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Article 6 : PARCOURS DE MIGRANTS CONTRAINTS A LA CLANDESTINITE

jeudi 22 janvier 2015

Interview avec Eric DIATA

Eric, peux tu nous expliquer ce que tu as fait pour venir en Andalousie ?

Je suis né en Casamance, j’ai étudié en Casamance. Après je suis venu à Dakar et c’est de là qu’en 2003 je suis venu jusqu’au Maroc et du Maroc en Espagne.
Avant j’avais tenté d’abord d’aller en Italie. Ca n’a pas marché. En ce temps là j’étais encore jeune, je n’avais pas la maturité, j’avais tout juste 19 ans. Après les Etats Unis ça a échoué. Il y avait des gens qui se présentaient comme facilitateurs pour obtenir un visa. Ils demandaient de leur donner des sous et après lui il va te chercher un visa. Alors il prenait les sous, toi tu n’as pas de visa et tu as perdu tes sous. Tu portes plainte et tu vois qu’il y a vingt personnes qui veulent poursuivre ce gars pour le même problème.
Autant quand j’étais plus jeune c’était la folie de la jeunesse, mais après avoir bien réfléchi je me suis dit « bon, je peux faire quelque chose ici » et je me suis lancé dans les études pour réussir. Mais après cela quand j’ai grandi, j’ai vu ce que j’ai vu, des enfants orphelins. Il fallait faire quelque chose pour eux et je me suis dit « tiens il faut te battre, aller en Europe, peut être on peut y gagner un peu de sous ». Quand on gagne un peu de sous, on peut au moins faire quelque chose pour les enfants.

Tu voulais seulement gagner de l’argent ou bien un jour retourner au Sénégal et faire quelque chose avec cet argent ?

Bon, j’ai eu cette idée et j’ai parlé à un ami qui est en Italie. On a dit « on va travailler ensemble ». Lui aussi il a adopté trois enfants. On a dit « on va travailler ensemble et peut être un jour on va parler à des gens et ils vont nous faire confiance et nous entendre. Faire au village une école et soutenir ces enfants là, parce qu’il faut qu’ils soient instruits ». On va recruter des volontaires, quitte à ce qu’on leur donne ce que l’on a, mais surtout notre objectif c’est que ces enfants soient instruits, peut être ce sera de grosses têtes demain, donc c’est surtout ça. Mais au préalable il faut encadrer quelques enfants avec les moyens du bord, avec ce que l’on gagne actuellement.

Revenons à 2003 : tu as décidé de tenter le voyage vers l’Espagne. Comment ça c’est passé ?

C’est une histoire, je crois que je ne peux pas oublier ça, je vais raconter ça à mes enfants. D’abord quand j’ai quitté l’aéroport à Dakar, à l’aéroport du Maroc il y a eu des problèmes. Puisque j’avais pas parlé à quelqu’un, là bas c’est la corruption totale, il faut mettre des sous dans le passeport. Pas n’importe quels sous, il faut mettre de l’euro, au moins 100 euros, 150 euros. On prend pas 25 euros non, 50 euros non. J’ai pas fait ça. On m’a retenu à l’aéroport. J’ai négocié avec un policier, j’ai parlé. Je disais « moi je suis venu en vacances, je vais repartir » et il m’a soufflé.

Du Sénégal au Maroc on a besoin d’un visa ?

Non, on n’a pas besoin de visa. Normalement, avec les relations entre le Maroc et le Sénégal, on n’a pas besoin de visa pour s’y rendre, j’avais le droit d’entrer. Normalement je ne devrais pas être embêté. Mais avec le problème de l’émigration, ils ont tenté d’être durs. On m’a raconté qu’auparavant quand il y avait un billet aller seulement on te refoulait, mais si tu avais un billet aller et retour on te laissait partir.
Donc nous on était destinés à être rapatriés au Sénégal. Mais quand j’ai parlé à ce policier, on a bavardé un peu, dans les couloirs. Je lui ai donné 100 euros et je lui ai dit « Si tu me laisses passer, tu as encore une récompense. j’ai sorti deux billets de 100 euros et je les lui ai promis. Alors il m’a dit « attends moi », alors il est parti négocier, négocier, et il m’a appelé. On m’a dit « Eric Diata ». J’ai dit « Présent ». On m’a dit « Viens ». Je suis venu. Quand je suis venu il m’a dit « amène ton argent ». J’ai dit « mais je ne suis pas encore sorti ! Quand on met le cachet t’as tes sous ! ». Je lui ai dit « les sous sont là » et j’ai sorti les 200 euros. Alors il est venu, il a bavardé avec celui qui devait mettre le cachet, il a mis le cachet, il a pris ma valise. Il m’a donné la valise et moi j’ai tendu la main comme si je voulais le saluer pour dire au revoir et j’ai mis l’argent et j’ai filé.

Tu étais officiellement entré au Maroc. Quelle a été l’étape suivante ?

Ouais, j’ai téléphoné à un ami qui était au Maroc. Quand je lui ai téléphoné il m’a donné l’adresse où il était. C’était à Takkadoum, un quartier populaire à Rabat. Alors j’ai pris le train et je suis allé à Rabat. A la gare je l’ai appelé encore et il est venu me chercher. Et on est partis en taxi jusqu’à Takkadoum.

Et là tu es resté un certain temps ?

Oui. J’ai fait un mois avec lui, parce que lui il avait perdu ses sous. On lui a pris ses sous, un guide lui a pris ses sous. Alors j’ai téléphoné au Sénégal, un ami m’a envoyé les sous . Avec ces sous, on est venus ensemble, lui et moi.

Avec combien d’argent tu es parti du Sénégal ?

Ah ! De toutes les façons pour moi personnellement j’ai fait une monnaie. La monnaie que j’avais avec moi c’était 2.300 euros, quelque chose comme ça. Au Maroc on m’a envoyé 500 euros.

Et quelle a été la prochaine étape vers l’Europe ?

Ah ça c’est une longue histoire hein ! A Rabat on était confrontés à beaucoup de problèmes avec la police parce qu’on ne pouvait pas marcher librement. Premièrement quand j’ai été arrêté par la police on m’a emmené au commissariat. Alors j’ai dit « je suis Sénégalais ». La seconde question il m’a dit « tu connais Hadjouf ? » c’est un footballeur sénégalais et il est bien, c’est un bon footballeur et les Marocains adorent ce joueur, El Haj Djouf. Heureusement j’avais une photo de lui dans mon porte-monnaie. J’ai dit « donnez moi mon porte-monnaie, il est là », il m’a donné le porte-monnaie et j’ai sorti la photo de El Haj Djouf. J’ai dit « voilà », alors il était intéressé, il s’est approché et il m’a dit « tu me donnes la photo et je te laisse filer ». J’ai dit « mais ça coûte pas cher ! », alors je lui ai donné la photo. Quand je lui ai donné la photo, bon il m’a dit de venir et quand je suis venu il m’a mis les menottes. Bon, c’était pour dissimuler je ne sais pas quoi. Alors il m’a conduit dans un couloir, on était sortis de l’autre côté dans une petite cour. Quand on est sortis de la petite cour, il m’a enlevé les menottes, il m’a guidé et il a dit « allez file ! ». Alors on m’a libéré à cause d’une photo d’El Haj Djouf…
La seconde fois quand on m’a capturé j’avais accompagné un ami. Lui c’est un Gambien, on s’est connus en Gambie même. Il était là bas, on s’est rencontrés par hasard et moi je l’accompagnais.
Et ils m’ont pris, direction Maghnia. On m’a pris à Rabat. Quand on m’a pris à Rabat, on m’a emmené dans ce même commissariat où j’étais la première fois et là il y avait encore des émigrés subsahariens. On nous a emmenés dans une fourgonnette pour Maghnia, c’est la frontière entre le Maroc et l’Algérie. C’est loin, loin, c’est loin. C’est du côté algérien.

Donc c’est avec l’accord des autorités algériennes ? Les policiers marocains ne sont sûrement pas entrés en Algérie ?

Là je n’en ai aucune idée car je ne connais pas la diplomatie entre le Maroc et l’Algérie. Les policiers marocains nous ont déposés à Oujda, voilà. Mais à Oujda ils nous ont infligé une bonne correction, ils m’ont bien tabassé. Un policier a découvert 600 euros sur moi. Je les avais mis à la ceinture : j’avais troué la ceinture de mon pantalon et j’avais mis 600 euros. Il a regardé un peu partout, partout partout, et il a découvert l’argent. Il m’a dit « c’est quoi ça ? », j’ai dit « je sais pas, j’ai vu ça comme ça ». Il a vu que c’était cousu avec du fil, c’était une couture à la main, alors il a coupé et il a sorti l’argent : 600 euros, et il a empoché les sous. Il voulait sortir, moi je l’ai pris par la main et j’ai dit « non tu peux pas partir avec mes sous et moi je reste ici. Ou mes sous vont rester avec moi, ou je sors avec mes sous, mais tu ne peux pas emmener mes sous comme ça, non, c’est pas possible ». Il a essayé de me taper, bon j’ai pris sa main, je sais pas comment encore, de toutes les façons, j’étais violent. Et ils étaient venus comme des abeilles, là il fallait me défendre. Bon. Mais je ne pouvais pas parce que quelqu’un parmi eux m’a tapé ici à la nuque et j’ai perdu connaissance. Et ils ont profité de cette occasion, ils m’ont bien piétiné, ils m’ont fait de tout hein, ils m’ont fait de tout.

Finalement tu as perdu tes sous ?

Non, je suis pas une personne à perdre comme ça, et justement non non non. C’était leur chef qui était entré. Il m’a demandé (j’avais retrouvé la connaissance), il a dit « mais qu’est-ce qui ne va pas, qu’est-ce qui ne va pas ? ». Je lui ai dit « il faut qu’ils marchent sur mon cadavre pour me prendre les sous. Mes sous je les veux ». Et j’étais découragé de voir le flic mentir. Un flic qui dit que ceux qui ont pris les sous sont à Rabat. Lui il était décidé à prendre mes sous. J’ai dit « c’est celui-là qui a pris les sous, mes sous ne sont pas à Rabat ». Alors le commissaire les a convoqués tous dans son bureau. Ils m’ont ramené dans la cellule encore, ils m’ont isolé, je suis resté là bas. Il les a amenés dans un bureau, ils ont parlé, ils ont parlé. Quand il est revenu, il est venu avec 400 euros et le reste était en dirhams. J’ai dit « non, ça moi je connais pas », j’ai jeté tout l’argent sur terre. J’ai dit « ça c’est pas mon argent, mes sous. Il m’a pris 600 euros, je veux 600 euros ou rien, voilà ». Il est reparti et il est revenu avec 500 euros et le reste c’était des dirhams, voilà. Moi « j’ai rien à foutre avec des dirhams moi. Ils m’ont pris 600 euros, je veux mes 600 euros, c’est tout ». Il est reparti, il a fait plus ou moins deux heures de temps en faisant des va et vient en essayant de me calmer. Et enfin il m’a donné mes 600 euros en me disant « Bon, ça c’est un incident qu’il faut oublier ». Il a amené un sac, il a mis du pain, il a mis du lait concentré et sucré, il a mis de la coca cola, il a mis du corned beef, il m’a donné une couverture, et il m’a dit « ça il faut te taire, c’est un incident, c’est un malentendu qu’il faut garder ».
Après ils nous ont conduits en groupe. A un certain moment ils se sont arrêtés et ils ont dit « là, si vous allez par là, ce sont les militaires algériens. Il faut les contourner et vous allez voir vos amis ». Et c’est comme ça, on a suivi leurs instructions et on est arrivés à Maghnia.

Qu’est-ce que tu as trouvé à Maghnia ?

Ah ! A Maghnia j’te jure c’est toute l’Afrique rassemblée. Je suis pas entré dans Maghnia, c’est tout juste au bout, au bout, au bout. Là bas c’est le djebel, le maquis, je sais pas quoi. Les gens n’habitent pas là bas, seulement les aventuriers. Là bas c’est un trou, c’est des dunes et les gens sont en bas. En fait c’est des plastiques, on fait de petites cabanes en plastique et c’est comme ça, les gens passent la nuit dedans. Mais il faisait excessivement froid.
C’est presque toute l’Afrique rassemblée là bas. En voyant Maghnia, on a l’impression qu’il n’y a plus de jeunes dans les pays de l’Afrique occidentale. C’est surtout les pays de l’Afrique occidentale, oui.

Sais tu à peu près combien il y avait de personnes dans ce camp ?

Je n’ai pas une idée mais je peux dire que ça dépasse 2.000 personnes. Ca c’est sûr, je peux le dire.
Là bas c’est bien organisé. Bon, les Maliens ils ont leur groupe, mais ils ont un chef. Les Sénégalais, les Gambiens, ils ont aussi leur groupe, ils ont un chef. Les chefs sont élus par ancienneté, je peux dire par la confiance aussi, mais le chef est élu, il est élu, il a des gardes du corps, il a ses policiers, je sais pas quoi, tout ça. Il est élu pour six mois. Bon, pour les Sénégalais qu’on a trouvés là bas, les chefs sont élus pour six mois.

En général les gens restent combien de temps dans le camp ?

Ca dépend de ton porte-monnaie. Moi j’ai fait deux jours à Maghnia. Le troisième jour je suis revenu à Rabat.

Comment fait-on pour sortir de Maghnia ?

Bon c’est tout un processus encore. Ya des gens qui sont moins fortunés, ils sortent de Maghnia avec un guide qui les emmène vers Ceuta, là où on peut traverser sans payer des sous. Ils les amènent à pied, mais je sais que quelque part ils prennent une voiture. Je n’en ai aucune idée parce que je n’y étais pas.
Mais de Maghnia à Rabat il faut payer 300 euros. Quand le convoi est réuni, bon, chacun paye son argent au chef, on l’appelle le chairman. Lui il va payer le guide et on vous amène à pied à Oujda. De Oujda vous déviez la police au niveau de l’aéroport et vous partez.

Un convoi c’est combien de personnes ?

Ca dépend, nous on est venus en tous cas plus d’une quarantaine. Vous sortez de l’aéroport, vous allez monter le grillage, vous traversez l’aéroport en contournant le contrôle, et vous sortez de l’autre côté. De l’autre côté, il y a des Mercedes qui attendent, des grands taxis.

Vous êtes nombreux dans chaque Mercedes ?

(rires) Les choses sérieuses commencent par là. Derrière dans le coffre ya trois. Oui c’est sérieux ce que je dis, c’est sérieux. Vous êtes trois, allez vous coucher, c’est comme ça et ça va bien. Ici sur le siège arrière vous êtes six,voilà. Devant vous êtes quatre.

Ca fait treize personnes dans chaque Mercedes ?

Très bien, très vite compris. Dans les quatre de l’avant il y a le chauffeur. Ca vient jusqu’à Guercif. C’est long, oui c’est long, et surtout quand on s’assoit mal. Même si c’est petit on trouve que c’est long, de toutes les façons c’est long.

Qu’est-ce qui se passe à Guercif ? Une fois arrivé on peut bouger ?

Bouger comment ? Non. A Guercif, quand vous venez, s’il fait jour ya des lieux où on vous cache. C’est en dehors de Guercif, sinon, si vous êtes capturé encore là bas, direction Maghnia. C’est la nature, c’est le désert, de petits arbustes par là. Alors il faut vous coucher. C’est aussi pour vous dégourdir les jambes.

Que se passe-t-il ensuite ?

La nuit c’est un Berliet qui vient vous chercher, ça vous êtes tassés comme des sardines, et bâché en plus, et direction Rabat. C’est encore très très long. Quand on quitte Guercif à huit heures comme ça, on arrive à Rabat, je sais pas, à trois heures ou à quatre heures comme ça, c’est long mais ça circule bien. Mais par malheur si vous êtes capturés en cours de route, direction Maghnia.
On est bien arrivés à Rabat. Mais ils nous ont raconté que les Nigérians qui sont à Rabat ils viennent là où les camions descendent les gens. Ya des gens qui sont fatigués et c’est en dehors de Rabat. On présume que les gens qui viennent de Maghnia ont des sous, parce que s’ils n’avaient pas de sous, ils allaient passer par Melilla ou quelque chose comme ça. Alors ils vont se mettre à l’affût les Nigérians et même les Marocains. Ils sont très agressifs..

Donc il y a des brigands de grand chemin nigérians dans la banlieue de Rabat ?

Même des Marocains, ils sont très agressifs, ils nous attaquent. Ceux qui sont à la traîne risquent, ils payent toujours les pots cassés, ce sont eux qui sont la proie facile de ces gens là. Ils viennent avec des coupe-coupe, des armes blanches, et ils ne plaisantent pas. Tu veux résister, allez… Quelquefois ils viennent, ils commencent par t’attaquer sur le bras, à te couper, même au visage, comme ça, pour te faire savoir qu’ils sont sérieux. On te fait savoir que ici tu meurs c’est comme un chien. Moi je ne suis pas traînard, on est rentrés à la maison. Je suis revenu à Takkadoum.

Et ton ami, que pensait-il pendant cette absence ?

Ah ! Heureusement à Maghnia ya des portables. Je lui ai téléphoné, j’ai donné dix euros pour un coup de fil. Je lui ai dit « ne t’inquiète pas boss, je suis à Maghnia, je reviendrai, je vais me débrouiller comme un grand garçon ».

Comment voulais tu passer en Espagne ?

Bon, à Ceuta, je voulais pas passer par là bas puisque j’avais des sous avec moi. Passer à Ceuta, c’est encore risqué… Les gens qui sont là bas, les aventuriers même, s’ils sentent que tu as des sous, tu peux être agressé, et on te prend les sous. Donc à Rabat c’est plus sûr. Là ce ne sont pas les aventuriers qui vont te prendre les sous, non. Peut être, quelquefois, les Nigérians font ça, mais une fois entré dans le foyer, là personne te prend les sous.
Bon, à Rabat, à Takkadoum ya des foyers : celui des Sénégalais, celui des Maliens, celui des Gambiens, le foyer des je ne sais pas quoi, des Guinéens. C’est des appartements, l’entrée est payante, quand on vient on donne 100 dirhams.

On y reste longtemps ?

Après ils ont un guide, ils ont des guides. Quand le guide vient, le client paye et le foyer a un pourcentage. Quand le foyer fournit beaucoup de clients au guide on leur prend un ancien, par ancienneté, parmi ceux dont on a volé l’argent. Quand on te vole l’argent au Maroc, tu es perdu. Ou si tu as des parents en Europe ils t’envoient de l’argent, tu prends ça pour aller. Mais il faut pas penser qu’il y a des gens en Afrique qui vont t’envoyer de l’argent pour partir, faut compter sur l’aide des gens qui sont en Europe. Ouais.
C’est cher hein pour payer le guide : nous avons payé 900 euros. On était deux. Quand on a payé les 900 euros, le guide nous a donné son adresse et son numéro de téléphone. Là il fallait quitter Rabat pour aller à Agadir. C’est encore loin.

Ce système des foyers, est-ce un gage de confiance ? On ne peut pas voler l’argent que tu donnes ?

Non, non, les gens du foyer ne vont pas te piquer l’argent. De toutes les façons c’est des guides que le foyer leur fait confiance, parce que peut être ils ont fait traverser plusieurs personnes. C’est des Africains : ce sont eux qui collectent les volontaires du voyage. Mais au bout ce sont des Marocains, à la fin, à la mer. Ces guides travaillent pour des Marocains, ils ont aussi un pourcentage. Il paraît, je ne sais pas si c’est vrai ou non, y paraît que eux ils payent 300 euros aux Marocains pour la traversée. Donc ils gardent 600 euros pour le voyage du convoi jusqu’à El Ayoune.

Comment allez vous de Rabat à Agadir ?

Par le bus normal, comme des voyageurs. Il peut y avoir des contrôles : quand on vous prend, direction Maghnia, ça ils badinent pas avec. Quand le bus vous descend à Agadir, vous appelez le guide et il vient vous chercher. Ou quelquefois lui aussi il recrute quelqu’un, un Sénégalais ou je ne sais pas quoi et de teint clair. La police marocaine va croire que c’est un Marocain noir. C’est lui qui se charge d’amener les clients jusqu’à Agadir. Après on vous met dans une chambre, on appelle ça « tranquilo ». On vous met dans un tranquilo. Un tranquilo peut avoir deux chambres. Nous on avait un tranquilo de deux chambres, on a attendu un mois dedans.

Qui vous nourrit pendant ce temps là ?

C’est le guide, ça fait partie du pacte, il faut manger pour vivre. De toutes les façons il vous donne le manger de midi, tout juste pour préparer à manger à midi, ouais. Le petit déjeuner, celui qui peut se faire le luxe de le payer c’est son problème. Le dîner aussi celui qui peut se le payer c’est pour lui.

A Agadir il faut sortir le moins possible ?

Non non non non. Quand on entre dans ce tranquilo c’est fini on en sort plus, on sort plus. Ya toujours cet individu, ce garçon qui a un teint clair qu’on va confondre avec un Marocain noir, c’est lui qui fait la rotation. Il vous achète ce que vous voulez.

On attend quoi ?

Voilà, on attend que le convoi soit complet. Il faut au moins trente cinq personnes. Quand il y a plus de 35 personnes, ceux qui sont venus après ils attendent un autre convoi. Nous c’est la malchance qu’on a eue.

Où va-t-on après ?

De Agadir on vient jusqu’à El Ayoun. C’est dans le désert du Sahara, c’est encore très loin. Alors il faut deviner. Une Landrover prend au maximum dix personnes. On y met trente cinq personnes. Il faut deviner la situation : les gros gabarits sont là en bas et il faut en mettre deux sur eux. Et de surplus bien bâché, pour que la police ne voie pas, voilà. S’il y a des noirs devant, il faut qu’ils soient masqués, il faut qu’ils prennent un foulard comme le font les Maures.

On part à quelle heure ?

C’est la nuit, vers 8 heures comme ça. Vers cinq heures du matin ou six heures vous arrivez dans un autre tranquilo. C’est dans le désert, une montagne, mais en bas ya un trou. Alors on vous descend là pour attendre la nuit prochaine pour continuer le chemin. Alors là vous attendez.

On roule sans phares ?

Ya des côtés où on roule sans phares, ya des côtés où on met les phares. J’ai oublié une chose : avant de quitter Agadir on doit donner chacun 50 dirhams : vous avez droit à trois bouteilles d’Evian de un litre et demi, trois pains et trois boîtes de sardines, pour tout le voyage jusqu’à El Ayoun.
Maintenant ce second tranquilo de la montagne. La nuit tombante il revient. Vous savez les Marocains comment ils appellent les noirs ? Camarades. Donc ils viennent à la montagne et appellent « camarades, camarades ! » et attention il faut pas se précipiter comme ça, parce que quelquefois les patrouilles, les gendarmes. Il faut d’abord envoyer quelqu’un pour aller voir si c’est vraiment le guide qui est venu. Alors un s’en va, il regarde si c’est le guide et il vous appelle. Vous sortez, vous entrez dans la voiture et le voyage recommence.

Vous arrivez la deuxième nuit ?

Bon, la deuxième nuit on roule toute la nuit et presque une demi-journée. C’est dans le désert. Là ils prennent le risque de circuler là-bas et ils vous placent encore dans un tranquilo. C’est à l’air libre. On vous donne des instructions : si vous voyez un hélicoptère soyez comme ça la tête en bas. Si vous avez quelque chose de blanc, une montre, on vous dit de cacher ça. Vous avez un métal, on vous dit de cacher, pour que ça ne brille pas. La 3ème nuit, on vient vous chercher et on vous amène là où vous allez attendre, à El Ayoun, ouais.

Dans la ville ?

Non ! Quoi, un nègre dans la ville ? C’est la déportation, là ils ne badinent pas. On est dans le désert, dans la nature, c’est à peu près un kilomètre de la mer ou deux. Ya des patrouilles aussi au côté de la mer, du côté des plages. Donc on vous interdit de bouger. Donc vous restez au tranquilo.

Vous restez là longtemps ?

44 jours. Sans se baigner, et de surcroît 3 pains par six jours. Ils nous donnent du pain et de l’eau, mais cette eau là jte jure… Une fois on a pris l’aventure. On rassemble un peu d’argent et on va acheter un mouton, on en a ras le bol de manger que du pain nu, quelquefois des sardines… Mais une boîte de sardines, ça fait une fortune ! Donc quand on est allés chez le berger, l’éleveur de bétail, il nous a vendu un mouton comme ça à 150 euros. Mais quand on a demandé à boire, on s’est rendu compte que l’eau pour les moutons était 10.000 fois mieux que l’eau qu’on nous servait.

Pourquoi doit-on attendre 44 jours ?

Là ça dépendait de la tempête, du temps. Il faisait mauvais mauvais temps, on pouvait pas s’engager dans cette aventure. Y avait de grosses vagues, beaucoup de vent, beaucoup de vent. Et il fallait aussi confectionner d’autres pateras. Il les ont confectionnées devant nous. Et si j’étais à la maison je vous montrerais mon Tshirt parce que moi je faisais la peinture, la peinture du patera. Ya des taches de peinture sur le Tshirt, jusqu’à présent j’ai préféré garder ça à titre de souvenir.

C’était pour partir vers les îles Canaries ?

Effectivement. C’est des Marocains, ils sont à El Ayoun, ils ont une filière, ils sont bien organisés. Les gens qui vous amènent d’Agadir, quand ils viennent jusqu’à El Ayoun dans le désert d’El Ayoun, leur mission est accomplie, c’est terminé. Ya aussi autre chose que j’ai failli oublier : quand vous embarquez avant de quitter Agadir le guide noir il vous donne des puces, des cartes de téléphone, des puces espagnoles. Généralement c’est de Vodaphone. Donc quand vous arrivez en Espagne, tit tit tit vous l’appelez « on a traversé, on est arrivés ». Lui, il verse les sous, il donne les sous aux Marocains.

C’est pour ça que le passeur est obligé de vous emmener ?

Effectivement c’est la garantie : tant qu’on ne traverse pas, il donne pas les sous.

Vous donnez vous mêmes de l’argent à celui qui vous emmène en bateau ?

Quelquefois ils veulent vous faire le chantage, ou bien ils essaient de vous intimider pour voir si vous avez vraiment de l’argent. Les Marocains ils viennent la nuit au tranquilo, ils disent « si vous donnez pas l’argent on va vous laisser ici, la gendarmerie va venir ici. Si vous donnez pas l’argent, on vous fait pas traverser ». « D’accord, laissez nous ici, nous on a pas de sous ». Mais quelquefois ya des poltrons ils donnent de l’argent et quand on découvre que tu as de l’argent avec toi, ou un portable avec toi, tu es en danger.

Comment ça se passe après les 44 jours ?

Nous on a attendu 44 jours et on a fait la première tentative. Ils nous ont dit « bon c’est bien aujourd’hui, le climat est bien, on peut partir ». Et on est venus, on s’est perdus dans la mer trois jours. Au quatrième jour on est dans l’obligation de repartir au Maroc, y avait beaucoup de vagues.

Pourquoi étiez-vous perdus ?

Y savait pas s’orienter. Il avait une boussole, mais il pouvait pas s’orienter

Le bateau était en bois ?

C’est un bateau en bois de 7 mètres sur trois ou deux et demi, avec un moteur de 20 CV, pour 35 personnes et deux marins. Le bateau est mis sur la Landrover en haut et les camarades en bas. Ya plusieurs Landrovers parce qu’il fallait faire vite vite vite, ça dépend du nombre. Y avait trois pateras, donc une centaine de personnes.

Et vous portez les bateaux jusqu’à la mer ?

Juste à la plage on descend le bateau et on porte pour le faire descendre à la mer. Les plus robustes y retiennent les bateaux pour que les gens montent, pour que les vagues ne chavirent pas ça. Après, eux y montent après.

Après ces quatre jours on recommence ?

Ces pirogues, y étaient dans l’obligation de les démolir, de les brûler. On pouvait pas les porter, vu la distance là où on a atterri, on pouvait pas les porter. Donc il fallait marcher, on a marché presque toute une journée pour atteindre là d’où on était venus. Ils avaient caché les moteurs. Il fallait reconstruire les bateaux. Ils ont augmenté le personnel de construction de bateaux et ils ont construit trois. On a attendu presque huit jours pour reprendre la deuxième attaque.

Comment ça s’est passé ?

La deuxième attaque : une tragédie qu’on pourra jamais oublier. Les gens avec qui on a fait 44 jours ensemble, c’était déjà la famille. On se racontait des histoires. Et en pleine mer ils se sont chavirés malheureusement et sous nos yeux. Les deux bateaux se sont chavirés. Une s’était chavirée. En l’espace de 50 mètres, une autre s’est chavirée. C’était sous nos yeux.

Et là on ne peut rien faire ?

Non, malheureusement non, il faut les regarder mourir.

Ils ne peuvent se raccrocher à rien, ni monter dans votre bateau ?

Non. De toutes les façons ya beaucoup, par exemple les Maliens, les Burkinabés, ils savent pas nager, chez eux ya pas la mer. Mais dans ces pateras y avait des Sénégalais, mais on peut pas, on peut pas résister, parce qu’on a des crampes, on est entassés comme des sardines, les muscles ça n’obéit pas. Alors on meurt après quelques minutes. Il y a aussi la trouille, exactement, la trouille : ils meurent comme ça.

Combien de temps ça a pris ce voyage ?

On a quitté mercredi à 5 heures du matin et on a accosté à Lanzarotte à 3 heures du matin dimanche.

Vous aviez à boire et à manger ?

Les Marocains avaient de l’eau, ils avaient du pain, ils avaient des sardines, y avait même des jus d’orange. Mais ils s’occupaient pas de nous. Tu demandes de l’eau, ils te font chier.

Ils en ont quand même distribué avant de partir ?

Quoi ? Le patron a dit que l’eau là appartenait à tout le monde. Mais dans la mer ce n’était pas ça.

Comment deux personnes peuvent se comporter ainsi devant 35 costauds ?

Attention, ya une chose : eux y sont assis confortablement, et surtout ils sont armés. Il faut jamais oublier ça : ils sont tout le temps armés. Tu fais la mutinerie : t’es bon. Et surtout quand ça bouge beaucoup, tu n’as pas le temps de faire une mutinerie, parce qu’y a des vomissements, des gens vomissent, ça va pas, ils ont le mal de mer. T’as pas le temps de faire des mutineries.

Comment vous êtes arrivés sur la côte ?

On est venus à quelques cent mètres. Ils nous ont dit de descendre. On a dit « non, jamais », là on pouvait faire une mutinerie. On leur a dit « jamais ». Je me suis levé avec mon ami, un Sénégalais comme moi. Lui est grand de taille : 199 centimètres c’est pas petit, c’est un colosse. Alors on a dit « ah non, approchez. Vous n’approchez pas, vous ne repartez pas, on vous tue ici ». Ils avaient peur aussi. Ils nous ont conduit à quelques dix mètres comme ça. La pirogue a touché les cailloux, on était descendus. Mais pour la chance qu’on a eue, la mer n’était pas agitée, parce que quelquefois c’est au moment de l’accostage que les gens meurent, quand la mer est agitée. Tu descends les jambes engourdies, tu peux pas bouger beaucoup, les vagues te propulsent, cognent ta tête sur des cailloux, alors c’est fini pour toi. C’est comme ça que meurent beaucoup de gens.

Et que fait-on quand on arrive ?

Bon, quand on est arrivés, on a attendu, on a allumé le feu, parce qu’il y avait des fumeurs parmi nous, on a fait un feu. Là où on était, c’était une zone entourée d’eau, on pouvait plus partir, il fallait attendre là-bas. On a fait du feu, on a attendu. Le matin on s’est montrés, on a sifflé « hé oh… Appelez nous la police, ya des nègres par là ! ». Alors ils ont appelé la police et la police a fait appel à la Croix Rouge. Et la Croix Rouge est venue nous chercher avec leur bateau. On est venus, ils nous ont amenés à la police et là c’était encore une histoire, la question des nationalités. Les Nigérians avaient les mêmes problèmes que les Sénégalais : tu déclares que tu es un Nigérian, tu es rapatrié, tu déclares que tu es Sénégalais, tu es rapatrié. Je suis pas très fort en politique mais je sais pas pourquoi. Il paraîtrait que le gouvernement de Abdou Diouf il a déclaré qu’au Sénégal ya beaucoup de travail et que les jeunes ne veulent pas travailler. Ou qu’ils travaillent un tout petit peu pour avoir des sous et ils vont à l’aventure. Ils veulent pas travailler, mais ya beaucoup de travail. Je ne sais pas si c’est vrai, moi j’suis pas fort en politique.

Il fallait pas qu’ils sachent que tu es Sénégalais ?

Ouais, ça ça sera une grosse bêtise, de déclarer qu’on est Sénégalais. Tout le monde sait ça. On parle même pas le dialecte sénégalais. Donc je suis Bissau-guinéen. Ma maman est Bissau-Guinéenne, je parle bien le dialecte bissau-guinéen et je parle bien le créole, la langue nationale qu’on parle en Guinée-Bissau. C’est le créole portugais : je parle bien ça et je parle la langue de ma mère. Il était facile de prouver que j’étais bissau-guinéen et j’ai dit que je suis bissau-guinéen. A la police on m’a tout fait : j’ai mis mon nom, mais j’ai pris le nom de famille de ma maman. Après ya eu un contrôle, par des gens qui avaient l’aspect l’un d’un Nigérian, l’autre était mauritanien mais d’origine sénégalaise, employés par les Espagnols. Mais leur rôle était d’interpréter, ça n’était pas de dire aux Espagnols « ça c’est un Sénégalais, ça je ne sais pas quoi ». Son rôle était d’interpréter, nous avons besoin d’interprètes pour se faire comprendre, raconter nos histoires. Alors curieusement quand tu viens il dit « voilà, c’est un Sénégalais ». Moi j’étais en tête de liste, je me débrouillais un peu en Espagnol, parce que j’ai étudié cette langue à la maison. Il a dit aux gars « c’est un Sénégalais », alors l’Espagnol a écrit Sénégalais. Alors il m’a parlé en Français. J’ai dit « mais vous voulez me fatiguer monsieur »…

Tu as répondu en Français ?

Non non, jamais, ce serait une erreur grossière.

Tu as répondu en quelle langue ?

Non j’ai parlé en créole. J’ai dit « ……………….. ». Ca veut dire « Tu me fatigues, je sais pas ce que tu dis ».

Et lui il comprend ça ?

Tant pis pour lui : il m’a parlé Français et moi je sais pas parler Français, qu’il se débrouille aussi. Alors l’Espagnol m’a parlé Espagnol. Alors j’ai répondu en Espagnol. Il m’a dit en Français « Où tu as appris à parler Espagnol ? » Je lui ai dit encore en créole « je te dis que tu me fatigues avec ton Français, moi je sais pas parler Français. Si tu veux parle moi Espagnol, si tu veux parle moi Portugais, si tu veux parle moi Créole, si tu veux parle moi Diola ». Alors il m’a dit en Espagnol « où tu as appris à parler Espagnol ? ». Je lui ai dit « « j’ai travaillé avec des missionnaires espagnols ». Là je n’avais pas menti, j’ai travaillé avec des Espagnols, bon je me débrouillais pour parler Espagnol avec eux, mais l’Espagnol je l’ai aussi appris à l’école. Là je n’avais pas menti. D’abord j’avais menti que j’étais guinéen. Mais ce n’est pas un mensonge puisque maman est Bissau-guinéenne. Si mon père m’avait refusé, je serais aujourd’hui en Guinée-Bissau, parce que mes oncles m’auraient récupéré.

Alors finalement ils t’on cru ?

Non. Le Mauritanien il a classifié les gens qu’il a dit que c’étaient des Sénégalais. Réellement c’étaient des Sénégalais, mais d’autres il a cru que c’étaient des gens de Conakry. Bon y avait aussi un Congolais avec nous, et des Camerounais : il a dit que c’étaient des Nigérians. Alors moi, puisque je savais m’exprimer en Espagnol, j’étais l’interprète entre les gendarmes, la Guardia Civil et mes copains, entre la Croix Rouge aussi avec mes copains. Donc on a besoin de moi tout le temps là.
Alors un matin de bonne heure, quand ils m’ont appelé pour chercher le petit déjeuner, bon je vois une liste. Ils disent qu’ils avaient l’intention de . Parce que les Marocains ils faisaient beaucoup de bêtises : à chaque fois quand venait le petit déjeuner ils se donnaient des coups de poing et ils se bagarraient pour le petit déjeuner.

Il y avait des Marocains avec vous ?

Avec nous ouais.

Venus dans les mêmes bateaux ?

Non. Eux ils étaient venus avant, des Marocains qu’on a trouvés là-bas. Ya même des noirs qu’on a trouvés là-bas. Alors il fallait changer le mode de partage du déjeuner : les Marocains à côté, les noirs à côté. Parce que les noirs ne vont jamais se laisser faire. Les Marocains étaient majoritaires, ils étaient plus nombreux que nous. Mais la ration est bien comptée : deux personnes pour une boîte de lait et un jus d’orange le matin et vous avez chacun trois pains. Pour les Marocains « moi je veux prendre un lait et une orange ». Ya des bananes, « je veux prendre trois bananes » alors que j’ai droit à une seule banane. Je dois prendre une pomme « moi je veux prendre quatre » alors que j’ai droit à une seule. Alors quand ils ont voulu régler cette situation ils m’ont montré le document où ils ont classifié les gens suivant leur pays d’origine et j’ai vu en grands caractères et en premier mon nom, que j’étais Sénégalais, avec tant d’autres. Alors j’étais revenu, j’ai appelé les gars et je leur ai dit « bon ya d’la merde ». Ils ont dit « c’est quoi ? » et je leur ai dit « les gars ils ont dit que parmi nous ya des Sénégalais, parmi nous ya des Nigérians ». Ils ont dit « mais comment ça ? ». Alors quand j’étais reparti pour le petit déjeuner le policier m’a dit « prends la feuille, tu vas afficher ça là-bas ». Mais heureusement ils ont seulement écrit le nombre de Sénégalais mais ils ont pas donné les noms. Et le nombre de Guinéens, le nombre de je ne sais pas quoi. Et curieusement il y avait un seul Bissau-guinéen. Alors puisque j’étais le seul à avoir déclaré que j’étais Bissau-guinéen, et moi j’ai vu dans la liste que j’étais Sénégalais, bon eux ils croyaient que moi je suis sauvé. Alors moi je leur ai dit « on va faire grève de faim, sinon on sera rapatriés. Et même si il faut que l’on soit rapatriés, mais que l’on nous emmène dans notre pays d’origine ». Alors on a refusé de manger, de se nourrir, on a fait la grève de faim cinq jours, sans manger. Alors ils venaient nous intimider. On m’appelle au bureau et on me disait « si vous voulez pas manger, on va vous rapatrier demain ». « Bien, mais que l’on nous emmène là où on a déclaré, c’est là qu’on est nés. Ne nous emmenez pas dans un pays que l’on ne connaît pas ». Alors ils ont dit que les gens de Las Palmas ont rectifié : ils m’ont montré le fax qu’on leur a apporté de Las Palmas, c’était vrai. Quand ils m’ont donné ça, j’ai dit non. Ils ont téléphoné à Las Palmas et ils ont appuyé sur le bouton pour que j’écoute la conversation. Donc c’était ça, et le problème était terminé par là. On a coupé la grève de faim. Voilà.

Vous êtes restés combien de temps aux Canaries ?

33 jours. Mais les premiers étaient sortis : ils ont fait onze jours. Les premiers de notre groupe qui sont sortis, ils ont fait 11 jours et on les a libérés.

Et après il se passe quoi ?

Bon, le centre a été saturé. Y avait beaucoup de monde, fallait évacuer, alors on nous a libérés à Barcelone. Avec un avion on nous a laissés à Barcelone.

Vous arrivez à l’aéroport et ils disent « voilà ! »
Non. A l’aéroport quand l’avion se pose ya des fourgonnettes de la police qui viennent. Quand tu sors de l’avion, directement à la fourgonnette. Donc les gens ne nous voyaient pas de l’autre côté, les gens de l’autre côté ne voyaient pas ce qui se passait. Alors tu entres dans la voiture et tu t’assois.

Pour aller où ?

Au commissariat. Là on va te donner un document d’expulsion, tu vas signer ce document et on te donne l’expulsion. Mais ce qui est curieux, on te donne ça et on te donne encore un papier où c’est écrit, c’est mentionné, toutes les adresses des Croix Rouges et des adresses où tu peux demander de l’aide. Et on te dit « allez fous le camp ! On te libère comme ça ». Alors tu sors et ça jubile beaucoup.

Tu es parti quel jour et arrivé quel jour ?

Je peux pas te donner exactement les jours. A Dakar je me souviens, si ma mémoire ne me trompe pas, j’ai quitté le 12 mars 2003. A Barcelone j’étais arrivé le 30 juillet si je me trompe pas. Je crois que c’est ça.

Ya des gens près de Ceuta ils attendent même des années
Moi j’avais des sous. J’ai commencé par là : quand on a des sous, on ne va pas à Ceuta, non. C’est pour cela que je vous avais bien dit que les Nigérians ils se mettent à l’affût à l’entrée de Rabat. Ils savent que les gens qui viennent du désert pour Rabat, c’est parce qu’ils ont des sous. C’est comme ça.

Et maintenant tu es à Almeria. Tu avais de la famille ?

Ici j’ai de la famille. Ya beaucoup à dire sur ici. D’abord à Barcelone j’étais chez notre cousin. C’est encore la famille. Lui il a une grande maison, il vivait tout seul, il m’a dit de rester avec lui. Je suis resté presque deux semaines. Moi je voulais, je pensais aux enfants, je voulais travailler. J’ai dit « écoute moi, je peux pas me coucher comme ça. Non, non, non, non, non, j’ai pas l’habitude de me coucher moi, il faut que je trouve quelque chose ». Et en ce temps quand je me levais j’allais dans les vernadeiros chercher du boulot. J’ai pas pu trouver, et un jour en cherchant du boulot j’ai croisé un type il m’a parlé de la campagne de Lérida, pour les pommes. J’ai dit « ah oui ? D’accord il faut que je m’en aille ». J’ai commenté cela à mon cousin, il m’a dit « non, tu peux pas aller, tu es encore fragile ». Par malheur je suis tombé terriblement malade. J’avais l’impression que j’avais le beri-beri. Je sais pas si vous connaissez : j’ai pissé du sang quand j’allais dans les toilettes. Quand j’étais à l’hôpital ils m’ont dit « on ne sait pas si… en tous cas tu as beaucoup de chocs dans ton corps ». Et j’ai immédiatement pensé à la torture, à la torture de Oujda. Je crois que c’est à cause de ça. Alors on m’a soigné, je suis resté encore presque tout le mois d’août. J’étais à Barcelone jusqu’à mi-septembre, et je suis parti à Lerida. De Lerida dans un garage j’ai vu un gars il allait à un village, c’est encore un peu au sud de Lerida, ça s’appelle Torrelomeo. J’y suis allé. Quand j’étais parti, il fallait trouver du boulot, mais là on prenait pas des gens qui n’ont pas de papiers.

Finalement à Almeria on trouve du travail quand on a pas de papiers ?

Enfin oui. C’est encore une chance, mais quand même, on a 55% d’espoir de trouver quelque chose plus que dans d’autres secteurs.

Par rapport à l’image de l’Europe que tu avais au départ, quelle différence ?

J’ai beaucoup regretté quelquefois. Bon, un connard nous disait que l’Europe c’était l’Eldorado. Quand il était venu, il sortait quelquefois des billets de 500 euros pour nous dire que pour un jour tu peux travailler 500 euros. Ouais. Alors quand il était revenu, c’était un petit trafiquant de drogue. Il était parti au Pérou pour ce deal et on l’a capturé. Jusqu’à aujourd’hui il est en Pérou dans la prison. Alors nous avons compris comment il se faisait des sous.

Et ceux qui sont partis d’El Ayoun, ils savaient qu’ils pouvaient y laisser la vie ?

On nous disait que Fuerteventura c’était une question de six heures de temps seulement ou moins. Donc on devinait pas que c’était aussi dangereux.

Tu es resté en contact avec ton ami et d’autres du bateau ?

Ya des gens, depuis qu’on nous a libérés je les ai jamais vus, mais ils sont en Espagne. Mais mon ami il est là. Pas plus qu’aujourd’hui quand on mangeait je me suis levé, tu m’as vu : c’est lui qui m’avait appelé pour me demander « mais tu es où, merde ! ». Voilà, le colosse est ici à Roqueta de Mar.
Même ici on est confrontés à de sérieux problèmes. On travaille dans de très mauvaises conditions, mais on est dans l’obligation de s’accrocher. On s’accroche parce qu’on a des obligations familiales, alors c’est ce qui fait qu’on se soumet beaucoup. La deuxième chose, c’est qu’il faut trouver des papiers, donc on se soumet à tout, et quand on a le papier, immédiatement… Quand on connaît les choses, on peut pas accepter d’autres choses. C’était mon cas. Moi, celui avec qui je travaillais il voulait me pousser à faire une bêtise pour que je sois emprisonné ou quelque chose comme ça. Alors j’ai dit « je peux pas continuer dans ces conditions » et j’ai cherché ailleurs. Je chôme encore, mais je vais trouver quelque chose plus tard.

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