Le développement en questions

Accueil > Numéros anciens > N° 143 : Financement du développement > 3 DOSSIER > Article 7 : Les difficultés du financement de la croissance économique dans (...)

Article 7 : Les difficultés du financement de la croissance économique dans les pays de l’UEMOA

vendredi 25 avril 2008

Les difficultés du financement
de la croissance économique
dans les pays de l’UEMOA

Fred Ntoutoume Obiang-Ndong

La croissance économique de la zone UEMOA1 est restée relativement insuffisante ces trois dernières années, eu égard aux objectifs communs de l’Union d’une part et à la moyenne en zone Franc CFA d’autre part. En effet, les huit pays ont crû ensemble de 3 % en 2005 (contre 3,4 % en zone CFA) et de 3,3 % en 2006 et 2007 (contre 3,7 % en zone CFA), alors que l’objectif de l’Union était de 7 %2. Cette contre performance pourrait trouver ses sources dans un nombre assez important de déterminants, au nombre desquels la persistance des contraintes sur la disponibilité et le coût des facteurs de production, les difficultés du secteur secondaire, la non-résolution des crises sociopolitiques dans certains États, ou les chocs exogènes liés à la conjoncture mondiale… Mais les mécanismes de financement de la croissance y figurent en bonne place.
On dénote pourtant une volonté certaine de créer des dispositifs intégrateurs, dans l’optique de favoriser les canaux de financement de l’économie au sein de la sous-région. C’est dans ce cadre que le Conseil Régional de l’Épargne Publique et des Marchés Financiers a été crée, et que la Bourse Régionale des Valeurs Mobilières (BRVM) a vu le jour à Abidjan, c’est aussi dans ce même contexte que la Loi PARMEC3 de 1993 et le Référentiel comptable pour les Institutions de Microfinance ont été institués. Mais, malgré ces avancées dans les pays de la zone UEMOA, des écueils importants semblent toujours gêner les leviers de financement de la croissance du PIB par habitant.

1 – Les contraintes liées au marché financier : une place boursière embryonnaire
La Bourse Régionale des Valeurs Mobilières (BRVM) d’Abidjan en Côte d’Ivoire, place boursière des huit États francophones de l’UEMOA, souffre encore de son état embryonnaire, caractérisé par un faible niveau d’activité. En effet, si l’on considère le nombre des titres inscrits à la cote, 46 en 2007, la BRVM fait encore figure de débutante malgré une timide augmentation des valeurs représentées d’année en année. Le BRVM 10 et le BRVM Composite, les deux indices boursiers de la place sous-régionale ouest-africaine, s’affichaient en décembre 2007 à respectivement 224,85 et 199,45 points. Ces niveaux se révèlent relativement faibles au regard du niveau des indices de The Stock Exchange of Mauritius (SEM), le Semdex et le Sem-7 à égalité de 383,48 points dans la même période, ou si l’on tient compte d’une autre place boursière d’Afrique de l’Ouest, celle du Ghana (la meilleure du monde en 2003), où le niveau de l’indice GSE All Share culminait à 6 599,77 points à la même période.
Des difficultés liées à l’environnement, d’une part, mais aussi à des difficultés tenant aux conditions internes de fonctionnement du marché lui-même4, d’autre part, pourraient expliquer cette faiblesse des transactions enregistrées sur le marché financier régional de l’UEMOA.
D’abord, au titre des difficultés liées à l’environnement, il est possible d’interroger une situation sociopolitique ivoirienne difficile — quoiqu’en voie de stabilisation — alors que les marchés ont besoin d’un environnement stable. En effet, le fonctionnement de la BRVM, dont le siège est à Abidjan, a pâti de la violence ambiante en Côte d’Ivoire depuis 2000. Or, ce pays abrite le Conseil Régional de l’Épargne Publique et des Marchés Financiers, les autres structures centrales du marché et plus de la moitié des titres inscrits à la cote (sur les 46 titres de la BRVM, 37 sont des valeurs de sociétés installées en Côte d’Ivoire). Ensuite, une autre difficulté liée à l’environnement tient à la non-réalisation des programmes de pri­vatisation par le canal de la bourse, contournement qui pourrait être à l’origine de la faiblesse du nombre d’entreprises introduites. Ainsi, en dehors des entreprises ivoiriennes héritées de l’ex-Bourse des Valeurs d’Abidjan, seuls la Société Nationale des Télécommunications du Sénégal (SONATEL) et l’Office National des Télécommunications (ONATEL) du Burkina Faso ont été privatisées par le canal du marché financier. La première a été par la suite introduite, et est devenue la valeur phare de la BRVM dont elle représente entre 40 % et 50 % de la capitalisation boursière selon les années, selon l’hebdomadaire Jeune Afrique.
Pour ce qui est des difficultés dues aux conditions de fonctionnement du marché, elles sont multiples. On en retiendra cependant quelques-unes. D’abord la faible fréquence des opérations initiées par les émetteurs — le volume des transactions réalisées sur le marché boursier n’a cessé de chuter depuis 1999, passant de plus de quatre millions de titres ayant fait l’objet de transactions à environ un million en 2003, de même que le professionnalisme des acteurs du marché à améliorer sont à signaler comme facteurs entravants. Ensuite, l’insuffisante diversification des produits financiers proposés aux épargnants, limités aux classiques actions, obligations et droits ; les tarifs relativement élevés face à la rareté des opérations ; les garanties5 exigées par le Conseil Régional, tant pour l’agrément des acteurs du marché que pour les émissions obligataires ; auxquels on ajoute la faible culture boursière des responsables d’entreprises ou des ménages, semblent constituer aussi des freins forts au développement de la place boursière sous-régionale de l’UEMOA.
2 – Les contraintes liées à la politique monétaire de la zone : réserves obligatoires drastiques mais aux effets limités
Après le marché financier, d’autres contraintes peuvent être imputées à la politique monétaire de la Banque Centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO). Comme contrainte principale, à coté de l’inflation restée somme toute maîtrisée en 2007 dans une moyenne de 2,1 %, le niveau relativement élevé des réserves obligatoires imposées aux banques commerciales en vertu d’un dispositif de régulation monétaire, reste à soulever. En effet, même si le coefficient de telles réserves présente le mérite de conforter la demande de liquidité, il n’en demeure pas moins que celui-ci reste au-dessus de la moyenne observée en zone Franc CFA. Pour exemple, l’obligation faite au Bénin de détenir des réserves (dépôts à vue, crédits à court terme, crédits de campagne) sous forme de monnaie centrale a été multipliée par 10 en huit ans, passant de 1,5 à 15 % entre 1998 et 2005, de même qu’il a été multiplié par 6 pour le Sénégal sur la même période. À titre de mire, le coefficient de réserve obligatoire ne dépassait pas les 7,5 % en zone CEMAC pour le Cameroun, la Guinée Équatoriale et le Congo Brazzaville, alors qu’il culminait déjà à 13 % en UEMOA pour le Burkina Faso en 2003. Or, un niveau élevé de réserves obligatoires peut avoir deux inconvénients majeurs. D’une part, cela équivaut à « une lourde taxe sur les banques » si cet argent n’est pas rémunéré, comme en zone UEMOA. D’autre part, des réserves élevées influeraient significativement sur le niveau des écarts des taux d’intérêts, gênant ainsi le crédit, la consommation et donc la croissance6. Toutefois, le bémol à associer à cette contrainte est son impact limité sur les activités des banques de la zone. Au contraire, hormis quelques cas isolés de non atteinte du ratio fixé au Bénin par exemple, les banques de l’UEMOA sont beaucoup plus souvent en situation de surliquidité par rapport aux réserves obligatoires, en raison notamment d’une répression financière liée à l’intermédiation « de prudence » qu’elles appliquent.
3 – Les contraintes liées au système bancaire : intermédiation insuffisante, surliquidité des banques commerciales
L’intermédiation bancaire, principale activité des banques qui consiste à mobiliser les dépôts des agents économiques en excédent pour ensuite les prêter aux autres agents économiques demandeurs, continue d’exacerber le manque de profondeur du système bancaire ouest africain. Celui-ci reste largement inaccessible au plus grand nombre. En effet, même si le montant des dépôts pour les huit pays UEMOA s’élevait à 18,3 % du PIB en 2006, soit un peu moins du double du niveau CEMAC à 10,8 % la même année, ceux-ci restent dérisoires si l’on considère un pays de référence comme l’Afrique du Sud pour lequel ce ratio avoisinait 95 % du PIB.
Le manque de profondeur du système bancaire de la zone UEMOA pourrait s’expliquer de deux manières. D’abord, du fait d’un faible taux de ban­carisation, n’excédant guère les 10 % en raison du caractère informel de l’économie de la zone et de la modestie du niveau de revenu de ses habitants7. Ensuite, le tissu économique reste sous-diversifié et exposé à des chocs externes tels que les aléas climatiques, les variations des cours internationaux notamment du pétrole. Il en résulte une concentra­tion de l’activité de crédit sur un nombre restreint de secteurs et d’entreprises (BTP au Sénégal par exemple) et une tendance affichée pour les finan­cements de court terme. D’où, entre 2001 et 2006, 67 % des crédits de la zone UEMOA concernaient un horizon temporel inférieur à 12 mois, malgré le niveau relativement faible de l’inflation structurelle dans cette période.
À la suite du manque d’intermédiation finan­cière, les banques de la zone UEMOA se caractéri­sent par une surliquidité de leurs réserves8, qui rend le niveau d’épargne nettement plus élevé que l’utilisation des fonds par les banques. Entre 2004 et 2006, l’excédent des réserves constituées auprès de la Banque centrale sur les réserves requises est en effet passé de 827 milliards de FCFA à 861 milliards, avec un pic à 919 milliards en 2005. En 2006, ce niveau de liquidité est resté élevé selon la Banque de France malgré la baisse, en fin d’année, des réserves constituées par rapport à fin 2005 (624 milliards de FCFA, soit 204 milliards de FCFA de réserves libres)9.
La persistance de liquidité excédentaire dans le système bancaire classique de l’UEMOA pourrait trouver sa principale source dans la problématique du financement des PME. En effet, du fait du niveau de risque jugé élevé de la cible, de la diffi­culté d’obtenir une garantie formelle de la part des PME, de l’asymétrie de l’information financière associée aux risques de hasard moral notamment, de l’amateurisme dans l’élaboration de « projets bancables », etc. les banques rechignent à prêter aux entreprises peu structurées ou naissantes. Ainsi selon une étude du CEPOD (Centre d’études de Politiques pour le Développement) de Dakar, seu­lement 6 % des PME sénégalaises financent leurs investissements par emprunt bancaire, contre 83 % qui sont obligées de recourir à leurs fonds propres.

4 – Les contraintes liées aux Systèmes Financiers Décentralisés (SFD) : manque de professionnalisme et portefeuilles à risque
Les systèmes financiers décentralisés, encore appelés Institutions de Micro finance, connaissent une expansion remarquable en UEMOA avec un montant médian d’épargne dix fois supérieur à celui du reste du continent africain. Toutefois, tout n’est pas rose dans ce secteur, dans la mesure où 75 % de la population active n’y a toujours pas accès, si l’on en croit la revue Banque et Assu­rance dans sa livraison de juillet – août 2006. De plus, un vrai problème de pérennisation des insti­tutions de micro finance se pose, en même temps qu’une incapacité à suivre l’accroissement du por­tefeuille de crédit. Ces difficultés de la microfi­nance en UEMOA seraient inhérentes à un manque de professionnalisme dans les méthodes et outils de gestion. Ceux-ci en effet sont souvent encore informels du fait d’absences notables de systèmes d’information et de gestion performants, de sché­mas-directeur informatiques, de plans d’affaires, de manuels de procédures administratives et / ou comptables... Ce manque de professionnalisme est à l’origine de la crise de transparence dont souffre la microfinance en Afrique de l’Ouest, mais aussi du niveau relativement élevé des créances en souf­france, remettant ainsi en cause la pérennité des institutions de micro finance de la zone.

Les contraintes liées à la mauvaise gouvernance : rebellions armées et corruption
La zone UEMOA a été marquée ces trois der­nières années par l’avènement de deux rebellions armées au Niger et au Mali, par des troubles politi­ques relativement importants en Guinée-Bissau et au Togo, et par la persistance de la crise Ivoi­rienne. Ces perturbations liées de près ou de loin à un mauvais partage des richesses nationales, ou à une démocratie approximative, ne sont pas de nature à alimenter la confiance des investisseurs, ni des bailleurs de fonds. Par ailleurs, les lourdeurs administratives, les détournements de fonds impu­nis, la non-séparation des pouvoirs exécutif – législatif – judiciaire, la médiocrité des infras­tructures de transport, d’électricité, de communi­cations, le manque de main-d’œuvre qualifiée… sont à l’origine d’un climat des affaires contrai­gnant en UEMOA. Cette mauvaise gouvernance effective plombe fortement les initiatives privées en matière de création d’entreprises, en même temps qu’elles sont source de gabegie au titre des recettes des États concernés.

Perspectives
Pour accroître son efficacité et promouvoir la croissance, la Banque Centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) gagnerait à inciter une meilleure intermédiation bancaire et à explorer les possibilités de souscription du secteur non ban­caire aux titres émis. Aussi, des actions de sécuri­sation des mécanismes de crédit (fonds de garan­tie) devraient être encouragées par la BCEAO afin de lutter contre la surliquidité des banques com­merciales, mais aussi afin de revoir à la baisse les niveaux des réserves obligatoires qui leur sont imposés. Pour ce qui est de la place boursière d’Abidjan (BRVM), il conviendrait d’en dynami­ser les activités, grâce à une plus grande participa­tion des secteurs privé et public. Ainsi les États pourraient s’engager à n’effectuer les opérations de privatisation de sociétés publiques qu’au travers de la bourse, ce qui permettrait au passage d’en aug­menter les titres inscrits à la cote.
Les responsables de la BRVM gagneraient quant à eux à amorcer une réflexion vers une pos­sible diversification les services financiers offerts par la bourse, comme rajouter les options en plus des actions, obligations et droits disponibles. En sus il serait utile de mieux faire connaître les opportunités d’investissement à l’endroit des ménages et des entreprises de petite taille, tout en aménageant des conditions d’inscription à la cote officielle plus attrayantes pour les sociétés qui le souhaitent. Pour les États, la mise en place de mesures d’incitation à la bonne gouvernance cor­porative, en dynamisant, par exemple, les associa­tions, corps et chambres professionnelles, et sur­tout en luttant efficacement contre la corruption, devrait permettre d’améliorer la productivité et la performance des entreprises existantes. Les effets de cette amélioration de la bonne gouvernance auraient, à n’en point douter, un impact sur la crise de transparence dont souffre le secteur de la microfinance, et pourraient être couplés avec un meilleur encadrement technique des institutions monétaires internationales à l’instar d’un renforcement permanent des capacités des acteurs du secteur.

Un message, un commentaire ?

Qui êtes-vous ?

Pour afficher votre trombine avec votre message, enregistrez-la d’abord sur gravatar.com (gratuit et indolore) et n’oubliez pas d’indiquer votre adresse e-mail ici.

Ajoutez votre commentaire ici
  • Ce champ accepte les raccourcis SPIP {{gras}} {italique} -*liste [texte->url] <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.