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Article 1 : Repères pour l’analyse des migrations Sud-Sud

jeudi 22 janvier 2015


Repères pour l’analyse
des migrations Sud-Sud


Patrice Allard

Les flux migratoires d’un pays des Périphéries, vers un autre, sont-ils différents, dans leurs causes comme dans leurs effets sur le développement de ces pays, des migrations Nord-Sud ? La question n’est pas simple, et nous verrons qu’à l’exception de quelques aspects, il est bien difficile de leur reconnaître une originalité. À la différence des seconds qui bénéficient d’un fort éclairage scientifique, médiatique et parfois polémique, les migrations Sud-Sud sont fort peu étudiées bien que leur importance soit souvent pressentie.

1 – L’observation des migrations Sud-Sud
1.1 – Un chiffrage difficile
L’observation des mouvements migratoires n’est jamais simple. Dans les pays du Sud, elle peut devenir encore plus complexe.
Une partie des difficultés rencontrées dans leur étude trouve leur origine dans la définition du migrant. Celle-ci paraît simple lorsqu’elle reprend les termes communément admis par les trois quarts des pays membres de l’Organisation des Nations Unies (ONU) lors des recensements de population : est migrant toute personne résidant dans un pays différent de celui dans lequel elle est née. Le lieu d’origine et sa situation par rapport aux frontières occupent ici une place centrale : une personne changeant de résidence ne deviendra migrante que lorsqu’elle franchira une frontière. La mise en œuvre de cette définition n’est pas sans poser problème. C’est le cas par exemple de ceux qui sont contraints de quitter leurs lieux d’habitation pour des raisons de survie, quelles qu’elles soient. Ceux-ci ne pourront être comptés comme migrants que lorsqu’ils quitteront leur pays d’origine ; sinon ils seront comptés comme personnes déplacées à l’intérieur de leur pays et pourtant leur situation ne sera pas différente dans l’un ou l’autre de ces cas. Cette migration forcée, interne ou externe, ne sera repérable que s’ils reçoivent le statut de réfugié. De même le tracé d’une frontière peut arbitrairement partager des populations de même tradition et culture ; les déplacements ancestraux d’une ethnie deviennent alors des migrations. Le changement de tracé des frontières complique encore la question. Par exemple, la séparation des différentes républiques constituant autrefois l’URSS transforme en migrants une partie des populations établies de longue date dans ces nouveaux États.
De plus, le lieu de naissance ou d’origine de la personne migrante n’est pas le seul critère de définition utilisé. Environ un quart des pays membres de l’ONU retiennent celui de la nationalité : est migrante toute personne résidant dans un pays sans en avoir la nationalité. Le passage de l’une à l’autre de ces définitions n’est pas aisé. Il impose de connaître la population résidente née dans le pays sans en avoir la nationalité ainsi que la population d’origine étrangère ayant acquis la nationalité du pays dans lequel elle vit. Cette seconde définition ne permet en rien de s’affranchir des difficultés exposées précédemment et le passage de l’une à l’autre de ces définitions peut devenir inextricable lorsque l’accès à la nationalité et l’étendue du territoire national sont disjoints (cas de la Palestine).
Une autre partie des difficultés rencontrées tient dans l’élaboration des données statistiques où les caractéristiques propres à la mesure des populations et de leurs mouvements s’ajoutent aux questions de définition vues auparavant1. Les mouvements migratoires sont saisis sur la base du nombre de résidents non originaires du pays établi, à une date donnée, par un recensement de la population. Les flux n’apparaissent qu’indirec-tement sous la forme de flux nets calculés par différence entre les effectifs constatés par deux recensements successifs. Les informations recueillies dans les pays du Sud sont plus incertaines que celles obtenues dans les pays du Nord. La faiblesse des moyens que le pays peut mobiliser pour assurer des tâches statistiques ou la surveillance des frontières l’explique. Par suite les données enregistrées seront sans aucun doute incomplètes2, et cela d’autant plus que les migrations illégales se sont amplifiées dans les dernières décennies, probablement autant au Sud qu’au Nord.
Un troisième ordre de difficultés résulte de la nécessité de distinguer le Nord du Sud. Cette question se pose surtout pour les villes-États d’Asie (Sud et Est) (Hong Kong, Singapour…) et pour les pays producteurs de pétrole du Golfe arabo-persique, villes et pays que la Banque mondiale qualifie de « pays à haut revenu non membres de l’Organisation de Coopération et de Développement Économique ». Si certaines caractéristiques de ces pays les rapprochent du Nord, on ne peut penser qu’ils aient acquis les pouvoirs et l’autonomie qui feraient d’eux des puissances des Centres. Pour cette raison, nous les rangerons, dans la suite, parmi les Suds.
Ces différentes raisons nous conduisent à privilégier l’empirisme de la démarche et à relativiser les mesures qui suivent et qui proviennent pour l’essentiel de rapports de l’Organisation Internationale pour les Migrations (OIM ; en anglais, International Organization for Migrations, IOM) ou de la Banque mondiale. Ces chiffres ne doivent être considérés que comme des approximations.

1.2 – Quelques données
De manière globale, la Banque mondiale estime la population mondiale émigrée en 2005 à 191 millions de personnes. À partir d’une extrapolation conduite à partir de données antérieures s’arrêtant en 2000, le rapport de l’OIM avance une “fourchette” allant de 185 à 192 millions, toujours pour 2005.

a – La migration dans les pays périphériques
Un premier tableau, établi à partir des informations et rubriques (pays en développement, pays à haut revenu de l’OCDE, pays à haut revenu non membres de l’OCDE), chiffre le nombre de migrants établis dans les trois catégories de pays distingués par la Banque mondiale.

Rappelant que les pays à haut revenu, non membres de l’OCDE sont comptés ici comme relevant du Sud, nous obtenons un ordre de grandeur des migrations Sud-Sud. Sur les 160,5 millions de migrants originaires d’un pays du Sud, 95,1 (59,3 %) se sont installés dans un autre pays du Sud.

Les données de ce tableau ne retiennent que les migrants pour lesquels le pays d’origine et celui d’établissement sont parfaitement connus de sorte que le total obtenu (167,7 millions) est inférieur à celui des deux précédents. La zone Europe et Asie centrale comptabilise essentiellement les déplacements de population et les changements de statut des populations résidant en Europe de l’Est et en ex-URSS. Cette zone sera donc comptée hors du champ des migrations Sud-Sud. À l’exception des migrations vers les pays à haut revenu non membres de l’OCDE (comme nous l’avons vu, il s’agit des pays du Golfe, de Hong Kong, de Singapour, etc.), pour l’essentiel, les migrations Sud-Sud sont intra-régionales. Deux régions semblent même caractéristiques : 72,3 % des migrants d’Afrique subsaharienne sont restés dans leur région d’origine et il en est de même pour 77,6 % des migrants originaires d’Asie du Sud.
En dépit de leur manque de fiabilité, les données de ces trois tableaux permettent d’établir que :
– les migrations Sud-Sud se développent à un rythme aujourd’hui moindre que les migrations nord-sud mais arrivent à représenter sensiblement presque la moitié du total mondial ;
– presque 3 migrants sur 5, originaires du Sud, (59,3 %) s’installent dans un autre pays du Sud ;
– les migrations intra-régionales occupent une place déterminante dans ces migrations3.
Ces premières données n’apportent pas de renseignement sur la diversité des migrants. Ceux-ci ne constituent pas un ensemble uniforme mais au contraire une large diversité qu’il est possible d’appréhender en portant le regard sur la distance parcourue entre le pays de départ et celui d’établissement, sur la durée du séjour dans le pays d’accueil et sur le statut du migrant.
Suivant la distance parcourue, il est possible de distinguer les mouvements de frontaliers, les migrations intra-régionales hors pays limitrophes et les migrations inter-régionales dont l’exemple le plus conséquent concerne les travailleurs originaires d’Asie du Sud qui s’installent dans les pays du Golfe. Les migrations de frontaliers sont particulièrement importantes en Afrique où l’OIM recense 16 millions de migrants frontaliers. Ils représenteraient 42 % des migrants originaires d’Afrique de l’Ouest et 28 % des migrants d’Afrique de l’Est. En Chine également, la plus grande part de l’immigration serait frontalière et clandestine.
Suivant la durée, il peut s’agir de migrations saisonnières, de migrations temporaires, de migrations temporaires qui perdurent ou de départs définitifs.
Suivant le statut, nous retrouvons les catégories habituelles, communes à toute migration : migrants réguliers (c’est-à-dire en règle vis-à-vis des législations du pays de départ et du pays d’accueil), migrants clandestins, migrants « trafiqués » (c’est-à-dire déplacés hors de leur consentement par un tiers, proxénète ou “marchand d’hommes”), les réfugiés (personnes déplacées ou demandeurs d’asile) et les migrants apatrides (catégorie heureusement rare dans laquelle le migrant, par suite d’aléas politiques ou de changements dans les législations, a perdu sa nationalité d’origine ou ne peut faire reconnaître cette nationalité, sans pouvoir obtenir celle du pays dans lequel il réside). L’exemple des « Bidun jinsiya » au Moyen-Orient est bien connu. Il s’agit de populations nomades venues principalement d’Iran mais également d’Irak, de Jordanie, de Syrie ou d’Arabie saoudite et installées de longue date dans les pays du Golfe. Dans le cas du Koweït, ces Bidun qui étaient considérés comme des nationaux sans avoir la nationalité ont perdu, à partir de 1989, ce statut privilégié puis, à la suite de l’invasion du Koweït par l’Irak, ont quitté leur pays d’adoption, sans être autorisés à y revenir après 1991. N’ayant aucun lien avec leur pays d’origine, ces Bidun se trouvent donc aujourd’hui dans une situation d’apatrides4.
Il est naturellement presque impossible de dénombrer les différents groupes de migrants constitués à partir de ces critères (c’est même tota­lement impossible lorsqu’il s’agit des migrations clandestines et des migrants « trafiqués »).

b – Les réfugiés
Le nombre important des situations de crise (conflits intérieurs ou extérieurs), que connaissent les pays d’Afrique5, du Moyen-Orient6, d’Asie7et d’Amérique latine et Caraïbe8, constitue un facteur puissant d’exode des populations. Ce qui frappe est l’ampleur des mouvements de population déplacée à ces occasions. On estime ainsi que de 2 à 4 millions d’Irakiens ont quitté leur pays depuis 1990 (sur une population de 28,8 millions), alors que les troubles en Côte-d’Ivoire auraient entraîné le déplacement de 3,9 millions de personnes (sur une population de 18,2 millions d’habitants). Ces déplacements de population ne sont pas tous source de migration. Un grand nombre sont des réfugiés à l’intérieur de leur pays. D’autres le quittent pour s’installer dans les pays voisins ou pour aller plus loin, souvent vers le Nord. Ainsi, en Colombie, le nombre des personnes déplacées à l’intérieur est estimé à 2,5 millions, cependant que 1,2 million de Colombiens (sur 46 millions d’habitants) quittaient leur pays, 0,5 million vers l’Amérique du Nord, les autres vers l’Équateur et le Venezuela principalement.
Des conflits nouveaux, se superposant à d’anciens, peuvent entraîner le déplacement d’une population déjà déplacée. Ainsi il y avait, avant 1990, 400 000 Palestiniens installés au Koweït, souvent de longue date. Il n’en subsiste que 50 000 aujourd’hui. Les autres (7 sur 8) ont dû partir pour un nouvel exil.
Il est difficile de quantifier les mouvements de migration issus de ces crises. À chaque moment la précarité de la situation des réfugiés à l’intérieur peut les pousser à émigrer, cependant que les incitations au retour, une fois des conditions de paix rétablies, peuvent amener des réfugiés émigrés à revenir dans leur pays. Ce rétablissement dans la région de départ peut également prendre beaucoup de temps et laisser dans l’incertitude des populations nombreuses. Ainsi au Liban entre 1978 et 1990, environ un tiers de la population a été déplacée, quittant les zones de combat pour se réfugier dans des provinces plus paisibles. À la fin de 2003, il subsistait 300 000 réfugiés non réinstallés, en dépit des efforts du gouvernement libanais.
Les seuls chiffres qui peuvent permettre d’évaluer approximativement ce phénomène sont ceux du Haut Comité aux Réfugiés des Nations Unies. Il y avait, comme l’indique le tableau suivant, au premier janvier 2002, 19,7 millions de réfugiés dans le monde, dont approximativement 60 % dans le Sud.

c – Une caractéristique nouvelle : la relative féminisation des migrations
La participation des femmes aux mouvements migratoires n’est pas une chose nouvelle. Cette féminisation des populations immigrées dans un pays ou une région correspond à un établissement durable ou définitif : les femmes rejoignent les hommes, déplaçant avec elles le foyer familial. Les mesures de rapprochement de conjoint renforcent ce type de déplacement. Toutefois l’aspect nouveau des migrations féminines concerne celles de ces femmes qui partent seules, ce qui s’observe au Nord comme au Sud.
Il n’est pas aisé de quantifier ce nouveau phénomène. Globalement la part des femmes migrantes, installées dans les pays en développement, se réduit, passant de 45,7 % en 1970 à 44,6 en 2000. Ce résultat est trompeur car il masque une nette diminution de cette part dans la région Asie et une augmentation importante en Afrique (de 42,7 % en 1970 à 46,7 en 2000) et en Amérique latine (respectivement de 46,8 à 50,2 %).
L’exemple le plus clair concerne les migrations de femmes seules, venant du Sri Lanka, des Philippines, du Pakistan, du Bangladesh et de l’Inde à destination des pays du Golfe, de la Jordanie ou du Liban. Elles occupent des emplois non qualifiés (par exemple domestique dans l’hôtellerie ou auprès des familles) ou semi qualifiés, mais sous payés (nurse dans les familles ou aides-soignantes dans le système hospitalier par exemple). Dans ces derniers cas leur niveau de qualification est très souvent supérieur à celui qu’exige la profession exercée. Les besoins de main-d’œuvre féminine de ces pays d’accueil ont amené le Sri Lanka à conduire une politique active des migrations féminines, ce qui constitue une reconnaissance de ce phénomène. L’exemple des Philippines est aussi significatif : en 2001 les deux-tiers des nouveaux émigrants sont des femmes. La même chose peut être observée en Afrique où « de plus en plus de femmes émigrent de manière indépendante et non en accompagnant leur mari, mais pour faire face à leurs propres besoins »9, aussi bien qu’en Amérique latine où « les femmes constituent la majorité des émigrants colombiens vers l’Équateur et le Venezuela, la majorité des émigrants chiliens et paraguayens en Argentine et la majorité des émigrants péruviens au Chili »10.
Ces femmes isolées doivent faire face dans le pays d’accueil à des conditions d’emploi dégradées. Les discriminations fondées sur le genre les rendent particulièrement vulnérables à une exploitation sans limite, cependant que leur isolement les expose parfois à toutes sortes d’abus, allant des salaires impayés à la maltraitance ou au viol. Ces femmes peuvent emprunter légalement les chemins de migration, elles peuvent aussi le faire clandestinement. Dans ce cas les risques de rencontrer les pires conditions s’aggravent.
En acceptant de partir seules, ces femmes occupent la place de pourvoyeuses de ressources monétaires, traditionnellement réservée aux hommes. Il s’agit sans doute là d’un changement profond dans les sociétés et les cultures des pays de départ. Il installe ces femmes, après les hommes, dans une situation de salarié.

2 – Les chemins de la migration dans le Sud
Les migrants empruntent des chemins qui ne sont en rien le fruit du hasard. La décision de partir, lorsqu’elle est volontaire, s’accompagne d’un risque. La route à prendre ne peut laisser place au hasard. Les chemins des migrations sont ceux où l’incertitude de trouver un emploi, des ressources et un bon accueil est la moins élevée. Les témoignages de ceux qui les ont empruntés auparavant, les réseaux familiaux ou villageois qui lient les émigrants à ceux qui sont « restés au pays », ceux constitués dans le pays d’accueil par les migrants de même origine mais également les contacts directs établis entre de futurs employeurs ou leurs représentants sont autant de vecteurs qui orientent ces routes et font de celles-ci des chemins « organisés ». Ces chemins, qu’ils mènent d’un Sud à un autre Sud ou se prolongent jusqu’au Nord, sont donc bien connus.
Parmi les 20 chemins de migration les plus fréquentés11 en 2005, 9 sont des chemins Sud-Sud.

2.1 – Lignes de force et lignes de fuite
La distinction entre ancien et nouveau chemin reste assez arbitraire. Les chemins anciens seraient ceux dont la trace peut être observée sur une longue période. Les chemins nouveaux seraient ceux qui, depuis une période récente (années 70 et 80), sont devenus très fréquentés. La distinction n’est pas aisée à établir. Par exemple les chemins qu’empruntent aujourd’hui les travailleurs africains entre la corne de l’Afrique et les pays du Golfe (via le Yémen) ne sont-ils pas les vieilles routes de la traite ? Sont-ils aujourd’hui de nouveaux ou d’anciens chemins ?
a – Des chemins anciens
Dans le cas des migrations Sud-Sud, nombreux sont les déplacements de population, en général transfrontaliers, qui, depuis longtemps, répondent aux besoins saisonniers de l’agriculture ou aux contraintes du pastoralisme. Les migrations ancestrales des Touaregs, des Haoussas ou des Somalis en Afrique sont de ce type, ainsi que les mouvements saisonniers de travailleurs venus du Népal et du Bangladesh pour participer aux travaux agricoles en Inde. Au Sud le plus grand nombre de ces chemins anciens mène aux lieux où une main-d’oeuvre abondante est requise. Les zone d’agriculture de plantation, les bassins miniers et les métropoles portuaires aux activités plus diversifiées constituent et ont constitué les destinations habituelles de ces chemins. La mise en valeur de grandes étendues faiblement peuplées ou la croissance rapide de quelques économies du Sud se sont aussi accompagnées de besoins d’une main-d’œuvre peu coûteuse tandis que l’enrichissement d’une partie de leurs habitants ouvrait des perspectives d’un commerce fructueux. Ces pays sont donc devenus d’autres destinations s’ajoutant aux précédentes. Les exemples des plantations en Côte d’Ivoire, des mines du Botswana et d’Afrique du Sud, de pays qui connaissent ou ont connu une période longue de croissance et d’enrichissement d’une partie de leur population (Gabon, Nigeria en Afrique, Argentine ou Venezuela en Amérique latine) en sont une bonne illustration.
La fréquentation de ces chemins varie au cours du temps. L’exemple argentin est ici caractéristi­que. Dans ce pays pourtant traditionnellement d’immigration, le régime dictatorial, de 1976, à 1983, a précipité nombre d’Argentins sur les rou­tes de l’exil. Dans les années 90, la forte activité économique a entraîné l’entrée de travailleurs péruviens, chiliens, paraguayens et boliviens. Cependant l’arrêt brutal de cette expansion, et la crise économique qui lui a succédé (2002) a inversé le sens de ces courants : ces immigrants sud-américains ont été nombreux à retourner dans leur pays d’origine (et on assiste également au retour d’immigrants venus d’Europe et installés, là, depuis longtemps).
Des facteurs explicatifs ont été fréquemment avancés pour rendre compte de la variation de fréquentation de ces chemins. Du côté des pays de départ, les pressions démographiques, le manque d’opportunités de trouver un emploi, les catastro­phes climatiques, les épidémies, les conflits seraient des causes qui “poussent” les travailleurs à quitter leur pays. Du côté des pays d’accueil, l’expansion rapide de l’activité économique, de forts besoins de main-d’oeuvre, des carences démographiques pourraient être avancés pour expliquer comment ces travailleurs peuvent être “attirés”. Ces explications restent limitées. Au Nord comme au Sud, les conditions de travail, dans des emplois non qualifiés et très mal rémuné­rés, réservés aux travailleurs migrants sont telles qu’il est difficile de voir là un facteur “attractif”. De même, dans les pays de départ, si des condi­tions exceptionnelles compromettant la survie des populations concernées expliquent leur départ, il est difficile de voir dans le manque d’emplois au­tre chose qu’une incitation parmi d’autres et non une cause : placés devant la même contrainte (ne pas trouver un travail) certains émigrent mais le plus grand nombre reste. Pourquoi ceux-là restent-ils alors ?

b – Des chemins nouveaux
La période actuelle a conduit à l’ouverture de nouveaux chemins de migration au Sud. La mondialisation a accentué la différenciation des économies des Périphéries. L’enrichissement de certains (pays “émergents”, pays exportateurs de pétrole) contraste avec la situation difficile que connaissent les autres. Elle a aussi produit l’expansion d’activités largement internatio-nalisées comme le tourisme ou les transports. De même, la circulation libre des capitaux a permis le changement de localisation d’activités manufacturières diverses. Dans ces trois cas, de nouvelles destinations pour les travailleurs migrants sont apparues. En parallèle, comme nous l’avons vu, la multiplication des conflits au Sud, a provoqué l’accroissement du nombre des personnes déplacées et des réfugiés.

c – Transits et circuits parallèles
Vieux chemins ou chemins neufs, des situations nouvelles émergent, affectant les escales qui les ponctuent et les passants qui les empruntent.
Si les pays du Nord ont vu leur pouvoir d’attraction se renforcer, des législations plus restrictives et des contrôles renforcés ont rendu les chemins Sud-Nord moins praticables. La durée du déplacement est alors allongée du temps nécessaire pour satisfaire ces nouvelles exigences ou de trouver les moyens de les contourner. Les chemins de ces migrations sont alors marqués par des points d’arrêt, arrêt provisoire ou peut-être définitif, ce qui est difficilement prévisible. Par suite, des pays du Sud, des villes de ces pays, deviennent des zones “de transit”, des pays de “passage”. Ainsi le Mexique reçoit-il des Guatémaltèques, des Honduriens, des Salvadoriens qui attendent là l’occasion d’un passage aux États-Unis. Le Maghreb (principalement le Maroc, la Tunisie et la Libye) accueille chaque année de 65 à 80 000 migrants venus d’Afrique subsaharienne. L’attente d’un passage vers l’Europe est longue et ces migrants “en transit”, de plus en plus qualifiés ou diplômés, sont une main-d’œuvre abondante pour le secteur informel ou le “travail au noir”.
Le nouveau contexte de détérioration des conditions de vie dans les pays de départ, de besoin en travailleurs bon marché, dans les pays du Nord comme dans certains pays du Sud ainsi que l’établissement de mesures restrictives par les pays traditionnellement d’accueil encouragent les migrations clandestines, au Nord comme au Sud. Les chemins des migrations sont alors parcourus aussi bien par des migrants “en règle” que par des clandestins.
Pour le clandestin, parcourir ces chemins n’a de sens que s’il a quelques chances d’atteindre son but, que celui-ci se situe au Nord ou au Sud. Cela signifie que des aides lui seront apportées, permettant la diminution du risque pris. Ces aides sont rarement gratuites ; elles se payent au départ ou enferment le clandestin dans un écheveau de dettes ou d’obligations au profit de celui qui a apporté ces aides (l’intermédiaire).
Ces intermédiaires sont souvent des réseaux familiaux ou constitués dans la communauté nationale ou ethnique installée dans le pays d’accueil. Des réseaux de “passeurs”, complétés éventuellement dans le pays de destination par de véritables marchants de main-d’œuvre, ont pris la suite. La législation peut conduire à une institutionnalisation de ce type de migration. Au Moyen-Orient, le système du « Kafala » permet à des entreprises ou à des particuliers d’assurer une partie des tâches habituellement confiées aux administrations publiques. L’octroi d’un visa est subordonné à un système de parrainage. Le parrain (Kafeel), entreprise ou individu, déclare embaucher un immigrant en raison de ses besoins et devient en droit le tuteur légal de l’embauché. Ce système, prévu pour permettre le recrutement à l’étranger de personnel peu qualifié au service des familles ou des entreprises locales, a rendu possible un véritable trafic de main-d’œuvre. Celui-ci passe, du côté des ménages, par des “échanges” de domestiques, bien entendu sans le consentement des “échangés”. Pour d’autres, particuliers ou entreprises, la vente à des candidats à l’immigration de son parrainage, à partir de besoin de personnel fictif, est devenue une activité lucrative12.
Au Nord mais surtout au Sud, les limites entre passeur de clandestins, “marchand d’hommes” et trafiquant d’êtres humains à des fins d’esclavage sous toutes ses formes (asservissement du travailleur, prostitution, etc.) peuvent être floues13. La fragilité et la précarité de ces clandestins migrants accroissent le risque de passer de l’un à l’autre de ces intermédiaires. La pratique des mariages “arrangés”, fréquente au Moyen-Orient, en est une bonne illustration. Cette pratique consiste à organiser le mariage d’une jeune fille d’un pays pauvre de la région avec un époux habitant un pays riche du même Moyen-Orient. Ce mariage implique le paiement d’une dot à la famille de la jeune fille. Une fois la jeune épouse parvenue dans le pays de son mari, le mariage est rompu et celle-ci pourra sombrer dans une vie de labeur peu ou pas rémunéré, ou dans la prostitution. Au Viêt-Nam, un système de même nature existe : une jeune fille vietnamienne peut être “achetée” de 500 à 600 dollars en vue de son mariage en Chine. Dans ce pays, le déficit de population féminine n’est qu’un prétexte. Souvent le mariage n’aboutit pas et les suites sont bien connues.
Sans papier et donc sans droit, le clandestin peut être livré à toute forme d’exploitation. Son endettement ou les obligations qu’il a souscrites à l’occasion de sa venue, les multiples chantages à la régularisation augmentent encore sa vulnérabilité. La pratique habituelle de confiscation de tout papier par l’employeur en fait un travailleur captif. Si on ajoute à cela les mauvais traitements toujours possibles et les salaires en retard ou impayés, on réunit là toutes les conditions permettant au pays d’accueil de bénéficier d’une main-d’œuvre docile et bon marché.
L’ampleur de ces phénomènes de migrations clandestines et de trafics d’êtres humains est difficile à quantifier. Selon l’Organisation Internationale pour les Migrations, ils seraient en augmentation dans toutes les migrations d’un Sud vers un Nord aussi bien que vers un autre Sud. La Banque mondiale, de son côté, pense que les migrations clandestines sont plus fréquentes dans les migrations Sud-Sud.

2.2 – Des chemins à double sens
a – l’émergence de pays, à la fois, d’émigration et d’immigration
Des situations complexes résultent d’un contexte nouveau des migrations. En Asie du Sud-Est, ce sont les pays émergents les plus anciens : Singapour et la Malaisie, Hong Kong, la Corée du Sud et Brunei (pays pétrolier) qui sont devenus pays de destination. Au Moyen-Orient, la destination que constituent des pays pétroliers du Golfe demeure essentielle14. En Amérique latine, le rôle des pays émergents est moins manifeste. Le Brésil reste un pays d’émigration. Ce sont le Costa Rica, le Panama et Belize (pays pétrolier) qui, avec le Mexique, sont devenus des pays d’accueil pour des migrations Sud-Sud dont l’importance décline devant la force d’attraction des États-Unis et du Canada. L’Afrique connaît également une situation complexe. La fréquentation des chemins anciens et nouveaux est surtout le résultat de la détérioration des conditions de vie dans les pays de départ (conflits amenant des populations nombreuses vers des pays frontaliers) et des effets des changements de législation dans les pays du Nord.
L’émergence de pays, à la fois, d’émigration et d’immigration est facile à constater en comparant les effectifs de nationaux résidant au-dehors et celui des étrangers résidant dans le pays à plusieurs dates successives pour en extraire des flux nets d’entrées et de sorties. De manière générale, ce n’est pas un phénomène nouveau si on le relie à des situations de conflit (un pays comme la République démocratique du Congo voit en même temps une partie de sa population quitter le territoire national cependant que des réfugiés y sont accueillis) ou de pays de transit (le Mexique est à la fois exportateur de main-d’œuvre vers les États-Unis et accueille des migrants en “transit”).
Ce qui paraît nouveau est la situation de pays traditionnellement d’émigration dans lesquels l’apparition d’activités nouvelles n’a pas ralenti les flux d’émigration, mais, par contre, a fait venir une main-d’œuvre immigrée. L’exemple de la Jordanie est significatif.
Les caractéristiques générales de ce pays sont habituelles pour un pays du Sud : un fort niveau de sous emploi de la main-d’œuvre jordanienne et un flux important d’émigration, principalement en direction des pays du Golfe. Cependant, dans le même temps, la Jordanie est pays hôte de migrants venus du Machrek principalement d’Égypte et de Syrie.

Trois raisons semblent expliquer cette situation apparemment paradoxale :
– la forte pression exercée sur les personnes en âge de travailler par la pénurie d’emplois dans les pays de départ comme l’Égypte ;
– la proximité géographique et culturelle qui rend facile l’intégration des immigrants venus du Machrek dans la société jordanienne ;
– l’existence d’emplois délaissés par les actifs nationaux dans l’agriculture ou le secteur informel, qui a conduit les employeurs et les autorités jordaniennes à accepter l’embauche locale de travailleurs étrangers. Les tentatives de durcissement des politiques d’immigration, menées dans le but de lutter contre le chômage n’ont connu qu’une efficacité limitée. Les pressions exercées pour l’emploi d’une main-d’œuvre immigrée, ajoutées à la circulation libre (sans visa) des citoyens égyptiens et syriens en Jordanie ont conduit à une multiplication du nombre des travailleurs clandestins (évalués, en 2003, à un nombre à peu près équivalent à celui des migrants régulièrement accueillis, soit environ 125 000 personnes).
À ce premier mouvement de migrations croisées s’en ajoute un second, plus spécifiquement lié à l’industrie. La Jordanie a bénéficié des facilités offertes par les États-Unis selon le modèle QIZ. La Qualifying Industrial Zone, zone de production, pouvant exporter en franchise de taxes et de quotas vers les États-Unis, est un label voté en 1996 par le Congrès des États-Unis. Ce label est décerné aux producteurs, à condition qu’il s’agisse de biens transformés avec au moins 35 % de la valeur ajoutée obtenue en provenance à la fois d’Israël (8 % au moins), de Jordanie (au moins 11,7 %) ou de Gaza (ce qui oblige ces territoires à commercer entre eux). Des investisseurs ont profité de cette opportunité et un secteur des entreprises manufacturières tourné vers l’exportation a été créé et s’est développé.
Cependant, bien qu’à l’origine, il était prévu que 70 % des emplois créés en Jordanie seraient réservés aux travailleurs jordaniens, ce nouveau secteur d’activité a été à l’origine de l’entrée de travailleurs migrants originaires, non des pays limitrophes, mais d’Asie du sud (Pakistanais, Indiens ou Bangladeshi).

Le rapport de l’OIM dévoile les motifs des employeurs : « Les avantages attribués au recrutement de ces travailleurs étrangers sont que ceux-ci sont généralement plus faciles à contrôler, travaillent plus intensément et sont déjà habitués à exercer ce genre de métier que les Jordaniens sont incapables ou refusent de faire »15. Du fait de ces discriminations par les employeurs, il s’établirait une division du travail assez explicite : les travaux agricoles ou du secteur informel refusés par les Jordaniens seraient réservés aux migrants du Machrek, tandis que les emplois non qualifiés ou peu qualifiés du secteur industriel exportateur le seraient aux migrants d’Asie du sud.
L’exemple de la Jordanie n’est pas l’unique illustration de la complexité des phénomènes migratoires entraînés par la mondialisation. Ainsi peut-on citer également le cas de l’île Maurice. Ce pays a bénéficié du faible niveau de ses salaires pour attirer des activités textiles dans ses zones franches. Après les premiers succès de cette expérience, il est apparu que le maintien de bas salaires, nécessaire à la poursuite de cette stratégie, ne pouvait être obtenu qu’en ayant recours à une main-d’oeuvre immigrée moins coûteuse. L’île Maurice devient ainsi un pays d’accueil. Cet exemple tendrait à montrer que la recherche des meilleures opportunités dans les activités fortement utilisatrices de travail conduit non seulement à la délocalisation de ces activités mais aussi au déplacement des travailleurs d’un pays du Sud à un autre.

b – … et ses conséquences
Dans les pays du Sud la migration est d’abord et surtout migration de travail et on peut en voir l’emprise sur les marchés du travail. Il est patent que chaque catégorie de migrant a, en fonction de son origine, accès à des types d’emploi diversement qualifiés, cependant que les emplois les plus qualifiés sont généralement réservés aux nationaux. Cette évolution graduelle devient sensible dans les pays du Golfe où « les nationaux sont concentrés dans les emplois supérieurs, les autres travailleurs arabes tendant à occuper des emplois moyennement qualifiés et les migrants originaires d’Asie du Sud et du Sud-Est se chargent des postes les moins qualifiés. »16. Comme nous l’avons vu dans le cas de la Jordanie, cette discrimination s’opère à travers des pratiques ségrégationnistes. Parfois, dans certains pays du Golfe, ces pratiques peuvent aller très loin, au mépris de toute humanité.
Cet effet des migrations dans les pays d’accueil du Sud n’est en rien différent de ce qui se produit dans les Nords. Cette ressemblance se confirme lorsque sont prises en compte les politiques de limitation de l’immigration adoptées par l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le Koweït et leurs effets immédiats. La discrimination dans l’emploi s’oppose à la mise en œuvre effective de ces politiques. Ainsi la politique de réserver l’exercice de certaines professions aux nationaux, pratiquée par l’Arabie saoudite trouve ses limites dans l’impossibilité de trouver une main-d’oeuvre nationale capable de prendre la place des expatriés17.
Et puis, il y a la fameuse question des « remittances », l’argent que les émigrés renvoient dans leur famille. De fait, sur les chemins de migrations circulent, en sens inverse, les transferts de fonds adressés par les émigrants à leurs proches « restés au pays ». L’utilité de ces transferts est aujourd’hui en débat. Le courant libéral voit dans ces transferts des moyens de financement supplémentaires aidant au développement des pays de départ. Les hétérodoxes contestent l’idée que ces transferts émanant de migrants de moins en moins pauvres (du fait de l’importance accrue des frais de départ) soient à l’origine d’une moindre pauvreté ou qu’ils soient employés de façon à être source d’investissements additionnels utiles18. Pour ceux-là, ces transferts seraient surtout un moyen pratique, temporaire, mais surtout non avoué, d’équilibrer la balance extérieure de ces pays, sans aggraver leur endettement ni demander une aide internationale accrue.
Dans le cas des transferts adressés par des migrants du Sud installés dans un autre pays du Sud, quelques aspects particuliers doivent être signalés. Le faible écart entre les niveaux des rémunérations des pays de départ et d’accueil fait que le montant de ces transferts sera plus faible que celui occasionné par les migrations Sud-Nord. D’autre part, qu’ils proviennent du Nord ou bien du Sud, la mesure de ces transferts est difficile à établir. À côté des circuits « officiels » de transfert (les réseaux bancaires) existent des réseaux « informels » assurant le même service, souvent avec des frais moindres. Par suite nous avons là des ressources financières particulièrement difficiles à comptabiliser, ce qui ne manque pas de rendre délicat l’évaluation de leurs effets macro-économiques.
Les pays du Sud les plus engagés dans la voie des migrations, comme le Bangladesh par exemple, ne manquent pas d’éprouver, du fait de ces transferts, des effets négatifs :
– une dépendance accrue de leurs balances extérieures à ces flux de transferts, dans leur composante « officielle »,
– des dépenses de consommation nouvelles en biens manufacturés ou en services auxquelles les productions nationales ne peuvent pas répondre,
– une transmission de la conjoncture des pays d’accueil aux pays de départ, ce qui est d’autant plus marqué lorsque l’émigration est concentrée sur un petit nombre de pays de destination (Bangladesh, Pays du Golfe, par exemple).
Ainsi la question de l’efficacité de ces transferts ne se pose pas en des termes différents lorsqu’elle se limite aux conséquences des migrations Sud-Sud mais s’inscrit dans le débat plus large de l’utilité des migrations pour le développement des pays de départ du Sud.

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