Article 5 : La sécurité alimentaire, une priorité pour les paysans du Sud

La sécurité alimentaire,
une priorité pour les paysans du Sud


Anastase Hategekima

Introduction
Dans le cadre des négociations commerciale au sein de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), les pays en développement demandent davantage l’ouverture des marchés et la réduction du soutien interne et des subventions à l’exportation des produits agricoles dans les pays développés au lieu de défendre la sécurité alimentaire de leurs populations ainsi que leurs agricultures contre le dumping à l’exportation pratiqués par ces pays du Nord. Or, comme le précise J. Berthelot1, « La priorité des paysans et de leurs familles dans les pays les moins avancées (PMA) est de pouvoir produire pour leur famille, puis d’avoir accès au marché intérieur, bien avant d’exporter ».
Même si, dans le cadre de l’Accord agricole, les pays en développement ont la possibilité de fixer des droits de douane dits “taux plafonds”, il faut préciser que les programmes d’ajustement structurel (PAS) ont déjà fortement réduit le niveau de leurs tarifs douaniers. En d’autres termes, la libéralisation du marché agricole est plus poussée dans les pays du Sud que dans les pays du Nord. En conséquence, la libéralisation commerciale via l’Accord sur l’agriculture est beaucoup plus profitable au Nord qu’au Sud.
Ce constat est confirmé par le 15° rapport du Programme des Nations Unies pour le Développement qui informe que « les barrières commerciales les plus difficiles à surmonter sont érigées devant certains des pays les plus pauvres : en moyenne, les entraves au commerce rencontrées par les pays en voie de développement exportant vers les pays riches sont trois à quatre fois plus importantes que celles auxquelles les pays riches doivent faire face quand ils commercent entre eux »2. Cela reflète en fait le caractère à la fois « déséquilibré et inégal du système multilatéral »3 dans la mesure où « Au niveau agricole, le maintien d’importantes subventions aux fermiers dans les pays développés au moment où les pays africains ont réduit toutes les formes d’appui dans le cadre des réformes de l’ajustement structurel ont pesé lourdement sur les performances de l’agriculture africaine ». Ce caractère inégal du commerce mondial est fustigé par le même rapport du PNUD en ces termes : « la rhétorique du marché libre cache la réalité ».
En effet, « Le problème fondamental à aborder dans les négociations de l’OMC sur l’agriculture peut être résumé en quelques mots : les subventions des pays riches. Lors du dernier cycle de négociation, les pays développés ont promis de supprimer les subventions à l’agriculture. Depuis lors, ils les ont augmenté ! Ils dépensent aujourd’hui un peu plus d’un milliard de dollars par an en aides à l’agriculture dans les pays pauvres, et un peu moins d’un milliard de dollars par jour en subventions à la surproduction nationale… […] Pour envenimer la situation, les subventions des pays riches détruisent les marchés dont dépendent les petits producteurs des pays pauvres, faisant chuter leurs prix et leurs refusant ainsi une part équitable des bienfaits du commerce mondial »4.
Pour ce qui concerne particulièrement les pays les moins avancés (PMA), il y a lieu de préciser qu’ils défendent, au sein de l’OMC, des attentes contradictoires. D’un côté, ils sont obligés, dans le cadre de la sécurité alimentaire, de développer une agriculture vivrière qu’ils doivent protéger contre les importations à bas prix ; de l’autre, ils sont tentés de nourrir leurs populations urbaines à faibles coûts grâce justement à ces importations. Du fait qu’ils n’ont pas les moyens d’octroyer des aides directes ou d’autres formes de subventions à l’image des pays développés, les pays en développement et en particulier les pays les moins avancés, doivent défendre la protection à l’importation de leurs agricultures.
De façon générale, pour assurer un commerce profitable à tous, les politiques agricoles et l’Accord sur l’agriculture devraient se baser sur le respect du principe de « sécurité et de souveraineté alimentaire » des États et, selon le député français François Guillaume5, sur la « protection provisoire » des agriculteurs des PMA contre les importations bon marché issues des pays développés. Cette protection doit s’accomplir dans le cadre des « marchés communs régionaux regroupant les pays ayant des niveaux d’équipement et de productivité agricoles comparables », pour reprendre les termes de Marcel Mazoyer6. Le système tarifaire dans ces unions douanières devrait être celui qui recourt aux droits de douanes flexibles dits « “prélèvements variables” actuellement interdits par les règles de l’OMC »7. Sans ce principe, nous sommes d’accord avec Jacques Berthelot8 qu’ « il ne saurait y avoir de développement global des pays du Sud, où les agriculteurs sont encore majoritaires. Et sans ce développement, les pays du Nord ne pourront y exporter des produits et services à haute valeur ajoutée ».
Cela étant, notre contribution est de montrer en quoi la sécurité alimentaire constitue une priorité pour les pays les moins avancés et que la protection des agricultures de ces pays (promotion de la souveraineté alimentaire) contre les exportations bon marché des pays industrialisés est le meilleur moyen d’atteindre cette sécurité alimentaire par rapport à la libéralisation du commerce agricole prônée par l’OMC. Car, et comme il est connu de tous, le problème de faim dans le monde est plus une question de répartition alimentaire qu’une question de production ; répartition que le marché mondial est loin de satisfaire.

1 – Le concept de “sécurité alimentaire” et son évolution
Selon la FAO, « la sécurité alimentaire existe lorsque toutes les personnes ont, à tout moment, un accès physique, social et économique à une nourriture suffisante, saine et nutritive, pour satisfaire leurs besoins et leurs préférences alimentaires afin de pouvoir mener une vie saine et active »9. Ainsi défini, le concept de sécurité alimentaire englobe quatre dimensions principales :
– la disponibilité des denrées alimentaires qui est déterminée par la production intérieure, la capacité d’importation, l’existence de stocks vivriers et l’aide alimentaire ;
– la stabilité des approvisionnements dans le temps et dans l’espace variable selon les conditions météorologiques, la fluctuation des prix, les catastrophes dues aux activités anthropiques et divers facteurs politiques et économiques ;
– l’accès pour tous les individus aux denrées disponibles qui dépend des niveaux de pauvreté, de pouvoir d’achat des ménages et de l’existence de moyens de transport, d’une infrastructure commerciale et d’un système de distribution des produits alimentaire ;
– l’utilisation saine des aliments qui dépend des soins et de l’alimentation, de l’hygiène et de la qualité des aliments, et l’accès à l’eau propre, à la santé et l’assainissement.
Dès sa première présentation à la conférence mondiale sur l’alimentation de 1974, le concept de sécurité alimentaire s’inscrivait, selon Patrice Allard10, « dans une optique de production ». Ce qui veut dire que, pour répondre aux besoins d’une population croissante, il fallait donc augmenter « l’offre de produits alimentaires ». Et pour y parvenir, l’objectif assigné était l’autosuffisance alimentaire qui en même temps s’inscrivait dans une stratégie de développement global de substitution à l’importation.
À partir des années 1980, les programmes d’ajustement structurel, imposés par le FMI et la Banque mondiale aux pays en développement, remplacèrent la stratégie « sécurité alimentaire par l’autosuffisance alimentaire » par celle de « sécurité alimentaire par le marché ». Cette phrase que le ministre de l’agriculture des États-Unis a prononcé en 1986 en dit beaucoup : « l’idée selon laquelle les pays en développement devraient se nourrir par eux-mêmes est un anachronisme remontant à une époque révolue. Ils assureraient mieux leur sécurité alimentaire en comptant sur les produits agricoles des États-Unis, qui sont dans la plupart des cas disponibles à moindre coût »11.
En réalité, derrière les objectifs de stabilisation de la demande globale12 dans un premier temps et de modification structurelle de l’offre13 dans un second temps, il y avait en fait une stratégie d’écoulement des excédents alimentaires des États-Unis et de l’Union européenne. Najib Akesbi14 nous le dit en ces termes : « Il suffit de rappeler l’apparition vers le milieu des années 80 d’énormes excédents alimentaires aux États-Unis et dans l’Europe communautaire, excédents durables et coûteux qui conduiront ces pays à considérer l’élargissement de leur sphère d’écoulement comme une nécessité stratégique absolue ». Dès lors, Gérard Azoulay et Jean-Claude Dillon15 constatent que « le concept de sécurité alimentaire appliqué aux pays en voie de développement met particulièrement l’accent sur la question de l’accès par les plus pauvres aux denrées qui sont supposées disponibles, sinon localement du moins à l’échelle mondiale, reléguant au second plan la question de la croissance de la production domestique ».
Alors que l’autosuffisance alimentaire implique des politiques globales, la nouvelle conception de la sécurité alimentaire change radicalement d’optique et s’attache aux unités de consommation que sont le ménage et l’individu. Mais avec les famines qui se sont manifestées dans certaines régions du monde et en particulier en Afrique sub-saharienne durant les années 1984-1985, la sécurité alimentaire est passée d’une conception en termes d’accès simples aux produits alimentaires à celle d’un accès durable et assuré. Cette prise en compte du long terme a conduit à « la recherche de structures économiques et sociales capables d’offrir à tout le monde la possibilité de produire, d’acheter ou d’échanger de la nourriture ou de bénéficier d’une aide alimentaire »16.
L’une de ces structures est l’OMC dont, selon Supachai Panitchpakdi, son ex-directeur général, « la contribution à l’efficacité de la production n’est plus à démontrer »17. Lors de son allocution à la table ronde sur la réforme du commerce des produits agricoles et la sécurité alimentaire tenue à Rome le 13 avril 2005, il a affirmé ceci : « L’autosuffisance alimentaire n’est pas la sécurité alimentaire. L’objectif de l’autosuffisance alimentaire est un objet illusoire dans le monde d’aujourd’hui, où la production dépend d’un large éventail de facteurs. Qui plus est, aucun pays n’est à l’abri de phénomènes climatiques aussi désastreux et subits, qui peuvent réduire considérablement la production agricole intérieure. […] Les gouvernements qui cherchent à améliorer leur sécurité alimentaire en visant l’autosuffisance ont souvent tendance à instaurer une forte protection aux frontières et des prix élevés afin d’encourager la production intérieure. Ces mesures ont toutefois un impact négatif sur la sécurité alimentaire. Instaurer des prix internes élevés revient à prélever un impôt régressif. Les consommateurs les plus démunis sont souvent les plus durement touchés en cas de prix alimentaires élevés. Réduire leur pouvoir d’achat, c’est s’attaquer à leur sécurité alimentaire. Les subventions et autres mesures visant à encourager la production peuvent aussi favoriser par inadvertance les membres de la communauté agricole, notamment les riches exploitants et propriétaires, qui en ont le moins besoin… »1.
Cette sécurité alimentaire que défend l’OMC repose donc sur la capacité durable des pays en développement à importer ; capacité qui est toutefois incertaine à cause de la capacité limitée de ces pays à exporter et de la fluctuation des prix des produits agricoles sur les marchés mondiaux. D’autre part, elle crée une sorte de dépendance alimentaire vis-à-vis de grandes régions productrices, favorise le développement des cultures d’exportation au détriment des cultures vivrières de consommation de masse, concurrence les productions locales et pousse à l’exode rural. Pire encore, la « situation de l’insécurité alimentaire dans les pays en développement, s’est accrue alors que les pays en développement ont fortement augmenté leurs importations de produits agricoles lors de la dernière décennie, une évolution qui a encore été plus marquée pour les pays à faible revenu et à déficit vivrier. Cette tendance affecte, sur le long terme, la capacité de production de ces pays », précise le Compte rendu n° 72 de la Délégation pour l’Union européenne dans son examen du rapport d’information de F. Guillaume2.

2 – Sécurité alimentaire : importance et situation actuelle dans les pays en développement
Il importe de parler de la sécurité alimentaire dans les pays du Sud car, comme le montre le tableau suivant, c’est dans ces pays que se situent la plus grade majorité des personnes vivant en milieu rural et ce grâce à l’agriculture familiale (tableau 1).

 FAO, op. cit., p. 84-85.
2 Délégation pour l’union européenne, (sous la présidence de Pierre Lequiller), Examen du rapport d’information de monsieur François Guillaume sur les pays en développement et l’agriculture à l’Organisation mondiale du commerce, 2004. <http://www.assemblee-nationale.fr/1...> .

Vivant de l’agriculture dite “familiale”, la priorité principale de ces populations rurales, victimes d’une extrême pauvreté, est la satisfaction de leurs besoins alimentaires. Elles consacrent donc l’essentiel de leurs activités à nourrir leurs familles à partir d’un petit nombre de cultures vivrières de base qui fournissent l’essentiel des calories qui leurs sont nécessaires. Cependant, et spécifiquement pour l’Afrique1, les petites exploitations cultivent, en même temps, et souvent sur les mêmes parcelles, les cultures vivrières et les cultures d’exportation ; si bien qu’en tout état de cause, leur comportement est dicté par un impératif de sécurité alimentaire dans un environnement toujours incertain.
Malheureusement, les efforts déployés ne sont pas récompensés par ce que, comme le montre le tableau suivant, 814 600 000 de ces populations (17 %) vivent dans l’insécurité alimentaire dite chronique ou “sous-alimentation” qui, d’après Laurence Roudart2, « correspond à une situation où la ration alimentaire, mesurée en calories, ne suffit pas pour couvrir les besoins énergétiques de base, et ce de manière continue ; ce qui correspond à la notion courante de faim ».

 Cette spécificité trouve souvent son origine dans l’histoire de la mise en valeur de l’agriculture africaine pendant la période coloniale.
2 L. Roudart, « L’évolution récente de l’insécurité alimentaire dans le monde », Informations et Commentaires, n° 111, avril-juin 2000, p. 24.

3 – Les causes de l’insécurité alimentaire dans les pays du Sud
Pour ce paragraphe, nous nous sommes inspiré largement des travaux de Marcel Mazoyer et Laurence Roudart, spécialistes des « agricultures comparées »18. Nous partageons donc leur analyse qui met l’accent sur les facteurs externes comme cause principale de l’insécurité et de la pauvreté alimentaires dans les pays en développement, en particulier pour ce qui concerne la concurrence que les agricultures du Nord ont exercé et exercent encore sur celles du Sud et le fait que les innovations technologiques de ces agricultures (comme par exemple la révolution verte) ont été inégalement réparties et appliquées à travers le monde. D’autre part, nous partageons également leur point de vue concernant les solutions qu’ils proposent, notamment les échanges agricoles dans le cadre des « marchés régionaux » accompagnées par des « unions douanières » entre les pays en développement ayant des « niveaux de technologies agricoles comparables ».

3.1 – Les causes externes
3.1.1 – La faible pénétration de la révolution agricole contemporaine dans les pays en développement
D’après ces deux auteurs, les très petites exploitations en culture manuelle, largement majoritaires en Afrique, en Asie et en Amérique latine, n’ont pas eu les moyens d’accéder à la moto-mécanisation des pays développés. Pour illustrer cette situation, nous donnons ci-après un tableau de chiffres construit à partir du texte de M. Mazoyer.

Sur le plan géographique, c’est en Afrique où, d’après l’auteur, le taux de cultivateurs travaillant manuellement est très élevé (plus de 80 %) alors qu’il est de 40 à 60 % en Asie et en Amérique latine. Pour ce qui est de la culture attelée, l’auteur indique « qu’elle est présente dans moins de 15 % des exploitations en Afrique intertropicale, dans moins de 20 % en Amérique latine et au Proche-Orient, et dans moins de 30 % en Extrême-Orient »19.
Même dans les régions touchées par la moto mécanisation, celle-ci, poursuit l’auteur, « a été fort coûteuse et n’a pu être adoptée que par une minorité de grandes exploitations à salariés, disposant du capital ou du crédit nécessaires, alors même que, à leurs côtés, la très grande majorité des petits et moyens paysans continuent de pratiquer la culture manuelle ou à traction animale »20. La révolution verte s’est, quant à elle, arrêtée aux portes de l’agriculture pauvre. « Mais, pour importants qu’ils soient, les gains de rendement et de production liés à la révolution verte ont surtout bénéficié aux régions fertiles les plus aptes à rentabiliser les coûteux intrants nécessaires, et aux agriculteurs disposant de moyens suffisants pour les acheter et pour appliquer les conseils techniques correspondants. Les régions marginales et la paysannerie pauvre sont, encore une fois, largement restées à l’écart de ce mouvement »21.
Même dans les régions où elle a été développée, cette révolution verte a privilégié certaines cultures jugées aptes à la valoriser (riz, blé, maïs, etc.) laissant de côté les cultures vivrières de consommation de masse comme le mil, le sorgho, la patate douce, le manioc, l’igname, la banane plantain, etc.). Enfin, la révolution verte a privilégié les monocultures au détriment des systèmes de production complexes appelées couramment cultures associées, largement majoritaires dans les pays en développement.

3.1.2 – Concurrence des agricultures du Nord aux agricultures du Sud et baisse tendancielle des prix
Déjà sous-équipées et peu performantes, les agricultures du Sud, essentiellement familiales, ont été soumises dès le début du XX° siècle, à « une concurrence de plus en plus effective […] et de plus en plus inégale des agricultures les mieux équipées et les plus productives du monde ». Cette concurrence a provoqué ce que M. Mazoyer22 appelle la « crise des agricultures sous-équipées et peu performantes » et a été rendue possible, poursuit l’auteur, « par le développement des moyens de transport modernes et par la libéralisation des échanges ».
En effet, « désavantagés par leur très bas niveau d’équipement, les producteurs des pays en développement ont alors cherché à tirer parti de leurs avantages naturels en se spécialisant, au moins partiellement, dans les cultures tropicales d’exportation, moins concurrencées au départ. Cependant, beaucoup de ces cultures ont également subi la concurrence des cultures des pays développés »23. Ici, l’auteur cite le cas de la betterave sucrière qui a concurrencé la canne à sucre, celui du soja contre l’arachide ainsi que d’autres oléo-protéagineux tropicaux. Il cite également le cas du coton du Sud des États-Unis qui concurrence le coton africain et l’hévéaculture qui a été supplantée par le caoutchouc synthétique.
Quant aux prix des produits agricoles, ceux-ci ont subi une baisse tendancielle qui s’est maintenue sur une longue période. « Ainsi, au cours des dernières décennies, l’arrivée de céréales à bas prix a provoqué dans la plupart des pays en développement une baisse importante, en termes réels, des prix intérieurs des céréales et des denrées vivrières substituables. La première conséquence de cette tendance à l’uniformisation des prix des céréales et des denrées substituables a été de rendre manifeste l’énorme écart de productivité existant entre les cultivateurs à la houe produisant de l’ordre d’une dizaine de quintaux net par travailleurs et les cultivateurs hautement équipés qui en produisent plusieurs milliers »1 Pour illustrer ses propos, l’auteur donne un tableau qui compare le niveau de productivité de différents types d’agriculture au début du XX° siècle .

1 M. Mazoyer et L. Roudart, Histoire des agricultures du monde.…, op. cit., p. 457.

Aujourd’hui, ce rapport de productivité entre l’agriculture manuelle la moins productive du monde et l’agriculture motorisée la plus productive est de l’ordre de 1 à 500. Les denrées vivrières étant « payées sensiblement le même prix aux uns et aux autres », précise l’auteur, « les écarts de productivité par travailleur se traduisent purement et simplement en écarts de revenus ». Cette situation a abouti à des niveaux de productivités et des revenus très inégaux entre les deux types d’agricultures.

Avec un revenu monétaire de 300 francs français (60 $ EU), l’auteur calcule (tableau 6) le temps qu’il faut au cultivateur manuel africain pour acquérir du matériel amélioré comparable à celui du fermier du Nord.

3.2 – Les causes internes
Il s’agit des conditions naturelles (aridité, excès d’eau, sols pauvres, etc.), infrastructurelles (aménagements hydrauliques, routiers, de stockage, etc.) insuffisantes et foncières (petitesse des exploitations familiales) auxquelles s’ajoutent les politiques défavorables à l’agriculture ainsi que les fluctuations des prix que M. Mazoyer qualifie de « circonstances aggravantes de la crise » des agricultures du Sud.
Pour ce qui concerne la petitesse des exploitations paysannes, il y a lieu de préciser que cette situation peut provenir de deux origines. La première est en rapport avec le surpeuplement dont le cas typique, sur l’ensemble du continent africain, peut être celui du Rwanda, pays où la superficie moyenne par ménage, actuellement de 0.6 hectare est en dessous du seuil critique (0.75 ha / ménage) au sens de la FAO. En effet, en dessous de ce seuil, une exploitation agricole familiale ne peut pas subvenir aux besoins nutritionnels de base. Le sous-emploi croissant de la main-d’œuvre, la baisse de revenu par actif ainsi que l’appauvrissement de la population, sont des conséquences de cette situa-tion. Ce qui n’est pas étonnant quand on sait qu’actuellement, 60 % des rwandais sont en dessous du seuil de pauvreté. Dans une telle situation, comment, dans le cadre du libre échange, un agriculteur rwandais peu-il être compétitif face à un agriculteur, par exemple, suisse, allemand ou anglais disposant respectivement 18, 30 et 80 hectares ?
La deuxième origine concerne les inégalités de répartition des terres entre les exploitations familiales, le cas typique étant celui d’Amérique latine où, selon M. Mazoyer, « de très grands domaines agricoles de plusieurs milliers, voire de plusieurs dizaines de milliers d’hectares, souvent sous-exploités, monopolisent la plus grande partie des terres agricoles, alors même que la paysannerie pauvre se trouve confinée sur des minifundias dérisoirement petits, qui ne produisent pas de quoi couvrir les besoins alimentaires minimaux des familles ».
Ces causes dites “internes”, M-F. Fogel et V. Audate24 les résument en ces termes : « La mauvaise répartition des terres, le manque d’infrastructure rurale, le manque de formation aux techniques modernes agricoles et le manque de moyens pour faire face aux aléas du climat renforcent la pauvreté des paysans qui est l’une des principales causes de l’insécurité alimentaire à la campagne dans les pays en développement. » 

4 – Pour combattre l’insécurité alimentaire : l’exception agricole pour les pays pauvres
Alors que les pays développés et les pays dits “émergents”25 défendent le libre échange tranché comme moyen de lutter efficacement contre l’insécurité alimentaire, les pays en développement et en particulier les pays les moins avancés (PMA), sont pour un “libéralisme relatif”. En effet, et selon F. Guillaume, ces pays défendent actuellement à l’OMC des attentes contradictoires quant à la contribution de la libéralisation du commerce agricole à leur sécurité alimentaire : « D’un côté, ces pays souhaitent bénéficier encore de protections tarifaires élevées, afin de préserver leur agriculture vivrière. La logique voudrait donc, dans ce cas de figure, qu’ils optent en faveur d’une politique de long terme impliquant une stratégie de développement fondée sur l’agriculture. Mais de l’autre côté, ils sont tentés de nourrir à moindre coût leurs populations urbaines, et donc de faire un arbitrage de court terme en faveur d’importations à bas prix. Cet arbitrage explique en outre leur libéralisme très relatif concernant le sujet des subventions aux exportations : pour ces pays, la suppression immédiate de ces aides, qui est demandée par les pays émergents aboutirait à renchérir leur facture alimentaire. C’est la raison pour laquelle les pays ACP n’ont pas soutenu à Cancun la proposition du groupe G 2026 en faveur de cette mesure »27.
Pour aider les pays en développement, et surtout les pays pauvres à sortir de cette ambivalence, F. Guillaume propose, une solution reposant sur l’« exception alimentaire pour les pays pauvres ». Pour lui, « la seule voie possible pour relever le défi de la lutte contre la faim consiste à mettre en place “l’exception alimentaire”, c’est-à-dire un cadre de régulation des échanges agricoles qui repose sur une réelle égalité des compétiteurs, en assurant la protection des pays vulnérables, et préserve la souveraineté alimentaire de chacun. Il souligne que la souveraineté alimentaire doit devenir une priorité partagée entre les pays pauvres, qui doivent reconquérir l’indépendance de leurs marchés agricoles, et les pays développés qui doivent soutenir, pour des raisons stratégiques et morales, cet effet »28.
Rappelons que la souveraineté alimentaire est un concept qui a été développé par le mouvement paysan international Via Campesina et diffusé, pour la première fois, lors du Sommet mondial de l’alimentation en 1996. Elle désigne le « droit des populations, de leurs États ou Unions à définir leur politique agricole et alimentaire, sans dumping vis-à-vis des pays tiers ». Selon L. Rudi29, secrétaire d’Uniterre, « La souveraineté alimentaire ne s’oppose pas aux échanges, mais à la priorité donnée aux exportations : elle permet de garantir aux populations la sécurité alimentaire, tout en échangeant avec d’autres régions des productions spécifiques qui font la diversité de la planète. Il faut donner aux échanges un cadre défini par les Nations Unies qui donne la priorité à la production locale et régionale avant d’exporter, autorise les États / Unions à se protéger des importations à trop bas prix, autorise des soutiens publics aux paysans, à condition qu’ils ne servent pas directement ou indirectement à exporter à bas prix, garantisse la stabilité des prix agricoles au niveau international par des accords internationaux de maîtrise de la production ».
Ce concept considère que le rôle premier des paysans du monde est de nourrir leurs concitoyens et pour ce faire, le développement et la protection d’une agriculture familiale et des marchés de proximité s’imposent.
Pour F. Guillaume, les clefs de “l’exception alimentaire” sont donc à chercher dans « une double démarche, horizontale et verticale, d’organisation des marchés agricoles ». La « démarche horizontale consiste à protéger les agricultures vivrières des pays pauvres dans le cadre de marchés communs régionaux » tandis que « la démarche verticale vise à stabiliser les prix des produits de base » (p. 48). En effet, et selon J. Berthelot30, « L‘insuffisante compétitivité des petits paysans du Sud, du fait de leurs faibles niveaux de rendement et de productivité du travail, ne leur permettrait pas de résister à la concurrence des importations aux prix mondiaux, à fortiori lorsque ceux-ci sont déprimés par des subventions explicites ou implicites à l’exportation, comme on peut le constater en Afrique noire. […] N’ayant pas les moyens d’octroyer des aides directes ou d’autres formes de subventions comme le Nord, les pays du Sud n’ont pas d’autre alternative que la protection à l’importation ».
La proposition de “l’exception alimentaire” faite par J. Guillaume est salutaire. Toutefois, le fait de la limiter aux seuls « pays pauvres à déficit vivrier identifiés par la FAO » comme le souhaite l’auteur ne peut pas avoir un impact escompté vu la nature des causes (surtout externes) de l’insécurité alimentaire telles que décrites en haut. Pour que cette proposition puisse avoir une portée significative, il est souhaitable d’étendre “l’exception alimentaire” sur l’ensemble des PMA sans distinction, ce qui, par conséquent, incite à parler “d’exception agricole” à la place “d’exception alimentaire”.
Cette idée de protéger les agricultures du Sud dans le cadre des marchés régionaux est également défendue par M. Mazoyer. Il le dit en ces termes : « Si notre diagnostic est juste, un puissant levier pour réduire l’immense sphère de pauvreté, de sous-consommation et de sous-alimentation, rurale et urbaine, qui obère le développement de l’éco-nomie d’aujourd’hui, réside dans un relèvement progressif, important et prolongé des prix des denrées agricoles dans les pays en développement. […] L’augmentation des prix des denrées agricoles de base doit donc être assez progressive pour que, à aucun moment du processus, les effets négatifs pour les acheteurs ne l’emportent sur les effets positifs pour les producteurs. Pour promouvoir un tel scénario, on peut envisager une nouvelle organisation mondiale des échanges, basée sur des unions douanières regroupant des pays ayant des niveaux d’équipement et de productivité agricoles comparables »31.
Elle est aussi partagée par Maurice Allais (prix Nobel d’économie cité par M. Mazoyer) qui, lors de son allocution au premier sommet alimentaire européen en 1993, déclarait ceci : « La libéralisation totale des échanges n’est possible, elle n’est souhaitable, que dans le cadre d’ensembles régionaux, groupant des pays économiquement et politiquement associés, de développement économique et social comparable, et s’engageant réciproquement à ne prendre aucune décision unilatérale, tout en assurant un marché suffisamment large pour que la concurrence puisse s’y effectuer de façon efficace ».

Conclusion
Dans cette communication, nous avons montré que le problème des paysans des pays en développe­ment et en particulier des PMA, c’est avant tout la concurrence de leurs agricultures par les agricultures du Nord. Nous avons aussi montré qu’à l’échelle mondiale, voire régionale, le problème de l’insécurité alimentaire est moins une conséquence de la produc­tion que de sa répartition et qu’elle n’a jamais été la cause d’une pénurie absolue. Il y a largement de quoi nourrir le monde et pourtant, les effectifs des personnes sous-alimentées restent inquiétants. Ce n’est pas donc une question « d’autosuffisance alimentaire illusoire » comme le pense Supachai Panitchpakdi (ex-directeur général de l’OMC) mais bel et bien un problème de systèmes inégaux de production, de distribution et de répartition du pouvoir d’achat, problème que le marché mondial est pourtant loin de régler. Pour le dire dans les termes de Marc Dufumier, « La question est donc de savoir pourquoi ceux qui ont faim ne parviennent pas à se procurer en priorité les calories actuellement destinées à la consommation animale »32.
Du fait que les pays du Sud ont trop libéralisé leurs marchés agricoles, libéralisation qui s’est effec­tuée dans le cadre des programmes d’ajustement structurel des années 80, ces pays n’ont rien à espérer de positif qui sortira de l’Accord sur l’agriculture, accord qui de surcroît, est façonné en fonction des intérêts des pays développés, en l’occurrence les États-Unis et l’Union européenne.
Toutes ces observations confirment le fait que la concurrence mondiale prônée par l’OMC est à la fois inégale, inappropriée et déloyale. En conséquence, la meilleure façon de remédier à cette situation consiste à instaurer une nouvelle organisation équitable des échanges agricoles internationaux. Celle-ci doit se faire dans le cadre des « marchés communs régio­naux regroupant les pays ayant des niveaux d’équipement et de productivité agricoles compara­bles ». Ces unions douanières doivent être protégés par un système tarifaire basé sur les droits de doua­nes dits “flexibles” comme nous le dit F. Guillaume, c’est-à-dire des prélèvements variables actuellement interdits par les règles de l’OMC. Nous sommes donc convaincus, d’une part que la protection régionale des agricultures vivrières des pays du Sud et en particulier des PMA reste le seul moyen approprié et accessible à tous ces pays qui puisse leur permettre d’atteindre la sécurité alimentaire et, d’autre part que l’insertion dans le marché mondial n’est pas avanta­geuse dans la mesure où elle engendre beaucoup de problèmes, en particulier le développement d’une agriculture duale qui pousse davantage les petits paysans sur le chemin de l’exode rural.
Toutefois, nous attirons l’attention de nombre de PMA faisant partie des groupements régionaux, sur­tout en Afrique, sur le fait qu’appartenir à plusieurs groupements commerciaux est source d’inefficacité, dans la mesure où il a été observé que bon nombre de ces groupements ont des missions, voire des structures qui se chevauchent1.
Nous terminons notre travail sur cette phrase de M. Mazoyer : « L’expérience du développement agri­cole des dernières décennies a montré que pour se développer, les exploitations agricoles ont besoin de prix agricoles suffisants, non seulement pour survivre mais encore pour investir et pour progresser, et qu’elles ont besoin aussi d’infrastructures et de servi­ces qui leur donnent effectivement accès aux intrants, aux techniques appropriées, au crédit, à l’information et aux marchés solvables, toutes condi­tions nécessaires pour qu’elles puissent prendre part avantageusement aux échanges et à la division inter­nationale du travail. La question n’est donc pas au­jourd’hui de choisir entre mondialisation et non mondialisation, la question est d’opter entre une mondialisation apparemment libérale mais en fait tronquée et excluante pour les pauvres, et une mon­dialisation régulée, équitable, solidaire, élargie au profit de tous ; bref, elle est de choisir entre une mondialisation sauvage et une mondialisation à visage humain »2.

 Les premières initiatives d’intégration régionale lancées dans les années 1960 et 1970 en Afrique n’ont pas été couronnées de succès suite à un certain nombre de facteurs parmi lesquels figure celui de l’adhésion à plusieurs groupements régionaux ayant plusieurs similitudes. Cette façon de faire a entraîné une utilisation inefficace des ressources disponibles, d’où l’absence de compétitivité comme nous l’illustre la phrase suivante de Georges Courade, : « Dans l’évaluation des filières d’exportation ou de substitution aux importations, on ne s’est qu’assez peu préoccupé jusqu’à aujourd’hui, de compétitivité. On n’a pas essayé de mesurer la capacité des systèmes productifs mis en place à approvisionner les marchés locaux ou d’exportation avec des denrées de qualité, à des prix de revient équivalents ou inférieurs aux prix des produits similaires des concurrents », in : « Peut-il y avoir des politiques d’autosuffisance alimentaire ? », Politique africaine, n° 39, octobre 1990, p. 84.
2 M. Mazoyer, « Pour lutter contre la faim : une nouvelle organisation équitable des échanges agricoles internationaux », Informations et Commentaires, art. cit., p. 22 .