Article 8 : Succès et défis de l’agriculture durable à Cuba

Succès et défis
de l’agriculture durable à Cuba

Maria Caridad Cruz

Le plus grand défi pour atteindre un dévelop­pement durable consiste à changer l’actuelle façon de vivre -et donc de penser- de la grande majorité des personnes qui, dans des rôles divers, compo­sent nos sociétés. Pour cela, la plus importante contribution des mouvements d’agriculture éco­logique, urbaine et autres, réside dans la transfor­mation progressive des modèles culturels des producteurs et des consommateurs participants, ainsi que dans l’extension de ces mouvements.
Ces changements permettraient, dans la prati­que et pas seulement dans le champ de la théorie, d’obtenir une agriculture contribuant à l’amélio-ration de l’environnement dans lequel vivront les générations futures. Il s’agit de l’environnement en général car il n’est pas possible de traiter du déve­loppement durable en faisant la traditionnelle division entre campagne et ville. Sa relation est indissoluble, surtout aujourd’hui, alors que la population mondiale se concentre de plus en plus dans les espaces urbains, et que le terme “culture agraire” n’est pas réservé à la ruralité. […]

Un peu d’histoire
L’île de Cuba est longue et étroite ; elle mesure approximativement 111 000 kilomètres carrés, dont environ 61 % de terres cultivables. Sa population est de onze millions d’habitants. Si l’on remonte au-delà de deux cents ans dans l’histoire agraire du pays, on peut constater, à l’époque coloniale, la prédominance de l’esclavage fondamentalement liée à la production du sucre de canne. Le lien principal reliant l’homme à la terre fut donc entaché par le refus du travail agricole, imposé dans des conditions infrahumaines.
À cause des guerres d’indépendance, le pays arrive au XXe siècle avec un milieu rural détruit et dépeuplé. Le recensement de 1899 montre que sur 3,5 millions d’hectares cultivables, seulement 10 % étaient cultivés, dont près de la moitié produi-saient de la canne à sucre. Les mesures prises pour changer cette situation favorisèrent, entre autres, la concentration des terres dans les mains des grands propriétaires et des compagnies agroindustrielles — beaucoup d’entre elles nord-américaines — avec comme objectif, d’augmenter la production sucrière1. Les recensements agricoles de 1931 et 1946 montrent une augmentation substantielle de cette concentration. Les propriétés de plus de 400 hectares, grandes propriétés rurales produisant la canne à sucre et élevant du bétail, représentaient, en 1931, 58 % et, en 1946, 77 % de la superficie agricole totale. Par ailleurs, en 1946, en ce qui concerne les propriétés de moins de 70 hectares, seulement 34 % étaient exploitées par leurs propriétaires ; et sur la totalité du territoire agri­cole du pays, 32 % étaient réellement exploitées par leurs propriétaires. Le reste des exploitants vivait hors des propriétés. Entre 1946 et 1957, seu­lement 22 % de la superficie agricole de Cuba était cultivée, dont 65,6 % pour la canne à sucre. Cette faible proportion de surface cultivée, qui com­prenait quelques pâturages ensemencés et surtout des pâturages naturels, était en relation avec une très forte importation de denrées alimentaires2. De 1955 à 1958, les importations agricoles représen­taient entre 27 et 30 % du total3.
La structure sociale de la population rurale cubaine en 1953 montre que les grands et moyens propriétaires terriens atteignaient à peine le chiffre de 3 %, les paysans 22 %, alors que les ouvriers agricoles totalisaient 75 %4. Les récoltes de canne, de tabac et de café, produits exportables, impo­saient une structure cyclique de l’emploi et, par conséquent, le déplacement de grands contingents de forces de travail entre les provinces et les régions5. Enfin, il est remarquable qu’en1959, on estimait que 50 % des salariés du pays étaient des ouvriers agricoles6.
En résumé, Cuba est un pays caractérisé tout d’abord, jusqu’à la seconde moitié du XIXe siècle, par une main-d’oeuvre réduite à l’esclavage qui rejetait le travail agricole ; ensuite par une faible proportion de terres cultivées, la prédominance de la monoculture dans les grandes propriétés de canne et de bétail, une grande concentration de la propriété de la terre, une structure sociale agricole où prévaut, en tant que force productive, l’ouvrier agricole, très mobile et déraciné. Au cours de cette longue période a prévalu un modèle de produc­tion agricole dirigé vers l’agro-exportation et la satisfaction des nécessités internes par l’importation de denrées alimentaires.

L’agriculture à partir de la révolution de 1959
Cette brève synthèse historique, et la certitude que la culture doit obéir à des règles pour transiter vers un développement durable7, nous amène à nous demander jusqu’à quel point les transforma­tions survenues à Cuba à partir de la décennie des années 60, et les processus actuels, tiennent compte des faiblesses historiques d’une culture agricole comme celle qui nous a caractérisés. […] Le triomphe de la Révolution cubaine, en 1959, a favorisé d’importantes transformations économi­ques, politiques et sociales. Ces transformations ont eu comme principal objectif la création d’un ordre d’équité8 et de justice sociale. Il n’est pas possible de les rappeler toutes, mais je vais me référer à celles qui, de mon point de vue, ont une plus grande incidence sur le thème que je développe.
La première Loi de Réforme Agraire, démarrée cette même année 1959, a produit des change­ments très importants dans la structure agricole du pays. Quelques-uns de ses principes pourraient être considérés comme pionniers pour le déve­loppement durable à Cuba ; tel est le cas pour la remise en propriété de la terre à ceux qui la travail­lent, le plein emploi des ressources naturelles et humaines, l’élimination de la grande propriété rurale, la création de coopératives de production, la diversification et l’augmentation de la produc­tion agricole afin de pourvoir aux nécessités de la consommation. Une fois la Loi appliquée, en 1962, la répartition de la superficie agricole était la sui­vante : 29 % en fermes populaires (d’état), 12 % en coopératives de canne à sucre, et 59 % en secteur privé. On remit la propriété de la terre à 200 000 familles, augmentant ainsi leur sentiment de pos­session, élément important dans le maniement des ressources naturelles. Par ailleurs s’affirme la vo­lonté de développer la propriété coopérative, dans le but de dépasser les limites de l’individualisme et du travail salarié, et de générer un traitement collectif des ressources naturelles, propice au développement.
Néanmoins, les conflits du travail surgis dans les coopératives ont fait que un an plus tard seu­lement, en accord avec les participants, on les a dissoutes pour les transformer en fermes d’état. Une des raisons qui peuvent expliquer ce compor­tement se trouve dans les modèles culturels liés au déracinement et à la condition de salariés subis jusque là par les employés des coopératives. L’application de la Deuxième Loi de Réforme Agraire, limitant la propriété privée à 67 hectares, fait qu’en fin 1963 le secteur étatisé occupe 60 % des terres et le secteur privé 40 %. Pendant ce processus ont été ajoutées de nouvelles proposi­tions, l’une d’entre elles étant « garantir le passage à une agriculture intensive au moyen du change­ment technologique, l’électrification et l’urbanisation rurales ». Il est certain que l’image donnée par la campagne, avec ses caractéristiques paysagères et de loisirs appréciées par le citadin, était le symbole de la pauvreté et de l’extrême précarité, y compris la traditionnelle habitation rustique. L’ordre nouveau se devait de modifier cette image et de nourrir équitablement la population.
Quel était à cette époque l’exemple de déve­loppement agricole à l’échelle mondiale ? Les jeunes dirigeants du nouvel État Cubain avaient-ils une culture paysanne leur permettant d’articuler un modèle de développement différent ? La Révolution verte comme paradigme, et les faibles­ses de la culture paysanne, ont défini le modèle de développement agricole dans le pays durant toutes ces années. Ce modèle est caractérisé par des sys­tèmes de production à grande échelle, une haute spécialisation, une intensification excessive, la monoculture pour l’exportation et la dépendance en ce qui concerne les produits chimiques, les machines agricoles et autres facteurs de produc­tion, ainsi que l’importation des denrées alimentai­res. En outre, ce modèle, encore en vigueur dans beaucoup de ses composantes, s’est transmis au milieu paysan en modifiant en grande partie, la façon traditionnelle de travailler la terre.
Cependant, traiter l’agriculture comme s’il se fût agi d’une activité industrielle a beaucoup aggravé les problèmes d’environnement tels que la déforestation9, la perte de fertilité, la salinisation et l’érosion des sols : actuellement 74 % des terres agricoles du pays sont érodées10. Cela a également réaffirmé la prédominance des ouvriers agricoles et l’exode de la population rurale vers les villes, expression ultime de son déracinement11. Si au début des années 60 les investissements se sont dirigés vers un schéma de diversification indus­trielle, dans les dernières années de cette même décennie, l’État a décidé, pour augmenter la capa­cité des exportations, d’atteindre, en 1970, une production de sucre de 10 millions de tonnes12. Sans négliger les raisons valables avancées, il n’est pas possible d’exclure l’influence de la culture de l’agro-exportation et de la monoculture, alors qu’en même temps on importait des denrées alimentaires. Ceci s’est consolidé avec l’entrée de Cuba, en 1972, au Conseil d’Aide Mutuelle Éco­nomique (CAME)13, où l’apport fondamental de Cuba était le sucre, le nickel et les agrumes. Par ailleurs, jusqu’en 1989, 57 % des protéines et plus de 50 % des calories consommées par la popula­tion provenaient des importations14, ainsi que 97 % des aliments pour animaux15.
En interaction avec ce processus, l’État a instauré une politique d’éducation caractérisée par l’universalité et la gratuité des études, c’est-à-dire la reconnaissance du droit à l’éducation de tous les citoyens, sans distinction de race, de sexe, de croyance ou de niveau social. L’enseignement supérieur, centralisé dans la capitale de l’île, commence à s’étendre à tout le pays. En 1961, l’indice d’analphabétisme passe de 23,1 à seule­ment 3,9 %. Au cours de cette même année 700 000 personnes ont été alphabétisées, la plupart d’entre elles résidant dans des zones rurales. Le pourcentage de scolarisation de 6 à 14 ans qui en 1958 était en moyenne de 55 %, et de 35 % dans les zones rurales, dépasse aujourd’hui 97 % et l’enseignement jusqu’à 14 ans est obligatoire. Depuis 1959, plus d’un demi-million de personnes ont obtenu un diplôme d’études supérieures, soit 5 % de la population totale. Cuba possède 220 centres de recherche scientifique, et il y a 1,8 scientifiques et ingénieurs pour mille habitants16. Ce haut niveau d’éducation marque profondément tous les aspects de la vie du pays, et il représente un des piliers fondamentaux de son développement.

Premiers pas vers une agriculture durable
Les universités agricoles, à la tête desquelles se trouve la plus ancienne -l’Université Agricole de La Havane (UNAH)17 démarrent en 1991 des cours et d’autres activités pour recycler ses diplômés dans la connaissance et les progrès de l’agro-éco­logie. En 1992, s’organise l’Association Cubaine d’Agriculture Organique18. En 1995, également au sein de l’UNAH, on ouvre le Centre des Études d’Agriculture Durable (CEAS), confié à son Rec­teur. Le premier Diplôme supérieur professionnel d’agro-écologie et d’agriculture durable est instauré en 199519.
Depuis 1986, les travaux de recherche et l’expérimentation d’alternatives pour diminuer les coûts, aboutissent à la production nationale de semences améliorées et des bio-fertilisants, à la surveillance biologique des fléaux et des maladies, ainsi qu’à l’utilisation de technologies de produc­tion à coût réduit20. Cette façon de procéder mon­tre que les techniciens, professionnels et diri­geants du pays introduisaient, par différentes voies -et sans pour autant que dans tous les cas ce fût le but recherché- des éléments d’un nouvel exemple de développement agricole.
Néanmoins, les programmes d’études dans l’enseignement supérieur et technique restaient élaborés et appliqués, jusqu’en 1995, sur les sché­mas de l’agriculture conventionnelle. À partir de cette année-là sont introduits des concepts agro-écologiques dans certaines disciplines des études universitaires. Un peu avant, en 1991, on les avait introduits dans les Instituts Polytechniques Agrico­les (IPA). À partir des années 90 on a réalisé, par des voies informelles, d’autres actions importantes de formation en matière d’agriculture écologique.
Il n’y a pas encore suffisamment de recul pour mesurer la portée de ces changements et leurs impacts pratiques dans la durée. On ne doit pas oublier que les grandes possibilités offertes par le développement de l’éducation, jointes au peu d’attachement à la terre, ont également provoqué l’exode de milliers de jeunes du milieu rural, qui sont partis à la ville pour étudier et qui ne sont pas revenus à leurs lieux d’origine, et même qui, quel­quefois, ont entraîné le reste de la famille. […] Une autre des composantes ayant marqué profon­dément le développement agricole du pays et qui, selon moi, peut jouer un rôle important dans la voie vers une agriculture durable, c’est l’existence de la planification physique, en tant qu’instrument de développement des différents niveaux du terri­toire. Bien qu’il existe des antécédents de plans directeurs et de projets urbains, l’institution-nalisa­tion de la planification physique se produit à partir de l’année 1960, lorsqu’est constitué, par décret, le Service de Planification Physique dans le Ministère du Travail de l’époque (aujourd’hui de la Cons­truction). Postérieurement, en 1976, l’activité de Planification Physique est établie en tant que système réunissant les différents niveaux du terri­toire national21. Le groupe de planificateurs nou­vellement formé, dans la lancée des lois révolu­tionnaires, entreprit, avec plus d’enthousiasme que de connaissances en la matière, l’indispensable tâche de projeter et de planifier la transformation du territoire exigée par l’organisation socio-éco­nomique en voie de structuration. Un des objec­tifs de cette planification a été d’effacer les grands déséquilibres territoriaux existant entre les diffé­rentes régions dans l’aménagement du territoire, entre la campagne et la ville, et à l’intérieur des villes ; d’améliorer les conditions de vie des popu­lations urbaine et rurale ; de favoriser le dévelop­pement agricole et industriel ; d’utiliser de manière efficiente le sol, ressource épuisable, par une localisation adéquate des activités productives et sociales, et par l’utilisation de la terre en accord avec les traditions et la vocation de ses cultivateurs potentiels ; de gérer de manière responsable les ressources naturelles ; et de protéger et réhabiliter l’environnement pour permettre un développe-ment écologiquement durable22. Au cours des décennies 60 et 70, dans le but d’élever le niveau de qualité de vie de la population rurale et de lui assurer les services de base, des conditions de logement correctes et le lien direct avec les divers plans agricoles, les planificateurs physiques, en collaboration avec d’autres institutions du pays, projetèrent plus de 300 nouveaux villages qui furent construits par la suite. Cependant, paradoxa­lement, la concentration des producteurs agricoles dans des lieux considérés comme urbains, n’a pas évité l’exode rural ou le changement d’activité professionnelle, ce qui démontre l’influence de l’héritage culturel. Alors que Cuba est un pays petit et nettement agricole, 75 % de sa population se considère comme “urbaine”23. A mon sens, nous nous trouvons devant un paradigme urbain pour définir la qualité de la vie, et une distorsion par rapport à l’idée de “campagne” et de “population rurale”. Ceci ne contribue pas à modifier les modèles culturels hérités.
Si donc la planification physique a été troublée par les conceptions auxquelles nous avons fait allusion, il n’en est pas moins vrai qu’aussi elle a freiné d’innombrables projets qui auraient éloigné encore davantage les possibilités d’un passage vers la durabilité. On peut signaler le contenu et la portée des plans directeurs qui recouvrent la tota­lité du territoire national, dans les 169 communes du pays. Ils contiennent les restrictions à apporter au développement, en fonction de la préservation des ressources naturelles, économiques et humaines.

La refonte des structures agraires après la crise de 1989
La chute du camp socialiste d’Europe de l’est, à partir de 1989, génère pour Cuba la perte subite de la possibilité de crédits et de l’échange avantageux sur un marché sûr, qui représentait plus de 80 % de son commerce extérieur et la totalité de ses besoins en énergie. Le prix du sucre, qui, à la moi­tié des années 70, avait grimpé momentanément jusqu’à atteindre 60 centavos la livre, ne connut plus jamais de telles hausses, et baissa de 9 centa­vos en moyenne en 1992. L’importation de pétrole — environ de 13 millions de tonnes avant cette date — diminua jusqu’à moins de la moitié. Le Produit Intérieur Brut (PIB) affichait, jusqu’en 1993, une chute supérieure à 35 %24.
Dans cette situation, les faiblesses du modèle de développement agricole existant jusque-là dans le pays provoquèrent rapidement une forte pénu­rie de produits alimentaires, aussi bien dans ceux provenant des importations que dans ceux issus de la production nationale. La satisfaction des besoins nutritionnels de la population baissa, en 1993, jusqu’à 1 863 calories et 46 grammes de protéines par jour, ce qui représente respectivement 74 et 61 % des rations considérées comme basiques25, et qui avaient été dépassées dans les années 8026. Actuellement, on considère que la consommation a de nouveau atteint quelque 2 400 calories et 65 grammes de protéines par jour27. La crise provoqua également, entre autres problèmes, la réduction de plus de 40 % du produit agricole ; la chute, encore plus importante, de la productivité du travail, la détérioration et le non-entretien des moyens mécaniques et du bétail, et l’augmentation des terres en friche28. Ce fut l’impérieuse nécessité de résoudre les problèmes de survie et non pas le paradigme de durabilité, qui amena le pays à rechercher des solutions alternatives internes à court terme.
La seule façon de résoudre les carences extrê­mes présentées par les grandes entreprises d’état pour qu’elles deviennent productives devait être basée sur la création d’unités maniables avec peu de moyens et en utilisant au maximum les res­sources existantes. Les changements intervenus depuis lors tendirent à créer des unités producti­ves de moindres dimensions, à récupérer et à augmenter la production agricole et l’efficience économique, l’autosuffisance du secteur, et la stabilisation et l’augmentation de la force de travail. Pour cela il était indispensable de créer un nouveau modèle de motivation au travail et à la production29. Il n’est pas possible d’occulter que, trente ans après le début des transformations dans le secteur agricole, la force de travail agricole était toujours instable, et que l’importation de denrées alimentaires était un élément fondamental de la satisfaction des nécessités de la population. En quelque sorte, cela montre que le modèle de développement agricole choisi n’avait pas encore résolu les problèmes dus à nos modèles culturels.
Depuis les années 60 et jusqu’en 1989, le secteur d’État — qui s’était agrandi à cause de la négligence des paysans30, des étatisations et pour des motifs d’utilité publique — occupait 80,7 % du total des terres agricoles. À partir de l’année 1993 presque la moitié des terres d’État se trans­formèrent en coopératives. La structure de posses­sion (non de propriété) s’est modifiée en faveur du secteur coopératif et de l’augmentation de la possession parcellaire. En conséquence, en 1997, le secteur étatisé détenait 48,7 % des terres, le coopératif 39,4 %, et l’individuel 11,9 %31. Bien que les expériences positives des paysans regroupés en coopératives (8,6 % du total des terres en 1989) aient pesé dans le choix de cette forme d’organisation pour la nouvelle structure agraire, en quelque sorte on était revenu aux objectifs des années 60.
Les Unités Basiques de Production Coopérative (UBPC) -nom donné à la nouvelle forme coopéra­tive de production agricole de niveau moyen- sont, entre autres, propriétaires du produit de leur gestion, elles ont une personnalité juridique pro­pre et l’autonomie financière. Cependant, elles n’ont pas la propriété de la terre, et l’usage du sol est réglementé par l’État. Comme la majorité des coopérateurs étaient des ouvriers agricoles, on pouvait penser que cela allait limiter, à longue échéance, le nécessaire sentiment d’appartenance dont a besoin l’utilisation -non plus durable, mais au moins écologique- des ressources naturelles, et la faire dépendre de l’obtention de production et de capital à tout prix. Cette appréhension se trouve en quelque sorte reflétée dans le type de stimu­lants des coopératives, parmi lesquels on trouve les perspectives de profits, bien que celles-ci ne soient pas significatives actuellement. La création, en 1994, des marchés agricoles, régis par la loi de l’offre et la demande, offre également la possibi­lité d’obtenir des gains supérieurs. Équilibrer tous ces aspects constitue un défi pour atteindre un développement durable.
Il faut mettre en valeur, en tant qu’élément très positif, que l’on prône dans les nouvelles coopéra­tives un modèle technologique compatible avec la durabilité. Mais il est remarquable également qu’on favorise de façon indépendante — comme si elles n’étaient pas implicites — la rentabilité et la productivité de la force de travail. Ceci met en évidence un éclairage réducteur de la durabilité, hérité des modèles antérieurs dans lesquels ont été formés les actuels coopérateurs et ceux qui, depuis les différents ministères et entreprises nationalisées, sont en train de poursuivre ce processus.
Les transformations progressives -appuyées par l’État et largement appliquées- observées dans l’utilisation des terres agricoles à partir de la crise économique, peuvent se résumer dans l’emploi de fertilisants organiques et biologiques, le traitement gratuit des fléaux et des maladies, l’emploi de la traction animale et des énergies alternatives, l’association et la rotation des cultures, et la conservation et la réhabilitation des sols32. Mais il n’est pas possible d’affirmer qu’elles s’appliquent en tous lieux, ni avec la même intensité. […] La poursuite de ce processus exige donc une impli­cation plus rigoureuse. On ne peut oublier que la plupart de ces pratiques constituent aussi, de fait, une alternative aux grandes pénuries de la période. Par ailleurs, la canne à sucre occupe toujours plus de 30 % des terres cultivables du pays et repré­sente 53,4 % du total des exportations agricoles33. Bien que la production sucrière soit redimen­sionnée dans l’économie cubaine, elle reste et restera le produit agricole le plus important pour l’exportation, suivi par d’autres produits comme le tabac et les agrumes.

Émergence d’une production agricole urbaine
Le développement de la production agricole urbaine à Cuba montre une diversité d’espaces productifs et de nouvelles relations environne­ment / citoyen et producteur / consommateur non exempte de défis. D’après moi, cette fonction urbaine interagit avec l’agriculture rurale, non seu­lement pour compléter la disponibilité des pro­duits agricoles, mais encore, et de façon très importante, dans la transformation des relations campagne – ville et des modèles culturels dont dépendent directement ou indirectement les acteurs, ce qui équivaut à dire toute la population.
La recherche de solutions d’urgence dans la crise aiguë des années 90 a conduit à des expé­riences telles que l’usage massif de bicyclettes pour suppléer les carences des transports publics, l’emploi de matériaux locaux et de techniques mieux adaptées pour la construction de loge­ments, et l’agriculture urbaine comme une des alternatives pour augmenter le stock de denrées alimentaires. Ces expériences ont montré une capacité croissante à trouver des réponses endogènes pour résoudre les problèmes34.
Après douze ans d’existence et de développe­ment, plus de 200 000 personnes participent à l’agriculture urbaine. La production de légumes et de condiments frais est la mieux établie : elle occupe 18 000 hectares de organoponicos, jardins potagers intensifs, parcelles et cours familiales. Leur rendement atteint trois cents grammes par tête et par jour35. Cette production a résolu, en grande partie, de sérieux problèmes d’ordre sani­taire, au moyen de l’élimination de micro-déchar­ges de déchets. Elle a favorisé l’existence et la consommation de produits alimentaires “sains”, obtenus avec un minimum de produits chimi­ques ; l’utilisation productive, et avec une augmen­tation du volume végétal vert, d’un nombre consi­dérable d’espaces urbains et périurbains et la créa­tion de plus de 100 000 emplois. Elle a offert la possibilité à des adultes majeurs de récupérer leur capacité productive et de satisfaire une partie de leurs besoins, tout en contribuant à l’instauration d’une culture agraire chez les citoyens, particuliè­rement chez les enfants et les jeunes. Dans l’agriculture urbaine, les producteurs sont de nombreuses personnes de différents niveaux culturels et de différentes catégories profession­nelles, y compris des femmes au foyer, ce qui constitue une diversité de participants inconnue dans d’autres activités productives et de services. Il s’agit là d’une expression importante du niveau de participation qui promet d’autres applications.
À partir du milieu des années 90, cette agri­culture urbaine est passée d’une production de subsistance à production mixte pour l’auto-con-sommation et la commercialisation. Les relations directes, dans l’espace communautaire, la dési­gnent comme une composante certaine, bien que modeste, de l’économie locale. Bien qu’il soit dif­ficile d’affirmer qu’elle puisse satisfaire tous les besoins alimentaires d’une ville ou d’un pays, elle joue un rôle important dans le changement des façons d’agir et de penser. Il est démontré, dans la pratique, que dans des espaces de terrain petits et variés on peut produire un volume considérable de produits alimentaires, en mettant en outre à profit l’emploi des ressources locales et en appli­quant des techniques mieux adaptées. Il est ainsi prouvé qu’il existe d’autres niveaux ou d’autres échelles importants pour faire de l’agriculture, ce qui est réévalué dans le contexte cubain. Cette expérience sert aussi de modèle pour d’autres formes de production à l’échelle locale.
Étant donné le niveau d’emploi des techniques agro-écologiques, l’agriculture urbaine est traitée comme “agriculture sur des bases organiques”. Néanmoins, celles-ci sont appliquées de manière prédéterminée, sans tenir compte intégralement des aspects biologiques, économiques et culturels qui caractérisent l’espace dont il s’agit et des acteurs en question. Ceci est réaffirmé par l’existence d’un système unique d’évaluation et de continuation. On n’a pas mis à profit tout le potentiel des ressources locales et on transporte à la ville des facteurs de production d’autres écosys­tèmes, ce qui produit des déséquilibres et une augmentation des coûts. Un exemple en est la matière organique, qui est amenée des étables et autres installations productives. À travers d’autres projets, on introduit également des éléments « d’appui à la production »36 qui ne favorisent pas la résolution des problèmes par les moyens propres ou les réseaux locaux, moins sensibles aux varia­tions de politique ou aux conditions économiques. […]
Le développement de l’agriculture urbaine a favorisé d’importants espaces de formation sur la production écologique. Cela permet d’espérer une transformation progressive de la façon d’exploiter les terres. Cependant, on estime que douze années n’ont pas été suffisantes pour changer les modes de pensée conditionnés par des types de produc­tion basés sur l’agrochimie et la mécanisation. La preuve en est que la majorité des producteurs continuent à préférer les fertilisants chimiques, arguant du fait que les effets des produits biologi­ques s’observent à plus longue échéance et qu’ils veulent des résultats de production rapides. Le développement de l’agriculture urbaine implique qu’elle se trouve un cadre propre non transféré du modèle de l’agriculture rurale. Il est nécessaire de trouver et de favoriser toutes les relations bénéfi­ques pouvant exister entre l’activité productive et le reste des composantes de l’environnement urbain. Cela implique la nécessité d’un travail dans lequel interviennent le plus grand nombre possible de disciplines, ainsi qu’une formation qui soit projetée et trouve son assise “à partir de la ville”, et non plus seulement “à partir de l’activité agricole”.[…]
Conclusion
Cuba entre dans le XXIe siècle avec des indica­tions solides montrant que l’économie nationale commence à se revitaliser. Dans ses projections, le tourisme occupe une place très importante. Plus d’un million et demi de touristes entre déjà chaque année dans le pays et on s’attend à une augmentation jusqu’à cinq millions dans les prochaines années. Ces perspectives, et les faibles­ses non encore surmontées de notre culture agraire, représentent un grand défi pour le déve­loppement durable. Plus encore, elles nous montrent la nécessité de ne pas restreindre les stratégies de durabilité dans l’un ou l’autre secteur.
Le principal support pour cette transformation réside dans la volonté politique de l’État cubain, qui s’exprime dans plusieurs aspects rapportés dans cet article : dans la création, en 1994, d’un Ministère de la Science, de la Technologie et de l’Environnement37 ; dans la Loi sur l’Environ-nement, approuvée en 1997 ; dans les accords et traités régionaux et internationaux signés par Cuba, ses engagements dans l’Agenda 21, et beaucoup d’autres.
Malgré les défis exposés, et la longueur du chemin à suivre pour que les modèles culturels soient en symbiose avec les objectifs d’un déve­loppement durable, Cuba a décidé, depuis 1959, d’assurer à ses générations futures un pays meilleur que celui où nous avons vécu auparavant. Cela fait partie d’un processus qui inclut expérien­ces et erreurs, avancées et reculs, jusqu’à ce qu’apparaissent les meilleures options. Ce n’est que dans le long terme que nous serons en mesure d’évaluer la permanence et l’impact des pratiques actuelles ; mais, sans aucun doute, elles laisseront leur trace chez les citoyens, chez les enfants et les jeunes chargés de poursuivre le développement du pays.