Éditorial La dernière réunion, à Paris, du 29...

Éditorial

La dernière réunion, à Paris, du 29 janvier au 2 février, du Groupe d’experts Intergouvernementaux sur l’Évolution du Climat (GIEC)1 a permis l’adoption de son quatrième rapport d’évaluation sur le changement climatique. Ce rapport, bien qu’il ne fasse que confirmer et préciser les conclusions du précédent (Bilan des changements climatiques en 20012), souligne la gravité d’une situation de réchauffement des climats et, à ce titre, a soulevé une certaine émotion dans les médias. Notre planète serait-elle en danger au point que les divisions de notre humanité entre monde développé et monde périphérique ne seraient que des choses bien futiles face à un avenir commun devenu bien incertain ?
Qu’est-ce que le GIEC ? C’est un organisme intergouvernemental créé par l’Organisation météorologique mondiale (OMI) et le Programme des Nations Unis pour l’environnement (PNUE) en 1988. Sa mission consiste en l’évaluation scientifique des différentes informations relatives au changement climatique et à ses conséquences, dans le but de produire des recommandations (sur des orientations de politique environnementale et autre) à destination des différents décideurs. Pour mener à bien son action, le GIEC bénéficie des compétences de nombreux spécialistes (environ 2 500) constituant quatre groupes de travail3, qui se réunissent tous les ans en assemblée plénière. Ces différents experts (auteurs de projets de rapports, examinateurs, éditeurs et réviseurs) sont désignés par les gouvernements et organisations membres du GIEC. Les auteurs sont, eux, désignés par les bureaux des groupes concernés à partir des listes de spécialistes proposés par les mêmes gouvernements et organisations. Le financement du GIEC est assuré par les contributions volontaires des gouvernements et les aides apportées par l’OMI, le PNUE et la Convention cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (CCNUCC). La rédaction d’un rapport fait l’objet d’un processus par étapes. Le projet, élaboré par les auteurs, dont les grandes lignes ont été approuvées par le GIEC, est soumis à la fois à des spécialistes, examinateurs et réviseurs, et aux gouvernements. Il peut être modifié et enrichi jusqu’à l’adoption finale par le GIEC du texte et de son résumé destiné particulièrement aux décideurs. Nous sommes donc dans une démarche dans laquelle la rigueur scientifique veut être le fondement de l’efficacité.
Que contient le dernier rapport ? Il est tout d’abord un constat : la concentration de gaz carbonique (dioxyde de carbone, CO2) atteint, en 2006, 380 ppm (parties pour million) et s’élève à la moyenne de 2 ppm par an. Cette concentration dépasse tous les niveaux constatés depuis 650 000 ans. Le réchauffement de l’atmosphère a été en moyenne de 0,7 degré Celsius pendant le 20ème siècle et s’accélère depuis 1994. Le niveau de la mer croît, aujourd’hui, de 0,3 mm par an. Pour le GIEC l’augmentation de la concentration de CO2 est « très probablement » engendrée par les activités humaines, les variations de l’activité solaire n’ayant qu’un rôle réduit dans ce réchauffement. Ce constat est à l’origine de scénarios à l’horizon 2100. À cette date, la concentration de CO2 devrait atteindre 560 ppm. Le scénario optimiste, qui verrait la concentration n’atteindre que 450 ppm, paraît aujourd’hui impraticable puisqu’il supposerait la réduction d’un tiers des gaz à effet de serre par rapport à leur niveau actuel. En outre, la réduction de la concentration de ces gaz dans l’atmosphère demande une très longue période, de l’ordre du millénaire. Si ces émissions pouvaient être arrêtées aujourd’hui, les effets bénéfiques ne se feraient sentir que très longtemps après. Avec une telle concentration (560), on atteindrait, en 2100, une hausse moyenne de la température allant de 1,7° à 4° et une élévation moyenne du niveau de la mer de 0,28 à 0,43 mètre. Ce réchauffement aurait probablement pour effet d’amplifier les phénomènes de vagues de chaleur, les sécheresses ainsi que les fortes précipitations. Ces changements climatiques ne manqueraient pas d’avoir des incidences sur la production alimentaire et l’accès des populations à l’eau, questions vitales pour les pays en développement.
La force de prédiction de ces travaux repose sur leur scientificité. Quelle valeur peut-on leur accorder ? Il ne faut pas cacher que les travaux du GIEC font l’objet de discussions. Le premier gage de cette scientificité est la probité et l’indépendance des experts. Celle-ci ne saurait être mise en cause, même si des pressions peuvent être exercées. Ainsi, dans un rapport publié le 30 janvier, l’Union of concerned scientists déplore que 45 % des experts américains intéressés à l’étude du climat aient été l’objet de pressions pour expurger leurs publications des expressions « changement climatique » ou « réchauffement global ». De même, dans son numéro du 2 février, The Guardian signale qu’un think tank financé par la société Exxon-Mobil avait proposé à plusieurs scientifiques un budget de 10 000 dollars pour réfuter les conclusions du GIEC4.
Le reproche d’empirisme est souvent avancé par les critiques. Il en est ainsi des corrélations statistiques établies entre les différentes mesures observées (de concentration de gaz, de température moyenne, etc.), qui pourraient associer des phénomènes n’ayant, à priori, aucun rapport en dehors du hasard de leur simultanéité5. Ce serait oublier que les travaux du GIEC ne s’appuient pas sur des corrélations hasardeuses mais sur des modèles construits à partir de lois de la Physique régissant les échanges entre atmosphère et océans. La validation de ces modèles repose sur leur capacité de prévision (concordance des prévisions antérieures établies à partir de ces modèles et des mesures constatées ensuite). Une fois leur pertinence ainsi établie, ces mêmes modèles peuvent être utilisés à des fins prédictives6. Les résultats obtenus par cette méthode sont des probabilités plus ou moins grandes7. De ce fait, les travaux du GIEC laissent la place à une incertitude dont il appartient aux progrès futurs de réduire l’ampleur, voire d’invalider tout ou partie des résultats ou de la démarche. Cette incertitude est du reste clairement affichée. Ainsi le risque d’une amplification des cyclones de grande ampleur est-il sans doute surévalué cependant que les phénomènes de réchauffement et de hausse du niveau de la mer pourraient, eux, être sous-estimés (d’où une plus grande ampleur possible du changement climatique).
Il convient pourtant de noter que l’étude du changement climatique s’inscrit dans un champ scientifique étendu. Elle rencontre alors la division du travail scientifique, chaque chercheur étant spécialisé dans un champ disciplinaire étroit8. Ainsi, pour inventorier les effets possibles d’une élévation de la température moyenne sur la production alimentaire mondiale, convient-il de partir, en amont, du champ d’analyse du climatologue pour interroger celui de l’agronome, puis ceux de l’économiste et du sociologue. De nouvelles difficultés en résultent : l’horizon de temps des phénomènes de ces différentes disciplines n’est pas le même. Il varie de plusieurs dizaines d’années aux quelques mois d’une campagne agricole. Le passage d’un champ scientifique à l’autre n’est donc pas simple. La discipline-aval se doit d’introduire les données de la discipline-amont en les accompagnant d’une hypothèse du type : « toutes choses égales par ailleurs ». Ainsi, en respectant la démarche fondée sur la modélisation, les incertitudes s’accumulent-elles tout au long de la chaîne des différentes spécialités scientifiques concernées. La « cité des savants » a, ainsi, des contraintes qui peuvent atténuer la portée des messages qu’elle délivre. Pourtant l’existence de doutes, même accumulés, ne doit pas faire oublier les probabilités, ce qui justifie une légitime prudence. La nécessité d’en référer au principe de précaution est la conclusion essentielle du message produit par le dernier rapport du GIEC.
Pour les pays des Périphéries, l’application du principe de précaution peut inquiéter. Il induit en effet un constat redoutable : le développement de ces pays ne pourra se faire en suivant l’exemple des pays aujourd’hui industrialisés et les modalités d’un développement respectueux de notre planète restent à inventer. Autant dire que le développement, tant attendu par ces pays périphériques, devra être différé encore pour le salut de tous. Est-il possible de tenir un tel langage ? N’est-ce pas, de nouveau9, interdire à ces pays d’emprunter les chemins qui ont permis l’industrialisation du monde développé ? En effet la mise en œuvre du principe de précaution ne peut manquer de s’accompagner de règles plus ou moins contraignantes qui placeraient les pays en développement dans une alternative redoutable :
– soit ils devront se soumettre à ces règles et ajouter ainsi de nouvelles contraintes qui seront, pour eux, autant d’obstacles supplémentaires à leur développement ;
– soit s’en exonérer ou en être exonéré. Leurs tentatives de développement sans contrainte pourraient les amener à devenir une future “décharge” planétaire aux plans climatique et environnemental et faire d’eux les principales victimes10.
Pour que les pays des Périphéries puissent connaître, dans un avenir pas trop éloigné, un développement respectueux de notre planète, il convient au départ de mettre en place des dynamiques de nature à produire le développement économique et social avant que de songer à un développement “durable”. L’amélioration des conditions d’existence des populations des Suds pouvant, seule, rendre possible un tel développement. Ainsi, si nous prenons l’exemple de l’Afrique sub-saharienne, la déforestation joue-t-elle un rôle non négligeable dans l’extension du désert. Il ne semble y avoir de solutions durables qu’à travers l’électrification ou l’acheminement du gaz (énergies se substituant au charbon de bois) et la hausse du revenu monétaire des populations concernées (rendant possible un accès à ces énergies et aux équipements domestiques liés). De même, si l’industrialisation est nécessaire pour offrir les emplois correctement rémunérés à ces populations, la mise à leur disposition des technologies les plus efficaces pour limiter les émissions de gaz à effet de serre devient des plus urgentes. Plus que jamais, ce développement économique et social des pays des Périphéries est un préalable pour qu’un principe de précaution à l’échelle planétaire puisse avoir un sens.
Où est l’urgence ? Au Nord, la dynamique de réduction des émissions initiée à partir des accords de Kyoto semble aller dans la bonne voie ; au Sud, l’urgence en matière de précaution reste le développement économique et social. Des techniques nouvelles, maîtrisées et respectueuses de la planète doivent être inventées et mises à la disposition de tous. Ceci impose une coopération exigeante entre les États des Centres et des Périphéries. Cette coopération ne saurait être confondue avec une compétition exacerbée entre les entreprises.

Patrice Allard

Présentation du dossier
Consacrer un dossier aux luttes sociales dans les Périphéries est une gageure : les conflits sociaux sont divers et les pays des Périphéries sont multiples. Prétendre à l’exhaustivité serait une démesure. Dans ce dossier, nous ne souhaitons qu’apporter quelques exemples, choisis parce qu’ils illustrent cette diversité. Ainsi Francesco Gesualdi donne l’exemple d’une action payante menée contre une firme transnationale par des militants associés, du nord et du sud. Jean Peut-être M’Pélé, de son côté, présente les luttes, souvent dures et coûteuses, rarement victorieuses, entreprises par les mineurs en Afrique. Stéphane Boisson, à travers l’exemple de l’Équateur, montre comment l’émergence de la question indigène s’inscrit dans un cadre socio-économique difficile : le désastre provoqué par les politiques libérales imposées aux pays latino-américains. Berrin Ceylan-Ataman ainsi que Ick-Jin Seo et Seong-Gi Cheong apportent des contributions complémentaires : celle de la difficulté de conjuguer l’ouverture économique et le progrès social dans un pays « émergent » comme la Turquie, pour la première, et la longue marche des travailleurs coréens pour obtenir des conditions de vie décentes, pour les seconds.
Cet exemple de la Corée du Sud montre combien le développement économique, le progrès social et la construction d’une démocratie réelle, où les travailleurs ont leur place, sont liés mais avancent à des rythmes différents (et parfois même en sens contraire). À travers ces différents exemples, l’espoir que la mondialisation puisse transmettre mécaniquement le progrès social se révèle illusoire. Elle entraîne spontanément une intensification du travail mais ne garantit nullement que les gains de productivité réalisés par les travailleurs seront suivis par une amélioration de leurs conditions de vie. Ces différents exemples rejoignent, dans une certaine mesure, l’histoire des pays des Centres, où les avancées sociales et les conquêtes démocratiques furent le résultat de luttes, souvent rudes et pas toujours victorieuses. Ils rappellent que, si l’organisation capitaliste de la production multiplie les richesses, dans un cadre national ou, aujourd’hui, mondial, l’accès à ces richesses reste conflictuel. Dans leur diversité, les travailleurs des Périphéries, par des chemins multiples, progressent dans cette même direction, mais à des rythmes bien peu quantifiables, puisqu’en effet les avancées et les reculs alternent.