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Article 9 : Amérique latine La volonté de changer la vie

mercredi 21 janvier 2015


Amérique latine
La volonté de changer la vie


Gilbert Blardone

De 1996 à 2004, selon l’Institut de Sondage chilien Latino Barométro, en Amérique latine, la démocratie perd 8 points dans l’opinion. Elle passe de 61 % à 53 % de soutien. Elle n’apparaît plus, à elle seule, comme le garant d’une amélioration des conditions de vie. En réalité, la pauvreté et les inégalités ont augmenté jusque dans les années 2000. 74 % des latino-américains estiment que leurs gouvernements ne se sont intéressés jusqu’ici qu’aux classes déjà privilégiées et ne se sont pas préoccupés de réduire la pauvreté en redistribuant mieux les fruits de l’activité économique.

Pour plus de justice sociale
Le virage à gauche depuis l’élection en 1998 d’Hugo Chavez au Venezuela, traduit un rejet des réformes structurelles d’inspiration ultra libérales des années 1990 imposées à tous les pays emprunteurs par le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale appliquées par les gouvernements de droite. Les « programmes d’ajustement structurel » du FMI qui conditionnent ses prêts ainsi que ceux de la Banque Mondiale exigeaient une large ouverture des frontières pour favoriser le commerce considéré comme le princi­pal moteur de l’activité économique. Dans le cas de l’Amérique latine, il s’agissait de doper les exportations de matières premières industrielles et agricoles. Les programmes préconisaient aussi « le moins d’Etat » avec la réduction des dépenses publiques pour réduire les déficits budgétaires, les privatisations des entreprises et des services publics jugés inefficaces, l’abandon des program­mes sociaux trop coûteux, ainsi que l’austérité monétaire en restreignant les crédits bancaires pour freiner l’endettement. Le libre marché était sensé promouvoir à la fois la croissance économique et la justice sociale. Inutile donc de se préoccuper de redistribution des revenus.
Ces programmes d’ajustement et d’austérité, difficilement réalisables dans des pays pauvres qui tentaient, malgré tout, de se développer ont effec­tivement réduit les déficits financiers mais ils ont, du même coup, étranglé l’activité économique, accru la pauvreté et les inégalités, laissant les pays exsangues1. C’est dans ce contexte de dépression généralisée que le Venezuela s’est révolté et a porté démocratiquement au pouvoir, en 1998, le lieutenant-colonel Hugo Chavez. Il prêchait « la Révolution bolivarienne » et proposait « la Transi­tion du pays vers le socialisme du XXIème siècle » seule voie, selon lui, pour réduire la domination des États-Unis sur le continent et le libérer des contraintes imposées par le FMI et la Banque Mondiale à travers les politiques d’ajustement structurel. Dans toute l’Amérique latine le discours de Chavez va avoir un grand retentissement et redonner l’espoir aux 200 millions de pauvres. Aux élections qui suivirent les candidats se récla­mant de la gauche, partisans d’une démocratie plus sociale et plus participative, préconisant de prendre quelques distances avec les États-Unis et les insti­tutions financières internationales, sans aller jusqu’à rompre avec eux, de retrouver la maîtrise des ressources naturelles, d’orienter la croissance économique vers plus de justice sociale l’emportèrent dans la majorité des pays du conti­nent. Après Hugo Chavez au Venezuela ce fut le tour du Brésil de choisir un Président de gauche, syndicaliste de l’automobile, leader du Parti des Travailleurs, Luiz Ignacio Lula Da Silva. Il en fût de même au Pérou avec Alexandro Toledo, en Bolivie avec Evo Morales. En novembre 2006 en Équateur, le social-démocrate Rafaël Correa, économiste de gauche, 44 ans, enlève la Présidence. En octobre 2007 il gagne avec son Parti, L’Alianza Pais (L’Alliance Pays), les élections à l’Assemblée Constituante « Pour mettre fin à la longue nuit néolibérale ». Au Guatemala c’est Alvaro Colom, chef d’entreprise de 56 ans, qui depuis 1991 était à la tête du Fonds national de la Paix (Fone paz) en faveur des indiens (60 % de la population) qui est élu. Il a centré sa campagne sur la lutte contre la pauvreté, éliminant un ex-général plus préoccupé de lutte contre le terrorisme. Il a choisi le dévelop­pement social comme arme principale contre la violence (plus de 6 000 meurtres en 2007). Autre fait nouveau, les femmes sortent de l’ombre. Au Chili, Michèle Bachelet, socialiste, a été la première femme de ce pays parvenue à la Prési­dence ; en Argentine, Mme Christine Fernandez de Kirchner, péroniste, devient, elle aussi, la première femme démocratiquement élue à la Présidence. Elle succède à son mari, péroniste, lui aussi, qui avait depuis 2003 relancé l’économie grâce aux exportations agricoles et manufacturières, mais dont la politique sociale en matière de salaire, de protection sociale, d’emploi était jugée trop timide. À la Jamaïque, Mme Portia Simpson-Miller devient Premier Ministre. Des hommes de couleur et des femmes accèdent aussi aux plus hautes fonctions alors que récemment encore ils étaient inéligibles. L’espace politique s’est élargi, les structures politiques traditionnelles sont ébranlées au profit d’outsiders. La percée des femmes en politique est particulièrement spectaculaire. Une loi, en Argentine, a instauré des quotas en faveur des femmes. Sur toutes les listes des partis, le troi­sième nom doit être celui d’une femme. Les fem­mes occupent 39 % des sièges dans les législatives en Argentine et au Costa Rica en 2006, contre 16 % seulement au Congrès des États-Unis. Les femmes sont, à tort ou à raison, considérées comme plus attentives aux aspirations populaires que les hommes, moins tentées par la corruption, plus réalistes. L’élection des femmes, comme celle des nouveaux élus masculins de gauche, traduisent la volonté des citoyens de voir changer leur vie par la prise en compte effective de leurs besoins réels, toujours invoqués par les candidats, rarement satis­faits par les politiciens traditionnels de droite ou les dictatures militaires. Depuis 1998, l’aspiration à plus de justice sociale explose en Amérique latine et a bouleversé le paysage politique.

Basculement à gauche et reprise économique.
Ce basculement à gauche se produit à partir de 1998 et la Banque Interaméricaine de Développe­ment (BID) estime que « l’Amérique latine connaît le meilleur cycle depuis trois décennies. Depuis 2003, début de la reprise économique, la croissance de la région atteint 4,9 %, avec une inflation d’à peine 5,5 % en 2005. L’investisse-ment s’est hissé à près de 20 % du Produit Intérieur Brut, alors que l’endettement a reculé à 53 % du PIB en 2005 contre 72 % en 2001 (760 milliards de dollars), le déficit budgétaire est passé de 3,3 % à 1,7 % du PIB durant cette même période. Les indices boursiers ont augmenté depuis 2003 de 80 % »
En 2004 la croissance économique a atteint 5,8 %, taux le plus élevé depuis 1980 ; 4 % en 2005 ; 5,6 % en 2006 ; 5 % prévus en 2007. Cela reste modeste par rapport à la Chine et à l’Inde dont les taux de croissance moyens pour les dix dernières années ont atteint respectivement 9 % et 7 %. C’est dans ce contexte de reprise forte que les investissements directs étrangers (IDE) en Amérique latine ont atteint, en 2006, 72,5 milliards de dollars (49,4 milliards d’Euros) tandis que parallèlement les investissements directs de l’Amérique latine à l’étranger s’élevaient à 40 milliards de dollars soit pour l’Amérique latine un IDE net de 32 milliards de dollars. Le Brésil a placé 26 milliards de dollars à l’étranger tandis qu’il n’en a reçu que 18.
Pour la CEPAL (Commission économique pour l’Amérique latine) cette croissance est tirée par les exportations grâce à la hausse du prix des matières premières et du pétrole ; café en Colombie, Brésil et Amérique centrale ; coton et laine au Paraguay et en Uruguay ; cuivre au Chili et au Pérou ; produits agricoles et boom du soja et de ses dérivés au Brésil, en Argentine et en Uruguay. La Chine importe 50 % de son soja d’Amérique latine, sa demande devrait doubler d’ici 2020. Équateur et Venezuela bénéficient de la hausse du baril de pétrole. Cette manne financière a permis à certains pays de la région non seulement d’engranger d’importantes réserves en dollars, 57 milliards, mais aussi de rembourser par anticipation leurs dettes auprès du FMI et de la Banque mondiale. « Messieurs de la Banque mondiale nous vous disons ciao » lançait le Ministre vénézuélien des finances, lorsque le Venezuela, l’Équateur après le Brésil, l’Argentine et l’Uruguay se furent libérés de leurs dettes. Dans la foulée, le Venezuela proposait la création d’une Banque du Sud pour financer en priorité, les infrastructures dans une région qui en manque cruellement. Le projet qui devrait être opérationnel en 2008 avec la participation non seulement du Venezuela mais aussi de l’Argentine, du Paraguay, de la Bolivie, de l’Équateur et du Brésil ne devrait concerner que l’Amérique du Sud et non l’ensemble de l’Amérique latine, ce qui exclut notamment Cuba et le Nicaragua proches d’Hugo Chavez. La Banque, par ailleurs, ne s’occupera que de développement et n’interviendra pas, comme le FMI, pour combler les déséquilibres des balances des paiements. De ce projet, le FMI estime que, dans la mesure où il « vise à améliorer les conditions de vie des populations et à promouvoir l’intégration régionale » il aura son soutien. « De plus, selon le porte-parole du FMI, l’apport de fonds additionnels dans la région, où davantage d’investissements sont nécessaires, est une bonne chose ». Le Directeur de la Banque mondiale, Robert Zoellick, a salué cette initiative : « j’y suis favorable et j’espère que la Banque du Sud encou­ragera la transparence et les principes de bonne gestion dans le cadre de son développement ». Joseph Stigliz, ancien chef économiste de la Banque mondiale et Prix Nobel d’économie, a chaleureusement accueilli la nouvelle. Il reste cependant de nombreux problèmes à résoudre avant la mise en route du projet, notamment celui de la constitution et du montant de son capital, et donc des fonds dont elle disposera. Rappelons que les pays du Golfe disposent de réserves estimées entre 1 000 et 3 000 milliards de dollars. La Chine (1 330 milliards de réserves, fin juin 2007) a annoncé qu’elle constituerait un fonds d’investis-sements de 200 milliards de dollars alimenté essentiellement par les déficits commerciaux des occidentaux, notamment des États-Unis. L’Amérique latine n’en est pas encore là !

En effet, la reprise de la croissance économi­que depuis 2000 en Amérique latine repose sur des bases fragiles et aléatoires. En premier lieu, sur “les rentes économiques” issues de “l’or vert et de l’or noir” à savoir les cours élevés des exportations de matières premières agricoles et industrielles et du pétrole. À ces rentes s’ajoutent les remesas c’est-à-dire les envois d’argent des émigrants à leur famille, soit pour 2004 environ 45 milliards de dollars, plus que les investissements étrangers nets en Amérique latine (IDE)…
Ces ressources sont à la merci d’un retourne­ment de la conjoncture de l’économie mondiale, notamment en Asie. Certes le dynamisme écono­mique de l’Asie semble durable, fondé sur des réserves en dollars considérables, une industriali­sation accélérée avec un haut niveau d’investissement, un marché intérieur à la capacité quasi illimitée. Les économies asiatiques sont en passe de dominer l’offre et la demande sur le marché mondial, position qui était auparavant celle de l’Occident. L’Amérique latine rêve de se joindre à elles, afin de s’assurer une croissance durable. Mais il serait dangereux pour les pays de la région de négliger leur développement industriel qui dépend du niveau des investissements dans les secteurs productifs et du dynamisme de leur marché intérieur pour ne compter que sur des exportations de matières premières à faible valeur ajoutée. Actuellement les investissements sont de l’ordre de 20 % du PIB par an, en moyenne régionale, insuffisants pour générer une croissance soutenue et forte tandis que le marché intérieur souffre de la pauvreté de masse qui affecte 200 millions de personnes dans la région. Une politique de redistribution des richesses et des fruits de la croissance pour nourrir le marché intérieur est donc indispensable au développement futur de l’Amérique latine. C’est ce qu’ont compris les candidats de gauche élus depuis 2000 dans la foulée de la “Révolution bolivarienne”.

Vers une redistribution des fruits de la croissance
Les programmes sociaux mieux conçus, mieux ciblés, plus efficaces notamment au Venezuela, au Brésil, au Mexique, en Argentine, au Chili, au Pérou ont fait reculer légèrement la pauvreté. Selon les dernières mesures de la Commission Économique pour l’Amérique latine (CEPAL) correspondant à l’année 2002, la pauvreté atteignait 44 % et l’indigence 19,4 % de la population de la région. En 2004, le taux de pauvreté pourrait se situer à 41,7 % (- 2,4 points en pourcentage), tandis que le taux d’indigence serait de 17,4 % (- 1,8 point). La tendance semble s’être inversée. Mais il reste à réduire les inégalités2. C’est pourquoi le président de la Banque interamé­ricaine de développement (BID) rappelle aux gouvernements que « l’enjeu est de bien administrer la manne des matières premières ». Si une meilleure répartition des fruits de la croissance ne se poursuit pas, si les taux de pauvreté et d’indigence ne baissent pas significativement, les marchés intérieurs de l’Amérique latine resteront atones et l’avenir continuera de dépendre des fluctuations de l’économie mondiale. La domination des puissances industrielles anciennes ou nouvelles — États-Unis ou Chine — se perpétuera. Vivre de ses rentes et de l’argent des émigrants est la voie la plus sûre pour perpétuer la domination de l’étranger.
Voyons à travers les exemples du Brésil et du Venezuela, les deux premiers pays « tombés à gauche », à avoir engagé des politiques de croissance et de redistribution de ses fruits quels sont les premiers résultats. Il s’agit de deux politiques de gauche très différentes. Lula Da Silva, au Brésil, a fondé sa politique sur deux piliers « L’Ordre et le Progrès » ; Hugo Chavez, au Venezuela, s’est lancé dans ce qu’il appelle « la Révolution bolivarienne » et « la Transition vers le Socialisme du XXIème siècle ».

Brésil : « Ordre et Progrès »
Au Brésil, le slogan Ordem e Progresso traduit bien la politique menée depuis l’élection en octobre 2002 de Lula da Silva. Il a dû se doter d’une coalition de centre gauche car son « Parti des Travailleurs » n’a jamais disposé de majorité parlementaire.

« L’Ordre »
« Ordre » d’abord, pour placer le Brésil, en situation de moindre dépendance vis-à-vis de ses créanciers, notamment du Fonds Monétaire International et se trouver libre pour mener une « politique de progrès » grâce à une situation financière saine et une croissance économique forte. Le programme social du Président comporte une réduction des inégalités, la distribution des terres aux paysans pauvres, un programme « faim zéro » pour la population défavorisée. Pour cela ses conseillers ont jugé qu’aucun progrès social n’était possible si le Brésil ne respectait pas ses engagements financiers internationaux et s’il n’attirait pas les investissements étrangers, sa propre capacité d’investissement étant limitée (20 % du PIB contre 35 % en Chine).
La première partie du Programme présidentiel, la remise en ordre des finances et la reprise économique, a été réussie. En mars 2005 le Brésil a décidé de ne plus reconduire l’accord de financement passé en 2002 avec le FMI, mais il lui devra encore 21 milliards de dollars dont les remboursements s’étaleront jusqu’en 2007. Le prédécesseur de Lula, l’économiste social-démocrate, Fernando Henrique Cardoso et l’opposition ont approuvé cette décision. Le Directeur général du FMI, à l’époque, Rodrigo Rato a déclaré que le Fonds « soutient pleinement la décision des autorités brésiliennes. Cette décision reflète les résultats impressionnants, en général meilleurs que prévus, des politiques de stabilisation macroéconomiques et de réformes ». La dette extérieure du Brésil est passée de 174 milliards de dollars en 2002 à 66,4 en 2007. Elle devrait être totalement remboursée d’ici la fin du deuxième mandat de Lula en 2010. Le Brésil se trouvera ainsi en mesure d’affronter, pour la première fois, en bonne position, toute crise venant de l’étranger. Le Directeur de la Mission économi­que française à Sao Paulo portait déjà ce diagnostic en 2004. « La situation s’est nettement améliorée au cours des quatre dernières années. Le poids de la dette publique est en baisse, l’inflation est maîtrisée, les investissements étrangers arrivent en masse, le pays devient même à son tour investis­seur, ce qui est plutôt rare. En un mot le pays est stable et ne fait plus peur, contrairement a la situation d’il y a quatre ans. Il est devenu un acteur global. Mais la croissance ne décolle toujours pas » (2001 : 1,31 % ; 2002 : 1,93 % ; 2003 : 0,54 % ; 2004 : 4,9 % ; 2005 : 2,3 ; 2006 : 3,8 % pour un PIB de 1 068 milliards de dollars ; 2007 : 3,4 ou 3,5 % selon les prévisions de la Banque du Brésil). La rigueur monétaire qui s’est traduite par un budget primaire (avant paiement des intérêts de la dette) en excédent de 4,8 % du PIB et un fort désendettement, a pesé sur la croissance ainsi que sur la mise en œuvre du Plan Social en faveur des pauvres notamment en ce qui concerne l’éducation et la santé, ce qui affecte principalement les classes moyennes et les plus pauvres. D’où une certaine désillusion dans les classes populaires. Ajoutons que l’on compte 13 sociétés multinationales d’origine brésilienne parmi les 100 « nouveaux challengers mondiaux » issus des pays émergents dont le chiffre d’affaires global a été en 2006 de 1 200 milliards de dollars, en croissance moyenne annuelle de 29 % entre 2004 et 2006 (41 sont chinoises, 20 indiennes).

Le « Progrès »
L’économie brésilienne a bénéficié depuis 2002 de la hausse du prix des matières premières. La balance commerciale (importations / exportations) enregistre de forts excédents de l’ordre de 30 milliards de dollars. La hausse du prix du pétrole n’entrave pas l’économie qui est presque parvenue à l’autosuffisance. La croissance, tirée par les exportations, reste modeste, faute d’investisse-ments. Elle est très variable selon les années et n’a jamais dépassé 5 % (Chine 9 à 10 % ; Inde 8 à 9 %) Elle a servi tout de même à rétablir une situation financière saine et à alimenter les programmes sociaux.
La première mesure sociale a concerné le programme « faim zéro ». Ce programme, mis en place par le prédécesseur de Lula, le Président Cardoso, a créé une carte d’alimentation magnéti­que « La Bourse familiale » (bolsa familia) qui regroupe trois aides, l’aide à l’éducation, à l’alimentation et à l’accès au gaz de cuisine. Cette aide était, à l’origine de 50 réals par mois soit 18,19 euros. Elle bénéficiait à 800 000 familles rurales. Elle a été étendue aux quartiers périphéri­ques des grandes villes et portée à 73 réals en 2004, (26,50 euros). Fin 2004, elle concernait 6 millions de familles, soit 25 à 30 millions de personnes ; fin 2007, près de 11 millions. Le salaire minimum pour des millions de brésiliens a été relevé de 19 % en termes réels (taux d’inflation déduit) à 140 euros. Le PIB par habitant a augmenté de 1,4 % par an. Le chômage a reculé, 10 % au lieu de 13. Fin 2004, 2 millions d’emplois ont été créés. L’emploi urbain dans les services et l’industrie s’est accompagné de créations d’emplois en zones rurales, notamment avec le développement de l’agro-business. Parallèlement, le Mouvement des paysans Sans Terre maintient la pression en faveur de l’agriculture familiale et de la redistribution des terres, qui reste à faire.
Mais pour sortir de la dépendance vis-à-vis des exportations, le Brésil doit impérativement déve­lopper son marché intérieur et les forces producti­ves indispensables à son alimentation.
Les principaux obstacles, qui restent à franchir pour cela, concernent :
– sur le plan monétaire, des taux d’intérêts trop élevés, proches de 10 % en termes réels ce qui freine l’investissement ;
– des investissements insuffisants (20 % du PIB contre 35 % en Chine) ;
– une pression fiscale trop forte (35 % du PIB) qui encourage l’économie informelle (estimée à 60 % de l’économie brésilienne) et décourage les investissements ;
– sur le plan économique, outre une mise en valeur incohérente du territoire, des infrastructures (transports et communications notamment) très insuffisantes qui génèrent de nombreux goulets d’étranglement gênant l’activité économique ;
– sur le plan de la “gouvernance”, une bureaucratie lourde et peu efficace ; une corruption endémique ; des incertitudes juridiques qui pèsent sur la sécurité des investissements ; un niveau d’éducation inférieur à celui des concurrents (35 % de diplômés de l’éducation secondaire contre 41 % en Colombie et 52 % au Mexique).
Parvenu à ce stade de l’expérience brésilienne, on peut dire déjà que le Président Lula en choisis­sant avec Ordem e Progresso d’ouvrir une voie entre la gauche révolutionnaire utopique et l’ultra-libéralisme triomphant a réalisé une « inversion des priorités » en faveur des plus défavorisés de ses concitoyens. Le Brésil est sorti du cycle : endettement insupportable, non remboursement des dettes, laxisme budgétaire, enrichissement des riches, accroissement de la pauvreté et des inéga­lités… Les moyens économiques et financiers sont désormais au service du mieux être de la population. De quoi faire du Brésil l’une des grandes puissances industrielles et agricoles du XXIème siècle.

Venezuela : « La Révolution bolivarienne et la transition vers le socialisme du XXIème siècle »
Hugo Chavez, lieutenant-colonel parachutiste, élu en 1998, tente de construire avec sa « Révolution bolivarienne », ce qu’il appelle « le Socialisme du XXIème siècle ». Ceci implique d’une part la mainmise de l’État sur le pétrole, principale ressource du pays et le contrôle de l’économie privée. Pour y parvenir, l’État a exigé 60 % des parts des compagnies pétrolières présen­tes dans le pays. Elles sont réduites à la situation d’associés minoritaires au profit de l’entreprise publique pétrolière Petroleos de Venezuela (PDVSA). Le coût de l’opération est estimé à 30 milliards de dollars. Il s’agit en fait d’une nationa­lisation sous forme de contrôle majoritaire par l’État. Le même procédé a été utilisé dans les secteurs de l’électricité et des télécommunications. Les banques ont été menacées d’être nationalisées si elles ne réinvestissaient pas leurs profits dans le pays. Cela a conduit Chavez à prendre ses distances vis-à-vis des États-Unis qui demeurent cependant le premier client et le premier fournis­seur du Venezuela avec respectivement 34 milliards de dollars d’importations et 6,5 milliards de dollars d’exportations par les États-Unis, qui conservent ainsi un pouvoir de dissuasion non négligeable. Cela a provoqué aussi l’effondrement des investissements étrangers qui sont tombés de 5 milliards de dollars en 1980 à moins 0,54 milliards en 2006. La tendance au désinvestissement pourrait s’accélérer avec la menace de nationalisation des banques.
Le « Socialisme du XXIème siècle » repose, d’autre part, sur l’amélioration du niveau de vie des classes moyennes et pauvres auxquelles profite en priorité la rente pétrolière. L’indice de pauvreté, en pourcentage de la population totale, tombe de 55,4 % en 2002 à 33,9 % en 2006. En conséquence, en 2007 la consommation devrait augmenter de plus de 15 %. La dette publique externe fléchit légèrement à partir de 2004. Elle atteint en 2003 : 34,8 milliards de dollars ; en 2004 : 35,6 ; en 2006 : 31 milliards de dollars (source FMI). Les plus pauvres bénéficient du programme social MERCAL. Il s’agit d’un circuit de distribution de produits de première nécessité à prix subventionnés pour améliorer l’alimentation. La politique agricole vise la souveraineté alimentaire. Deux millions d’hectares de terre ont été distribués aux paysans, mais les importations alimentaires couvrent encore 70 % des besoins. Bien que l’État contrôle les taux de change et les prix, l’inflation dopée par la consommation et la spéculation atteint 20 % par an. Les importations explosent en provenance des États-Unis, (6,5 milliards de dollars), du Brésil (2,5 milliards de dollars), de la Colombie (2,1 milliards de dollars), du Mexique (1,3 milliard de dollars) et de Chine (0,9 milliard de dollars). La petite industrie fait de moins en moins face à la demande. Quant au secteur coopératif, « fer de lance de la Révolution bolivarienne », il peine à se développer. 66 % des 184 000 coopératives enregistrées n’existent pas encore réellement. Le secteur ne représente que 240 000 emplois sur 11 millions au total.
Les deux moteurs de l’économie sont, en fait, les exportations de pétrole et la consommation intérieure. L’industrie et l’agriculture sont handicapées, d’une part, par une situation politique chaotique due aux affrontements permanents entre les partisans de Chavez et les oppositions, d’autre part, par l’incertitude sur l’attitude de l’État et les risques de socialisation qui les guettent. La croissance économique traduit ces dysfonctionne­ments et ces incertitudes. Elle atteint, en 1998 : 0,3 % ; 1999 : - 6 % ; 2000 : 3,7 % ; 2001 : 3,4 % ; 2002 : - 8,9 % (tentative de coup d’État contre H. Chavez) 2003 : - 7,7 % ; 2004 : 17,9 % ; 2005 : 9,3 % ; 2006 : 10,3 % ; 2007 : 8,8 % (prévisions).
« Le plan de développement du pays n’exclut pas l’entreprise privée. Elle peut coexister avec le projet socialiste à condition d’accepter qu’il y a un État souverain, une constitution, une loi, les droits d’un peuple et un projet politique en marche », selon le chef de l’État. Mais l’avenir apparaît incertain. Quels seront les pouvoirs que l’État s’attribuera pour réguler la propriété privée ? Quelles seront les prérogatives de la « propriété sociale ? ». « Le capital privé peut s’accommoder de justice sociale, mais il a besoin de sécurité juridique », selon l’économiste vénézuélien Enrique Gonzalez. L’analyste Ana Maria Sanjuan estime que « le socialisme d’Hugo Chavez redistribue la rente pétrolière vers les plus pauvres, il ne touche pas aux riches ».
Les deux moteurs de l’économie, les exportations de pétrole et la consommation intérieure sont sous la menace permanente des fluctuations de l’économie mondiale, des crises politiques internes et des réactions hostiles des États-Unis. L’incertitude quant à l’avenir constitue donc, pour le moment, la principale caractéristique de ce « Socialisme du XXIème siècle » dont rêve Hugo Chavez. Elle est d’autant plus grande que le Président vient de perdre le Référendum constitutionnel (1er décembre 2007), qui devait, après les pleins pouvoirs qu’il détient déjà en fait, lui assurer la Présidence à vie. Les adversaires de sa vision autoritaire du pouvoir ont réussi à se regrouper et à l’emporter (patronat, étudiants, “chavistes” modérés, électeurs populaires furieux de la fermeture de l’espace hertzien à Radio Caracas Télévision (RCTV), leur chaîne de télévision préférée, Église, et même certains militaires proches de Chavez hostiles à la politisation de l’armée, tel le Général Raul Baduel, Ministre de la défense jusqu’en juillet 2007).

Le danger de l’autoritarisme
Les autres pays qui ont basculé à gauche après le Venezuela et le Brésil souhaitent tous alléger la domination politique et économique des États-Unis, retrouver la maîtrise de leurs ressources naturelles, orienter la croissance économique vers plus de justice sociale… Mais toutes ces réformes exigent du temps d’autant plus que la résistance des oppositions, hier maîtresse du jeu, est forte. L’échec du Referendum Constitutionnel au Venezuela ne peut que renforcer ces oppositions, leur audience, leur résistance et leur volonté de reconquête du pouvoir.
Il en est ainsi en Bolivie où Evo Morales, syndicaliste indien, et son Mouvement pour le Socialisme (MAS) estiment que « le droit de propriété sur les ressources énergétiques n’est pas négociable » et que « la lutte contre le trafic de drogue ne peut pas continuer à servir de prétexte à des intérêts géopolitiques ». Il n’en faut pas tant pour susciter les réactions hostiles des États-Unis, affoler le secteur privé et décourager les investissements étrangers dans une économie, elle aussi dépendante des exportations. L’attitude autoritaire du Président a suscité le 28 novembre 2007 une grève générale contre lui-même et son gouvernement qui a paralysé six départements sur neuf dont les deux départements de Cochabamba et Chuquisaca qui avaient voté majoritairement à gauche à l’élection présidentielle de 2005. Il en a été de même dans la capitale économique du pays Santa Cruz. Pour le gouvernement, cette grève a pour but de « défendre le modèle néolibéral qui a fait tant de mal à la Bolivie ». En réponse, la majorité présidentielle a voté « La Rente dignité », un revenu de 26 dollars destiné à tous les Boliviens de plus de 65 ans. Elle a aussi distribué 180 000 hectares de terres dans le département de Chuquisaca aux Indiens Guaranis. Le 9 novembre, l’Assemblée Constituante a approuvé la nouvelle loi fondamentale qui sera soumise à référendum. Elle octroie aux Indiens « la libre détermination » c’est-à-dire « l’autonomie et le droit de se gouverner eux-mêmes ».
Les deux derniers pays passés à gauche sont l’Équateur (novembre 2006) et le Guatemala (novembre 2007). En Équateur, le Président Rafael Corréa est un adepte du « socialisme du XXIème siècle ». Il défend la nationalisation des ressources naturelles (pétrole notamment), et un contrôle renforcé de l’État sur l’économie après l’élabo-ration d’une nouvelle Constitution qui devrait allonger le mandat présidentiel de 4 ans à 5 ou 6 ans — et « relégitimer tous les pouvoirs ». Le Président entend aussi ramener l’Équateur sur la voie de la stabilité, de la prospérité et de la justice sociale.
Au Guatemala, la victoire d’Alvaro Colom, social-démocrate, met fin à une politique ultra-libérale qui n’a profité qu’à l’élite alors que le pays est peuplé de 60 % d’Indiens et que 80 % de la population vit sous le seuil de pauvreté. Ses priorités sont l’amélioration des bas salaires, la flexibilité de l’emploi et l’amélioration du système de santé.
Deux risques majeurs mettent en péril ces expériences sur le plan économique une croissance indispensable au succès des politiques sociales, tirées principalement par les exportations donc à la merci des fluctuations du marché mondial. Pour assurer l’avenir il faut impérativement « inverser les priorités » et amener le marché intérieur à être le fer de lance de l’activité économique, le marché mondial et les exportations n’étant qu’un complément destiné à financer les importations et à améliorer les réserves en devises. Sur le plan politique, le risque de dérive vers un populisme autoritaire met en péril les gouvernements qui cèderont à la tentation. Hugo Chavez au Venezuela, Evo Morales en Bolivie, Rafael Corréa en Équateur semblent vouloir assurer ainsi leur avenir politique. Ce serait probablement, une erreur majeure qui pourrait les discréditer auprès de l’opinion et, notamment, auprès de leurs partisans attachés à la démocratie. La défaite d’Hugo Chavez, la première en 9 ans, au Référendum Constitutionnel qui devait lui assurer la Présidence à vie et consacrer le caractère socialiste de l’État et de l’économie avec la création, notamment, de « Conseils communaux » expression du pouvoir populaire, constitue un signal d’alarme pour tous les gouvernements tentés par cette voie autoritaire. Précédemment, déjà, le Président avait exprimé sa volonté de créer un parti unique de la majorité présidentielle ; son principal allié, le parti communiste s’y était opposé. Aujourd’hui les citoyens d’Amérique latine ne veulent plus entendre parler de dictature, qu’elle soit de gauche ou de droite, civile ou militaire.
Ce n’est pas l’autoritarisme qui peut assurer l’avenir de la gauche en Amérique latine, mais la réalisation des promesses des candidats, notam-ment en matière de maîtrise des ressources, de justice sociale et de démocratie participative. C’est à cette condition seulement que le peuple se reconnaîtra en eux et leur assurera la victoire dans les consultations futures. En Amérique latine, comme ailleurs, les partisans de la justice sociale n’ont rien à craindre de la démocratie.

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