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Article 2 : Ouzbékistan, d’une indépendance imposée à une insertion internationale contrainte

lundi 25 décembre 2006

Ouzbékistan :
d’une indépendance imposée
à une insertion internationale contrainte

Pierre Bailly

Une nouvelle Asie centrale1
Parmi les États de l’Asie centrale, la République d’Ouzbékistan illustre de quelles façons les dynamiques du processus de mondialisation — la forme contemporaine de l’expansion capitaliste — imposent à un État indépendant la constitution d’une économie régulée, ouverte aux échanges internationaux et l’appartenance à un espace régional, sous peine de marginalisation.
D’un espace de peuples allogènes à la création de Républiques socialistes soviétiques, l’ancien Turkestan se subdivise, à partir de 1991, conséquence de la pitoyable tentative de coup d’État de l’été 1991, en États nationaux créant une shatterbelt d’États entre la Russie et l’Asie du Sud au long de la mythique “Route de la soie”. L’Asie centrale, au cœur du continent eurasiatique, a connu une succession de périodes glorieuses et de périodes d’effacement. Elle fut des siècles durant un carrefour stratégique des échanges ; les progrès de la navigation, la fermeture de la Chine, l’émergence des puissances européennes et le déplacement vers l’océan Atlantique des principaux courants d’échanges mondiaux en firent une zone oubliée. Elle ne retrouva une certaine importance géostratégique que comme espace de rivalité feutrée2 entre la Russie impériale et l’Empire britannique. L’Asie centrale passa sous le contrôle de l’Empire russe ; la révolution bolchevique conduisit certains hommes politiques musulmans à penser qu’il était envisageable de créer au Turkestan russe3 un ou des États musulmans progressistes. Ces tentatives échouèrent et s’ensuivit la création de républiques soviétiques fondées sur l’existence supposée d’ethnies ou de peuples4. Le découpage et la constitution de ces républiques s’appuyèrent sur des considérations politiques multiples, complexes et changeantes. La mise en place d’administrations nationales, la création ou l’imposition de langues nationales, d’histoires nationales, de folklores nationaux puis de cultures nationales créèrent des solidarités, des habitudes et des sentiments d’appartenance. La disparition de l’Union soviétique transforma ces républiques plus administratives que politiques en véritables États indépendants aux frontières reconnues internationalement, rompant les courants d’échanges antérieurs internes à l’économie-monde soviétique5 et les transformant en commerce international. Ces républiques retrouvent un intérêt géostratégique du fait de leurs ressources en hydrocarbures et de l’appréhension évolutive des mouvements islamistes par les États-Unis. Au sein de cet ensemble, la République d’Ouzbékistan, sans conteste la plus importante de ces nouvelles entités, doit très rapidement construire un État national et définir son insertion au sein des relations internationales.

La création contrainte d’un nouvel État
L’Ouzbékistan ne désirait pas la disparition l’Union soviétique ; cependant une fois acquise, cette indépendance devint irréversible. Les dirigeants et le peuple de cette république soviétique se retrouvent obligés de construire un nouvel État à la fois sur les plans politiques et économiques. La transformation d’une République soviétique en un État indépendant pouvait sans doute difficilement se réaliser par des voies aussi démocratiques que l’on aurait pu imaginer. Le résultat des événements sera un État autoritaire et interventionniste dont l’objectif est de construire une appartenance nationale d’autant plus évidente que le ressentiment vis-à-vis des Russes était fort, à partir du moment où Eltsine a considéré l’Asie centrale comme un fardeau pour la nouvelle Russie. L’émergence de ce nouvel État s’effectuera tout d’abord sur le plan politique tout en assurant une base économique.
Deux impératifs se sont imposés aux dirigeants d’Ouzbékistan : maintenir, adapter et transformer des institutions politiques pour maintenir un État dans la continuité de la République soviétique et fonder la République d’Ouzbékistan en lui conférant une légitimité historique et culturelle propre.
L’existence d’un personnel politique autochtone durant la période soviétique permit le maintien de l’appareil d’État. Le remplacement du personnel politique “russe” se réalisa progressivement, mais de façon continue. L’existence de toutes les institutions d’État a permis une institutionnalisation rapide de la nouvelle indépendance. Le pouvoir s’est rapidement orienté vers un régime de type présidentialiste autoritaire dans la continuité du passé (enseignement de la pensée du Président) avec cependant une ouverture démocratique, limitée certes, mais réelle, en vue de maîtriser les transformations à l’œuvre. Au tout début de l’existence du nouvel État, les dirigeants ont tenté de construire un État démocratique fondé sur l’Islam, mais face aux islamistes qui veulent imposer un État islamique dans la Ferghana, en 1992, le pouvoir central élimine tous les partis d’opposition et institue une forme de démocratie limitée ou de dictature tempérée. Les opposants ont été éliminés parfois brutalement afin, certes, d’assurer aux dirigeants la pérennité de leur pouvoir, mais également d’éviter la guerre civile comme au Tadjikistan voisin. De plus, la création d’un État-nation ouzbek constitue un défi sur deux plans : d’une part l’absence d’une homogénéité ethnique de la population de l’Ouzbékistan avec les risques usuels de sécession et de démantèlement du pays, d’autre part la tentative de mouvement islamiste de fondre le pays dans un vaste regroupement musulman ou plus certainement d’instituer un État musulman avec les tensions que cela créerait dans un pays largement laïcisé.
La création de l’État-nation se traduit par la volonté d’ethniciser la vie politique. Ce phénomène est commun à tous les nouveaux États d’Asie centrale6. Pour l’accès aux emplois de responsabilité et aux responsabilités politiques il vaut mieux être “Ouzbek”. Cette politique a entraîné le départ massif ou la mise à l’écart des “Occidentaux”7 et “l’ouzbékisation” des ethnies8 d’Asie centrale, dont les Tadjiks. La politique de la langue est utilisée pour discriminer les “Européens” et les membres des minorités ethniques qui ne maîtrisent pas l’Ouzbek. Elle permet également un rajeunissement de l’appareil d’État. Les jeunes diplômés en langue nationale utilisent leur compétence linguistique pour accéder aux places intéressantes assurant ainsi un soutien au processus politique. L’imposition de la langue Ouzbek comme langue officielle induit également une coupure avec les autres États de l’Asie centrale ; le russe, langue secondaire, tend à devenir une langue étrangère, même si elle reste encore la langue de communication quotidienne, l’objectif étant de faire de l’anglais la seconde langue. Il s’agit de rompre avec le passé russe et soviétique, rupture dont un des symboles est l’utilisation de l’alphabet latin spécifique pour l’écriture de la langue Ouzbek (rejet du cyrillique, refus de la graphie arabe, refus d’utiliser l’alphabet turc moderne).
La politique de la langue participe de l’institution d’une histoire officielle de l’Ouzbékistan. Comme tous les États9, les dirigeants Ouzbeks ont inventé une histoire de l’Ouzbékistan s’appuyant sur un passé lointain et glorieux tout en affirmant le caractère islamique de l’Ouzbékistan. Des historiens ont été mobilisés pour construire une histoire nationale, largement mythique. L’objectif est à la fois d’affirmer l’unité de l’Ouzbékistan du fait de l’existence de populations ne se vivant pas Ouzbek (importance des populations d’autres ethnies : Tadjikes, Turkmènes, Kazakhs etc.) et de donner des racines historiques fortes. L’Ouzbékistan est censé avoir été fondé par Tamerlan (Timour lang, « Timour le boiteux ») créateur d’un vaste empire s’étendant de la Chine au Moyen-Orient10 et la dynastie Timouride. Timour n’est pas Ouzbek, même si sa filiation supposée avec Gengis Khan en fait un membre des peuples turco-mongols ; son “ouzbékisation” facilite le sentiment d’appartenance à un Ouzbékistan non racial. Ce choix permet de faire le lien implicite avec le caractère islamique de l’Ouzbékistan, puisque Timour était réputé pour son rigorisme religieux11. Ce qui n’empêche pas la reconnaissance du mouvement Djadid12. Le nationalisme ethnique ouzbek est ouvert à tous ceux qui parlent la langue officielle et acceptent la culture nationale, celle de l’ethnie dominante13. Cette construction n’exclut pas l’intégration de traits culturels propre aux influences persanes, comme l’adoption pour le nouvel an ouzbek de Nawrouz, ou des références à un passé pré-islamique zoroastrien, à l’occasion de certaines cérémonies comme le mariage.
La création de l’appareil d’État et la constitution d’un passé officiel se réalisent sous la contrainte de la construction d’une économie nationale. Il n’existait pas d’économie ouzbek, les activités économiques localisées sur le territoire de l’Ouzbékistan étaient insérées au sein des réseaux d’échanges qui composaient l’économie soviétique et au-delà (CAEM). La rupture brutale des échanges conduisit au choc d’une crise économique sévère accentuée par la période de stagnation précédente. Elle fut suivie de la constitution d’une économie peu insérée dans les relations économiques internationales.
La crise de l’indépendance se déroula dans un contexte économique difficile : l’économie de l’Union soviétique était dégradée, 43 % de la population ouzbek vivait en dessous du seuil de pauvreté en 1990. L’effondrement de l’Union soviétique provoqua une chute de la production (- 17 % entre 1992 et 1995) et une hyperinflation (1 300 % en 1994). L’échec de la zone rouble conduisit le pays à se doter de sa propre monnaie attachée au dollar : le soum. L’inflation se situe en dessous de 50 % après 1996 ; la croissance du PIB repart cette même année. La rupture des réseaux d’échanges entraîne des fermetures massives d’usines et le départ des travailleurs qualifiés souvent “russes” ou “allemands” et de beaucoup de cadres. L’Ouzbékistan a subi un choc asymétrique qui devrait intéresser les théoriciens. Cette crise a accru la pauvreté et la misère. Outre le retour sur les activités traditionnelles centrées sur les kolkhozes donnant un rôle central aux solidarités familiales et claniques, la recherche des réponses aux difficultés de la vie quotidienne s’est appuyée sur un vaste secteur informel plus ou moins “mafieux”. Cette situation a conduit les dirigeants à refuser toutes les thérapies de choc des experts économistes et à conserver les modes interventionnistes antérieurs. Les dirigeants ouzbeks décident de maintenir un système étatique de production dans un processus graduel vers l’économie de marché. Cette politique prudente permet à l’Ouzbékistan de retrouver en 2002 le niveau économique de 198914. Avec une hypothèse d’une croissance de 2 % par an entre 1989 et 2002 sans crise, le PIB serait de 30 % supérieur à celui constaté. Ce calcul purement théorique illustre la gravité de la récession, alors que sans doute plus de 50 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté.
Pour l’Ouzbékistan, la fin de la récession ne se traduisit pas par l’application des recommandations des organisations financières internationales : privatisations, libéralisation des prix, ouverture internationale. La politique ouzbek répond structurellement au choix assumé d’éviter les bouleversements au profit d’évolutions lentes et maîtrisées. Avec cette transition contrôlée, la privatisation se développe : en 1996 le secteur privé représente 30 % du PIB ; en 2005 la part du secteur non public représente près de 76 % PIB, plus de 78 % de la production industrielle, pratiquement toute la production agricole et du commerce de détail ; ce secteur emploie 77 % des salariés. Le résultat est plutôt satisfaisant puisque les taux de croissance sont de l’ordre de 5 % par an (7,5 % en 2004). Les autorités ouzbeks ont fait le choix de procéder à une libéralisation graduelle du système économique, craignant les conséquences sociales de la thérapie de choc appliquée en Russie ou dans d’autres pays de l’Europe de l’Est. Les kolkhozes en particulier n’ont pas été démantelés, la terre reste la propriété de l’État. L’initiative privée est rendue possible par l’existence des contrats de fermage. Selon les sources les données diffèrent ; cependant la structure du PIB estime actuellement la production agricole entre 35 % et 40 % (avec une part un peu supérieure pour la population active), une importance du même ordre pour les services et donc autour de 20 % pour l’industrie. En ce qui concerne le commerce extérieur, il dépend des cours mondiaux de l’or et du coton, qui représentent environ la moitié des ressources en devises. Environ 32 % des échanges du pays sont effectués avec des pays de la Communauté des États indépendants (CEI). Les trois premiers fournisseurs du pays sont la Russie, l’Allemagne et la Corée du Sud. Le pays importe essentiellement des biens d’équipement, des machines et des produits chimiques. Le pays est également un producteur important de gaz et de pétrole pour la consommation intérieure.
Mais la constitution d’un État et d’une économie ne peuvent se faire sans une insertion internationale et sans se situer par rapport aux regroupements régionaux. L’Ouzbékistan est incontournable pour qui considère que l’Asie centrale est un enjeu stratégique.

Quelle insertion géopolitique ?
Les relations internationales permettent de construire des liens de plus ou moins grande intensité. Les grandes organisations internationales offrent la possibilité de participer aux relations internationales sans contraintes trop importantes. L’Asie centrale n’est pas un enjeu, sauf dans le domaine de l’énergie ; le nouveau « Grand jeu » peut se développer aux frontières des zones d’influence tant que les États d’Asie centrale ne seront pas impliqués dans un regroupement régional cohérent.
La première de ces tentatives se présente comme la poursuite sous une forme renouvelée de l’Union soviétique à travers la CEI. La dissolution de l’Union soviétique est décidée en décembre 1991 par les dirigeants de la Russie, de l’Ukraine et de la Biélorussie sans que les autres républiques soviétiques y soient associées. La Russie a essayé d’établir de nouvelles alliances ou une nouvelle hégémonie avec une Communauté des États indépendants, une espèce d’Union slave puisqu’elle ne regroupait que la Russie, l’Ukraine et la Biélorussie. Ce n’est que sur l’instance du Kazakhstan que la CEI s’élargit aux États de l’Asie centrale. Ces tentatives de constitution d’un espace se sont traduites par des traités sans grands résultats : Traité de Tachkent d’un système de sécurité collective (1992), Projet d’union douanière (Moscou 1993). Cette première tentative de regroupement reste un cadre formel. Durant la plus grande partie des années 1990, la Russie ne montre que peu d’intérêt pour l’Asie centrale. L’Ouzbékistan est resté membre de la CEI tout en développant des alliances et des accords au sein de regroupements plus vastes que l’ancienne Union soviétique. Cet échec conduisit les dirigeants ouzbeks à rechercher d’autres alliances.
La plus évidente des coopérations possibles semblait concerner les nouveaux États de l’Asie centrale. Ils avaient partagé une histoire commune sur de longues périodes, leurs structures économiques et politiques étaient semblables même si, depuis soixante-dix ans, la politique des nationalités initiée par Staline avait privilégié leurs différences. Il semblait envisageable de reconstruire l’ancien Turkestan russe sur la base d’une culture commune. En 1994, le Kazakhstan, le Kirghizstan et l’Ouzbékistan fondent l’Union centre asiatique (UCA), le Tadjikistan y adhère en 1998, le but étant de promouvoir une intégration régionale. Ce projet n’aura pas de suite, chaque État préférant développer une logique nationale, alors que les transferts de souveraineté ne peuvent se réaliser que progressivement et par des États pleinement conscients de la leur. Les choix divergents au plan des alliances internationales ne permirent pas de développer des coopérations entre le Turkménistan neutraliste, le Kazakhstan, le Kirghizstan, le Tadjikistan désireux de maintenir des relations bilatérales avec la Russie et l’Ouzbékistan affirmant son indépendance, ses voisins craignant de plus sa volonté de puissance. À ces divergences géostratégiques s’ajoutent des tensions liées aux différents frontaliers souvent liés à l’existence de minorités ethniques ; de plus la disposition des ressources en eau constitue un facteur de tension entre l’Ouzbékistan et les pays en amont. Au plan économique, il n’existait pas d’économies nationales pour ces républiques soviétiques. Au cours de la période de transformation, des différences dans l’approche des réformes économiques se sont fait jour. Les dirigeants de l’Ouzbékistan comme ceux du Kazakhstan ont choisi de promouvoir des réformes graduelles et maîtrisées par les pouvoirs publics, alors que le Kirghizstan s’engageait dans la logique libérale de la thérapie de choc, longtemps le meilleur élève de la Banque mondiale, et que le Turkménistan maintenait une structure de type soviétique. La guerre civile au Tadjikistan interdisait toutes formes de coopération. Les différenciations tenaient largement à la capacité des nouveaux États à pouvoir obtenir des devises ; elles étaient fonction des ressources naturelles disponibles, essentiellement le coton et l’or pour l’Ouzbékistan. Avec l’échec de la zone rouble, les échanges se réalisent en dollars.
Une union centre asiatique étant exclue, des expériences d’insertions régionales furent tentées. L’histoire commune et les proximités géographiques permettaient de penser la constitution d’un pôle turco-persan. Cette expérience de coopération régionale a pris la forme d’une adhésion de l’Ouzbékistan à une organisation fondée par trois pays musulmans non arabes du Moyen-Orient : l’ECO (Economic Cooperation Organisation, Organisation de la coopération économique) créée en 1985 par le Pakistan, l’Iran et la Turquie dont le siège est à Téhéran ; après 1991, elle a accueilli les nouveaux États musulmans nés de l’éclatement de l’URSS15. Cependant, les coopérations bilatérales ont pris le pas sur une coopération globale en raison des rivalités entre les membres fondateurs.
Avec la dissolution de l’URSS, le rêve de constitution d’un vaste espace pan-touranien s’étendant du Caucase à l’Asie centrale donnerait à la Turquie la stature d’une puissance régionale. Il se fonde sur l’idée que les peuples turciques de l’Asie centrale libérés du joug soviétique sont disposés à construire une confédération turcique, un espace touranien. Cette vision redonne au pan-turquisme du début du XXe siècle une nouvelle actualité en exaltant une origine commune mythique alors même que les peuples d’Asie centrale résultent d’un amalgame de populations d’origines très diverses. Pour l’Ouzbékistan, outre que ce rapprochement avec la Turquie risquait de provoquer des tensions avec la minorité Tadjik, l’asymétrie d’une telle alliance ne pouvait que susciter des réticences. La Turquie a très rapidement ouvert des ambassades, proposé des coopérations universitaires, octroyé de nombreuses bourses pour les étudiants de l’Asie centrale. Elle a organisé et facilité la présence d’entreprises turques dans la grande distribution de biens de consommation (supermarchés vendant des produits turcs), les investissements dans le BTP, l’hôtellerie (tourisme), le transport routier, dans les secteurs de force de l’économie turque. La Turquie ne peut proposer des investissements importants dans les technologies et dans les secteurs qu’elle ne maîtrise pas : la faiblesse de l’aide possible compte tenu du niveau de développement de la Turquie, ne peut répondre aux besoins de l’Ouzbékistan. Les choix de l’Ouzbékistan ne vont pas à un rapprochement avec la Turquie. L’exemple du choix de l’alphabet ouzbek montre bien ce refus ; après l’indépendance, l’Ouzbékistan a abandonné l’alphabet cyrillique pour utiliser à un alphabet latin (refusant donc également l’alphabet arabe) spécifique qui ne reprend pas le modèle turc. La rupture de la coopération politique entre la Turquie et l’Ouzbékistan a lieu en 2000. Quand le président Karimov a accusé la Turquie de soutenir ses opposants. Le choix turc de développer un espace vers l’Est entrait en conflit avec la volonté affichée d’adhésion à l’Union européenne.
Si l’empire ottoman ne s’est jamais étendu à l’Asie centrale, l’Empire iranien a pu inclure, à un moment ou à un autre, certaines parties de l’Asie centrale. Ce n’est qu’avec le traité de Paris de 1857 que l’Iran abandonne formellement ses ambitions, au profit de la Russie, sur les territoires des khanats de Boukhara et de Khiva. La rupture de l’espace soviétique permet à l’Iran, dont les ambitions de puissance régionale sont affichées, d’envisager des alliances vers l’Est en s’appuyant sur les populations persanophones. Cette perspective ne peut qu’inquiéter les responsables ouzbeks et pourrait affaiblir l’établissement d’un État national ouzbek en accentuant les problématiques différences ethniques. Trois raisons rendent une alliance avec l’Iran très complexe. Tout d’abord, si l’islam a pu être utilisé en Ouzbékistan pour s’affirmer face à la Russie, la laïcité de l’État reste la base des relations sociales. Ensuite, l’islam en Ouzbékistan est sunnite avec de fortes dimensions soufies (l’ordre soufi Naqshbandi a été fondé dans les environs de Boukhara). Les populations locales pratiquent dans l’ensemble un islam tolérant difficilement compatible avec le rigorisme chiite iranien. Enfin, une coopération trop marquée avec l’Iran aurait conduit l’Ouzbékistan à ne plus bénéficier de l’aide des organisations internationales, en raison de l’opposition des États-Unis et des réticences de l’Union européenne, tout en le coupant des sources de financement des pays du Moyen-Orient. Du point de vue économique, l’Iran n’offre pas de grandes possibilités de développement et ne dispose que de faibles capacités exportatrices en dehors du pétrole et ne peut répondre aux besoins en biens et services de la population ouzbek.
Parmi les possibilités de régionalisation, le Pakistan a envisagé un moment de faire entrer l’Asie centrale et donc l’Ouzbékistan dans sa mouvance. Il s’agissait alors, après l’Afghanistan, d’aider à la mise en place de républiques islamiques plus au nord en soutenant, par talibans interposés, des mouvements islamistes en particulier dans la Ferghana. L’ouverture vers le Sud de la part de l’Ouzbékistan serait tout autant tournée vers l’Inde, ce qui réduit les possibilités d’alliance avec le Pakistan. L’alliance des mouvements islamiques ouzbeks avec les Talibans, la répression contre les Ouzbeks afghans ne permettaient pas d’envisager une ouverture vers le sud. L’échec de la tentative de construction d’un gazoduc entre le Turkménistan et le Pakistan à un moment où le régime taliban était acceptable pour les États-Unis illustre l’irréalisme d’une telle approche. Le désordre durable régnant en Afghanistan rend illusoire des coopérations importantes avec l’Asie du Sud.
Dans une autre logique régionale et d’autonomie par rapport à la Russie, l’Ouzbékistan a adhéré en 1999 au GUAM (Géorgie, Ukraine, Azerbaïdjan, Moldavie), lancé 1997 avec pour objectif de renforcer la coopération politique, économique et stratégique entre ces quatre anciennes républiques soviétiques, il devient alors GUUAM, autour d’une volonté commune de constituer une alternative à la Communauté des États indépendants (CEI). L’Ouzbékistan se retire en 200516. En effet, cette organisation, soutenue par les États-Unis, envisageait de faciliter les “révolutions” colorées — en fait anti-russes — y compris en soutenant l’opposition ouzbek, en présentant les événements d’Andijan comme une révolution populaire et non une insurrection islamiste17.
L’Ouzbékistan n’a pu fédérer l’Asie centrale, et n’appartient à aucun espace d’intégration régionale, ce qui ne signifie pas l’absence d’ouvertures et de développement des échanges entre les États de la région en fonction des possibilités et des opportunités. Ces tentatives n’ont pas permis de fonder une appartenance, d’où la recherche d’une insertion plus globale.
En dehors des constructions régionales, l’Ouzbékistan a développé des relations avec les principaux acteurs intervenant dans la zone ; par la recherche de la défense de ses intérêts propres il a été impliqué dans les stratégies des acteurs du nouveau « Grand jeu », que sont la Chine, la Russie, les États-Unis et l’Union européenne, selon des formes propres avec des configurations conflictuelles ou coopératives évolutives. Ces divers rapprochements n’excluent pas des insertions au sein du monde musulman ainsi que le développement d’échanges avec l’Inde. Nous n’envisageons pas d’entrer dans le détail de ces alliances, il est néanmoins significatif de percevoir comment, sur une période courte, un État comme l’Ouzbékistan a vu son rôle se modifier en fonction de la situation en Afghanistan, de l’analyse de l’islamisme radical et de la place de la Russie dans le monde d’après 1990. L’Ouzbékistan a pu faciliter l’intervention des États-Unis en Afghanistan par l’octroi d’une base proche de la frontière. Cette base participait-elle de l’encerclement de la Russie ou de la Chine ? Constituait-elle une alternative, limitée, aux bases pakistanaises ? Il est tout à fait clair que l’Ouzbékistan ne saurait appartenir à un espace dominé par les États-Unis ou l’Union européenne, il peut être un allié ou un relais. La démarche des États-Unis se situe dans une logique traditionnelle de puissance et de soutien en fonction des intérêts américains avec les fluctuations que cela suppose. Le comportement vis-à-vis de l’islamisme est très significatif. L’intervention soviétique en Afghanistan a été l’occasion pour les États-Unis de soutenir les mouvements pan-islamiques via le soutien aux islamistes afghans dans cette région, en soutenant les activités pakistanaises et saoudiennes en Ouzbékistan pour affaiblir la prégnance soviétique et endiguer l’expansion de l’Iran. Après le 11 septembre 2001, la lutte contre l’islamisme conduit à un appui proclamé au régime ouzbek quitte ensuite à en dénoncer le caractère dictatorial ; avec l’instauration d’un nouveau régime, l’Afghanistan se substitue à l’Asie centrale dans la géostratégie américaine.
L’Union européenne fonde ses interventions sur une vision de long terme privilégiant les modifications structurelles et le respect des valeurs qui la fondent (démocratie, droits de l’homme, recherche du consensus etc.) dans une démarche donnant la priorité à la conviction plutôt qu’à la confrontation et facilitant les investissements d’entreprises de l’Union européenne et la rénovation des formations d’enseignement supérieur (programme TACIS et TEMPUS-TACIS).
À côté de ces relations lâches avec à l’Ouest, se met en place une coopération eurasiatique avec la Chine au sein de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS, Shangaï Cooperation Organization) créée en 1996 et qui regroupe la Chine, la Russie, le Kazakhstan, le Kirghizstan, le Tadjikistan, l’Ouzbékistan (en 2001) dont le siège est à Pékin. L’objectif est de participer à la maîtrise des relations internationales selon un axe Est-Ouest retrouvant le vieux cheminement des caravanes médiévales en négociant la forme des collaborations avec la Chine, en s’appuyant sur la Russie et les autres États d’Asie centrale. Faut-il y voir le début d’un nouveau système d’alliances eurasiatiques associant des régimes plus ou moins autoritaires avec une forte régulation étatique au plan économique ?

Un espace commun avec la Russie
L’autoritarisme du pouvoir ouzbek, indéniable, s’explique tout à la fois par les contraintes inhérentes à la construction d’un État national et par les réelles menaces locales (conflits frontaliers et ethniques) et internationales (islamisme) auxquels doit répondre le nouvel État ; cela explique les alliances internationales du pays.
Consécutif à l’affirmation d’une alliance privilégiée avec les États-Unis en Asie centrale jusqu’en 2005-2006, le retournement de l’Ouzbékistan vers la Russie, en 2006, peut apparaître spectaculaire. Après une quinzaine d’années de recherche d’un positionnement international autonome et souvent en opposition avec la Russie, l’Ouzbékistan recherche de nouvelles voies de coopération avec cette dernière. Réciproquement, la Russie reconnaît implicitement que la rupture, unilatérale, des relations économiques et politiques, conduisait plutôt à un affaiblissement de ses intérêts à long terme dans une zone d’influence russe. Cette nouvelle appréciation géostratégique se traduit par le rétablissement du pays au sein de l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC)18 qu’il avait quitté en 1998. Les objectifs principaux (lutte contre le trafic de drogue et le terrorisme) se modifient pour concerner désormais les problèmes de politique extérieure, de sécurité et de défense. L’OTSC envisage une coopération avec l’OTAN en vue de définir la sphère de responsabilité propre à chacune des organisations. Peut-elle se réduire aux États membres actuels ? Le déséquilibre au profit de la Russie est un facteur de tensions ; la participation de l’Ukraine, de la Géorgie et de la Moldavie équilibrerait l’ensemble. Cette coopération entre des États autoritaires est permise par leur stabilisation relative, elle semble se situer plus dans une conception westphalienne que postmoderne, plus proche de l’ASEAN que de l’Union européenne ou de l’ALENA.
Une telle régionalisation fondée sur une proximité géographique et une histoire commune peut-elle s’instituer sans que les conditions d’une confiance mutuelle entre les différents partenaires soient mises en place ?

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