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Article 2 : Migrations qualifiées Sud-Sud et braconnage des cerveaux

jeudi 22 janvier 2015

Migrations qualifiées Sud-Sud
et braconnage des cerveaux

Annie Vinokur

La fuite — ou l’exode — des cerveaux (brain drain) est une expression polémique et polysémique. Ce peut être (Encyclopedia Britannica) le départ de personnel éduqué d’un pays, d’une spécialité ou d’un secteur économique pour un autre offrant un salaire supérieur ou de meilleures conditions de vie ; cette définition se limite aux départs individuels et volontaires, mais a l’intérêt d’assimiler aux migrations géographiques les mobilités “in situ”, sectorielles et “thématiques”1. Ce peut être aussi (Organisation Internationale pour les Migrations) la pénurie de talents qui apparaît lorsque les travailleurs qui les possèdent émigrent ; sont écartés les départs de compétences inemployées. Pour la Banque mondiale, qui ne retient que les migrations internationales, l’intensité du brain drain se mesure dans un pays au rapport des émigrants qualifiés au stock de résidents de niveau supérieur de formation ; le phénomène n’apparaît donc pas si un flux d’immigrants compense les départs.
Faute de données sur les flux, on ne peut repérer les migrations transfrontières qu’à partir des stocks d’immigrés dans les pays d’accueil. Dans les statistiques internationales l’immigré qualifié, né dans un pays D (de départ) et résidant durablement dans un pays A (d’accueil), a plus de 25 ans (pour éliminer les étudiants) et a poursuivi des études supérieures (13 ans de scolarité ou plus, quels que soient le niveau et la spécialité, que l’on ne connaît pas). Si rugueuses soient-elles, ces données ne sont disponibles que dans les quelques pays où les statistiques démographiques sont les plus développées. L’important travail de documentation de ces mouvements récemment réalisé par la Banque mondiale2 n’éclaire donc que les migrations qualifiées Nord-Nord et Sud-Nord, le Nord étant défini comme la zone OCDE . Les auteurs estimant (au doigt mouillé) que les mouvements Sud-Sud ne représentent que 10 % de l’effectif mondial des migrants qualifiés, l’absence de statistiques comme d’intérêt pour ces mouvements explique la faiblesse de la littérature sur le sujet.
S’il y a donc une spécificité des migrations qualifiées et des fuites de cerveaux entre pays du Sud, quantitativement on l’ignore. Est-ce grave ? Pas tellement, dans la mesure où les catégories utilisées pour le recueil de ces données sont largement caduques pour l’analyse du phénomène actuel et de son impact sur le développement.
Ces catégories ont en effet été construites dans les pays développés au moment du premier “exode des cerveaux” entre pays du Nord dans les années 1960. À cette époque, du fait de la relative immobilité des capitaux, l’Etat-nation est l’espace pertinent de l’investissement et de la consommation, de l’accumulation du capital et de la reproduction de la force de travail. Se heurtant à une forte pénurie de personnel qualifié, les firmes nationales contribuent largement au financement public de l’instruction de ces personnels et s’efforcent de les conserver. Le départ définitif de ces qualifiés, formés en D aux frais de la collectivité, vers un pays A qui leur offre un salaire et/ou des conditions de travail plus favorables peut alors, du point de vue du pays D, s’analyser dans les mêmes termes que le “braconnage” (poaching) d’employés entre entreprises, i.e. comme la perte de leur investissement en capital humain au profit des espaces concurrents, une “externalité négative”. Les pays A, eux, arguent principalement de la remise des migrants, des nouveaux savoirs (externalités positives) générés par les expatriés en A qui bénéficieraient à l’ensemble des pays D, et des transferts de compétences à leur retour. L’enjeu politique de ces débats indécidables se limite pour l’essentiel à savoir s’il est justifié de restreindre la liberté de mouvement des qualifiés, ou de compenser financièrement les pertes, mesures au demeurant politiquement inapplicables3.
La situation a pourtant changé depuis les années 80. Les capitaux, parfaitement mobiles dans l’espace mondial, déploient des stratégies d’emblée globales dans les espaces segmentés de l’offre et de la demande de compétences, disqualifiant ainsi aussi bien les frontières politiques que l’approche individualiste dans l’analyse des migrations.
Du côté de la demande de main-d’œuvre on observe :
– (i) les migrations trans-frontières mais intra-firmes, qui « ne sont plus le résultat du calcul d’optimisation d’individus à la recherche d’un emploi, mais sont de plus en plus décidées par des firmes multinationales qui recrutent des experts dans un pays pour les combiner avec d’autres facteurs de production dans d’autres régions du monde »4.
– (ii) les migrations “in situ” des délocalisations et de l’offshoring dans des pays où la “course à la scolarisation” des décennies précédentes a produit une surabondance de diplômés,
– (iii) le recours croissant à l’importation d’individus classés “non-immigrants”, soit parce que leurs contrats de travail sont temporaires (ex. des visas H-1B américains), soit parce qu’ils accompagnent les prestations de service internationales libéralisées dans le cadre des échanges internationaux.
Du côté de l’offre :
– (i) Les capitaux mobiles mettent les États et leurs facteurs immobiles (institutions, force de travail…) en compétition pour les attirer ; ils peuvent donc, via le dumping fiscal, se retirer d’autant plus aisément du financement de la reproduction de la force de travail qu’il y a désormais surproduction de diplômés à l’échelle mondiale,
– (ii) Conséquence de ce retrait et de la pénétration des capitaux dans le secteur de l’enseignement, le paiement direct des études supérieures par les ménages se généralise. Dans les pays endettés les plans d’ajustement structurel et la priorité imposée de l’instruction primaire ont délabré les universités publiques, ouvrant la voie soit à l’entrée de l’industrie transnationale de l’enseignement à but lucratif, soit à la poursuite des études à l’étranger qui constitue une fraction croissante des migrations de cerveaux. Dans les pays développés s’étend le modèle de l’université entrepreneuriale, juridiquement publique mais de plus en plus financée par les étudiants amenés à s’endetter. Dans les deux cas, rentabiliser les études ou rembourser la dette peut contraindre à l’expatriation ou à la migration thématique à la recherche d’emploi ou de salaire suffisant. Dans les deux cas également la demande d’études s’oriente vers des contenus standardisés, adaptés aux compétences transnationales exigées par les employeurs.
Dans ces conditions, les différences entre les migrations Sud-Sud, Sud-Nord et Nord-Nord apparaissent de degré plutôt que de nature, et cela d’autant plus que l’ensemble baptisé “Sud” est de plus en plus hétérogène et inégalement développé. Pour rendre compte des nouvelles logiques à l’œuvre, il convient de renoncer à l’image de l’individu décidant librement après ses études de franchir la frontière politique qui le sépare de prairies plus vertes. Plus utile pour l’analyse et l’action est la construction de typologies des migrations qualifiées dans lesquelles la mobilité géographique ne serait pas le critère central mais l’une des formes possibles de mobilité entre les différentes sphères de décision et de contrôle de la production et de l’usage des travailleurs qualifiés.
Pour cela il convient de partir du mouvement non des travailleurs, mais des emplois, et distinguer les emplois mobiles directement liés aux mouvements des capitaux de ceux immobiles affectés à la reproduction sociale de la force de travail : les premiers génèrent des flux migratoires potentiellement réversibles, les seconds des flux autoentretenus.
Les emplois “mobiles” suivent les stratégies d’implantation et de gestion du personnel des firmes. Sont particulièrement mobiles les emplois qualifiés des services supérieurs aux entreprises (R & D, TIC, services financiers, expertise, enseignement en ligne, etc.) qui ne requièrent pas d’investissements massifs. On estime à trois ou quatre cent mille le nombre de ces emplois délocalisés entre 2000 et 2003 des États-Unis vers les pays à bas salaires ; plus de trois millions devraient l’être au cours de la prochaine décennie5. Ces délocalisations ont été précédées par l’immigration dans le Nord de qualifiés originaires des pays d’accueil de ces implantations offshore (Inde, Corée, Chine, Russie etc.), ou encore par des migrations Sud-Sud commandées du Nord (exemple de chercheurs iraniens émigrés aux États-Unis envoyés ensuite en Asie Centrale par leur employeur). La réversibilité des flux de migration géographique accompagne celle des emplois. Les pays émergents du Sud à fort taux de croissance adoptant progressivement les mêmes stratégies (exemple de la Chine), on observe un phénomène de ruissellement des emplois de service qualifiés le long de la hiérarchie des salaires locaux, des pays les plus avancés vers les moins développés. L’impact sur le développement des pays de l’arrivée des emplois délocalisés et du retour des émigrés (back drain) est cependant mitigé. Pour que ces emplois ne soient pas qu’une enclave du capital étranger (menacée en permanence par la concurrence de zones à salaires encore plus bas ou à avantages fiscaux encore plus élevés), pour qu’ils ne privent pas les investisseurs locaux de compétences rares, pour que les émigrés de retour ne constituent pas des “oasis” de salaires élevés qui accroissent l’inégalité des revenus locaux, un certain nombre de conditions doivent être remplies. Les cas de réussite, i.e. d’externalités positives liées à l’émigration (brain gain) sont jusqu’ici ceux de pays suffisamment grands pour être considérés par les firmes transnationales comme des marchés potentiels, où les gouvernements intègrent des politiques volontaristes d’enseignement et d’émigration dans des stratégies de développement à long terme, et où des investissements accompagnent une diaspora très organisée, comme dans l’exemple canonique de la Corée du Sud6.
Si l’espace de la reproduction du capital est global, celui de la reproduction de la force de travail est local. Les emplois “immobiles” sont ceux qui doivent être répartis sur l’ensemble du territoire : services publics, santé, éducation. Ce sont pour la plupart des emplois non marchands ou marchands à but non lucratif, largement financés sur fonds publics. Ils sont donc les premiers affectés par la “contrainte” budgétaire imposée par les bailleurs de fonds dans les pays pauvres, et dans les autres par la capacité des capitaux d’en reporter le financement sur des revenus du travail eux-mêmes contraints par la concurrence à laquelle se livrent les territoires pour attirer les investissements. Le problème est donc de réduire le coût, pour la collectivité, de services qui requièrent un personnel qualifié et ne se prêtent guère aux gains de productivité. D’où deux solutions : (i) importer des spécialistes en provenance de pays à salaires plus faibles, (ii) renvoyer le financement de ces services directement sur les ménages.
Le recours à l’immigration permet de peser sur les rémunérations des mêmes spécialistes du pays d’accueil, ce qui incite ces derniers au départ : on observe donc actuellement un “effet domino” qui s’intensifie d’autant plus que l’inégalité des revenus s’accroît dans l’espace mondial. Une fois entamé, le processus s’auto-entretient, à mesure que les pénuries apparaissent le long de la hiérarchie des salaires et des conditions de travail. Ainsi, par exemple : 43 % des promotions annuelles de 1 200 médecins sud-africains ont émigré. La plupart sont allés combler les pénuries de docteurs des régions rurales d’Australie, Angleterre, Canada et États-Unis. En Afrique du Sud le nombre des infirmières parties à l’étranger a été multiplié par huit depuis 1991. La moitié est allée au Royaume-Uni. Résultat : l’Afrique du Sud est devenue une mine de personnel médical, cependant que 80 % de ses médecins dans les régions rurales sont maintenant recrutés dans les pays voisins. Ce brain drain engendre un cercle vicieux dans la région. Une infirmière kenyane explique que la plupart de ses collègues sont parties pour l’Afrique du Sud, le Botswana, le Zimbabwe et la Namibie. « C’est ainsi qu’a commencé l’exode », dit-elle, « j’ai appris qu’ils étaient partis d’Afrique du Sud pour l’Angleterre et les États-Unis à cause des meilleurs salaires et conditions de travail. Les infirmières ici sont très mal payées : 5 000 shillings par mois (70 dollars des États-Unis), mais avec cette somme on ne peut pas survivre »7. La Jamaïque, qui exporte 60 % de ses diplômés du supérieur, a recours à son propre recrutement à l’étranger : « le gouvernement a fait venir des enseignants de Cuba et a signé des contrats avec d’autres gouvernements (Nigeria, Ghana, Guyane) pour se procurer des médecins, des infirmières et des pharmaciens. Malheureusement ces pays souffrent également de pénuries de personnel qualifié »8. Bon nombre de ces migrations, auparavant individuelles, sont maintenant gérées par des agences de recrutement qui systématisent le cercle vicieux du siphonnage. Aux Philippines, premier exportateur mondial d’infirmières (vers les États-Unis et le Royaume Uni, mais aussi les pays du Golfe, Singapour, la Lybie, etc.), 3 500 médecins sont partis pour prendre des postes d’infirmiers (mieux payés que les médecins dans le pays), et environ 5 500 médecins sont inscrits dans 45 écoles d’infirmiers dans des cursus spécialement conçus pour eux. Pendant ce temps environ 10 % des 2 500 hopitaux philippins ont fermé au cours des trois dernières années faute de médecins et d’infirmiers9. Ce mécanisme (brain chain) est initié par les destinations ultimes de ces migrations, où le phénomène n’est pas marginal (près d’un tiers des médecins praticiens au Royaume-Uni a été formé à l’étranger) et où il n’est pas difficile de créer une pénurie : « les États-Unis ont établi qu’il leur faudrait un million de spécialistes de santé de plus dans les 15 prochaines années, 200 000 médecins et 800 000 infirmières. Ils n’ont aucun projet de devenir auto-suffisants en en formant davantage »)10. En revanche la nouvelle loi sur l’immigration américaine prévoit la posibilité d’accueillir un nombre illimité de personnels médicaux.
Une autre façon de contenir les dépenses publiques est de faire payer le coût des services, en partie ou entièrement, par les ménages, selon les recommandations des principales organisations internationales. Le coût des études supérieures augmente rapidement dans la plupart des pays, accompagné d’un endettement croissant et donc d’une incitation à migrer pour en assurer le remboursement. L’effet d’attraction (pull) de salaires supérieurs se combine à l’effet de répulsion (push) de l’endettement pour entretenir un double mouvement cumulatif : d’émigration vers l’étranger11, mais aussi de migration thématique sur place, le poids de la dette interdisant de prendre un emploi de service public trop mal payé. Simultanément, les firmes qui veulent embaucher des spécialistes endettés doivent leur offrir des salaires élevés, ce qui contribue à l’accroissement observé de l’inégalité des revenus du travail.
Le mode de calcul de la Banque mondiale (supra), qui considère qu’il n’y a pas d’exode des cerveaux lorsque les flux d’entrée et de sortie se compensent, occulte donc les effets, économiques et sociaux, du jeu de “chaises musicales” des migrations en chaîne : effet sur la répartition du revenu, qui tend à laminer les revenus des classes moyennes éduquées, effet de la polarisation des revenus sur la santé (les riches des pays pauvres du Sud se font soigner au Nord, les pauvres se rabattent sur les médecines traditionnelles) et l’éducation (les riches envoient leurs enfants étudier à l’étranger, les pauvres se contentent des universités sinistrées), effet sur la vie politique du départ d’élites qui, à l’étranger, ne sont plus que de la main d’œuvre, effet sur l’extraversion culturelle de la standardisation internationale des savoirs requis pour s’insérer dans la mobilité globale.
Hors les grands pays émergents, où elle est marginale, la migration qualifiée est néanmoins une ressource qui peut être exploitée par les pays du Sud. Certains pays, traditionnellement exportateurs de main d’œuvre non qualifiée, optent pour la valorisation sur place de la ressource humaine avant exportation, de manière à accroître le volume de la remise des migrants, parfois principal poste de la balance des paiements. Aux Philippines, la multiplication des écoles d’infirmières, la plupart privées (63 dans les années 1970, 305 en 2003) procède d’une politique délibérée de résorption du chômage et d’accroissement du revenu12. D’autres, se situant en milieu de chaîne migratoire, choisissent de rentabiliser les flux d’étudiants : c’est le cas de l’Afrique du Nord et de l’Afrique du Sud, qui accueillent les étudiants d’Afrique subsaharienne dont les revenus ne leur permettent pas de fréquenter les universités du Nord, et surtout de la Malaisie qui fait venir les firmes transnationales de l’industrie de l’enseignement et les filiales des universités entrepreneuriales du Nord pour attirer — avec des cursus “internationaux” — les étudiants d’Asie du Sud-Est. Les plus mal lotis sont les petits pays en bout de chaîne, dont les taux d’émigration qualifiée peuvent atteindre 80 % des sortants du supérieur, et où les pénuries sont partiellement compensées par des experts du Nord expatriés dont la rémunération consomme plus du tiers de l’aide publique au développement.
On ne sait que peu de chose sur le montant relatif de la remise des migrants du Sud. On suppose néanmoins que les migrants qualifiés ont plus tendance que les autres à partir avec leurs familles ; surtout, s’ils doivent payer leurs études, on peut s’attendre à ce que leur dette financière non seulement réduise leur capacité à transférer de l’épargne, mais aussi les libère de toute dette morale envers leur pays d’origine. Auquel cas c’est en premier lieu dans les pays pauvres que la capacité d’assurer la reproduction des flux de qualifiés serait affectée.
L’abondance actuelle de personnel qualifié dans le monde est le résultat de quelques décennies de socialisation de son coût de production dans le cadre des espaces nationaux. Qu’elle incite à ne pas se soucier de sa reproduction en longue période n’est pas surprenant, dans le contexte de compétition acharnée de “l’économie de la connaissance”. Plus inquiétant est le fait que ceux qui s’indignent du braconnage des cerveaux des pays qui en auraient le plus besoin ne raisonnent que dans l’alternative d’un contrôle des flux ou de la “lutte contre la pauvreté”, et que ne soient guère perçus les risques en chaîne de la “guerre des cerveaux” généralisée. Or on sait, aussi bien théoriquement qu’historiquement, que la seule bonne solution aux problèmes des externalités est leur internalisation à un niveau supérieur. En d’autres termes que l’espace de socialisation de la reproduction de la force de travail et celui de sa mobilité doivent coïncider.

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