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Article 4 : Mouvement ouvrier et développement du capitalisme en Corée

dimanche 25 janvier 2015

Mouvement ouvrier
et développement du capitalisme
en Corée

Ick-Jin Seo et Seong-Gi Cheong

1 – L’exemple de la Corée, particulier et universel
C’est probablement grâce à la guerre de Corée de 1950, la première guerre de niveau mondial après la seconde guerre mondiale, que la Corée, petit pays situé dans l’Asie de l’Extrême-Orient, a été connue des peuples du monde, et pas seule­ment des spécialistes. Depuis lors, le pays a fait encore connaître son nom par sa croissance économique remarquable permettant de la désigner comme un des “dragons” asiatiques, avec ses mouvements ouvriers combatifs, et les Jeux Olympiques de Séoul en 1988. Tout cela a été étonnant pour les entreprises, les leaders des mouvements ouvriers et les scientifiques des pays occidentaux où la croissance était faible et les mouvements ouvriers dans le marasme.
D’où les questions : comment la Corée, pays pauvre dévasté par une guerre sanglante, a-t-elle pu connaître une si remarquable croissance économique, comment son mouvement ouvrier a-t-il pu être si combatif et cela, sans que cela affecte cette croissance ? Nous allons, ici, mettre au clair les relations profondes qui unissent ces trois éléments : la guerre, la croissance rapide et le mouvement ouvrier. Nous allons aussi montrer comment une modernisation sauvage s’est réalisée sous le régime colonial japonais, qu’est-ce qui a conditionné la division du pays en deux parties opposées, division qui a été à son tour une pré-condition à la guerre civile, et comment un mouvement ouvrier combatif s’est développé dans ce processus de modernisation. De plus, nous allons examiner comment le capitalisme coréen et le mouvement ouvrier présentent les caractères multiculturels du pays dans ces conditions histori­ques particulières, et également l’universalité du capitalisme et du mouvement ouvrier.
Nous allons distinguer les quatre périodes constituant l’histoire moderne et contemporaine du capitalisme et du mouvement ouvrier : une période du milieu du 19ème siècle jusqu’à la fin de la colonisation japonaise (1945) ; celle compre­nant la libération, la division du pays et la guerre (1945-1960) ; celle caractérisée par le régime autoritaire impulsant un développement à marche forcée et le “miracle de la rivière Han” (1961-1989) ; et enfin celle qui comporte la démocrati­sation libérale, la crise de 1997 et l’évolution du mouvement ouvrier dans cette période (de 1987 jusqu’à aujourd’hui). En conclusion, les tâches que la société coréenne et le mouvement ouvrier devraient accomplir face au capitalisme mondia­lisé seront exposées.

2 – Débuts du mouvement ouvrier et principaux traits (du milieu du 19ème siècle à la libération nationale de 1945)
Il est courant de considérer que la modernisa­tion de la Corée a commencé avec l’ouverture imposée par les forces impérialistes occidentales au milieu des années 1870. Il y a eu un sérieux débat politico-culturel sur la question de savoir si le pays avait un moteur endogène pour initier tout seul le processus de modernisation. Quoi qu’il en soit, le fait que c’était la force extérieure qui a donné l’occasion déterminante pour que le pays puisse constituer un autre ordre social que l’ordre féodal existant est très important pour caractériser le chemin que la Corée a pris pour aller vers le capitalisme moderne et comprendre le développe­ment du mouvement ouvrier.
En Corée comme dans la plupart des pays occidentaux, les paysans résistaient à l’ordre féodal dans l’ère pré-capitaliste ou pendant la période transitoire vers le capitalisme, c’est-à-dire avant le commencement du mouvement ouvrier moderne. Les mouvements paysans coréens se distinguent par un caractère qu’on trouve aussi dans les mouvements occidentaux : ils sont non seulement anti-féodaux mais aussi anti-impérialistes. Dans le même contexte, le mouvement ouvrier coréen a pris aussi un caractère anti-impérialiste en tant que mouvement de libération nationale, autrement dit, le mode de production capitaliste et le rapport salarial se sont formés sous la domination impérialiste, ici japonaise. Ce caractère historique est resté longtemps présent dans l’évolution du mouvement ouvrier après la libération.
D’autre part, alors que la Corée a conservé une tradition bouddhiste forte et a adopté le confucianisme comme principe de gouvernement, le catholicisme transmis depuis la Chine dans la seconde moitié du 19ème siècle et le protestantisme venu généralement des États-Unis dans la seconde moitié du 20ème siècle ont joué un rôle en tant qu’idéologie politique anti-féodale et révolutionnaire, contrairement à ce qui s’est passé dans le monde occidental.
Dans l’Asie de l’Extrême-Orient, le Japon est le seul pays qui a réussi une industrialisation endogène, tandis que la Corée et la Chine sont devenues des champs de confrontation des pays impérialistes dans la seconde moitié du 19ème siècle. Dans ce processus, l’État royal de Chosun, de plus en plus affaibli, a été forcé d’ouvrir ses ports et de contracter des traités inégaux. Les marchés domestiques ont été ouverts bien que l’industrie manufacturière nationale n’avait qu’une base très fragile ; l’exploitation des mines de fer et d’or étant permise. Ainsi, des paysans ruinés sont devenus des ouvriers de mines ou de ports. La constitution de ces masses de salariés et l’apparition sporadique de conflits du travail dans les industries minières, dans les ports et les transports, mais non dans l’industrie manufac-turière, donnent lieu à une première manifestation du mouvement ouvrier coréen qui montre clairement le caractère principal de la première période de la modernisation de la Corée passée sous la domination impérialiste1.
En 1894, la “guerre de Donghak” menée par le mouvement Étude orientale2 a été la plus grande lutte contre l’impérialisme (du Japon et de la Chine) et contre le féodalisme (de la dynastie féodale de Chosun), elle en fut aussi la dernière puisqu’elle s’est terminée par la victoire du gouvernement féodal et du Japon. À partir de là, la Corée est vraiment devenue une semi-colonie japonaise. En 1905, après la victoire japonaise dans la guerre Russie-Japon et la victoire américaine contre l’Espagne aux Philippines, le Japon et les États-Unis se sont secrètement entendus, à Katsra-Taft, le Japon occuperait la Corée et les États-Unis, les Philippines. Par la suite, la Corée, devenue colonie japonaise, s’est trouvée incorporée de force dans le système mondial capitaliste tout en gardant un secteur pré-moderne prédominant3.
Le Japon a alors transformé l’agriculture coréenne pour la mettre au service de l’accumu-lation du capital japonais. La “loi sur les corporations” a contrôlé l’établissement d’entre-prises par les Coréens pour permettre aux Japonais de faire fortune dans la péninsule coréenne. Les Japonais ont employé des paysans pauvres ou ruinés comme ouvriers pour construire les chemins de fer et les manufactures. Et les organismes de l’administration et de l’ordre social du gouvernement colonial sont intervenus directe-ment contre les luttes que les ouvriers menaient, périodiquement, pour l’augmentation des salaires dans le secteur des mines, les ports et les chemins de fer4.
L’année 1919 constitue un point de transition dans l’ensemble de l’histoire moderne et dans l’histoire du mouvement ouvrier de la Corée. À partir du premier mars de la même année, pendant environ deux mois, le peuple coréen a déployé un mouvement massif pour la libération nationale, englobant tout le territoire, sous la direction des leaders religieux et de la bourgeoisie nationale. Environ deux millions de personnes y ont parti­cipé, sept mille y ont perdu la vie. Dans ce mou­vement, les luttes ouvrières se sont développées, allant des grèves ponctuelles aux grèves générales et aux manifestations attaquant les postes de police. Le nombre de participants s’est ainsi élevé à des dizaines de milliers de personnes. On peut ainsi voir que le mouvement ouvrier a eu, dans un premier temps, les caractères complexes de luttes tant économiques que politiques, et aussi les caractères de lutte de classes et de mouvement pour la libération nationale.
Le mouvement pour la libération nationale du 1er mars 1919 a échoué, mais son influence est restée très grande. Au cours de ce mouvement, un gouvernement provisoire coréen s’est formé, pour la première fois, en Chine et un mouvement pour la libération nationale s’est développé. Un autre résultat est que l’initiative du mouvement est passée des mains de la bourgeoisie nationale à celles des forces populaires, paysannes et ouvriè­res. En même temps, il y a eu un changement d’orientation dans le mouvement pour la libération nationale à l’intérieur du pays comme à l’extérieur. Alors que les forces nationalistes de droite soutenues par les États-Unis avaient conservé leur dynamisme, les forces de gauche, recevant des soutiens au niveau idéologique et organisationnel de l’Union Soviétique, ont connu une croissance rapide. L’action du mouvement s’est aussi transformée, passant de la pétition diplomatique aux luttes armées. La raison en est qu’à ce moment-là le régime révolutionnaire soviétique a commencé à soutenir les mouvements de libération nationale, alors que le principe d’auto-détermination des nations de Wilson donnait un résultat décevant. Le mouvement du premier mars a aussi fait changer la politique coloniale de l’impérialisme japonais : de l’oppression physique on est passé à la “domina­tion culturelle” de caractère modéré. Ainsi, un espace légal s’est-il largement ouvert pour le mouvement populaire et surtout pour le mouvement ouvrier.
Dans cet espace légal élargi, les ouvriers ont pu organiser des cérémonies du 1er mai et déployer plus activement leurs luttes sous forme de grèves, tout en formant des organisations ouvrières comme les Coopératives des Ouvriers Coréens (1920), la Confédération des Ouvriers et des Paysans Coréens (1924) et des organisations poli­tiques comme le Parti Communiste de Chosun et l’Association des Jeunes Communistes de Koyreo (1925).
Sous la direction de ces organisations, la première grève générale a éclaté en 1921 à Busan, le plus grand port du pays, menée par les cinq mille ouvriers du port. La plus grande grève générale pendant la période de la colonisation est celle qui a éclaté en 1929 à Wonsan, un port de la Corée du Nord. Cette lutte menée par des ouvriers du port a duré pendant 80 jours avec des soutiens de solidarité de la part des ouvriers de la région mais aussi des autres régions du pays. Ainsi, le fait que cette lutte ouvrière n’ait pas été le mouvement isolé d’un groupe d’intérêts particuliers mais une lutte de solidarité largement soutenue par des paysans, étudiants et intellectuels, etc., montre bien le caractère anti-colonial du mouvement ouvrier coréen. Cette grève à Wonsan s’est termi­née par une répression du gouvernement japonais qui a mobilisé ses troupes sans parler des poli­ciers, et a donné l’occasion à l’impérialisme japo­nais de reprendre la politique coloniale de fer en rejetant la “politique culturelle” mise en œuvre depuis 1919.
Avec le développement du mouvement pour l’indépendance à l’intérieur de la Corée, les ouvriers coréens habitant au Japon ont commencé à former des organisations populaires. En 1922, à l’occasion du meurtre d’un ouvrier coréen sur un chantier de construction d’une centrale électrique au Japon, ils ont formé l’Association de l’Union des Ouvriers Coréens (de Tokyo) avec le soutien des étudiants coréens au Japon. Au début, cette association a eu comme objectif le soutien mutuel des étudiants et des ouvriers vivant au Japon, puis, elle s’est transformée progressivement en une organisation pour le mouvement ouvrier qui a participé aux fêtes du 1er mai organisées par les organisations syndicales japonaises et a apporté divers soutiens aux grèves des ouvriers coréens au Japon. De plus, elle a fini par suivre la ligne du mouvement de lutte de classes orientée vers le socialisme, en se fixant pour objectif « l’avancée du mouvement ouvrier coréen sur la scène inter­nationale et de la victoire absolue du prolétariat mondial », ce qui a eu une influence considérable sur le mouvement intérieur en Corée. Le mouve­ment s’est étendu à d’autres régions du Japon comme Osaka, pour arriver, en 1925, à la forma­tion de la “Confédération des Syndicats Ouvriers Coréens au Japon” qui comptait environ 23 000 membres. Mais, en 1929, selon l’ordre du Komintern, sa direction s’est dissoute en accord avec les communistes japonais pour être absorbée dans la Confédération Japonaise. C’est ainsi que les ouvriers coréens travaillant au Japon n’ont plus pu mener de manière indépendante leur mouve­ment nationaliste, ni leur propre lutte de classes5.
Après 1929, la grande crise mondiale a donné un coup sévère à l’économie japonaise qui était déjà en dépression chronique. Dans la situation d’instabilité socio-économique, le régime fasciste militaire s’est installé au Japon pendant la période 1932-1936. Cette force militaire a organisé la guerre contre la Chine en 1937 et ensuite contre les États-Unis en 1941.
Le pouvoir fasciste ayant construit un régime de guerre, a mis en œuvre une industrialisation de la Corée au moyen du déplacement de Japonais sans emploi. C’était pour répondre aux difficultés économiques du Japon et en même temps pour satisfaire à l’objectif militaire de transformer la Corée en une base avancée nécessaire à l’invasion de la Chine. De ce fait, des usines relevant non seulement des industries légères mais aussi des industries lourdes et chimiques se sont multipliées rapidement, et, dès lors, le nombre de salariés a suivi la même tendance. C’est dire que, dans cette colonie, le mode de production capitaliste s’est répandu rapidement tout en maintenant des rapports de production féodaux selon les besoins du pays du Centre6.
Or, du fait que, pendant cette période, le régime de guerre japonais a totalement interdit tout mouvement ouvrier même reconnu, le mou­vement ouvrier coréen n’a pu se développer que sous une forme clandestine et illégale. Comme la force dominante qui dirigeait les mouvements ouvriers de la période a été celle des partis com­munistes liés au Komintern et au Profintern, le mouvement ouvrier coréen, qui n’avait que vingt ans d’existence, a présenté une caractéristique très forte du syndicalisme révolutionnaire en cherchant à construire une nouvelle société dans laquelle il n’y aurait plus ni oppression, ni exploitation entre nations et entre classes, sous la direction du Parti Communiste de Chosun. Au niveau de l’organisation, pour la première fois, il y eut des efforts pour constituer des syndicats par industrie en fédérant les syndicats d’entreprises.
Par ailleurs, l’impérialisme japonais a déplacé des ouvriers coréens par la force ou par duperie au Japon, pour les faire travailler dans les mines ou les usines. Ces ouvriers coréens ont aussi déve­loppé le mouvement ouvrier en solidarité avec les ouvriers coréens qui y étaient allés de leur propre initiative7.
On sait qu’il y a eu au début du 20ème siècle, dans la plupart des pays, des débats violents et des luttes réelles dans le camp socialiste progressiste, sur la question “pour ou contre” la politique impé­rialiste de leur gouvernement. De même, parmi les Japonais habitant la Corée, il y en a dont il faut se souvenir particulièrement. Ils ont pris le parti du socialisme et participé aux luttes anti-impérialis­tes, solidaires des Coréens, alors qu’on les traitait de fous aux alentours de l’année 1930. Ainsi, par exemple, un Japonais professeur de lycée a ensei­gné la langue coréenne dont l’usage était interdit à cette période et a voulu devenir Coréen ; de même c’est un Japonais qui a dirigé, un temps, le syndi­cat communiste de Pyongyang (aujourd’hui capitale de la Corée du Nord)8.

3 – Libération, division, guerre de Corée et mouvement ouvrier (1945-1960)
La capitulation du Japon a apporté au peuple coréen une libération pleine d’émotion. Le peuple, surtout les paysans et les ouvriers, ont considéré que l’établissement de l’indépendance allait de soi et que les collaborateurs de la domination japo­naise devaient être supprimés. Les paysans ont eu l’espoir d’être libérés de l’exploitation féodale en devenant propriétaires des terres, tandis que les ouvriers avaient celui d’être libérés des oppres­sions et de l’exploitation par les capitaux japonais et les capitaux coréens pro-japonais.
Mais, l’entrée successive des troupes soviéti­ques et américaines dans la péninsule coréenne, la scission des leaders nationaux entre droite et gauche et leurs luttes de pouvoir ont soumis le peuple coréen à une grande épreuve.
Bien que la Corée n’ait pas été un pays crimi­nel de guerre comme l’Allemagne, l’URSS et les États-Unis se sont mis d’accord pour la diviser en deux parties avec une frontière au 38ème parallèle de latitude nord. Ils ont, chacun de leur côté, mis en place un gouvernement militaire en réprimant toutes les tentatives unitaires menées par quelques leaders et par le peuple pour construire l’indépen-dance du pays. En Corée du Nord, les troupes soviétiques, guidées par Kim Il-Sung, considéré comme un leader du mouvement de gauche pour la libération nationale, ont réalisé la nationali-sation des usines de propriété japonaise et la réforme agraire sous la forme « de la confiscation gratuite à la distribution gratuite » des terres. Dans ce processus, toutes les forces pro-impérialistes japonaises ont été éliminées, ce qui a été applaudi par le peuple. Par contre, la politique de répression contre les leaders nationalistes anti-marxistes, surtout religieux, les enseignants, les petits industriels et les marchands, etc., a provoqué d’authentiques conflits, de sorte que la plupart de ces opprimés sont partis au Sud. C’est ainsi que la partie Nord s’est rapidement transformée en une société socialiste.
Dans la partie Sud aussi, les Japonais, qui pos­sédaient la plupart des équipements productifs, sont repartis au Japon. Mais comme la bourgeoisie coréenne avait été presque entièrement pro-japo­naise, elle a perdu son influence. Les ouvriers ont proclamé fortement l’orientation socialiste avec le slogan : « les usines aux ouvriers ». Les syndicats socialistes, qui n’avaient pu agir que clandestine­ment pendant la période de la fin de l’impérialisme japonais, ont, juste après la libéra­tion nationale, formé l’Assemblée Nationale des Syndicats Ouvriers et développé un mouvement d’autogestion ouvrière des usines, soit tout seuls soit sous la direction du Parti travailliste sud-coréen. Ce mouvement a été totalement anéanti par le gouvernement militaire américain, lorsque que celui-ci a nationalisé tous les biens : usines, banques, terres, etc. de propriété japonaise. Ces biens, dits “patrimoines de l’ennemi” ont été vendus ensuite à vil prix à d’anciens collabora­teurs pro-japonais et aux propriétaires terriens, ou laissés à l’administration de gestionnaires coréens qui avaient servi auparavant les patrons japonais. En même temps, le gouvernement militaire améri­cain est intervenu indirectement en garantissant les droits existants des anciens soldats, policiers, administrateurs qui s’étaient opposés aux États-Unis pendant la guerre du Pacifique et avaient persécuté le peuple coréen pendant la période de colonisation. Il a hésité à entreprendre tout de suite la réforme agraire et a attendu que le nou­veau gouvernement coréen le fasse à partir de 1950 sous la forme « de la confiscation à titre onéreux à la distribution à titre onéreux ».
Les ouvriers et les paysans, qui n’avaient même pas pu imaginer de telles politiques de la part des États-Unis, ont résisté violemment en organisant des grèves générales à caractère non seulement économique mais aussi politique. Ces mouvements ouvriers ont montré les mêmes caractères de classe et de nationalisme anti-impé­rialiste que ceux qui étaient intervenus pendant la période de la colonisation japonaise.
Une nouvelle organisation du mouvement syndical s’est formée pour s’opposer aux mouve­ments ouvriers de gauche. Ce fut la Fédération Coréenne des Syndicats Ouvriers (ci-après Fédé­ration Coréenne) qui a arboré le drapeau de “l’anticommunisme” et a reçu un grand soutien de la part de l’administration militaire américaine et des leaders politiques nationalistes de droite. Cette coexistence de deux organisations à l’échelle nationale, de couleurs opposées, manifeste bien un caractère du mouvement ouvrier et aussi de la politique sociale dans un pays divisé ; il est diffi­cile de trouver des cas similaires dans l’histoire mondiale.
Les conflits très violents entre les syndicats de gauche, d’une part, et les syndicats de droite et l’administration militaire américaine, d’autre part, ont connu leur apogée avec la tentative de l’administration américaine et des forces politi­ques de droite de consolider la division du pays en organisant l’élection générale, prévue au début de l’année 1948 sous surveillance des Nations Unies, dans la seule Corée du Sud car elle avait été reje­tée par la Corée du Nord. En Corée du Sud, les forces de gauche ont lutté contre cette tentative, et l’administration militaire américaine les a répri­mées de façon sanglante. À la fin de ce processus de luttes, les forces de gauche se sont vues totale­ment perdues et la République de Corée (ROK) s’est installée en août 1948, avec pour premier Président Rhee Seungman. Juste après, la Corée du Nord a, à son tour, déclaré officiellement l’établissement de la République Démocratique Populaire de Corée (DPRK). Comme l’on a déjà souligné, le cas coréen est différent du cas alle­mand du fait que la Corée a fini par se diviser en deux bien qu’elle n’ait pas été un pays criminel de guerre, mais en fait une colonie du Japon. De plus, un autre aspect différent est que les deux Corées divisées ne se reconnaissent pas, jusqu’à mainte­nant, comme État légitime mais considèrent réci­proquement leurs gouvernements comme organi­sation anti-nationale ce qui a pour effet de les maintenir en situation d’ennemies. Ce contexte historique reste toujours un facteur qui provoque des conflits entre les syndicats de droite unis aux gouvernements et aux employeurs, d’une part, et le reste des forces du mouvement ouvrier en relation d’opposition avec ceux-là, d’autre part.
La Corée, décolonisée et devenue une Républi­que moderne, a connu pour la première fois de son histoire un Parlement élu au suffrage universel, même si la plupart des groupes politiques qui représentaient réellement la situation du peuple avaient boycotté cette élection. Au Parlement, les forces pro-américaines ont collaboré avec les anciennes classes de propriétaires terriens et les anciens collaborateurs de l’impérialisme japonais pour élire comme premier président Rhee, qui avait obtenu son diplôme de doctorat aux États-Unis. Mais ils n’ont pas pu dénier l’introduction des trois droits du travail fondamentaux concernant les organisations ouvrières, la négo­ciation collective et l’action collective, dans la première Constitution. De plus, une part considé­rable des moyens de production qui présentent une importance pour la nation a été nationalisée et le droit de participation des ouvriers dans la réparti­tion de profits du secteur privé a été admis partiellement. Mais, en juin 1950, un an et demi après l’établissement de l’État, la guerre de Corée a éclaté, changeant de beaucoup la situation aussi bien nationale qu’internationale9.
Cette guerre, à caractère de guerre civile, débute par une attaque de la part de la Corée du Nord ; elle devient une guerre internationale, la première guerre après la fin de la deuxième guerre mondiale, du fait que les troupes des Nations Unies dirigées par les États-Unis et ensuite les troupes chinoises sont intervenues. Cette guerre de trois ans a entraîné la mort de millions personnes et la destruction presque totale des équipements industriels. Pendant la période de guerre, la législation du travail a été révisée de manière à respecter l’esprit de la Constitution, ce qui a permis aux ouvriers de faire parfois des grèves légales contre les employeurs corrompus et oppresseurs. Mais, cette guerre s’est terminée sans vainqueur par l’armistice de juillet 1953.
Après la guerre, les forces ouvrières ont vu leur pouvoir profondément affaibli et les syndicats ont disparu à l’échelon national. Les forces de gauche ont été complètement éliminées (une part considé­rable des hommes de gauche sont partis en Corée du Nord). Le régime Rhee a persécuté même les forces libérales anti-gouvernementales, qui ont été considérées comme communistes et a appliqué la loi de Sécurité nationale. Cela veut dire que la guerre de Corée a consolidé l’hégémonie de l’État et de la classe capitaliste. Par contre, la législation du travail, qui avait un caractère considérablement démocratique, n’a pas été respectée, tandis que les institutions favorables aux intérêts des ouvriers étaient affaiblies. Par ailleurs, la réforme agraire a fait disparaître la classe des propriétaires fonciers, même si cette dernière a pu en bénéficier sous d’autres formes. Après la guerre, la Corée du Nord a été considérée au Sud, comme un groupe de criminels anti-nationaux, et l’idéologie anti-com­muniste et anti-Corée du Nord est devenue l’idéologie dominante, celle qui fut la plus solide dans un monde dominé par la guerre froide. Au fond, la division du pays est solidement établie, l’ordre capitaliste a obtenu sa domination effective dans la société sud-coréenne. Diverses catégories d’hommes venus du Nord au Sud, surtout des chrétiens qui étaient l’objet de répression religieuse, sont devenus les forces anti-commu­nistes les plus fortes du pays.
Dans un pays ruiné par la guerre et un des pays les plus pauvres du monde, le peuple devait survi­vre avec des aides américaines pour réorganiser son quotidien. Mais, une aide gratuite massive en produits agricoles a provoqué une chute rapide des revenus des paysans, et ceci a été la cause princi­pale de l’augmentation du nombre de chômeurs dans les villes. Alors que les travailleurs souf­fraient d’un manque d’emplois, du coût élevé de la vie, des bas salaires, des menaces de licenciement etc., le gouvernement Rhee et le parti libéral au pouvoir ont opprimé les partis d’opposition, même ceux qui étaient fortement anti-communistes, tout en s’engageant dans l’injustice et la corruption. La Fédération Coréenne, qui avait été organisée dès le début par le haut avec des soutiens de la part du pouvoir politique de droite pour détruire les syndi­cats de gauche, est devenue un sous-organe du parti libéral au pouvoir, ses membres se compor­tant comme des aristocrates du travail. Pendant ce temps-là, selon la nouvelle législation du travail, le nombre de syndicats légaux et celui des syndi­qués augmentaient successivement (de 200 000 environ en 1955 à 280 000 en 1959). Ces nou­veaux syndicats ont joué leur propre jeu pour former vers la fin des années 1950 une organisa­tion nationale pouvant contrarier la Fédération coréenne existante.
Depuis la fin de la guerre, à la souffrance économique du peuple s’est ajoutée une accumulation d’injustices et la corruption ; le méconten­tement du peuple s’est naturellement aggravé10.
Au moment de l’élection présidentielle tenue en mars 1960, le parti libéral au pouvoir a commis des fraudes électorales d’une façon ouverte pour provoquer le refus du parti d’opposition de parti­ciper à cette élection ainsi que des manifestations massives d’étudiants. L’interdiction de ces mani­festations par les forces de l’ordre a provoqué des morts, ce qui a engendré des démonstrations populaires partout dans le pays. Ce soulèvement populaire s’est terminé par l’effondrement défini­tif du régime Rhee.
Cette Révolution d’Avril est la première révo­lution populaire qui ait réussi dans toute l’histoire coréenne. Sous le nouveau régime libéral, le nom­bre des syndicats et celui des syndiqués a augmenté rapidement. Et, les syndicats de cols blancs, tel celui des enseignants, se sont organisés pour la première fois cependant que la démocrati­sation des organisations syndicales nationales progressait. Mais, les troupes majoritaires de cette révolution ont été des étudiants qui avaient une faible base populaire, et le nouveau parti politique au pouvoir qui se composait principalement des anciens propriétaires fonciers et des collaborateurs n’a pas été capable de répondre aux besoins concernant la vie économique du peuple et aux demandes radico-nationalistes des étudiants qui voulaient des échanges entre le Sud et le Nord. Cette confusion socio-politique a donné un bon prétexte pour le Coup d’État de mai 1961 dirigé par le général Park Jung-Hee11.

4 – Dictature pour le développement, “Miracle de la rivière Han”, mouvement ouvrier (1961-1989)
La période du début des années 1960 jusqu’au milieu des années 1980 constitue une période de changement radical du monde. En Corée du Sud, cette période d’environ 25 ans a été une période d’industrialisation réalisée sous la dictature de droite agissant pour le développement. Cette industrialisation, appelée “Miracle de la rivière Han”, constitue un des cas de réussite qui sont rares dans l’histoire mondiale pendant la deuxième moitié du 20ème siècle. Cette période peut être divisée en deux, celle du gouvernement Park (1961-1979) et celle du gouvernement Chon Duhwan, à la tête du nouveau groupe militaire (1980-1987). En 1987, le régime de dictature militaire a été définitivement aboli par les mouvements populaires (y compris surtout étudiants et ouvriers).
En mai 1961 quand le général Park a fait son coup d’État, la Corée était l’un des pays les plus pauvres du monde avec moins de 100 dollars (plus exactement 82 dollars en 1961) de revenu national par tête, un niveau similaire de celui du Ghana en Afrique12. Il n’y avait aucune sécurité sociale, alors que le taux de chômage officiel était de 7-8 %. Par contre, la Corée du Nord avait devancé la Corée du Sud dans la reconstruction économique après la guerre pour atteindre un revenu national de 125 dollars en 196113. Ce qui a été considéré dans un contexte de compétition entre les systèmes comme une preuve montrant la supériorité du système d’économie planifiée socialiste de la Corée du Nord sur le système de marché libre de la Corée du Sud. Dans ces conditions, le régime Park devait répondre à un double problème, celui de la légiti­mité politique (du coup d’État) et celui de l’infériorité dans la compétition entre systèmes (avec la Corée du Nord). Le gouvernement mili­taire provisoire a déclaré l’anti-communisme comme valeur suprême nationale et a souligné que la résolution des difficultés économiques du peuple était la tâche la plus urgente et la plus importante.
Park a déclaré l’état de siège et mis en place un leadership fort, se considérant comme PDG du pays, dans tous les domaines. Toutes les organisa­tions, comme les partis et les syndicats, qui avaient été créées ou s’étaient développées pen­dant la période dite du printemps de Séoul qui commence après la Révolution d’avril en 1960, ont été dissoutes. La Fédération Coréenne a été tout de suite reconstituée, mais elle n’avait aucune autonomie du fait que ses représentants étaient désignés par le gouvernement14. Il en allait de même pour les autres organisations comme celles des patrons, des enseignants, des artistes etc. La junte a continué à maintenir un tribunal révolu­tionnaire, déjà installé juste après la Révolution d’avril, pour mettre sous contrôle les grands capi­talistes (les chaebols) accusés d’avoir accumulé abusivement des fortunes et pour avoir participé aux fraudes électorales qui avaient assuré la victoire du parti libéral.
Le gouvernement a aussi mené une politique industrielle stratégique. Dans une situation où la part des paysans était de plus 60 % de la popula­tion active, cette politique a provoqué dans les milieux politique et intellectuel des débats sur la stratégie de développement, notamment : dévelop­pement équilibré ou développement déséquilibré entre l’agriculture et l’industrie et aussi entre les petites et moyennes entreprises et les grandes ; parallélisme de la croissance et de la répartition ou priorité à la croissance ; croissance fondée sur la demande intérieure ou entraînée par l’exportation. Le gouvernement Park a adopté unilatéralement les dernières de chaque option. Cette “policy mix” a été poursuivie sans changement et encore dans les années 1980, c’est-à-dire après la mort de Park, pour orienter la structure de l’économie et influen­cer sa dynamique et celle du changement social.
Comme la Corée est un pays pauvre en res­sources naturelles, il a fallu importer des matières premières et des machines et pour cela il fallait des capitaux obtenus principalement sous forme d’emprunts à l’étranger. Ainsi les industries de fabrication pour l’exportation se sont-elles instal­lées et les bas salaires étaient inévitables pour assurer la compétitivité internationale des expor­tations. Des chômeurs urbains et des jeunes venus du monde rural ont été embauchés dans les indus­tries intensives en travail comme le textile et les contreplaqués de bois. Mais les bas salaires s’accompagnaient d’une longue durée du travail. Celle-ci, de plus de 50 heures par semaine, a continué à s’appliquer jusqu’au milieu des années 1980., parfois, c’était plus de 70 heures de travail, comme dans les premiers temps du capitalisme industriel. L’institutionnalisation des bas salaires et des longues journées de travail a été certaine­ment une forme d’exploitation, mais avoir un poste de travail était considéré comme une chance ! Contrairement à la culture chrétienne qui considère le “travail” comme une souffrance due au péché originel, la culture confucéenne consi­dère le zèle comme une vertu. Ceci a constitué un facteur subjectif pouvant expliquer l’acceptation des longues journées de travail. Le taux de chômage a chuté fortement à 4-5 %, le salaire réel a augmenté progressivement, le taux moyen d’épargne chez les ménages urbains s’est renversé d’un niveau négatif à un niveau positif.
Dans ses relations extérieures, la Corée est devenue principalement dépendante du Japon pour importer des moyens de production comme les machines, et des États-Unis pour exporter ses produits. Dans le système de guerre froide, les États-Unis ont considéré la Corée du Sud comme une base avancée pour défendre le Japon et ensuite le monde occidental, et ont passé sous silence la politique protectionniste de la Corée. C’est cette situation politico-économique internationale qui a permis à la Corée d’appliquer systématiquement une politique protectionniste néo-mercantiliste et une politique de croissance tirée par les exporta­tions et financée par les emprunts. Le gouverne­ment a su utiliser efficacement cette situation15. Les entrepreneurs, soutenus par des bénéfices écono­miques de l’exportation et encouragés par des stimulants comme des décorations nationales données pour bons résultats à l’exportation, ont pratiqué une gestion très efficace.
Dans ces conditions, l’année 1970 constitue un grand point de changement dans l’histoire du mouvement ouvrier coréen. Au cours de la seconde moitié des années 1960, la souffrance due aux bas salaires et au travail à longue durée s’ajoutait à des conditions de travail inhumaines, causant diverses maladies professionnelles et des accidents du travail. Des grèves légales ou illéga­les étaient survenues de temps en temps. À la fin de l’année 1970, il s’est produit un événement dramatique, l’immolation par le feu de Jeon Tae-Il, jeune ouvrier travaillant dans une petite usine textile qui se trouve au cœur de Séoul. Il a crié désespérément « respectez la loi fondamentale de travail ; nous ne somme pas des machines ». La raison de son suicide est apparue comme une sympathie à l’égard des jeunes travailleuses dont la situation était plus mauvaise que la sienne ainsi que son indignation à l’égard du traitement chômage par les patrons et les administrateurs. Il est considéré comme le “Messie coréen” ou “martyr” du mouvement ouvrier coréen16.
Cet événement a révélé d’une façon dramati­que les problèmes qu’avait la société industrielle capitaliste coréenne. À l’occasion de cet événe­ment, le monde chrétien, aussi bien catholique que protestant, qui ne s’était jusque-là pas intéressé aux problèmes du travail d’une société indus­trielle, a reçu un grand choc qui l’a mené vers un engagement aux côtés des travailleurs. Quant aux étudiants, qui restaient satisfaits de l’élitisme régnant, ils ont commencé à examiner la situation des travailleurs et du peuple.
La situation a, alors, rapidement changé. À l’intérieur, le mouvement des étudiants redevient de plus en plus actif et l’offensive des partis d’opposition est renforcée. À l’extérieur, les États-Unis (pays ami de la Corée du Sud) et la Chine (pays ami de la Corée du Nord qui est considéré comme une ennemie par la Corée du Sud) ont adopté une politique de détente, ce qui a donné les résultats choquants, qui sont l’adhésion de la Chine aux Nations Unies obtenue par l’exclusion de Taiwan et le retrait partiel des troupes améri­caines stationnant en Corée du Sud. Ainsi, le régime Park a senti venir la crise : l’existence de son régime politique et de son pouvoir était large­ment menacée. À la fin 1971, il a déclaré l’état d’urgence de la nation, et a fait passer au Parle­ment la loi de sécurité nationale qui comprend les articles niant effectivement le droit d’action collective et même le droit de négociation collec­tive des ouvriers. En 1972, dans l’ambiance de détente construite internationalement, les deux Corées sont arrivées, pour la première fois depuis la division nationale, à adopter une déclaration commune avec pour principes de base, autono­mie / paix / réunification. Mais, le régime Park a proclamé, en octobre 1972, l’état de siège et a dissous l’Assemblé nationale qui, pourtant, était sous contrôle. Une nouvelle Constitution permet­tant au Président d’accaparer les trois pouvoirs (législatif / judiciaire / exécutif), supprimant la limitation de la durée du mandat présidentiel pour qu’il puisse être Président à vie, a été adoptée par référendum. C’est ainsi que la quatrième Républi­que s’est installée. Ce nouveau régime, dit Youshin, a pris comme idéologie dominante l’anti-communisme extrême par rapport à la Corée du Nord et aussi la “démocratie à la coréenne”, enro­bée de confucianisme (fidélité au pays et respect aux parents, système patriarcal dans les organisa­tions, collaboration travailleurs – direction, etc.).
Dans cette situation, la politique industrielle néo-mercantiliste et centrée sur l’industrie et les grandes entreprises était poursuivie. Cependant, la politique centrée sur les industries légères a été remplacée par celle centrée sur les industries lour­des et chimiques. Les industries comme la sidé­rurgie, la mécanique, la chimie (pétrochimie), la construction électrique – électronique, la cons­truction navale, l’automobile, etc. ont été massi­vement construites en faisant appel à des emprunts auprès des institutions financières internationales et en s’ouvrant aux investissements étrangers. À côté de cet objectif industriel, la sécurité du régime, à travers la construction d’industries d’armement pouvant augmenter la capacité d’autodéfense de la nation pour répondre à l’éventuel retrait des troupes américaines, a été aussi un objectif principal. Dans ce processus, la société coréenne s’est transformée en une société militarisée dans laquelle les banques, les établis­sements d’éducation, les mass médias sans parler des usines ont été contrôlés comme des organisa­tions militaires. Et, en même temps, la dépendance vis-à-vis de l’extérieur s’est intensifiée.
En avril 1975, la guerre du Vietnam s’est enfin terminée par la défaite des États-Unis, et le Viet­nam a été réunifié par le Nord communiste. C’est ainsi que la Corée du Nord a intensifié son offen­sive de propagande et aussi une offensive militaire en envoyant des commandos armés à l’intérieur du territoire de la Corée du Sud. Pour répondre à cette offensive, la Corée du Sud a aussi envoyé des agents spéciaux armés, ce qui a intensifié l’opposition mutuelle. Dans ce processus, le régime Park a réduit les libertés et la démocratie au nom de la protection de la démocratie libérale, de la défense nationale autonome et de la moder­nisation du pays. On a dit qu’en même temps, le régime dictatorial de la Corée du Nord s’est, lui aussi, davantage consolidé.
Cette situation politique n’a pas pu empêcher le développement du mouvement ouvrier. Le déve­loppement capitaliste a abouti à une augmentation du nombre des salariés qui passe de 2,6 millions au milieu des années 1960 à 6,5 millions à la fin des années 1970, soit environ 50 % de la popula­tion active. Pendant la même période, le nombre de syndiqués est passé de 300 000 à 1 million et le taux de syndicalisation a atteint environ 30 %. À côté de cette expansion quantitative, un réel développement a été réalisé par la création de syndicats démocratiques et un développement des mouvements ouvriers démocratiques. Les leaders des syndicats existants qui avaient été créés par les industriels ont été les agents du régime politique ; ils n’ont pas correctement joué leur rôle et ont réprimé les actions autonomes des ouvriers de base. C’est ainsi que les luttes contre les mauvais patrons et contre les syndicats-maison au service aussi du pouvoir politique se sont déployées très vivement. Dans les années 1970, pendant lesquelles le capitalisme coréen s’est authenti­quement établi, les luttes sont menés par les ouvrières. Les jeunes ouvrières concentrées dans le secteur des industries légères et surtout dans l’industrie textile, n’avaient pas pu aller à l’école car elles avaient dû se sacrifier pour leur famille. La résistance des ouvrières contre l’accumulation de conditions de travail inhumaines et contre les syndicats jaunes se sont poursuivies malgré la violence des voyous employés par les patrons et celle des travailleurs masculins. Cette résistance était grandement aidée par les étudiants et les intellectuels choqués par la suicide par le feu de Jeon Tae-Il ainsi que par les activités de la JOC (catholique) soutenue par les pays occidentaux, et celles des missions industrielles et urbaines protestantes. Par contre on peut dire que le monde bouddhiste n’a pas eu de programmes de mission adaptés à la société industrielle. La politique inhumaine des patrons et du gouvernement était très critiquée par les organisations internationales du monde du travail, comme la Confédération Internationale des Syndicats Libres17.
La part des ouvriers masculins a augmenté progressivement pendant l’industrialisation centrée sur les industries lourdes et chimiques, mais ces ouvriers n’ont pas de représentation reconnue par les patrons, même s’il existe un syndicat. Il n’est donc pas possible de trouver des mouvements organisés dans ces secteurs ; on a vu seulement des manifestations de colère et de résistance sous forme d’émeutes spontanées qui ont eu lieu dans l’industrie de la construction navale ainsi que dans les chantiers de construction dans les pays du Moyen-Orient.
L’économie entraînée par les exportations — avec une compétitivité basée sur les bas salaires, les longues journées de travail et une discipline de fer — a atteint des taux de croissance élevés qui porte enfin le revenu par tête à 1 600 dollars ; ce progrès est appelé “Miracle de la rivière Han”. On dit que la culture confucéenne portant de l’estime à l’éducation a joué un rôle important. Le nombre d’étudiants a été multiplié par quatre, d’environ 100 000 au milieu des années 1960 à environ 400 000 à la fin des années 1970. Pendant la même période, les personnels de la recherche-développement dans les universités ou les entre­prises a été multiplié par plus de 10 (Office Natio­nal Statistique, 1998).
Malgré cela, l’introduction massive des emprunts à l’étranger nécessaires à l’industrialisation, une hausse rapide des prix résultant des chocs pétroliers, l’augmentation rapide du chômage, l’accumulation des déficits commerciaux ainsi que l’injustice et la corruption du régime politique résultant de la longue dicta­ture militaire et la division intérieure ont finale­ment abouti une véritable crise du système capita­liste coréen. À l’automne 1979, à Séoul, une ouvrière a été tuée au cours de la répression poli­cière d’une manifestation contre la fermeture d’une usine, manifestation pour une fois à carac­tère politique. En octobre 1979, Kim Young-sam, président du Parti d’opposition, qui a protesté contre la répression des ouvriers, a été nommé député. Les manifestations / émeutes populaires (étudiants, ouvriers, citoyens, etc.) contre des violences ont eu lieu à Busan / Masan, circons­cription de Kim Y-S. elles ont été les plus impor­tantes qui aient eu lieu, depuis la Révolution d’Avril. Au cours de ces événements, le Président Park a été assassiné par son bras droit, le chef du KCIA18, ce qui a mis fin au système de développe­ment autoritaire et de division du régime militaire de Park J-H.
Après la mort de Park, la classe ouvrière coréenne attendait l’ouverture d’une ère de démo­cratisation politico-socio-économique, mais cette espérance a été trompée. Une nouvelle fraction militaire, dirigée par le général Cheon Duhwan, a arrêté Kim Jae-Kyu, assassin de Park, pour pren­dre le contrôle des forces armées. C’est ainsi que l’histoire coréenne a tenu à un changement du rapport de forces entre la nouvelle fraction mili­taire qui voulait maintenir les droits existants et nier la démocratisation, les forces populaires qui se composaient des partis politiques et des mou­vements d’étudiants / ouvriers et les forces étran­gères à commencer par les États-Unis, la Corée du Nord, etc.
À l’automne 1980, un mouvement appelé “automne de Séoul, pour la démocratisation” est apparu malgré l’état de siège. Les partis d’opposition demandaient un amendement à la Constitution pour faire avancer la démocratie et une élection présidentielle selon cette nouvelle Constitution, les étudiants demandaient le retrait de la nouvelle fraction militaire et une démocrati­sation politico-sociale en menant des manifesta­tions de rue. Le mécontentement des ouvriers accumulé pendant quelques décennies a naturel­lement explosé, le nombre annuel de conflits ouvriers enregistrés a atteint 400, un chiffre plus de quatre fois celui du milieu des années 1970. Les revendications principales étaient le règlement des salaires impayés, l’augmentation de salaires, l’amélioration de conditions de travail, etc. Par­fois, le conflit a pris la forme d’émeute car la contradiction s’était accumulée pendant des décennies sans institutionnalisation de la discus­sion patron / employés, surtout dans les secteurs comme les mines, l’industrie du bois, la sidérurgie.
À la protestation explosive pour la démocrati­sation politico-économique, la nouvelle fraction militaire a répondu par des mesures extrêmement fortes qui allaient au-delà de ce que le peuple pouvait imaginer. Ils ont renforcé, le 17 Mai 1980, l’état de siège sous prétexte de désordre social et du risque d’être attaqué par la Corée du Nord et en ont profité pour dissoudre le Parlement, arrêter la plupart des responsables politiques des partis d’opposition et aussi certains membres du parti au pouvoir. Ceci n’est qu’un coup d’État, ce qui veut dire que la nouvelle fraction militaire a effective­ment pris le pouvoir politique. Le 19 mai, un jour après, à Kwangju, ville soutenant Kim Daejung, un autre leader du parti d’opposition, s’est produite une manifestation d’étudiants réclamant l’annulation de l’état de siège. La fraction militaire l’a tout de suite réprimée brutalement en utilisant des soldats et a massacré des gens qui participaient à cette contestation. Les gens ont formé une milice civile pour combattre la troupe nationale pendant une semaine ; cette guerre s’est achevée par la défaite complète de la milice civile.
La nouvelle fraction militaire qui a supprimé la milice civile a définitivement pris le pouvoir poli­tique. Le régime Cheon, ainsi installé, a pris des mesures de caractère structurel destinées à affai­blir les syndicats, une des forces menaçant son pouvoir. Sans parler de l’arrestation et de la mise en prison des leaders des syndicats, il a dissous les organisations syndicales d’industrie existantes, même formelles, pour les transformer de force en organisations d’entreprise (ce système d’organisation syndicale est spécifique au Japon) dans le but de contrôler efficacement les ouvriers organisés en les divisant. En même temps, pour renforcer la soumission des ouvriers aux patrons, les salaires des cadres des syndicats devaient être payés par l’entreprise. Et, en n’acceptant pas l’enregistrement d’un syndicat nouvellement créé s’il n’appartient pas de la Fédération coréenne contrôlée par le gouvernement, les syndicats démocratiques qui se sont développés durant des années 1970 en viennent à avoir des difficultés pour leur existence même. Le durcissement des conditions pour la création de syndicats a effecti­vement rendu impossible l’apparition de nouveaux syndicats ; l’interdiction de l’intervention d’un tiers dans un conflit du travail a bloqué le soutien et la solidarité venant de l’extérieur du monde du travail au mouvement ouvrier.
La politique de croissance entraînée par l’exportation et celle de l’industrialisation centrée sur les industries lourdes et chimiques étaient maintenues, mais des fusions – acquisitions devaient forcément être effectuées pour résoudre les problèmes de sur-investissement et d’entrepri-ses frauduleuses dans ces secteurs. La politique économique s’est radicalement transformée : de la croissance tout azimut poursuivie sous le régime de Park à la stabilisation économique afin de couper le cercle vicieux “prix – taux d’intérêt – salaires” fermement en place jusque-là. Les moyens principaux en étaient le contrôle des prix des céréales et des salaires, la réduction des crédits spéciaux à caractère politique, la maîtrise de la hausse de la masse monétaire, etc19.
La première moitié des années 1980 est une période noire pour les mouvement ouvriers. En même temps que le nombre annuel de conflits patrons – ouvriers diminue à environ 100, le nombre de syndiqués recule jusqu’à faire baisser sensiblement le taux de syndicalisation. Par contre, après avoir connu un taux négatif en 1980 pour un an seulement, la croissance économique s’est poursuivie en rythme annuel de 10 % grâce à la durée du travail la plus longue du monde, l’introduction de techniques nouvelles, le contrôle de la hausse de salaires, etc. (tout cela signifie aussi un processus de renforcement de la compéti­tivité des dragons asiatiques par rapport aux États-Unis ou aux pays européens).
Cette période est une période de tâtonnements pour le mouvement étudiant. Les leaders avaient reçu un grand coup intellectuel et moral à l’occasion du massacre à Kwangju, la défaite totale du mouvement démocratique et le fait que les États-Unis avaient encore le droit de contrôler les opérations de l’armée coréenne a autorisé la nouvelle fraction militaire à mobiliser les troupes qui se sont livrées au massacre de Kwangju. Les étudiants ont cherché à imposer une vision révo­lutionnaire du monde et le changement de ligne du mouvement ouvrier. En somme, ils ont abandonné le libéralisme et le mouvement démocratique pour rêver de marxisme-léninisme et de révolution socialiste. (À cette période, le gouvernement de Reagan s’installe aux États-Unis, le mouvement des syndicats libéraux anti-communistes est apparu en Pologne, la révolution islamique anti-occidentale s’est produite en Iran).
Depuis 1985, où les activités politiques sont autorisées, le mouvement étudiant a commencé à attaquer l’impérialisme américain sous le drapeau de la révolution démocratique, nationale et popu­laire. À ce mouvement ouvrier radicalisé, le gouvernement a brutalement répondu par une loi de sécurité nationale. Entre 1985 et 1986, environ 200 conflits industriels ont éclaté, dont la plupart ont été menés par les étudiants qui étaient devenus des ouvriers après abandon de leurs études. Leur revendication principale est l’amélioration des conditions de travail, mais il y a eu parfois des revendications à caractère politique qui se combi­naient avec d’autres revendications des syndicats d’entreprise. Malgré le blocage effectif à la création d’un nouveau syndicat, le nombre de syndiqués a retrouvé, avec environ 1 million, le niveau atteint à la fin des années 1970.
En juin 1987, se produisit un affrontement entre le régime militaire de Cheon et les forces anti-gouvernementales autour de la question de l’amendement de la Constitution. Au cours de cet affrontement, on a déploré la mort d’un étudiant arrêté et torturé par la police. Cet événement a provoqué des manifestations auxquelles ont parti­cipé les responsables politiques des partis d’opposition, les étudiants, les paysans. Ces mani­festations ont été violemment réprimées par la police, un autre étudiant a été tué par une grenade lacrymogène tirée par la police. Cette mort a tout de suite engendré des manifestations populaires massives. La résistance populaire, comprenant des petits commerçants, des chauffeurs, des salariés en cols blancs qui étaient plutôt pour le pouvoir poli­tique, a obligé le régime de Cheon à faire la décla­ration du “29 juin” qui a promis l’amendement de la Constitution adoptant l’élection présidentielle au suffrage universel direct et la garantie de la liberté de la presse. C’est la plus grande victoire du mouvement pour la démocratisation depuis la Révolution d’Avril en 1960.

5 – Démocratisation libérale et “crise du FMI” : le mouvement ouvrier coréen après 1987
Dans le processus historique des “luttes de juin”, les ouvriers d’usine étaient restés muets. Mais, dans l’espace ouvert par la victoire de ces luttes menées par les étudiants et la classe moyenne, ce sont les ouvriers qui ont mené à leur tour, pendant deux mois, de juillet à août, des “luttes ouvrières” à l’échelle la plus grande dans l’histoire du capitalisme coréen, dans les usines et aussi dans la rue. En un an seulement, en 1987, 3 750 conflits du travail se sont produits, dont deux-tiers ne sont pas seulement des grèves, mais ont été accompagnés de manifestations et d’occupations. Ils ont créé des syndicats pour la première fois, mais l’espace du mouvement ouvrier s’est grandement élargi des industries légères aux industries lourdes et chimiques, y compris les chantiers navals et les usines d’automobile employant des dizaines de milliers d’ouvriers masculins. Les salariés en col blanc des secteurs des services ont créé des syndicats pour la première fois, dans les institutions financières, la presse, les hôpitaux, les établissements d’éducation, etc. Ils ont continué à lutter sous le régime de Rho Taewoo, un ancien général, second personnage du régime de Cheon — installé par l’élection présidentielle de 1987 tenue d’après la nouvelle Constitution — et de nouveaux droits du travail ont été revendiqués, ce qui a porté à envi­ron 1 700 le nombre de conflits du travail entre 1988 (année des Jeux Olympiques de Séoul) et 1989. Il en a résulté que le nombre de syndiqués a presque doublé, d’un million à deux millions. La principale revendication est l’augmentation des salaires, suivie par l’amélioration des conditions de travail, l’élimination de la discrimination injuste entre ouvriers d’usine et employés de bureau, l’opposition aux licenciements, etc. La durée du travail a été réduite à moins de 50 heures par semaine, le salaire moyen mensuel a doublé entre 1986 et 1989, de 334 dollars à 732 dollars (chiffres du Ministère du Travail). Cette améliora­tion des conditions de travail et des salaires fut rendue possible par, d’une part, une conjoncture exceptionnellement favorable aux exportations coréennes, par une accumulation du capital qui se poursuit et, d’autre part, par un environnement international dit des “trois niveaux bas” (taux d’intérêt internationaux, prix du pétrole, dévalua­tion du dollar américain) qui donne des excédents commerciaux massifs, apparus pour la première fois dans l’histoire du pays. Les syndicats comme ceux de la presse et des hôpitaux ne se sont pas limités à faire des efforts pour améliorer les conditions de travail, mais les ont poursuivis pour affirmer des valeurs universelles à travers le travail, par exemple la démocratisation de la presse et l’humanisation du traitement médical20.
Pendant que le mouvement des syndicats ouvriers se développait (à partir de 1987), les tentatives des intellectuels proches du mouvement ouvrier pour l’abolition des forces impérialistes et des vestiges du fascisme militaire ainsi que pour la réalisation de la libération socialiste du travail ont été menées avec l’appui d’une partie des syndi­qués. Ces intellectuels voulaient même créer un parti révolutionnaire ou progressiste. Mais, toutes ces tentatives ont été révélées par les agences d’information, et punies lourdement au prétexte de la création de groupes anti-nationaux et traîtres, au nom de la loi de sécurité nationale. Le mouvement ouvrier révolutionnaire avançait à sa propre manière. Mais, avec l’effondrement du mur de Berlin survenu à la fin 1989 et celui du bloc socialiste international, la société coréenne tout entière, sans parler du camp du mouvement du travail, a fait face à un contexte tout à fait nouveau.
L’effondrement du bloc socialiste a provoqué la crise systémique de la Corée du Nord. Ceci a, à son tour, précipité la démocratisation de la Corée du Sud. Et les idées de démocratisation et de construction d’un mouvement ouvrier ont claire­ment tendu à converger. D’une part, l’anti-com­munisme s’est affaibli grandement puisque la fiction d’une menace du communisme de la Corée du Nord, qui avait servi à légitimer la domination de la fraction militaire d’extrême droite pendant des dizaines années, a perdu son fondement. Ainsi, la Fédération coréenne qui avait un penchant pour l’extrême droite a fait son autocritique pour son absence d’autonomie, et a déclaré pour la première fois qu’elle allait s’engager dans les activités poli­tiques de façon ouverte. Le contenu idéologique en est la social-démocratie en réfutant l’économisme à l’américaine ou le syndicalisme utilitariste et aussi les idées d’extrême gauche. D’autre part, les intellectuels marxistes-léninistes du mouvement ouvrier, qui s’étaient élevés pendant longtemps contre le régime de la dictature militaire, ont abandonné l’objectif de révolution socialiste pour suivre une ligne sociale démocrate à l’européenne, cherchant la réforme du système.
La Corée du Sud est enfin devenue membre du BIT en 1991 et a dû respecter les normes interna­tionales du travail. Mais, le mouvement ouvrier devait toujours supporter les mêmes difficultés. Le développement sans précédent du mouvement ouvrier, de 1987 à 1989, a obtenu des succès considérables en matière d’augmentation de salai­res et d’amélioration des conditions de travail ainsi qu’une réduction du temps de travail. Mais, ce sont les succès économiques eux-mêmes qui ont engendré le retrait ou la fermeture des entre­prises détenues par les capitaux étrangers, et aussi la délocalisation des entreprises nationales, surtout celles appartenant aux industries légères, vers les pays de l’Asie du Sud-Est ou vers la Chine. De plus, avec la fin de la guerre froide et une crois­sance remarquable de l’économie coréenne, les pays occidentaux ne permettent plus à la Corée du Sud de mener une politique commerciale protec­tionniste et, par contre, lui ont demandé d’ouvrir son marché intérieur. C’est ainsi que les entrepri­ses locales (nationales ou étrangères) ont poursuivi fortement les efforts pour le développement des nouvelles technologies et de restructurations ainsi que de réduction des coûts de production. Le nombre de licenciés a rapidement augmenté, et le but principal du mouvement syndical — l’amélio-ration des conditions de travail à commencer par l’augmentation de salaires — a fait place à l’opposition contre les licenciements et à la recherche de la stabilité de l’emploi.
L’organisation syndicale a aussi connu un grand changement. Les syndicats d’entreprises autonomes et démocratiques qui se développaient en surmontant l’oppression combinée du pouvoir politique, du capital et des syndicats pro-patronaux depuis le suicide de Jeon Tae-Il ont finale­ment réussi à former, en 1995, la Confédération des Syndicats Ouvriers Démocratiques (ci-après, Confédération démocratique). Cette organisation est parvenue à obtenir en 1998, après la crise de 1997, sa reconnaissance officielle21.
Bien que les deux organisations se soient mené une concurrence vive à l’échelle nationale, le nombre de syndiqués a diminué d’un record de 1,9 million en 1989 à 1,5 million en 1997, en raison de la faiblesse de leurs compétences socio-politiques. De son côté, le taux de syndicalisation baisse de 19 % à 11 % pendant la même période.
La Corée du Sud est entrée dans l’OCDE, club des pays avancés, en 1996, année où le revenu par tête a presque atteint 10 000 dollars. Juste un an après, le pays a été atteint par la crise économique asiatique et a fait l’expérience du risque d’insolvabilité-pays et d’une panique socio-éco­nomique totale. Le FMI a contraint la Corée du Sud à accepter des réformes sévères comme l’ouverture des marchés tout azimut, une libérali­sation financière, une restructuration des chaebols, une réforme du marché du travail dans le sens de la flexibilité, etc., en échange de l’octroi de crédits d’urgence. Le pays, aux abois, a été obligé d’accepter toutes ces conditions. La politique financière et budgétaire a été effectivement déter­minée par le FMI. Cette situation a été appelée « tutelle du FMI » même par la presse conserva­trice. C’est ainsi que la dépendance économique du pays à l’égard des États-Unis s’est avérée très clairement comme l’était sa dépendance militaro-diplomatique. Il y a eu débat international au sujet de la cause et de la responsabilité de cette crise : les libéraux, tel le FMI, ont attaqué l’économie administrée et le favoritisme personnel trouvant sa source dans le confucianisme ; les autres — Mahatir22 et les progressistes coréens — ont mis en cause le complot des capitaux spéculatifs occi­dentaux. En réalité, une réforme néolibérale a été sévèrement menée selon les intérêts des capitaux industriels et financiers des pays occidentaux.
Les plus grandes souffrances ont été infligées au monde du travail. Le FMI a demandé d’instau-rer une législation favorable au licenciement pour raison économique comme condition majeure de l’octroi des crédits d’urgence. Les deux organi-sations ouvrières nationales ont participé toutes les deux à la “Commission Tripartite” formée pour la première fois dans l’histoire coréenne. Elles ont accepté la législation en question en échange de la légalisation du syndicat des enseignants. De nombreux ouvriers ont été massivement licenciés dans les entreprises et les banques en faillite ou dans celles qui ont été achetées ou absorbées par les entreprises étrangères ou nationales. L’augmentation rapide du nombre des licenciés a fait monter le taux de chômage à 10 %.
Dans le monde du travail, le “grand big deal historique” et l’acceptation du licenciement pour raison économique par les leaders en place ont été fortement critiqués. Le nouveau bureau exécutif de la Confédération démocratique s’est retiré de la “Commission Tripartite” et s’est opposé à la poli­tique néo-libérale du travail du FMI et du régime Kim Daejung en lançant, à plusieurs reprises, des grèves générales. Les ouvriers gardaient une forte réputation de moralité par rapport au gouverne­ment et aux patrons. Le monde politique était compromis par les prix élevés des soumissions aux marchés publics et par la corruption régnant à travers les relations entre les politiciens et certains hommes d’affaires. Les deux anciens Présidents Chon Duhwan et Roh Taewoo ont été inculpés et condamnés. Les politiciens et les chaebols ont été considérés comme les principaux responsables de la crise économique. Cependant, comme tout le poids de la crise a été supporté par le monde du travail, les ouvriers ont manifesté de la colère et de la méfiance, ce qui a engendré des grèves et des manifestations violentes.
Depuis que les crédits d’urgence du FMI sont entrés par étapes et que le won a été fortement dévalué, les exportations ont augmenté, les importations ont diminué et l’excédent commer­cial s’est accru. L’économie a commencé à se stabiliser, le taux de chômage ayant retrouvé son ancien niveau de 3-4 %. Mais, les “emplois irréguliers”, sous diverses formes, ont augmenté rapidement. Les salariés qui les occupent sont traités d’une façon discriminatoire par rapport aux “employés réguliers” ; par exemple, leurs salaires ne sont que la moitié de ceux des “employés régu­liers” alors que les deux effectuent le même travail. Le problème des “emplois irréguliers” constitue actuellement le problème du travail le plus important. Ils constituent le thème principal du problème de la société coréenne : la bipolarisa­tion socio-économique.
Face à ces problèmes, les syndicats ouvriers tentent de transformer les syndicats d’entreprises en syndicats d’industrie. Mais les syndicats qui se sont habitués à mettre en œuvre les droits de négociation et de grève au niveau de l’entreprise ne répondent pas bien à cette tentative. Dans les cas où les syndicats par industrie existent déjà, l’efficacité est très faible car une partie de patrons rejette carrément les négociations par industrie. En outre, les ouvriers syndiqués à statut régulier qui sont concentrés dans les grandes entreprises se comportent comme des aristocrates du travail, de sorte qu’ils ne peuvent pas avoir un véritable intérêt au problème des “emplois irréguliers”. Pire, des affaires d’injustice et de corruption dans lesquelles les leaders des syndicats sont impliqués, même ceux des syndicats démocratiques, sont assez connues publiquement au point de faire baisser la crédibilité des syndicats dans la société. Le taux de syndicalisation reste actuellement à environ 11 %.
En ce qui concerne les aspects politiques des syndicats ouvriers, les deux organisations natio­nales ont pris deux chemins différents. La Fédéra­tion coréenne a adopté, depuis sa déclaration en faveur d’activités politiques, la stratégie par laquelle elle choisit un des partis existants et le soutient pour réaliser ses propres objectifs. Par contre, la Confédération démocratique a, en 2000, créé le “Parti Démocratique des Travailleurs”, parti politique des ouvriers, indépendant et légal. Son idéologie est principalement la social-démo­cratie, à la manière des partis socialistes ou socio-démocrates européens. La Fédération coréenne, quant à elle, s’est irritée de la création de ce Parti et a créé le Parti Social-démocrate. Ces deux nou­veaux partis politiques ont participé aux élections générales de 2004. Le Parti Social-démocrate a connu une défaite totale, alors que le Parti Démo­cratique des Travailleurs a obtenu 10 sièges au Parlement. Depuis quelque temps, les deux orga­nisations nationales ont surmonté leur concurrence mutuelle et ont déployé des activités solidaires contre la politique néo-libérale orientée vers l’expansion des “emplois irréguliers”, l’envoi des troupes en Irak, etc. Elles sont maintenant d’accord sur le principe de la réunion des deux organisations23.

6 – Épilogue
Nous pensons que la Corée du Sud a présenté dans son processus de modernisation une sorte de version réduite des diverses controverses qu’on retrouve à l’échelle mondiale. Par exemple, Occi­dent et Orient, impérialisme et nationalisme, guerre et paix, travail et capital, fascisme et démo­cratie, industrialisme et humanisme, confucia­nisme et christianisme, libéralisme et marxisme, etc. sont les principaux objets et catégories des controverses. La Corée du Sud a été obligée d’affronter sous une forme brutale tous ces conflits pour réussir à s’industrialiser et aussi à se démocratiser, ce qui est un cas très rarement observé ailleurs dans le monde et même en Asie.
Mais, le pays se trouve à la croisée des chemins, ce qui est important pour son avenir. Alors que la démocratisation, qui a atteint le niveau le plus haut dans l’histoire de la Corée ne progresse plus et que les gouvernements démocra­tiques ont montré leur incapacité à surmonter la crise économique de 1997, le peuple éprouve de plus en plus une nostalgie de l’ère de la dictature de développement, qui est déjà du passé. La voix réclamant la nécessité d’un “grand compromis” entre le patronat et les travailleurs pour revivifier l’économie est forte, mais la méfiance entre patrons et ouvriers, ainsi qu’entre gouvernement et ouvriers, est si profonde que les deux organisa­tions nationales ont boycotté la Conférence géné­rale du BIT qui s’est tenue en Corée du Sud pour la première fois.
Des patrons ont réalisé des performances économiques importantes même au niveau mondial au moyen d’une gestion énergique. Mais, la culture politique non enracinée, les relations politiciens – patrons et l’habitude de constituer des fonds secrets à travers des fraudes comptables, le principe ultra-constitutionnel de “gestion sans syndicats” encore maintenu par certaines grandes entreprises comme Samsung, etc., sont la source de méfiance de la part des syndicats. Par contre, il y a un sentiment de crise qui se diffuse à l’intérieur des syndicats24 : l’abandon de la collabo­ration et les actions sans principe des syndicats jaunes, les égoïsmes de syndicats et des “employés réguliers” présents dans un nombre considérable de syndicats démocratiques de grandes entreprises, la préférence continue pour des grèves depuis l’ère du fascisme militaire, le recours aux moyens illé­gaux et violents, etc., provoquent la méfiance de la part des employeurs et du gouvernement. Ces aspects font aussi tomber la confiance des ouvriers dans les mots d’ordre de grève générale lancés par les organisations nationales, des grèves qui ne provoquent que de victimes. En plus, si l’on prend en considération le fait que les syndicats sont prisonniers des valeurs de l’industrialisme au point de ne pas pouvoir voir la crise environnementale ou écologique qui s’accentue, ni le mouvement pour l’amélioration des conditions de vie, la crise des syndicats est encore plus grande.
On voit, là, l’angoisse profonde de la société coréenne et des syndicats coréens. L’industrialisation et la démocratisation ont été réalisées suivant l’exemple des modèles occiden­taux, mais ceux-ci ne peuvent plus constituer des modèles pour le pays. L’individualisme et le néo-libéralisme à l’américaine sont trop étrangers à la culture asiatique de la Corée. En effet, le leaders­hip économique et moral des États-Unis est mis à mal d’une façon irréversible par le soin que ce pays a apporté à réaliser ses propres intérêts en utilisant la crise asiatique de 1997, par la fin de la nouvelle économie qui combinait des bas prix et des taux de chômage réduits, par les déficits jumeaux (extérieurs et publics), par la guerre d’Irak, etc. En France, le chômage est depuis longtemps devenu une “horreur économique”25, alors que l’Allemagne connaît une augmentation rapide du nombre de chômeurs et des emplois précaires. C’est ainsi que la thèse de « l’Occident qui se brésilianise »26 se répand.
Il semble qu’en Occident aussi le mouvement ouvrier et le mouvement de défense de l’environnement ne parviennent pas à se réunir et ne progressent pas.
Enfin, dans le mouvement ouvrier également, la vraie tâche n’est pas seulement le maintien et l’amélioration des conditions de travail, mais aussi le changement de la totalité des manières de vivre dans notre temps. Il est donc exact de dire que la crise du mouvement ouvrier n’est pas celle de l’organisation ou de sa moralité, mais que, avant tout, c’est une crise philosophique et culturelle, dans le sens où l’on n’arrive même pas à une analyse exacte des problèmes du travail, sans parler de leurs solutions. Alors, un nouveau mouvement de renaissance au 21ème siècle ne devrait-il pas commencer pour surmonter toutes les sortes de contradictions et d’aliénation ?

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