitement sur une structure institutionnelle précise.
Avec l’évolution des approches théoriques du monde et des politiques économiques mises en œuvre, la conception dominante de l’infrastructure institutionnelle requise met en avant aujourd’hui la nécessité de concevoir et de rendre praticables des institutions correspondant aux règles et mécanismes supposés des économies de marché. Tant les débats sur la « bonne gouvernance » des sociétés que les pratiques préconisées en matière de croissance et de développement économiques convergent alors vers une caractérisation universelle d’un cadre cohérent et pertinent pour un fonctionnement économique ouvert et libéral dans un monde censé devenir plus intégré et plus globalisé.
Parallèlement à cette évolution intellectuelle mais aussi politique, les recherches portent à la fois sur les institutions nationales (offrant le contexte / cadre des activités économiques nationales) et sur les institutions internationales (orientées vers une régulation particulière des relations entre différents pays). En même temps, les programmes d’ajustement proposés et quelquefois imposés aux pays qui connaissent des problèmes d’équilibre dans leurs relations économiques internationales (problèmes de la balance des paiements, de détermination d’un taux de change compatible avec le soutien de l’activité économique nationale, de stabilité macro-économique et de résilience aux difficultés de crise systémique et de confiance des agents aux modalités d’établissement et d’exécution des objectifs de politique économique de croissance et de développement, etc.) et dans la soutenabilité et la durabilité de leur existence nationale (instabilité politique interne, fragilités des systèmes bancaires et financiers, sous-compétitivité des structures productives) se révèlent peu adaptés ou, au mieux, difficilement applicables à l’égard des spécificités nationales.
Les crises récurrentes, observées souvent dans les pays en développement, sont aussi visibles dans les pays dits développés et riches comme l’attestent aujourd’hui la crise du crédit immobilier et du systèmes bancaire et financier aux États-Unis, mais aussi en Europe. Cette tendance vers une volatilité accrue généralisée oblige les chercheurs et les décideurs à questionner la solidité et la conformité des institutions d’orientation, de régulation et d’exécution des opérations de marché aux objectifs d’une croissance durable et soutenable. Les recettes de développement sont ainsi entrées dans une phase de révision obligée tant dans leurs fondements et références théoriques que dans leurs modalités d’application politique devant la persistance du sous-développement, de la pauvreté et des instabilités politiques.
Ce qui était considéré, depuis plusieurs décennies, comme la clé de la voûte du bonheur, à savoir, l’ouverture, la libéralisation et la privatisation rapide des économies, apparaît en 2008 sujet à caution et demande le renouvellement profond de nos réflexions. Toujours est-il que le caractère capital des institutions occupe le devant de la scène et nous rappelle que le développement n’est pas une simple affaire d’application des modèles économiques de marché libre mais plutôt un problème de conception des objectifs de transformation structurelle des économies et des choix de politiques économiques visant à améliorer la situation des différents pays d’une façon réfléchie et cohérente à l’égard de leurs besoins, capacités et spécificités économiques, politiques et sociales. Le développement et, encore moins, les institutions, ne sont pas de simples détails qui prendraient place (secondaire) dans un schéma général de politiques de libéralisation, mais des déterminants centraux à imaginer et à soigner selon les problèmes rencontrés. La scientificité et l’objectivité des affirmations d’obédience libérale, parce qu’imprégnées fortement des considérations idéologiques, doivent alors être discutées si nous retenons toujours et franchement comme objectif final l’amélioration du sort des populations et l’accroissement du bien-être des sociétés.
En vue de mettre en avant la nécessité intellectuelle et pratique d’une telle préoccupation, les contributions présentées dans ce numéro visent à expliciter certains problèmes centraux et le rôle de l’infrastructure institutionnelle et, partant, le rôle des institutions nationales et internationales, dans le processus de développement.
Le sujet est, certes, vaste et comprend plusieurs sous-problématiques. Ici, les chercheurs contributeurs ont choisi, en fonction de leur domaine de recherche et de leur sensibilité respective, seulement quelques-unes des questions qui constituent le long ordre du jour des débats contemporains.
La contribution de Faruk Ülgen souligne que les transformations effectuées depuis trois décennies dans les pays en développement sont principalement fondées sur une libéralisation et une ouverture économiques poussées et ont abouti à des résultats mitigés, remettant en question la cohérence des programmes suivis. Après avoir rappelé que de nombreux travaux affirment aujourd’hui l’idée que l’efficacité du système économique dépend des institutions d’un pays qu’il s’agisse de son système juridique et politique ou de ses infrastructures économiques et financières, cet article présente les arguments de deux propositions alternatives qui sont considérées dans la littérature, la thérapie de choc et l’approche graduelle, qui affectent les choix de stratégies de développement et, aussi, les résultats des programmes suivis. À la lumière de ces développements, cette contribution considère les institutions comme un cadre de coordination collective, un ensemble de mécanismes d’orientation et de régulation, spécifiques à chaque ensemble étudié et changeant selon les périodes et les expériences. La portée des réformes apparaît dès lors liée aux capacités d’adaptation des structures économiques émergentes et la qualité de leur infrastructure institutionnelle. Par conséquent, les institutions s’avèrent être fortement dépendantes des trajectoires propres de chaque pays et affectent en retour différemment les trajectoires de chaque économie. Ceci explique, du moins en principe, les différences et les divergences que l’on observe dans l’évolution des économies comme la Chine, les pays d’Amérique latine, du Maghreb, de l’Afrique, etc.
La recherche de l’UNRISD met en évidence le rôle de la politique sociale dans le développement, un rôle souvent mis en second plan, voire ignoré. La protection sociale, l’égalité, la citoyenneté sociale apparaissent comme des variables qui devraient être mises en avant dans le processus de développement. La structure institutionnelle définissant la politique sociale dans le cadre des politiques économiques et des régimes politiques, devient alors déterminante dans le succès des stratégies de développement. Par conséquent, le développement ne relève plus seulement d’une politique économique austère d’assainissement des interventions étatiques au profit d’une « marchéisation » des relations économiques et sociales, mais d’un ensemble cohérent de politiques sociales dans l’objectif d’un développement élargi à l’ensemble des citoyens.
Ghazi Boulila présente le problème de la trappe à institutions peu développées dans les pays en développement. Après avoir souligné l’importance des institutions dans le processus de développement, Ghazi Boulila montre les différents obstacles, notamment politiques et de volonté, devant l’évolution des économies en développement vers une structure mieux adaptée et plus soutenue pour sortir de la trappe du sous-développement. Il propose une grille de lecture fondée sur l’articulation de la dynamique de l’État autoritaire rentier et de ses institutions faibles, débouchant sur une stabilité relative du système politique policé au prix de la persistance d’un niveau faible de développement.
La recherche présentée par Aboubakar Cissé, Julie Lazes et Zhaomin Zou montre alors les liens étroits entre les stratégies de développement et les structures institutionnelles à travers une comparaison entre les expériences ouest-africaine, argentine et chinoise. L’étude comparative sur ces trois régions fournit des éléments de réflexion très riches du fait de la diversité et de la différence des caractéristiques des pays concernés et des stratégies et politiques de développement appliquées dans chacun des trois cas. On remarque ainsi la portée limitée des recettes libérales universelles de développement suggérées aux pays en développement, dans leurs erreurs, et l’existence effective d’autres objectifs et moyens dans la quête d’une amélioration du niveau du bien-être des populations concernées.
Cette leçon d’humilité trouve sans conteste un domaine d’application dans l’étude de la réforme d’une institution internationale de premier ordre, le Fonds monétaire international (FMI), dans l’article présenté par Soumaila Doumbia et Julie Lazes. Ce travail attire notre attention sur un constat préoccupant : après tant d’essais infructueux, la soi-disant réforme du FMI semble se faire à la marge. La seule dynamique positive pour une évolution différente du FMI viendrait des réactions des pays du Sud qui chercheraient à échapper au carcan peu enviable de cette institution dont la crédibilité des interventions est aujourd’hui remise en question même par les pays développés qui dominent habituellement sa gestion décisionnelle. Apparaît alors une question de fond : comment réformer, d’une façon positive, le système de coordination et de décision internationales en vue de faire face aux difficultés récurrentes observées et de redonner un espoir réel aux pays en développement que le sort des milliards d’individus pourrait s’améliorer dans le temps si l’on suivait des objectifs cohérents de croissance dans l’ouverture.
Un constat décisif ressort de ces travaux : alors que nous disposons aujourd’hui de moyens et de connaissances extrêmement développés et puissants pour accroître le niveau de vie de la population mondiale (l’expansion économique sans précédent des dernières décennies en témoigne), nous persistons à rester encore à l’âge de pierre en matière de détermination des stratégies et politiques économiques dans l’objectif de développement. Le temps n’est-il pas venu de nous détacher de la croyance idéologique du tout libéral pour nous orienter vers des modèles plus adaptés et plus conséquents en vue de répondre aux besoins pressants d’un monde, peut-être économiquement plus ouvert, mais politiquement très instable et matériellement inégalitaire ?
Que les contributions dans ce numéro puissent fournir une goutte d’eau supplémentaire dans cet océan de (dés)espoir. Hic Rhodus hic salta…
Faruk Ülgen

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