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Article 5 : quels enjeux pour l’Afrique ?

vendredi 25 avril 2008

Le financement du développement :
quels enjeux pour l’Afrique ?


Hakim Ben Hammouda
Mustapha Sadni Jallab

La mobilisation des ressources financières est une condition nécessaire à tout processus de développement économique et social. La disponi­bilité de ressources financières et l’accès au financement sont également importants pour l’accélération du développement économique en Afrique et de ce fait, pour atteindre les Objectifs de Développement du Millénaire (OMD). Celle-ci tient en premier lieu à la mobilisation des ressour­ces intérieures, publiques ou privées, de chaque pays et de chaque région. Depuis la Déclaration du Millénaire adoptée par l’ONU en 2000, plusieurs études ont souligné le postulat selon lequel l’Afrique accusait un grave déficit de financement et que, si ce déficit n’était pas comblé, le continent serait dans l’incapacité d’atteindre un quelconque des OMD1. Cet article rappellera dans une première section les engagements pris par la Communauté internationale en matière de finan­cement du développement. La seconde section identifiera les principaux défis à relever pour faire du financement du développement un véritable accélérateur de la croissance économique au service de la réduction de la pauvreté en Afrique.

1 – Financement du développement et engagement de la communauté internationale : de Monterrey à Gleneagles en passant par Paris
En septembre 2000, les chefs d’État et de gouvernement réunis en assemblée générale des Nations Unies ont adopté la Déclaration du millé­naire. À travers cette déclaration, la communauté internationale s’est engagée à atteindre, d’ici 2015, une série d’objectifs en matière de réduction de la pauvreté et des inégalités mondiales, les Objectifs de développement du Millénaire (ODM). Ces objectifs constituent le cadre actuel d’investisse­ment de la communauté internationale en faveur du financement du développement. Les pays africains et leurs partenaires de développement ont reconnu le rôle crucial du financement du déve­loppement et s’emploient activement à mobiliser des ressources aussi bien sur le plan national qu’international.

Le Consensus de Monterrey, adopté par les chefs d’État et de gouvernement réunis à la Confé­rence internationale sur le financement du déve­loppement en mars 2002, a été la première initia­tive mondiale pour tenter de relever ces défis2. En outre, c’était la première fois que le financement du développement et les problèmes connexes ont été au centre des débats sur les questions financiè­res internationales. Dans le Consensus de Monterrey, les dirigeants du monde ont noté avec préoccupation le déficit financier à combler pour réaliser les OMD. Ils en ont appelé à un nouveau partenariat entre pays développés et pays en déve­loppement, et se sont engagés à mobiliser les ressources financières intérieures, à attirer des flux de capitaux internationaux, à promouvoir le com­merce international en tant que moteur du déve­loppement, à accroître l’aide financière et la coopération technique, le financement durable de la dette et l’allègement de la dette extérieure et, enfin, à améliorer la cohérence des systèmes monétaire, financier et commercial internationaux. Certes, le Consensus de Monterrey a défini les principaux objectifs du programme en faveur de l’efficacité de l’aide et a entraîné une expansion des activités visant à améliorer cette efficacité. Par contre, c’est la Déclaration de Paris sur l’efficacité de l’aide qui a été la première initiative audacieuse des donateurs et des pays en développement pour engager, par des mesures vérifiables, une réforme des modalités d’acheminement et de gestion de l’aide.

La Déclaration de Paris était axée sur cinq domaines-clefs nécessaires à l’efficacité de l’aide, à savoir : l’appropriation, l’harmonisation, l’alignement, la gestion axée sur les résultats et la responsabilité mutuelle. S’agissant de l’appropria-tion, la Déclaration a souligné la nécessité pour les pays partenaires de conduire efficacement leurs politiques de développement et de coordonner les actions de développement. En ce qui concerne l’alignement, les donateurs se sont engagés à fonder leur aide globale sur les stratégies, institu­tions et procédures de développement national des pays partenaires. Ils se sont également engagés à fournir des indications fiables sur les montants de leur aide dans un cadre pluriannuel et à décaisser l’aide de façon opportune et prévisible, selon des calendriers convenus. La réduction de la propor­tion de l’aide liée constitue un autre aspect impor­tant de la Déclaration. Dans le domaine de l’harmonisation, les donateurs se sont engagés à rendre leurs actions mieux harmonisées, plus transparentes et plus efficaces collectivement. En ce qui concerne la gestion axée sur les résultats, ils se sont engagés à gérer et à fournir l’aide selon des modalités axées sur les résultats souhaités et en exploitant l’information pour améliorer le proces­sus décisionnel. Enfin, s’agissant de la responsabi­lité mutuelle, les donateurs et les pays en dévelop­pement se sont engagés à renforcer ce principe et à accroître la transparence dans l’utilisation des ressources pour le développement. Pour cela, le principe de responsabilité mutuelle a été inscrit dans la déclaration. Un autre trait important de la Déclaration de Paris est la définition, pour chacun des cinq domaines, d’indicateurs et d’objectifs pour accroître la transparence dans le suivi de la mise en oeuvre des engagements pris.

Le Sommet du G8, tenu à Gleneagles en juillet 2005, a donné un nouvel élan aux engage­ments pris à Monterrey par les dirigeants du monde, à savoir accroître les flux d’aide et réduire le fardeau de la dette extérieure sur les pays en développement, de façon à améliorer les chances de réaliser les OMD. La Déclaration du G8 a également reconnu la nécessité d’accroître de manière substantielle l’aide publique au dévelop­pement (APD), afin de consolider et d’exploiter les progrès récemment faits en Afrique, de stimuler la croissance et, partant, de réduire la dépendance à l’égard de l’aide. La Déclaration a indiqué, s’agissant de l’aide, que les engagements pris par les pays du G8 et d’autres donateurs permettraient d’accroître l’APD en faveur de tous les pays en développement de 50 milliards de dollars par an en 2010 par rapport à 2004. La moitié de cette hausse irait à l’Afrique, représentant plus d’un double­ment de l’aide en faveur du continent par rapport à 2004. Le G8 a approuvé une proposition visant à annuler 100 % de la dette due par les pays pauvres très endettés (PPTE) au FMI, à l’Association internationale de développement (IDA) et au Fonds africain de développement, et à fournir des ressources supplémentaires pour empêcher une réduction de la capacité des institutions financières internationales3.

2 – Faire du financement du développement un moteur de la croissance au service de la réduction de la pauvreté
Pour que le financement du développement participe effectivement à réduire la pauvreté, les pays africains doivent relever des défis de taille. Il est possible de répertorier ces principaux défis en cinq catégories.

2.1 – Respecter les engagements concernant l’efficacité et le volume de l’aide
Le principal objectif que les donateurs se sont fixé en ce qui concerne l’aide est d’atteindre un montant d’APD représentant 0,7 % du revenu national brut (RNB). Depuis que cet objectif a été fixé en 1969, seuls quelques pays l’ont atteint. En 2004, le taux moyen pour les membres du Comite d’Aide au développement (CAD) était de 0,26 %. Cela dit, la Norvège, le Danemark, le Luxem­bourg, la Suède et les Pays-Bas ont atteint cet objectif. Des pays tels que le Portugal, la Belgique, la France et la Suisse ont aussi fait des progrès significatifs, même s’ils n’ont pas encore atteint l’objectif. Parmi les pays membres du CAD, le Japon, les États-Unis et l’Italie ont les ratios APD / RNB les plus faibles, soit moins de 0,20 % en 20044.
Le volume de l’aide est certes important, mais c’est sa qualité qui, dans une large mesure, déter­mine l’efficacité globale de toute forme d’aide. C’est pourquoi, dans les discussions sur l’aide, il est devenu populaire de parler de la qualité et de l’efficacité de l’aide dans les pays bénéficiaires. Divers facteurs déterminent la qualité globale et, donc, l’efficacité de l’aide, notamment la propor­tion de l’aide liée, la part de l’aide accordée sous forme de dons ou de prêts à des conditions de faveur, la proportion de l’aide en faveur des pays pauvres par rapport aux pays relativement riches, l’état de la gouvernance dans les pays bénéficiaires et, enfin, les coûts administratifs ou les coûts de transaction liés à l’aide. S’agissant de la composi­tion de l’aide, il y a eu également des progrès. C’est ainsi que la part des dons dans l’APD totale a augmenté au fil des ans. Pour les pays membres du CAD, la moyenne tournait autour de 49 % pendant la période 1980-1984 ; elle est passée à 90 % durant la période 2003-2004. Dans les pays membres du CAD comme l’Australie, l’Autriche, le Canada, la Grèce, l’Irlande, le Luxembourg, la Nouvelle-Zélande et les Pays-Bas, les dons repré­sentent 100 % de l’APD. À 60 %, le Japon a la plus faible proportion de dons dans l’APD totale ; ce pays pourrait améliorer ses résultats dans ce domaine et s’aligner sur les autres donateurs.

2.2 – Attirer des flux soutenus de capitaux privés, y compris les envois de fonds, et faire en sorte que ces capitaux aillent à des secteurs à forte valeur ajoutée et créateurs d’emplois
Les flux de capitaux privés représentent une source majeure de financement externe en Afrique subsaharienne5. À la fin des années 90, ils étaient la principale source de financement externe : en 1998 et 1999, les flux privés nets en faveur de l’Afrique subsaharienne se chiffraient respective­ment à 13,7 et 16,7 milliards de dollars. Au cours de la même période, les flux officiels nets en faveur de la région se chiffraient respectivement à 10,6 et 10,3 milliards de dollars. Les flux nets de capitaux privés en faveur de l’Afrique subsaha­rienne ont été faibles entre 2000 et 2002 à cause, en partie, de l’impact des crises financières asiati­ques sur les attitudes des investisseurs à l’égard de l’investissement étranger. Les flux récents d’investissements vers l’Afrique subsaharienne ont également pris la forme d’apports d’investis-sements directs à l’étranger (IDE) et non pas d’apports d’investissements de portefeuille, qui sont très volatils et qui, souvent, rendent les pays vulnérables aux renversements de tendance et aux humeurs des investisseurs. La tendance des pays africains à s’appuyer sur les IDE plutôt que sur l’endettement devrait être encouragée, car elle permettrait d’éviter l’accumulation d’une dette extérieure excessive et le fardeau du service de la dette que cela entraîne. Les IDE constituent également une bonne source de financement du développement en raison de leur rôle potentielle­ment important dans la promotion de la croissance et du développement, cependant ils demeurent insuffisants. Les pays africains devraient mettre en oeuvre des politiques plus efficaces pour attirer des IDE et accroître la part de ceux-ci dans le finan­cement du développement. L’Afrique attire actuellement moins d’IDE que la plupart des régions en développement. En 2005, les IDE vers l’Afrique subsaharienne représentaient environ 7 % des IDE vers l’ensemble des pays en dévelop­pement. Il faut noter aussi que l’Asie de l’Est reçoit en moyenne quatre fois plus d’IDE que l’Afrique subsaharienne. En effet, en 2005, l’Asie de l’Est recevait environ 65,3 milliards de dollars d’IDE alors que l’Afrique subsaharienne seulement 17,6. Accroître le volume des IDE est donc un défi majeur pour le continent. En valeur monétaire, l’importance des transferts de fonds vers l’Afrique subsaharienne reste relativement faible par rapport à ce que reçoivent les autres régions en développement. Selon les estimations proposées dans le dernier Rapport Économique sur l’Afrique 2007 de la CEA, l’Afrique subsaharienne a reçu 8,1 milliards de dollars, contre 43 milliards pour l’Asie de l’Est et le Pacifique et 42 milliards pour l’Amérique latine et les Caraïbes. La région a également reçu moins de fonds en provenance de cette source que l’Asie du Sud ainsi que le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord.

2.3 – Améliorer la mobilisation de ressources intérieures en augmentant l’épargne et les recettes fiscales et en réduisant les fuites de capitaux
La mobilisation de l’épargne intérieure permet­trait de dégager les ressources dont l’Afrique a tant besoin pour financer l’investissement dans l’infrastructure économique et sociale. Actuelle­ment, les taux d’investissement sont très faibles dans plusieurs pays de la région. Par rapport aux pays en développement d’Asie et d’Amérique latine, l’Afrique subsaharienne enregistre des taux d’investissement très faibles. C’est ainsi que, pour la période 2000-2004, le rapport de l’investissement intérieur au PIB était de 18 % en Afrique subsaharienne contre 31 % en Asie de l’Est et au Pacifique. Le taux d’investissement intérieur en Afrique subsaharienne est faible car le taux d’épargne intérieure l’est également et que la région éprouve des difficultés à attirer durablement des capitaux privés. Surmonter ce problème d’investissement et d’épargne constitue un défi de taille pour les dirigeants africains et la façon dont il sera résolu déterminera, dans une large mesure, la capacité de la région à assurer une croissance économique soutenue à moyen ou long terme.
2.4 – Utiliser le commerce international comme instrument de mobilisation des ressources financières
Une ouverture commerciale bien conçue améliore l’efficience productive d’un pays, facilite la diffusion technologique, promeut la concur­rence, permet de mieux tirer profit des économies d’échelle et assouplit les contraintes externes à la croissance. Toutefois, le développement n’est pas une conséquence automatique de cette ouverture. Sans un accompagnement adéquat, cette ouverture peut avoir des effets limités, voire négatifs à court terme. De nombreux pays en développement doi­vent faire face à des contraintes du côté de l’offre qui limitent sérieusement leur aptitude à bénéficier du système commercial multilatéral. Reconnais­sant ces difficultés, la sixième Conférence ministé­rielle a établi un nouveau programme de travail de l’OMC sur l’Aide pour le commerce. Selon le Directeur Général de l’OMC, Pascal Lamy, l’aide au commerce doit relever trois défis qui sont autant d’étapes. La première étape de la mobilisa­tion de l’Aide pour le commerce consiste à faire des capacités et des infrastructures dans le domaine du commerce une priorité à tous les niveaux du gouvernement, y compris les Ministè­res du commerce, des finances, de la planification, de l’agriculture et d’autres ministères clés. En outre, étant donné le caractère dynamique du commerce, ces priorités ont souvent une portée régionale, ce qui implique de trouver de nouvelles manières de financer et de mettre en œuvre des projets à l’échelle régionale. La seconde est de mettre l’accent sur les ressources financières nécessaires et sur les moyens de les mobiliser et de les utiliser de manière plus efficace et effective. Enfin, la dernière est de mettre l’accent sur le rôle du secteur privé6.

2.5 – Instaurer une meilleure régulation du système financier international
Le cadre multilatéral dans lequel les pays en développement s’insèrent dans le système écono­mique international joue un rôle fondamental. La nature et la portée des régulations dans le domaine commercial, financier et technologique sont cruciales pour définir des marges d’action natio­nale et les bénéfices que les pays peuvent en tirer sur les marchés internationaux. Bien que le proces­sus de libéralisation des mouvements de capitaux, de dérégulation et d’innovation financière ait contribué à une plus grande efficacité des marchés internationaux de capitaux et à diversifier les sources de financement, il a aussi augmenté les risques d’instabilité associés aux mouvements rapides de capitaux et de contagion des crises. Atténuer ces risques requiert de consolider les fondations macro-économiques des pays, de fournir un plus grand espace pour des politiques anticycliques et de renforcer les systèmes de régulation prudentielle et de supervision finan­cière. Les pays en développement et au premier rang desquels les pays africains ont à gagner à obtenir des réformes positives dans le système financier international. Deux objectifs de base doivent inspirer cette réforme : faciliter un apport suffisant de flux de capitaux, privé et public, aux différentes catégories de pays en développement et améliorer le degré de stabilité de ces flux, en essayant de prévenir les crises et d’atténuer les effets potentiels de contagion.

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