Article 6 : De paysans à paysans Les résultats exemplaires du réseau de solidarité AFDI


De paysans à paysans
Les résultats exemplaires
du réseau de solidarité AFDI


Jean Miossec
Alda Del Forno

Ce n’est pas d’aujourd’hui que les paysans des Centres et ceux des Périphéries partagent le sentiment d’une identité commune. Mais au fil du développement de leurs relations, et dans la période de mondialisation, ils en sont venus à constater une convergence de leurs intérêts.
Cette trajectoire est celle de l’AFDI : Agriculteurs Français et Développement International.

Origine et missions initiales
L’association a vu officiellement le jour en 1975, mais la décision de « faire quelque chose » a été prise en 1973 lors de la grande sécheresse au Sahel. En ce sens, le mot “développement” dans l’appellation de l’association renvoie au concept de développement des peuples, en dehors de toute vision purement égoïste de l’expansion d’une agriculture française.
Les fondateurs de l’association sont pourtant les grandes organisations professionnelles de l’agriculture : FNSEA (Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles), CNJA (Centre national des jeunes agriculteurs), CNMCCA (Confédération nationale de la mutualité, de la coopération et du crédit agricole) et l’Assemblée permanente des Chambres d’agriculture. Mais leur sagesse a été de confier les missions de la nouvelle association aux réseaux de solidarité déjà existants dans l’agriculture française. Seront ainsi mobilisés les groupes d’agriculteurs et les réseaux des adhérents des diverses organisations agricoles, plus largement impliqués par l’activité directe de leurs militants que par des activités institutionnelles.
L’AFDI compte actuellement 450 organisations professionnelles agricoles françaises engagées, présentes dans 80 départements ; l’association a tissé des liens (150 journées de rencontre par an) avec les organisations paysannes de nombre de pays francophones d’Afrique et Madagascar, mais aussi avec des organisations d’Arménie, du Cambodge, de Colombie, du Kosovo, d’Haïti, d’Ukraine et du Vietnam.
Les missions initiales sont ainsi définies :
– dans les Périphéries : accompagner les organisations paysannes qui soutiennent l’agriculture familiale ;
– au Centre : assumer une mission d’éducation au développement dans le monde agricole ;
– et enfin, favoriser par le développement un meilleur équilibre Nord – Sud.
Le raisonnement qui conduit, aujourd’hui, les agriculteurs français de l’AFDI à se préoccuper de questions internationales est résumé par les phrases d’introduction au document rédigé par Jean Miossec1 : « Le Tiers monde n’est pas un autre monde, c’est le nôtre. Aussi devons-nous essayer de comprendre le phénomène du sous-développement, pour mieux agir sur le développement ».
Toutefois, le travail de formation et d’explication des questions économiques a demandé de nombreuses discussions et n’est pas allé sans susciter des résistances de la part des organisations qui étaient à l’origine de l’AFDI. Ainsi, par exemple, les dirigeants des Chambres d’agriculture ont-ils eu du mal à admettre que le libre marché ne réglait aucun des problèmes, et que l’ordre libéral entraînait les désordres du sous-développement. Dès lors, un paysan comme Jean Miossec utilise les théories de l’économie politique et reprend la définition de la finalité de l’économie de Louis-Joseph Lebret (« L’homme doit être mis au centre de l’économie »2) ou se réfère à la définition du sous-développement de François Perroux (Le sous-développement est caractérisé par la domination, la désarticulation et les coûts de l’homme3). De même, il n’a pas été facile de faire entendre aux dirigeants des organisations agricoles, transformées en « banques – assurances » adhérentes au mouvement de financiarisation qui accompagne la mondialisation devient contradictoire avec une économie qui se préoccuperait du « développement de l’homme et de tous les hommes » 
C’étaient deux responsabilités différentes :
– celle de ceux, convaincus ou non, qui ont pour rôle de faire appliquer les réglementations mondiales malgré leur complexité,
– et celle du membre de l’organisation qui n’avait pas le rôle d’assurer l’exécution et qui se consacrait à faire l’analyse critique des politiques appliquées par le FMI et la Banque mondiale. Il était conduit à dénoncer les conséquences des programmes d’ajustements structurels, la Dette, puis l’Organisation Mondiale du Commerce.
Ainsi l’analyse précède-t-elle et inspire-t-elle l’action de l’AFDI. Dans le monde agricole, Jean Miossec devait faire cette analyse « à coté » comme disait François Perroux. Car il était convaincu de l’inefficacité des Règlements Monétaires Internationaux (RMI) et de la politique de la banque mondiale, et pour lui, la politique de l’OMC était contradictoire avec le développement des pays du Tiers monde.

Le fondement : le sentiment d’une identité commune
Le mouvement humanitaire déclenché en 1973 a pour fondement le sentiment d’une identité commune entre agriculteurs des Centres et ceux des Périphéries, qui tient à leur insertion productive via l’agriculture familiale.
Celle-ci est définie comme l’agriculture reposant sur la cellule familiale pour l’organisation productive, mais capable d’assurer la sécurité alimentaire pour le pays. Ainsi la production n’est pas destinée à l’auto-consommation ; elle inscrit l’agriculteur-paysan dans la division du travail, à l’intérieur de frontières nationales définies.
Certes, les familles n’ont pas les mêmes dimensions ni les mêmes structures dans les Centres et dans les Périphéries : de l’ordre de 5 personnes en France, de 30 à 60 personnes en Afrique, par exemple. Et la conscience de la différence est bien présente : différence de dimensions, de techniques, de productivités. Ces différences conduisent les agriculteurs du Nord à parler d’eux en termes “d’agriculture familiale” et à utiliser plus volontiers le terme de “paysans” à leurs homologues du Sud.
Mais des caractéristiques communes émergent : les agriculteurs en agriculture familiale constituent un noyau de stabilité sociétale. En effet, les fondements de cette agriculture sont l’intégration dans le milieu (social, environnemental) ainsi que la responsabilité personnelle et directe en matière d’éducation, de santé et d’accès aux responsabilités sociales, associatives et politiques.
Les agriculteurs-paysans du Sud ajoutent leur rôle dans l’entretien des ressources naturelles et la diversification de leurs productions — le contraire de la monoculture de type agro-business — qui les rend moins sensibles aux crises engendrées par les mouvements brutaux de prix.
En outre, ces agriculteurs-paysans ont en commun d’avoir un rapport analogue à la terre : celle-ci n’est pas délocalisable et les questions foncières sont, dans toutes les régions du monde, un souci rencontré par ces producteurs.
On pourrait aussi remarquer que, les uns comme les autres ont eu à affronter les changements impulsés par des interventions extérieures à leur monde : politiques d’accroissement des productivités, de remembrement, de réglementation par la CEE en France, poids de la colonisation, puis des capitaux des multinationales après la décolonisation, réformes agraires et foncières par les gouvernements au Sud ; enfin depuis 1986, affrontement avec les organisations internationales : FMI, Banque mondiale et OMC.
Ces identités croisées sont l’un des fondements des partenariats Nord – Sud.

La prise en compte progressive des questions internationales globales
Le réseau de solidarité institué en 1975 met d’abord en place des coopérations du type aide à la formation ou assistance technique, faisant intervenir des agriculteurs du Centre pour soutenir les paysans de la Périphérie. L’aide se développait “sur le terrain”.
En 1992, aux journées nationales de Rambouillet, l’infléchissement de la perspective est sensible : les grands bouleversements internationaux (chute du mur de Berlin, négociations du GATT…) sont pris en compte dans l’analyse de la place de l’agriculture dans le monde4. Un double constat se fait jour pour expliquer l’échec des politiques menées jusque-là dans le Tiers monde :
– l’échec du développement rural “administré”, guidé “par le haut”, en dehors de la participation démocratique des paysans,
– le désengagement de l’État des secteurs de l’éducation, de la santé et du développement des infrastructures locales imposé par les programmes d’ajustement structurel (PAS) du FMI.
L’AFDI développe alors une nouvelle conception de ses interventions : la mise en œuvre de programmes concrets de professionnalisation de l’agriculture et d’appui aux organisations paysannes. Cette nouvelle orientation reçoit l’appui des ministères français impliqués (Affaires étrangères, Agriculture, Coopération) et voit son aboutissement dans la Fondation pour l’agriculture et la ruralité dans le monde (FARM) créée en 2003 à l’initiative du Président de la République française.
Cette professionnalisation est conçue comme le développement humain des hommes et des femmes, c’est « la prise en main par les agriculteurs de leurs problèmes », comme le dit Martin Yao Kouassi de Côte-d’ivoire.
Elle rencontre l’adhésion des organisations paysannes des pays en voie de développement, qui en viennent à co-animer les Journées nationales de l’AFDI à partir de 1995.
Dès lors, le contenu des partenariats implique de longs dialogues sur la coopération Nord – Sud ainsi que des analyses replaçant l’action locale dans l’environnement économique et social du monde rural. En particulier, la colonisation, la décolonisation, la guerre froide, puis le rôle des firmes transnationales, la politique des États-Unis et de l’Union Européenne et les interventions des Institutions internationales (OMC, FMI, Banque mondiale) sont pris en compte et analysés.
Les résultats de ces partenariats sont fructueux. D’une part, des réseaux de coopération Sud – Sud se constituent (tel par exemple, le ROPPA, Réseau des organisations paysannes et des producteurs d’Afrique de l’Ouest). D’autre part les réflexions collectives aboutissent à identifier les analyses communes et les divergences dans les réunions entre partenaires. L’analyse du sous-développement des uns (au Sud), comme produit d’un certain type de développement des autres (au Nord) finit par servir de ligne générale aux réflexions.
Les paysans africains identifient et expriment leurs attentes :
– faire reconnaître le métier d’agriculteur,
– participer à la définition de la politique foncière,
– moderniser l’agriculture familiale et ne pas tomber dans les structures de l’agro-industrie qui opère avec des capitaux venus de l’extérieur.

Hong Kong – 15, une grande réunion pour constater les convergences
L’anniversaire des 30 ans de l’AFDI a été l’occasion d’une importante rencontre entre responsables des organisations d’agriculteurs du Nord et du Sud, à l’invitation de l’organisation elle-même, du Conseil de l’agriculture française, de l’Assemblée permanente des chambres d’agriculture et de cinq organisations paysannes africaines5. La date de cette célébration, 30 novembre et 1er décembre 2005, précédait de peu l’ouverture de la Conférence ministérielle de Hong Kong de l’OMC. Cette proximité a permis à l’AFDI et aux co-organisateurs de traiter, dans ces journées d’étude, des questions fondamentales de l’agriculture telles qu’elles se posent au niveau international. Les organisateurs espéraient que leurs conclusions seraient prises en compte par les représentants de leurs gouvernements à la réunion de HongKong.
Trois thèmes ont été retenus :
– À quelles conditions la mondialisation profite-t-elle aux pays en développement ?
– Qu’est-ce que la souveraineté alimentaire ?
– L’Union européenne et les pays en développement sont-ils partenaires ou concurrents ?
Les responsables agricoles, constatant aussi, avec le temps, l’échec de la politique libérale de l’OMC, de l’absence de l’État réduit à n’être le chargé d’affaire de la société économique et des entreprises et n’ayant plus de compétence en matière économique, commençaient à douter d’une telle mondialisation.
Les journées du 30 novembre et 1° décembre ont été précédées d’une journée de réunion de l’AFDI qui a permis aux agriculteurs du Sud et du Nord d’affiner et de confronter leurs analyses. L’idée que la marchandisation généralisée et le libéralisme allait contre le développement n’a pas été acceptée d’emblée ; mais elle a fini par l’être, grâce aux enseignements que donne l’expérience des actions de trente ans d’AFDI et des « analyses faites à coté » selon l’expression de F. Perroux. Les agriculteurs africains ont, pour leur part, fini par se mettre d’accord et ils feront une déclaration commune. Ils ont insisté sur le fait que le dessein de l’OMC les met en péril dans leur condition de producteurs. Ils ont revendiqué l’idée que les populations doivent décider ce qu’elles produisent et qu’ils n’ont pas à accepter de s’insérer dans une division internationale du travail imposée au nom des mécanismes du marché ; en particulier, l’agriculture doit s’articuler à l’industrie, à l’intérieur des frontières nationales. Ils refusent l’idée que le bien-être des populations coïncide avec les taux de profit des firmes multinationales. Enfin, devant l’affaiblissement de l’État que les pressions de la Banque mondiale a obtenu, ils revendiquent d’être à l’origine des décisions qui les concernent. Ainsi, le développement sera-t-il “ascendant”, partant des producteurs eux-mêmes.
Dans les journées suivantes qui ont rassemblé les agriculteurs de l’AFDI, les autres organisateurs et leurs invités, les convergences constatées concernent la place de l’agriculture familiale dans le monde, au-delà même des différences de techniques et de productivité qui les séparent.
– Au Sud comme au Nord, l’agriculture familiale, dont la vocation est assurer la sécurité alimentaire des concitoyens, est mise en péril par la libéralisation du commerce mondial. Le GATT puis l’OMC, avec la disparition des protections tarifaires depuis 1986, met en concurrence des agriculteurs qui ont des coûts de production très différents. Les organisations d’agriculteurs soulignent que le produit agricole n’est pas un produit de commerce comme un autre, du fait que l’agriculture n’est pas délocalisable et que la production agricole est stratégique pour l’alimentation de toute la population.
D’où des positions réclamant l’arrêt de la libéralisation des échanges, une protection aux frontières ainsi que le retour à des accords préférentiels de type “accords de Lomé”, liant l’Union européenne à l’ensemble des PED ayant le même type d’agriculture.
Il s’ensuit aussi un accord pour distinguer, dans les pays du Sud, ceux qui ont une agriculture très mécanisée et très productive, comme, par exemple, le Brésil, et de leur réserver un traitement différencié de celui des pays sous-développés.
D’autres positions rencontrant l’accord des participants :
– la dénonciation de l’illusion d’un monde conforme à la théorie des avantages comparatifs ;
– la conscience que le développement du Tiers monde est un facteur de stabilité globale qui peut résoudre le problème de l’immigration clandestine et que cette stabilité ne peut être acquise et obtenue qu’au moyen d’un développement de l’agriculture (les revenus des agriculteurs augmentant, l’exode rural vers des villes où n’existe aucune opportunité d’emploi s’arrête, et, de là, est mis un terme à l’émigration) ;
– le marché sans régulation, tel que proposé comme objectif des négociations à l’OMC, est incapable d’assurer la sécurité des populations (en quantité et en qualité) et la souveraineté de politiques à long terme. En particulier les fluctuations de prix doivent être maîtrisées ;
– tous les accords bilatéraux dans le secteur de l’agriculture doivent être condamnés. Le libéralisme radical prôné par l’OMC n’est pas la bonne solution, mais des accords bilatéraux peuvent être encore plus destructeurs pour les agricultures et engendrer plus encore de sous-développement ;
– l’aide alimentaire peut être bénéfique, à condition qu’elle soit ponctuelle et ne déstabilise pas les prix des produits locaux et les structures de production.

Toutefois, des fêlures apparaissent derrière ces convergences fortement énoncées.
– Elles se font jour à propos du commerce des produits agricoles. Pour les agriculteurs du Sud, le commerce est sans doute nécessaire, mais l’exportation ne doit pas être prioritaire, elle ne doit pas être une fin en soi. Sur ce point des excédents agricoles, les représentants des agriculteurs français sont plus prudents. La souveraineté des politiques agricoles est réaffirmée dans les paroles de Jean-Michel Métayer, président de la FNSEA : « Chaque pays doit avoir la liberté d’affirmer sa souveraineté alimentaire, de décider de sa politique agricole avec toutes les conséquences économiques et sociales qui en découlent. Mais les soutiens des pays développés ne doivent pas déstabiliser les agriculteurs du Sud en servant de support à des politiques d’exportation agressives et d’aide alimentaire en nature, destructrices des économies locales »6.
– La question des subventions à l’agriculture fait aussi débat. Les prix agricoles soumis au marché mondial sont volatils. Faut-il lutter contre cette volatilité par l’aide aux agriculteurs ou bien convient-il de définir des politiques permettant de disjoindre le prix intérieur du prix mondial ?
– Les pays du Nord doivent-ils garantir un débouché aux produits du Sud, ou bien les agricultures du Sud doivent-elles résolument se tourner vers des productions vivrières (Ndiogou Fall : « ce que nous voulons, c’est cultiver ce que nous mangeons et manger ce que nous cultivons ») ?
– Les divergences de conception apparaissent aussi autour de la notion de sécurité alimentaire. Pour les uns (le ministre du Commerce extérieur français par exemple) la sécurité alimentaire concerne essentiellement la question sanitaire. D’autres privilégient l’aspect d’équilibre des marchés. D’autres enfin, et, en particulier, certains représentants africains, insistent « sur la souveraineté alimentaire qui est un des aspects des droits de l’homme ».
– Enfin, la proximité de la Conférence ministérielle de Hong Kong met en évidence des divergences sur les stratégies à arrêter. Pour les uns, il faut rechercher l’accord à travers l’institution internationale, pour d’autres, mieux vaut un désaccord qu’un mauvais accord.

On l’aura compris, les Journées Hong Kong – 15 n’ont pas réglé les divergences. Elles ont le mérite d’avoir offert une tribune pour l’effort de clarification. Elles ont aussi permis de prendre la mesure et de réaffirmer les solidarités des agriculteurs-paysans du Sud et du Nord, telles que l’AFDI les développe.
Le problème a été posé en termes nouveaux, suivant en cela l’enseignement de F. Perroux, c’est-à-dire en respectant les tâches de la nation en voie de développement : assurer les besoins essentiels, coupler l’agriculture et l’industrie, reconstituer la nation.
Les pays sous-développés ont le droit de disposer de leurs ressources naturelles, à l’encontre, s’il le faut, de l’étranger et tout spécialement des entreprises transnationales. Chaque pays doit pouvoir produire sa nourriture.
Seuls les pays de la Périphérie peuvent définir leur politique de développement, dans le cadre d’une politique marquée du sceau de la justice et de la solidarité et d’une économie dont l’Homme réel est le Centre.