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Article 2 : L’avenir comme retour du passé

jeudi 22 janvier 2015

L’avenir comme retour du passé

Patrice Jorland

L’Histoire n’en finit pas de finir, dix-huit ans après la publication d’un article qui valut à son auteur, Yoshihiro Francis Fukuyama, une renommée universelle. Le délayage en un ouvrage, publié en 1992 et immédiatement traduit en plusieurs langues, n’apporta rien de plus à une démonstration qui tranchait avec la thèse commune du « totalitarisme ». En référence à Hegel, tel qu’interprété par Kojève, l’Histoire est présentée comme un processus unique et cohérent dont le développement de la liberté est le moteur principal et si, au terme d’une confrontation séculaire avec le fascisme et le communisme, un consensus s’est établi autour de la « démocratie libérale », ce n’est pas seulement parce que le « marché » peut s’y déployer plus efficacement, c’est aussi et surtout parce qu’elle seule permet, sans générer de contradictions internes insurmontables, le « combat pour la reconnaissance » qui est l’essence humaine même. Certes, des inégalités sociales perdurent, qui pourraient être réduites, des alternances politiques restent envisageables et on ne peut écarter que des dérapages surviennent dans des pays exotiques comme le Burkina Faso, aspects périphériques ou subalternes d’une vérité confirmée par l’effondrement du mur de Berlin et les évènements de la place Tienanmen : l’Histoire a trouvé la forme finale de gouvernement humain1.
Pourtant, à lire aujourd’hui les manifestes des principaux candidats aux élections primaires pour la présidence des États-Unis, que publie assidûment la revue Foreign Affairs, le consensus international n’existe toujours pas. Pire, les conflits internationaux seraient plus nombreux et plus violents encore que naguère, des menaces et des dangers inédits assailleraient notre humanité souffrante, et la seule issue résiderait, comme il se doit, dans l’affirmation éclairée du leadership américain. Des différences se profilent bien d’un texte à l’autre, qui portent sur l’approche de certaines questions, sur le dosage des moyens et des instruments à mettre en œuvre, sur le rapport à établir, selon les cas, entre décisions unilatérales des États-Unis et démarches multilatérales ou encore sur les modes de concertation interne et de mobilisation de la population américaine. En d’autres termes, il y a là, en gestation, des « doctrines » concurrentes, mais dans le cadre d’une même « grande stratégie », l’affirmation de la Pax americana, ce qui signifie la primauté américaine dans la définition des règles, des objectifs et des priorités, la suprématie américaine dans le spectre entier des options et des capacités militaires, l’ubiquité et le caractère multidimensionnel qui font de la puissance américaine une « hyper-puissance ». Pour en rester au niveau de la doctrine, un accord existe par exemple sur la nécessité d’accroître les moyens et les budgets militaires, en particulier pour ce qui concerne l’Armée et le corps des Marines, tout comme sur le maintien (inévitable ou souhaitable) d’une présence militaire en Irak au-delà de la consultation électorale.

Abus de langage
Francis Fukuyama avait évoqué deux dangers, l’un de nature ontologique et l’autre géopolitique. Comblé dans la satisfaction de ses désirs et de la raison, l’Homme démocratique se trouverait amputé de son thumos, c’est-à-dire du courage, de la fierté, de la dignité qui le conduisent à entreprendre de grandes choses, et pourrait déchoir jusqu’à devenir le dernier Homme dont parle Nietzsche. Par ailleurs, la disparition de la superpuissance soviétique a ouvert un « mouvement unipolaire » qui ne peut se refermer de lui-même et qui doit, au contraire, être saisi pour accomplir la fin de l’Histoire. Mais si un consensus universel existe autour de la forme du gouvernement humain, qui aura désormais besoin de l’hégémon américain et qui acceptera de suivre ce dernier ? Aussi, pour se maintenir, les immenses capacités et les énormes instruments de la puissance américaine ont-ils objectivement et subjectivement besoin d’ennemi(s), ce qui devrait conduire le commun des mortels à s’interroger sur la réalité des risques, des dangers, des menaces et des conflits auxquels il serait confronté depuis le début du présent millénaire.
À cet égard, il y a quelque chose d’incongru —et, en vérité, d’intellectuellement inadmissible — dans l’association établie par les prétendants à la candidature présidentielle entre les armes de destruction massive et le terrorisme, d’une part, et les pandémies (sida), les épizooties (grippe aviaire) ou les risques sanitaires (Sras), d’autre part. Non que ces derniers soient inoffensifs, loin de là, mais outre le fait qu’ils ont des précédents dans l’histoire – la « peste noire » et l’épidémie de grippe dite espagnole par exemple -, dont ils se distinguent essentiellement par la vitesse de propagation ou l’extension géographique, ils ne constituent en rien des conflits opposant des États, des peuples, des factions, des groupes sociaux ou culturels entre eux. De plus, les réponses ne peuvent venir ni de la puissance d’un État, ni du respect intangible de la sacro-sainte propriété intellectuelle, ni plus largement de la concurrence libre et non faussée ; elles impliquent des choix, exigent des engagements, des financements et des calendriers, appellent des procédures et des évaluations, induisent la mobilisation et la formation d’agents, toutes choses devant être menées à rebours des inégalités et dominations actuelles, de façon collective et sous l’égide d’instances multilatérales. Quant au réchauffement de la planète, ce n’est pas le risque majeur que l’on décrit à l’envi, mais une réalité d’ores et déjà pressante. Et cette fois, par son ampleur comme par ses causes, il s’agit d’une donnée historiquement nouvelle, même si elle n’est pas récente, dans laquelle les responsabilités du régime d’accumulation et du modèle de consommation des États-Unis sont lourdement engagées et à propos de laquelle le si décisif leadership américain se fait toujours attendre2.

À la recherche de l’ennemi
On pourrait n’y voir que des effets de manche et autres hyperboles électorales, mais cela a pour effet de brouiller la nature et le niveau des questions, donc leurs modes de solutions, et de voiler la nature comme la portée des autres éléments de la grande stratégie. Or, avant même que ne s’écroule le camp du « socialisme réellement existant », des ennemis avaient été identifiés, non sans raisons d’ailleurs puisque, aussi bien, la « guerre froide » servait déjà de fourre-tout idéologique et géostratégique.
– Au lendemain de la chute du mur de Berlin, de l’implosion du camp socialiste et de la démonstration, impressionnante au premier et au deuxième abords, des capacités militaires américaines lors de l’« Opération Tempête du désert », l’administration de Bush l’Ancien avait pu annoncer l’aube d’un « nouvel ordre mondial ». Les aléas électoraux ne lui permirent pas d’aller plus loin dans l’élucidation du N.O.M. ni dans l’énonciation du modus operandi, si ce n’est que les États-Unis se nommaient shérif de la planète et que, en fonction des besoins, ils se réservaient le droit de réunir un groupe de volontaires (posse comitatus) pour mener leurs opérations, qu’ils feraient de préférence financer par autrui. Le président suivant persévérera dans cette grande stratégie en la définissant comme l’accomplissement de la fin de l’Histoire sous ses deux espèces, à savoir, pour reprendre les termes du secrétaire d’État Warren Christopher, la constitution d’un « monde de marchés ouverts et de sociétés ouvertes ».
– Très vite cependant, les choses se révélèrent un peu plus complexes que prévu, avec l’échec en Somalie, le problème lancinant de Haïti, la décomposition violente de la Yougoslavie, les abcès irakien et nord-coréen. Un concept prit alors forme, celui de backlash States, que le conseiller pour la sécurité nationale Anthony Lake tenta de cerner en 1994 : « notre politique doit prendre en compte la réalité d’États récalcitrants et hors-la-loi qui ne se contentent pas de choisir de rester en dehors de la famille [des nations], mais s’en prennent à ses valeurs élémentaires »3, c’est-à-dire ceux qui semblaient ne pas avoir entendu, et encore moins écouté, les discours sur la fin de l’Histoire. D’autres expressions furent utilisées et le lexique s’est enrichi par la suite de termes qui, sans être exactement synonymes, prétendent cerner une même réalité : États « hors-la-loi » (outlaw), « parias » (pariah), « voyous » (rogue), « préoccupants » (States of concern) ou « à problèmes » (problem States) et, bien entendu, « terroristes » ou « narco-trafiquants ». Ces termes pouvaient également dénoncer des formations politiques (le Hezbollah notamment) ou condamner des régimes, mais elle désignait déjà nommément quelques États précis, l’Irak, l’Iran et la République Démocratique de Corée ou Corée du Nord, contre laquelle une vaste opération militaire fut sur le point d’être lancée en 1993-1994. Sans aller jusqu’à ces extrêmes, les armes furent utilisées contre l’Irak (opération Desert Fox), contre l’Afghanistan et le Soudan en riposte aux attentats du 7 août 1998 visant les ambassades américaines de Nairobi et de Dar-es-Salaam (Opération Infinite Reach) et, de façon multilatérale, en Bosnie puis, sans l’accord de l’ONU, contre la Serbie à propos du Kosovo.
– Sans remonter à la nuit des temps, force est de constater que le concept « d’État / système voyou » n’est en rien original puisque, au début du siècle dernier, la Serbie constituait à bien des égards un ennemi de ce genre aux yeux des Puissances centrales et que l’arrière-cour des États-Unis regorgeait déjà de « hors-la-loi » de tout poil, zapatistes, sandinistes et autres farabundo-martistes. De même, au temps des empires coloniaux, la paix et l’ordre ne devaient-ils pas être constamment défendus contre les « salopards » fauteurs de troubles ? Le concept perdra de son efficacité pendant la guerre froide, dans la mesure où l’Union soviétique représentait alors le mal absolu, qui ne pouvait que fédérer sous sa tutelle les bandits, et le thème des agents terroristes (palestiniens, kurdes, sud-africains, turcs ou allemands) de Moscou fit d’ailleurs florès, si l’on veut bien s’en souvenir, à la fin des années 1960 et pendant la décennie1970. L’idée réapparut par la suite que, indépendamment de / ou à la marge de / ou en se servant de l’Union soviétique, des acteurs locaux pouvaient être intrinsèquement mauvais (le Panama de Noriega par exemple), poursuivre des objectifs révolutionnaires spécifiques (l’Iran des mollahs) ou entretenir des ambitions de domination régionale, comme le pensait Paul Wolfowitz à propos de l’Irak.
– Contrairement à ce que l’on affirme aujourd’hui, il n’y a pas eu rupture à ce sujet entre l’administration Clinton et celle de Bush le Jeune. Ce que l’équipe du second reprochait à celle du premier portait sur la nature de la riposte, non sur la définition de l’ennemi : trop de temps était perdu à « laver les vitres » dans des pays comme Haïti ou à pratiquer le « double endiguement » de l’Irak et de l’Iran, alors que l’objectif prioritaire aurait dû être le « changement de régime » (regime change) en Irak. C’était là le sens de la lettre ouverte adressée le 26 janvier 1998 à William Jefferson Clinton par les membres du Projet pour le nouveau siècle américain, qui regroupait la fine fleur néo-conservatrice (Bolton, Kagan, Kristol, Perle, Wolfowitz), ainsi que les « réalistes impériaux » (Cheney, Rumsfeld, Armitage, Woolsey). Francis Fukuyama était l’un des signataires, comme il le sera d’une autre lettre ouverte, adressée cette fois-ci le 20 novembre 2001 au président George W. Bush4. À la justification initiale, selon laquelle l’Irak était en possession d’armes de destruction massive, fut ajoutée la relation certaine, vraisemblable ou au moins potentielle avec le terrorisme islamique dont la menace, cela sera reconnu ultérieurement, avait été sous-estimée depuis plus d’un lustre. Entre temps évidemment, il y avait eu les attentats du 11 septembre. Au-delà des lourdes pertes humaines et de la symbolique d’actes perpétrés à l’aide de cutters par une dizaine de jeunes hommes ayant suivi une formation partielle de pilotage, cet événement ne changeait rien, si ce n’est qu’il permit la cristallisation de plusieurs éléments de la grande stratégie américaine qui étaient restés jusqu’alors insuffisamment raccordés les uns aux autres.
– Une synthèse sera proposée en 2002 avec la publication par la Maison-Blanche d’un document sur la Stratégie de sécurité (Security Strategy). Cinq critères furent retenus pour définir un « État voyou » : le mauvais traitement de la population et la corruption de ses dirigeants, le non-respect du droit international et la violation des traités, la volonté d’acquérir des armes de destruction massive à des fins de conquête ou de chantage, le soutien au terrorisme, et, last but not least, la haine des États-Unis ou le sentiment que ceux-ci pourraient avoir de ne pas être correctement appréciés. Un continuum est ainsi établi entre la gouvernance interne, les moyens de défense et la posture internationale d’un État. Le juge en la matière sont les États-Unis d’Amérique qui disposent du droit régalien de noter et de classer les autres acteurs internationaux, mais également de choisir le lieu et le mode de la riposte, contraignant l’ensemble de la communauté internationale à se déterminer doublement : qui m’aime me suive dans mes fulminations et mes sanctions ! Et qui ne me suit pas ne m’aime pas, ce qui le placera dans une zone grise, telle la France au premier semestre 2003. Lorsqu’il aura été estimé que les cinq critères sont réunis, on parlera d’ « axe du mal » (Irak, Iran, Corée du Nord), mais une gradation existe, avec notamment les « avant-postes de la tyrannie » où se retrouvent désormais la Syrie, la Biélorussie, la Birmanie et le Zimbabwe. Un État repentant pourra être réintégré, et c’est le cas de la Libye, d’autres, peu respectueux du droit des gens et fort corrompus, seront épargnés dès lors qu’ils « ne haïssent pas » les États-Unis, et l’on pense ici à nombre d’alliés sunnites, enfin le Pakistan, qui dispose de l’arme nucléaire, qui entretient des groupes terroristes pour son conflit avec le voisin indien, qui conserve des relations incestueuses avec les talibans et qui n’est pas un parangon de la transparence financière, est consacré partenaire très précieux « hors OTAN ». En bref, l’expression « État voyou » est essentiellement un « vocable valise » dont l’utilité est inversement proportionnelle à son exactitude5.

Des guerres à répétition
Trois autres données doivent être soulignées. Primo, l’intégration des armes de destruction massive et du terrorisme à la définition des « États voyous » étend considérablement la liste des suspects, cependant que le croisement des critères retenus diversifie à l’envi les notations possibles, puisque sont introduits des acteurs sub-étatiques, mouvements politiques, franchises Al-Qaïda, trafiquants d’armes et de drogues, financiers occultes, etc. Dès lors, une relation sera établie entre les acteurs précités et la capacité qu’a un État de contrôler l’ensemble de son territoire ou d’y conserver le monopole de la violence légitime. Il existe ainsi des « hôtes involontaires » (unwilling hosts) de groupes terroristes et de narco-trafiquants (Philippines, Indonésie ou Yémen pour les premiers, Colombie ou Mexique pour les seconds), et comme la force des voyous est leur agilité, il y aura de quoi rester en permanence sur le qui-vive. Bien plus, il se trouve que d’autres d’États sont « en voie de décomposition » (failing States), « faillis » (failed States) ou « effondrés » (collapsed States), États dont la déréliction constitue un bouillon de culture pour les « crapules » (traduction la plus exacte du qualificatif « rogue ») locales et / ou offre un havre aux trafiquants, terroristes et bandits transnationaux. La Somalie en est l’idéal-type. Secundo, les États-voyous ne sont pas autant de taches disposées de façon aléatoire sur le planisphère, ils s’inscrivent dans des espaces considérés comme stratégiques et, inversement, leur existence réelle ou déclarée autorisera à définir comme stratégique l’espace régional qui est le leur. Cela est évident pour le Moyen-Orient — élargi, comme on le sait, en Grand Moyen-Orient6 — et la Corne de l’Afrique, mais aussi l’Asie du Nord-Est (où se retrouvent la Chine, la Russie, le Japon et les bases américaines autour de la « question coréenne »), les marges orientales de l’Europe (Biélorussie, frontalière de la Russie), tandis que la Birmanie présente cette particularité d’être à la jointure de l’Asie méridionale (Inde et Bangladesh), de la Chine et de l’Asie du sud-est. C’est moins net pour les États décomposés du Libéria et de la Sierra Leone, ou plus compliqué dans le cas du Zimbabwe, et le traitement sera dès lors délégué pour l’essentiel aux Européens. Une vision systémique sera proposée par certains analystes, opposant les espaces intégrés ou en voie d’intégration à la mondialisation et ceux qui ne le sont pas, à savoir le Tiers-monde profond 7. Tertio, ces États voyous ne peuvent rivaliser avec les États-Unis, ni pour ce qui est du « hard power » ni pour ce qui relève du « soft power ». Ce ne sont pas des compétiteurs, raison pour laquelle il est loisible de les renverser, à condition toutefois qu’on les ait au préalable isolés. Il suffit ici pour s’en convaincre de rappeler la liste des opérations menées par les États-Unis, de la Grenade au temps de Reagan à la récente invasion de l’Irak, en passant par le Panama, la guerre du Golfe, la Somalie, Haïti, la Yougoslavie et l’Afghanistan. Les cibles doivent être à portée immédiate, mais le fait que ces États existent suffit à justifier une partie au moins des dépenses militaires et l’activisme de la « puissance indispensable ».
Toute une panoplie existe pour le traitement des « États voyous ». Il importe, en premier lieu, de construire la figure de l’ennemi, ce qui renvoie à la « diplomatie publique », c’est-à-dire à la propagande, et au déploiement des moyens de communication sociale. Cela implique également la mobilisation d’organisations non gouvernementales. Cela suppose enfin de saisir au moment opportun les instances multilatérales, régionales, internationales et / ou militaires (OTAN). Indéniablement, les États visés sont souvent peu respectueux du droit des gens, dans bien des cas leurs gouvernants se servent les premiers et des minorités peuvent y être discriminées, voire réprimées. Mais outre le fait qu’il y a plus qu’une différence entre le régime biélorusse, dont les résultats économiques et sociaux ne sont pas déshonorants, et la junte birmane, qui saigne à blanc sa population et dilapide les ressources nationales, deux contradictions apparaissent rapidement. D’une part, c’est le règne du double langage. Noriega était un narco-trafiquant, mais après avoir été un agent de la CIA ; les intégristes, les djihadistes et leurs financiers furent pendant tout un temps des alliés utiles dans la lutte contre les progressistes arabes et contre “l’ours polaire”. Il en va de même à propos des armes de destruction massive, considérées comme légitimes lorsqu’elles sont détenues par des régimes amis (Inde, Israël, voire Pakistan, pourtant non-signataires du Traité de non-prolifération), et inacceptables dans le cas de l’Iran ou de la Corée du Nord. D’autre part, un lien de cause à effet doit de toute force être établi entre mauvaise gouvernance intérieure et menace extérieure. Or, la République Populaire Démocratique de Corée ne menace personne, c’est son existence qui est remise en cause ; la Biélorussie a abandonné les armes nucléaires que l’URSS lui avait léguées et a inscrit la neutralité dans sa constitution ; l’Irak de 2003 n’était dangereux pour aucun de ses voisins, encore moins pour Israël et les intérêts régionaux des États-Unis. On revient à ce qui a été écrit précédemment, la définition de l’« État voyou » est à géométrie variable mais, en toute occasion, elle implique la faiblesse du récalcitrant. Autrement, ce serait un rival.
Il y a ensuite les sanctions économiques dont l’efficacité maximale est atteinte lorsqu’elle sont coordonnées à l’échelle internationale, quand bien même la déréglementation et la globalisation financières ouvrent des failles. Mais on sait également que les États-Unis sont passés maîtres dans l’adoption de sanctions et de mesures unilatérales de rétorsion, qui peuvent frapper des concurrents commerciaux et cherchent à opposer le droit interne au droit international. L’éventail est largement ouvert, pouvant aller jusqu’à l’embargo commercial total frappant Cuba avec gel des avoirs cubains et interdiction des transactions financières avec l’île. Ces dernières années, la « guerre financière », qui est censée être aux sanctions économiques ce que les « armes intelligentes » sont aux bombes classiques, a été raffinée.
L’instrument de prédilection reste l’intervention armée. La liste précitée aura suffi pour s’en persuader, bien qu’elle soit incomplète car il faudrait inclure les opérations spéciales, les innombrables accords de coopération militaire, exercices conjoints, programmes de formation, ou encore les ventes d’armements. On se contentera donc de rappeler que, jamais dans l’histoire, une puissance n’avait disposé de commandements régionaux maillant l’ensemble de la planète, terres émergées comme espaces maritimes8, et de souligner, ici aussi, une grande continuité stratégique de la part des États-Unis. C’est en effet dès octobre 1989 que le rapport (Quiet Study II) commandé par Colin Powell, alors qu’il était conseiller pour la sécurité nationale de Ronald Reagan, annonçait la fin de la guerre froide et préconisait de « développer des stratégies pour appréhender les menaces régionales du Tiers-monde ». L’« opération Tempête du désert » en sera la première concrétisation et, celle-ci une fois conclue, la planification militaire sera fondée sur la survenue possible de cinq conflits dans diverses régions du Tiers-monde et d’une intervention russe chez un de ses voisins, balte vraisemblablement. Un des scénarios retenus était celui de la conjonction intentionnelle de deux crises régionales, l’une au Moyen-Orient et l’autre dans la péninsule coréenne. On retrouve la même problématique sous l’administration Clinton avec la publication, le 1er septembre 1993, de la Bottom-Up Review. Parallèlement, une réduction des effectifs et d’une partie des matériels fut engagée, que devait compenser la « révolution dans les affaires militaires » (RMA) censée apporter, à moindre coût, une efficacité nouvelle grâce à l’écrasante supériorité de l’aviation et au développement ininterrompu d’« armes intelligentes ». Les critiques adressées alors portèrent sur les lubies concernant les droits des homosexuels au sein des forces armées, les limites imposées à certains programmes d’armements, les réticences à développer pleinement une défense anti-missiles, l’attachement à la doctrine « zéro mort » et l’inefficacité supposée de la dissuasion pourtant meurtrière à l’encontre de l’Irak.
L’invasion de l’Afghanistan, puis celle de la Mésopotamie, s’inscrivaient dans une grande stratégie et dans une doctrine militaire déjà établies, si bien qu’il n’y a rien d’étonnant à ce que l’immense majorité des responsables démocrates y ait adhéré. D’ailleurs, les succès initiaux semblèrent valider les choix opérationnels, et plus largement la RMA. L’erreur fondamentale est primo d’avoir cru qu’une campagne pouvait décider de la guerre, que secundo la victoire et l’occupation apporteraient ipso facto la solution des problèmes politiques, que tertio l’Histoire avait trouvé son terme dans la « démocratie de marché ». Les conséquences de cette triple erreur sont incalculables, d’autant que celle-ci ne s’est pas bornée à ces deux États, mais à l’ensemble de la région9.
Plus fondamentalement, l’imposition des droits de l’homme par la force, ce qu’il faut bien appeler « l’impérialisme des droits de l’homme », repose sur une série d’assertions : des situations intolérables (massacres, génocides) peuvent surgir auxquelles on ne saurait rester indifférent ; l’intervention armée est souvent la seule réponse possible ; les bienfaits qui en découlent en termes de droits l’emportent largement sur les coûts matériels et humains ; les régimes tyranniques ne peuvent de toute façon s’améliorer et encore moins abandonner la partie ; la force militaire peut induire sur le champ de grandes transformations culturelles. Mais l’expérience historique ne confirme pas cela. Les massacres en Afrique centrale n’ont guère éveillé les consciences. Pour être concluante, la guerre humanitaire doit être brève, comme ce fut le cas en Bosnie ou au Kosovo, et encore, une décennie après, la situation n’est toujours pas stabilisée dans ces deux territoires. L’exemple de l’Union soviétique montre qu’un régime « totalitaire » peut cesser d’exister de lui-même, telle « une chandelle qui s’éteint ». La contradiction est d’ailleurs manifeste entre les axiomes précédents et ce qui a pu être écrit à propos de la « troisième vague démocratique » qui a balayé l’Amérique latine et certains pays asiatiques. Enfin, il n’est pas prouvé que l’invasion de l’Afghanistan et de l’Irak ait transformé les cultures politiques des natifs10.
De la Chine comme compétiteur pair
Dans ce qui précède, il y a l’explicite, que nous avons tenté de dégager, et il y a l’implicite. Pour se limiter à un des niveaux d’analyse, les moyens et les dépenses militaires des États-Unis, comme la course solitaire aux armements que ceux-ci poursuivent, sont en décalage avec l’objectif affirmé de simple pacification des « territoires indiens ». L’arsenal nucléaire, la volonté de construire un système anti-missiles, les programmes concernant la guerre dans l’espace, nombre de projets en cours concernant l’aviation ou la marine, le maintien enfin du maillage des commandements régionaux montrent que c’est tout le spectre des conflits possibles que le Pentagone entend maîtriser et que, par conséquent, d’autres types d’ennemis sont ciblés.
Après l’implosion de l’Union soviétique, les États-Unis sont apparus, pour citer l’éditorialiste britannique Peregrine Worsthorne, tenant d’un conservatisme décent, comme une puissance « hors de pair » (en français dans le texte). Tous les auteurs qui, à la suite de Francis Fukuyama, ont voulu dégager le nouveau paradigme des relations internationales (Huntington, Brzezinski, Nye, Barnett, les néo-conservateurs), ont été confrontés au dilemme suivant : la mission des États-Unis étant d’accomplir la « fin de l’Histoire », il leur faut éviter que n’émerge un « compétiteur pair » ou que ne se constitue une coalition pouvant rivaliser avec eux ; mais il est des réalités, démographiques, économiques ou culturelles notamment, qui, à plus ou moins long terme, mettront fin à l’unipolarité. Cette double perspective, le compétiteur pair et la coalition rivale, se retrouve dans les principaux documents de réflexion et de programmation militaires. Ainsi déjà, la Quiet study II retenait un septième scénario, à savoir l’émergence d’une puissance comparable à l’Union soviétique, alors agonisante.
La Chine vient immédiatement à l’esprit, pour des raisons si évidentes qu’il n’est pas nécessaire de les reprendre ici. La réalité est cependant complexe. Sur le plan économique, la Chine offre aux firmes américaines un espace d’investissements et de profits, en même temps que des produits dont les prix à l’importation peuvent contenir l’inflation et compenser le marasme des revenus modestes. C’est la logique Wal-Mart. Il est vrai que la balance commerciale est profondément déséquilibrée, ce qui entretient la controverse à propos de la parité du yuan, mais c’est avec une quarantaine de pays que les échanges américains enregistrent un déficit et d’autres monnaies, le yen notamment, sont également sous-évaluées. La concurrence du made in China pèse sur l’industrie américaine, justifie des délocalisations et est utilisée comme moyen de chantage sur les ouvriers, mais la mobilisation syndicale paraît bien faible pour s’y opposer, d’autant que d’autres secteurs (agriculture, services financiers et comptables), certaines branches (aéronautique, électronucléaire par exemple) y trouvent leur compte, cependant que les produits fabriqués en Chine par les transnationales américaines inondent aussi des marchés tiers (jouets, textiles et confection, chaussures). Il n’y a là rien de très nouveau, si ce n’est l’ampleur du phénomène et la rapidité avec laquelle il est apparu. On sait par ailleurs qu’une part énorme des réserves chinoises est placée en bons du Trésor, finançant ainsi le triple déficit du budget, de la balance courante et des ménages américains, tout en évitant l’appréciation du yuan. C’est ce que font, depuis plus ou moins longtemps, plusieurs autres pays asiatiques.
Les dirigeants chinois ne cachent pas leur grande stratégie, qui est d’assurer « l’émergence pacifique » de leur pays par le développement économique et social, la modernisation scientifique et technique, la constitution de moyens militaires « appropriés » et l’affirmation de la souveraineté nationale. Pour ce faire, est-il assuré, la Chine a besoin de paix, de relations larges et confiantes avec l’extérieur, sans exclusive ni compétition idéologique. À ce titre, on est dans un tout autre type de rapport que celui de la « guerre froide ». N’étant officiellement pas désignée comme « l’empire du mal », même si son régime intérieur n’est pas épargné par les critiques, n’étant l’objet d’aucun ostracisme majeur, si ce n’est pour les achats d’armes occidentales, n’opposant aucune idéologie « alternative », n’ayant aucun engagement partisan dans le monde, la Chine n’entend pas se laisser entraîner dans une autre course aux armements ni s’engager dans des alliances hostiles aux États-Unis, dont la puissance est reconnue comme une donnée essentielle et durable du monde présent. Aussi, dans le moyen terme, la seule question susceptible de déboucher sur une confrontation armée entre les deux pays se limite-t-elle à Taiwan11.
Il n’en demeure pas moins que l’essor économique du pays affecte les équilibres régionaux, si bien que certains prédisent un recentrage de l’Asie orientale sur « l’empire du Milieu » et la (re)constitution d’une aire de « déférence », selon le terme de Zbigniew Brzezinski, ou, de manière moins élégante, le rétablissement de rapports tributaires, cependant que le déploiement des firmes chinoises à l’étranger et la quête « insatiable » des produits de base nécessaires à la croissance suscitent l’inquiétude, voire l’alarme. Si l’on ajoute à cela le nationalisme entretenu par un Parti communiste sans autre légitimité politique, le risque d’une dérive impériale, sur fond de chauvinisme « grand Han », apparaît en filigrane. D’ailleurs, l’antagonisme sino-japonais ne peut que s’aviver — « une montagne ne peut abriter deux tigres » selon l’adage populaire —, comme ne peut que grandir la rivalité entre les deux géants chinois et indien12. On évoquera comme indices les souvenirs vivaces, et entretenus, de la « guerre de quinze ans » poursuivie par l’archipel sur le continent asiatique ou de la guerre de 1962 que la Chine remporta contre l’Inde, les différends sino-japonais à propos de l’archipel des Senkaku-Diaoyutai ou sino-indiens concernant l’Aksai-chin et l’Arunachal Pradesh, l’importance primordiale que revêt le détroit de Malacca pour ces trois pays, la « stratégie du collier de perles » qui voit la République Populaire de Chine renforcer sa présence en Birmanie et au Pakistan, voisins de l’Inde, le développement des flottes respectives de ces trois États. À quoi il pourrait être rétorqué que les échanges de toutes sortes ne cessent de se développer entre eux, que la Chine a délimité ses frontières terrestres avec tous ses autres voisins, que la constitution par elle d’une flotte de haute mer, annoncée pourtant depuis deux décennies, tarde à se confirmer, que l’époque où le gouvernement chinois finançait les Khmers rouges, participait à sa manière au djihad antisoviétique et prétendait infliger une leçon aux Vietnamiens, commence à s’éloigner dans le temps13. Mieux, des instances et des procédures ont été créées par l’ASEAN qui regroupent et associent le Japon, la Corée du sud, l’Inde et la Chine, cependant que celle-ci a joué et continue de jouer un rôle responsable, dans le cadre des « discussions à six », pour dépasser la « question du nucléaire nord-coréen » et établir en Asie du Nord-Est les linéaments d’un cadre multilatéral de concertation et de coopération.
Les contradictions sont manifestes, ce qui fait l’ambiguïté de la stratégie américaine à propos de la Chine. Sans nul doute, les choses étaient plus simples dans les années cinquante, puisqu’on raisonnait bloc contre bloc, et de même, après le lancement magistral de la « doctrine Nixon » qui permettait d’ouvrir un triangle dont le bénéficiaire ne pouvait être que les États-Unis, puis, à partir du tournant 1975-1978 et pendant toute la « guerre fraîche », avec l’alliance informelle mais réelle contre “l’ours polaire”. Les contradictions esquissées ci-dessus, auxquelles pourraient s’ajouter des tendances plus anciennes (le tropisme asiatique d’une partie du capital américain, l’opposition entre les « Europe firsters » et les « Asian firsters », selon la priorité accordée à l’un ou l’autre des deux continents, le rôle non négligeable des missions protestantes et la prégnance du rêve de conversion de la Chine), sans oublier l’efficace des lobbies, les intenses conflits entre l’exécutif et le législatif, ni les âpres rivalités inter-ministérielles, font aussi que la « question chinoise », dont la « question de Taiwan » est un élément, est, de toutes les interrogations stratégiques, celle où interviennent le plus d’acteurs. C’est également celle qui, d’une élection présidentielle à l’autre, autorise le plus de controverses, depuis l’interrogation posée en 1949-1950 : « qui a perdu la Chine ? ». Le candidat Carter partit en guerre à ce propos contre Gérald Ford, pour être vitupéré ensuite par le candidat Reagan, cependant que le prétendant Clinton accusera Bush l’Ancien, digne continuateur en ce domaine de son prédécesseur, d’avoir vendu les droits de l’homme bafoués place Tienanmen pour un pâté de soja, reproche que réactivera à son tour Bush le Jeune.
Sous le vocable congagement, contraction de containment (« endiguement ») et d’engagement (acceptation active de l’Autre afin de le faire évoluer), une synthèse, et non point un compromis, a été proposée en 1999 par Zalmay Khalilzad, alors qu’il travaillait à la RAND14. Une guerre froide contre la Chine serait coûteuse et obèrerait l’ensemble de la politique extérieure des États-Unis, mais la simple coopération ne ferait que renforcer un compétiteur potentiel. Il s’agit donc, d’une part, d’intégrer la Chine le plus étroitement possible à une mondialisation modelée par les États-Unis et, d’autre part, de prendre les dispositions stratégiques afin d’éviter les mésaventures que connut le professeur Frankenstein avec sa créature. Ainsi, un embargo devra être maintenu sur les ventes d’armes et on sera attentif au transfert de technologies « duales » (mi-civiles, mi-militaires). De surcroît, Washington devra ré-agencer son dispositif de bases en Asie orientale, renforcer l’autonomie de l’ASEAN et contenir l’émergence de la puissance chinoise par la formation d’un « arc démocratique » regroupant le Japon, l’Australie et l’Inde. Ce programme est à l’œuvre : transformation progressive du Japon en « Royaume-Uni de l’Orient », accord nucléaire avec l’Inde, rôle militaire accru de l’Australie, coopération « stratégique » de Tôkyô avec New-Delhi et Canberra, entreprise de charme auprès de la Mongolie, rétablissement subreptice de bases aux Philippines et création d’une série d’autres, très visibles, au Moyen-Orient15. On pourrait parler d’encerclement progressif.

Faire face à une Russie revancharde
Une autre menace pointe à l’horizon, celle d’une « Russie revancharde », pour reprendre l’expression du sénateur John MacCain, l’un des principaux candidats aux primaires du parti républicain. Renforcement du pays et de ses moyens militaires, déclarations brutales et pressions inadmissibles sur ses voisins, refus de seconder les États-Unis à propos des « États voyous », regain du nationalisme et marche à la dictature sont les indices les plus souvent relevés dans les médias occidentaux. Cela est d’autant plus surprenant que le pays paraissait hors course il n’y a guère. Aussi d’amples développements seraient-ils nécessaires dont on ne retiendra ici que les principaux éléments, au risque de paraître abrupt :
– L’administration Clinton s’était évertuée à accomplir l’Histoire par la conversion de la Russie à la « démocratie de marché » et jamais l’entente bilatérale ne fut aussi cordiale que pendant le premier lustre de la décennie 1990. La désillusion est donc brutale. Certains analystes américains pensent en trouver l’origine dans la conviction que l’administration Reagan avait gagné la guerre froide et que l’Union soviétique ayant perdu, la Russie ne pouvait qu’obéir. En fait, le grand art de Bush l’Ancien et de son équipe avait été de reprendre l’initiative diplomatique, de ne jamais la relâcher et, pas à pas, de contraindre Gorbatchev à la reculade sur les principales questions internationales, tout en faisant preuve des plus grands égards envers sa personne et en entraînant les principaux dirigeants de l’Europe occidentale dans le sillage. C’est ainsi que la réunification de l’Allemagne fut accomplie par annexion de la RDA et extension de l’OTAN à son territoire, que la dissolution du pacte de Varsovie fut obtenue et que le Conseil d’assistance économique mutuelle (CAEM) cessa d’exister, sans que la moindre phase transitoire eût été ménagée, comme si devait prévaloir, en ces domaines aussi, la devise thatchérienne selon laquelle « il n’y a pas d’alternative » (there is no alternative) ou principe TINA. De même, l’accord de Moscou fut recherché, et en définitive obtenu, pour le lancement de la guerre du Golfe. Quand bien même le refus de l’aide internationale demandée en 1991 contribua à l’affaiblissement du gouvernement soviétique, la dissolution de l’URSS n’était pas au programme de Bush l’Ancien, hors l’indépendance des pays baltes. Les responsabilités essentielles incombent aux forces regroupées derrière Boris Eltsine, que la tentative de putsch en 1991 parut légitimer.
– Une triple série d’erreurs fut commise par l’administration Clinton : primo, par le truchement du FMI, de la Banque mondiale ou de la BERD, l’application du « consensus de Washington » sous la forme de la « thérapie de choc » ; secundo, le soutien total accordé à Eltsine, y compris lors du bombardement du Parlement en 1993, de l’adoption d’une constitution ultra-présidentialiste ou du lancement de la première guerre de Tchétchénie, qui fut comparée à la guerre de Sécession ; tertio, le refus de prendre en compte les intérêts de la Russie les plus objectifs, comme le statut de ses concitoyens vivant dans « l’étranger proche », au point que même le ministre des affaires étrangères Andrei Kozyrev, surnommé « Monsieur oui-oui », en eut assez. La première vague d’extension de l’OTAN (Pologne, République tchèque, Hongrie) avait été acceptée, mais les vagues ultérieures (pays baltes, Balkans) soulevaient plus de difficultés, d’autant que la Géorgie se portait sur les rangs, que des factions ukrainiennes y étaient favorables et que la guerre du Kosovo avait démontré le changement de nature de l’alliance militaire. Pendant ce temps, les préoccupations russes concernant l’islamisme radical ou les projets pétroliers étaient systématiquement écartées. Le réchauffement des relations bilatérales d’après le 11 septembre se révéla limité et éphémère. Le traité sur la défense antimissile fut dénoncé, l’invasion de l’Irak sera lancée sans l’accord de l’ONU, celle de l’Afghanistan est restée une affaire américaine et une sorte de nouveau « cordon sanitaire » tend à se former sur les frontières occidentales de la Russie.
– On ne peut pas ne pas évoquer à nouveau ici le paradigme présenté par Zbigniew Brzezinski. Les États-Unis étant en réalité une île, ils ne peuvent espérer préserver leur hégémonie et modeler en profondeur les rapports internationaux que si, exploitant le « moment unipolaire », ils contrôlent l’Eurasie, qui est le grand échiquier du monde. Or, le pivot central de l’Eurasie étant formé par la Russie, pour qu’une puissance extérieure parvienne à contrôler l’Eurasie, il lui faut briser le pivot russe. Pour ce faire, les États-Unis disposent d’une tête de pont en Europe occidentale et, avec la Chine, d’un point d’appui en Asie orientale. Il convient donc, en actionnant le triangle de Weimar (France, Allemagne, Pologne), de mobiliser l’ensemble des pays d’Europe centrale et orientale, de les intégrer politiquement et économiquement à l’Union européenne et, sur le plan militaire, d’étendre l’OTAN de plus en plus à l’est. Quant à la Chine, on acceptera qu’elle forme « l’aire de déférence » déjà évoquée à propos de l’Extrême-Orient, bloquant ainsi la Russie, et qu’elle étende son influence à la Sibérie orientale, si riche en ressources naturelles et si pauvre en hommes. Cela ne saurait suffire, car les « Balkans » s’étendent désormais jusqu’au Moyen-Orient et à l’Asie centrale, avec les mêmes éléments d’identification : carrefour géopolitique, désordre social, rivalités politiques, ethniques et religieuses, absence de régulateur interne et, en conséquence, appel aux puissances extérieures que tout attire vers eux, d’autant plus qu’en l’occurrence les ressources en hydrocarbures y sont abondantes. Une partie de ces « nouveaux Balkans » était naguère intégrée à l’URSS et la Russie reste aujourd’hui encore, potentiellement au moins, la principale puissance de la région. Il importe donc de l’en exclure, en prenant appui sur quelques États nommément cités — Ukraine, Géorgie, Azerbaïdjan, Ouzbékistan — considérés comme anti-russes ou susceptibles de le devenir, et en s’alliant avec la Chine, qui n’a de communiste que le nom de son parti unique, et l’Iran, qui en est au stade thermidorien de sa révolution islamique. De surcroît, ce n’est pas parce qu’ils parlent la même langue et pratiquent la même religion que les slaves de Russie sont destinés à rester éternellement unis. Le fractionnement en plusieurs États russophones serait envisageable à terme16.
– En un mot, c’est d’une « paix carthaginoise » qu’il s’agit. Le propos étant d’une franchise totale, on peut s’interroger sur le crédit à lui accorder et partant, sur l’impact qui fut le sien. Pour dire vrai, la doctrine énoncée est ancienne qui, sous le nom de « prométhéisme » et de « projet des deux mers » (Intermarum ou, en polonais, Miedzymorze), était celle de Joseph Pilsudski et de la Pologne de l’entre-deux-guerres : de la Baltique à la mer Noire, réunir les États d’Europe orientale afin de faire barrage à l’URSS et, pour faire éclater cette dernière, travailler les peuples du Caucase, d’Asie centrale et les minorités des pourtours de l’Oural. Brzezinski a été par ailleurs, avec Henry Kissinger, l’expert international le plus influent du dernier demi-siècle américain. Ses publications sont, à maints égards, d’une ampleur plus large que ceux de son rival, il a formé lui aussi de nombreux élèves, Warren Christopher et Madeleine Albright notamment, et s’il a été moins longtemps au pouvoir — les quatre années de la présidence Carter — il n’a cessé de participer à des think-tanks, à des groupes de réflexion et de proposition, à des commissions publiques et privées, tant aux États-Unis qu’à l’étranger. Il fut, on s’en souvient, à l’origine de la Commission trilatérale, qu’il animera pendant plus de deux décennies, et, parmi cent exemples de ses activités plus récentes, il a été l’émissaire de Bill Clinton en Azerbaïdjan afin d’y établir le tracé de l’oléoduc Bakou / Tiflis / Ceyhan et il est aujourd’hui le conseiller du candidat Barack Obama. Enfin, la question n’est pas de savoir si de tels ouvrages sont le livre de chevet des décideurs américains, mais si, par la profondeur et le degré de conceptualisation des analyses, la clarté des options présentées, la cohésion des programmes proposés, ils peuvent servir de « feuille de route ». À suivre maints évènements récents, en Ukraine, en Géorgie, ou concernant les relations russo-polonaises par exemple, cela semble bien le cas.
– On ne saurait être surpris que la population russe associe aujourd’hui les États-Unis, et plus largement les Occidentaux, à la décennie 1990, c’est à dire à la déliquescence de son État, au pillage de ses ressources, à la « braderie du siècle » que représentèrent les privatisations, à la contraction brutale de l’activité économique, à l’explosion des trafics et de l’insécurité, à la paupérisation absolue de la population et au surgissement d’une classe de « nouveaux Russes » au luxe ostentatoire. Tout cela pour aboutir au krach de 1997 et aux guerres de Tchétchénie17. De même, lorsque Vladimir Vladimirovitch Poutine déclare que l’éclatement de l’Union soviétique a été l’événement géopolitique le plus grave des dernières décennies, il énonce une évidence, tout comme les partages de la Pologne à la fin du XVIIIème siècle et la disparition de celle-ci en tant qu’État ont durablement obéré les relations intra-européennes jusqu’en 1945, avec, dans les deux cas, de lourdes conséquences pour les peuples concernés. Enfin, y a-t-il vraiment à redire aux critiques que le président russe a adressées, lors de la conférence de Vienne sur la sécurité, à l’unilatéralisme américain, à la négation des souverainetés nationales, au déni des règles, des principes et des accords internationaux, à la politique de force, à l’impérialisme des droits de l’homme et à la relance de la course aux armements, si ce n’est le ton peu diplomatique de ces propos ?
– Les critiques se concentrent sur cinq points. On ne nie pas le redressement économique de la Russie, que l’on explique par la conjoncture favorable des cours des matières premières, en omettant que le budget est géré de façon orthodoxe, qu’un fonds de stabilisation a été créé afin de ne pas tomber dans la « malédiction pétrolière », que les rentrées fiscales ont sensiblement augmenté et qu’une « flat tax » a même été introduite, que les balances extérieures sont excédentaires, que le pays rembourse ses dettes de façon anticipée, que les salaires et pensions sont versés régulièrement, qu’avec un taux de croissance d’environ 7% par an le niveau de vie moyen de la population a progressé, et, signe plus encourageant encore, qu’une politique industrielle commence à se dessiner18. Deuxièmement, les autorités russes ne jouent plus le jeu, qui reconstituent de grands groupes publics (Gazprom est le plus fréquemment cité) à des fins de contrôle de l’économie nationale et de puissance extérieure. C’est indiscutable, mais n’est pas l’un des sept péchés capitaux. D’ailleurs, les coopérations internationales ne sont pas bannies, comme le prouvent l’entrée de Renault dans Avtogaz, les projets concernant la distribution électrique ou le développement par Sukhoi et le groupe français Safran d’un avion de transport régional. Troisièmement, la Russie s’engagerait à nouveau dans une course aux armements dont la croissance du budget de la défense serait le reflet. Mais il s’agit de redresser la situation catastrophique et à bien des égards dangereuse des forces armées. Leur éclatement durant la décennie 1990 n’est pas étrangère au déclenchement et à la barbarie de la guerre en Tchétchénie, cependant que l’état du parc nucléaire reste préoccupant. De plus, au nom de la « verticale du pouvoir », une re-centralisation politique a été accomplie qui aurait brisé les embryons de démocratie locale et concentrerait le pouvoir aux mains de l’administration présidentielle. Cela s’accompagnerait d’une exaltation de la grandeur russe et de la restauration de ses emblèmes. Tout cela est exact, à ceci près que c’est sous les deux mandats d’Eltsine que l’administration présidentielle s’est hypertrophiée, que, dans l’immense et complexe territoire russe, la constitution de fiefs est mortifère, qu’une péréquation des revenus est indispensable entre des régions aux ressources inégales et, enfin, qu’il n’y a aucune raison particulière de nier les sacrifices et les victoires des peuples soviétiques pendant la « guerre absolue » que fut le deuxième conflit mondial. Enfin, derrière l’expression « démocratie souveraine », un néo-autoritarisme aurait été mis en place sous la conduite des siloviki, les représentants des organes de force, avec culte de la personnalité de Poutine, création d’un parti officiel et de ses mouvements de masse, contrôle des médias et harcèlement des opposants. C’est là, sans nul doute, l’aspect le plus préoccupant dans l’évolution de la Russie, encore que l’élite dirigeante en voie de structuration se révèle plus complexe qu’il n’est souvent affirmé et que l’effondrement des courants « libéraux » soit bien antérieur à l’apparition de Poutine19.

Le monde tel qu’il est
Les plus préoccupant est qu’aucun des manifestes évoqués plus haut n’offre de perspectives exaltantes ni même de propositions encourageantes, et il faut sans doute y voir la reconnaissance que le moment unipolaire n’était qu’illusion. Mais celle-ci se révèle à travers le fiasco irakien, l’échec afghan, les tensions libanaises, la tragédie palestinienne qui semble sans fin. La puissance « hors de pair » ne pouvait faire pire et l’on ne sait ce qu’il faut déplorer, la démesure, l’aveuglement, la brutalité guerrière, l’arrogance morale ou plutôt, et en dépit de la surabondance d’experts de toutes sortes, l’ignorance crasse de l’histoire et de la géographie. À quoi s’ajouteraient, dans le meilleur des cas, la timidité et, plus fréquemment, la complicité silencieuse ou sentencieuse des alliés. Or, il faut bien un jour payer la note et tenter de recoller les morceaux. Le temps de le faire approche.
Les conditions ne sont pas aussi défavorables que les discours alarmistes ne le prétendent. Nous ne sommes pas entrés dans une « nouvelle guerre froide », à moins de vider ce concept de sa réalité historique. Nul État ne se présente comme le « compétiteur pair » des États-Unis, tous, Chine et Russie comprises, dialoguent avec une puissance dont ils reconnaissent les moyens et dont ils acceptent une forme de prééminence, mais, et c’est en cela que l’on peut parler d’un tournant, une tendance s’affirme à refuser l’alignement à tout propos sur le « primus inter pares ». Plusieurs initiatives sont prises pour trouver, sur le plan régional ou sous-régional, des convergences, des accords, des coopérations ouvrant des espaces d’autonomie, offrant des structures d’assurance mutuelle et de renforcement collectif, sans chercher à former ces alliances rivales que redoutent les stratèges américains. L’ASEAN, après l’adhésion des pays d’Indochine, en est une variante consensuelle, tournée vers le développement économique et les grands projets communs. L’évolution du Mercosur et la création de la Banque du Sud sont plus ambitieuses. Le comité des pays de la Caspienne n’en est qu’à l’enfance, alors que l’Organisation de coopération de Shanghai est déjà plus solidement établie, qui regroupe la Chine, la Russie, les républiques d’Asie centrale et, en tant qu’observateurs, l’Inde, le Pakistan, l’Iran et la Mongolie. On pourrait ici évoquer le « Grand jeu » que se livrèrent la Russie tsariste et le Royaume-Uni en haute Asie ou en Asie du Nord-Est, à cette différence de taille près que les acteurs sont bien plus nombreux et sur un pied plus égal, preuve manifeste que le temps des empires est clos.
La direction pointe vers la construction d’un monde pluriel. Il en va de même sur le plan économique, avec les BRIC, Brésil, Russie, Inde et Chine. Le phénomène ne se limite pas à ces « grands » et on ne saurait exclure la Corée du Sud, le Venezuela ou l’Afrique du Sud. Cela ne se réduit pas non plus à l’apparition de concurrents commerciaux. On le sait, ces États, et d’autres, se dotent de grands groupes, publics, privés ou mixtes, dont les opérations sont transnationales, et de fonds d’investissement souverains aux moyens considérables, réponse aux fonds de placement privés, aux fonds de pension, aux fonds spéculatifs, ce qui n’interdit d’ailleurs ni les accords, ni les prises de participations : « Selon les analystes de la Deutsche Bank, la fortune des fonds souverains, alimentée par les pétrodollars et les revenus générés par une croissance économique explosive, pourrait atteindre 10 000 milliards de dollars d’ici dix ans. Presque assez pour racheter les 500 plus grandes sociétés américaines, dont la capitalisation avoisine 12 000 milliards »20. Enfin, c’est le « consensus de Washington » qui semble définitivement rejeté. Le discrédit dont sont frappés la Banque mondiale et, plus encore, le FMI en est une conséquence ; la constitution de réserves par les pays excédentaires, leur utilisation pour se prémunir des crises financières et disposer d’une plus grande autonomie, en sont le corrélat ; le « non » africain lors du récent sommet Europe / Afrique en apporte confirmation. À bien des égards, le cycle de cinq siècles ouvert par Vasco de Gama et Colomb arrive à son terme et les indépendances arrachées au lendemain de la « guerre absolue » commencent à faire sentir leurs effets. Aussi n’y a-t-il rien d’étonnant à ce que les colonisations et le colonialisme soient l’objet d’un retour critique dont la floraison des « post colonial studies » constitue un aspect. Par définition, la tectonique des plaques que l’on observe aujourd’hui ne peut que provoquer des tensions, engendrer de nouvelles corrélations de force, ébranler les certitudes. Raison suffisante pour ne pas prendre le large et s’efforcer d’y voir clair.
Les dangers brandis par les stratèges américains ne sont pas imaginaires : le terrorisme existe, les possibilités de prolifération nucléaire sont indéniables, la privatisation de la violence se poursuit et la décomposition de certains États n’est que trop réelle. Toutefois, l’expérience prouve que les entreprises guerrières, quand bien même elles sont menées au nom des droits de l’homme, apportent rarement des réponses adéquates, comme cela a été souligné plus haut. Par ailleurs, le régime quasi universel de lutte contre la prolifération nucléaire a résisté aux épreuves du temps, il s’est même renforcé et dispose avec l’AIEA21, d’un gardien reconnu. Encore convient-il de lui donner les moyens nécessaires et que les États dotés de l’arme tiennent leur engagement de l’abolir22. Il en va de même des autres accords internationaux sur les mines anti-personnel, les armements chimiques et bactériologiques, les armes légères et celles dites à sous munition. Plus fondamentalement, on remarquera que, depuis la guerre du Golfe, les conflits ont été provoqués par la « puissance hors de pair » ou ont éclaté à l’intérieur d’États existants. De fait, l’affaiblissement de l’État constitue l’un des phénomènes les plus préoccupants de notre temps, comme le reconnaît d’ailleurs désormais Francis Fukuyama, et il n’est pas certain que la tendance s’épuise, y compris dans un continent prétendument pacifié comme le serait l’Europe : la Tchécoslovaquie s’est séparée à l’amiable, mais cela n’a pas été et n’est toujours pas le cas de la Yougoslavie, des conflits restent « gelés » et l’on ne saurait jurer que la Belgique, la Grande-Bretagne ou l’Espagne existeront encore, en tant que telles, dans une ou deux décennies. Il faut y voir une des raisons pour lesquelles a contrario, en Russie et en Chine, mais pas uniquement là, l’État tend à se renforcer.
C’est aussi parce que la planète est emportée dans un mouvement sauvage de mondialisation brutale. Loin de soulever tous les navires comme voudrait l’affirmer la métaphore de la marée ascendante, celle-ci creuse les inégalités entre les pays, les régions, les classes sociales, les communautés, elle s’accompagne de la « sécession des élites » et de l’exclusion des gueux, de la marchandisation de toute chose et de la lutte pour les ressources, de gaspillages sans nom et de périls grandissants sur la nature. La première vague de mondialisation, celle ouverte à la fin de XVème siècle, s’est traduite par le massacre et l’effondrement démographique des peuples amérindiens, le commerce triangulaire, la traite des noirs et l’épuisement de l’Afrique, pour se terminer par cette première guerre pour le monde que fut la « guerre de sept ans ». La deuxième vague, celle du XIXème siècle, fut celle des massacres de conquête, de la destruction des artisanats locaux, de l’exploitation des territoires dominés et du mépris colonial, pour se terminer par trente ans de guerres et de crises mondiales. Pour être franc, de cela les candidats aux élections américaines, qui devraient conduire l’un(e) d’entre eux « on top of the world », ne parlent pas. Mais, que l’on sache, ils n’ont le monopole ni de la parole ni de l’action.

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