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Article 1 : Introduction au dossier Les paysans, dans les Centres et dans les Périphéries

jeudi 25 mai 2006


Introduction au dossier
Les paysans, dans les Centres
et dans les Périphéries

Des hommes et des femmes,
nos ancêtres, exploités et décimés,
et leurs survivants
(Première partie)

Marc Ollivier

Des pêcheurs, des chasseurs, des laboureurs, des pâtres : comprend-on bien maintenant le sens de ces mots ? A-t-on réfléchi un instant à la vie de cet être fossile dont il est si souvent question dans les livres d’histoire ancienne et qu’on appelait “le paysan”1 ?
G. Tarde
Fragments d’histoire future, 1896.

Comment définir les paysans ? La tâche est ardue, car toute réflexion conduit sur une grande diversité de terrains : s’agit-il d’un métier ? d’un statut juridique ? d’une culture ? d’une condition sociale ? Quels points communs entre toutes les catégories de paysans d’hier et d’aujourd’hui ? Où commence leur histoire et peut-on y distinguer des périodes ? La tentation est grande de contourner la difficulté sans chercher à les définir, mais comment parler d’eux sans préciser de qui on parle ?
Premier point : tout au long d’une histoire millénaire les paysans ont constitué l’écrasante majorité de la population, et cela jusqu’à une date très récente2. Ainsi, même en Europe, Il est rare de rencontrer une famille qui ne compte pas un paysan parmi ses ascendants relativement proches. Aujourd’hui, leur situation de paysan est contrastée : ils sont devenus relativement peu nombreux dans les grands pays développés du Nord, ou ont même parfois quasiment disparu comme aux USA, mais leur nombre a beaucoup augmenté avec la croissance démographique des pays du Sud et, globalement, ils constituent encore plus de la moitié de la population mondiale.
Deuxième fait : depuis leur apparition, les paysans ont produit l’essentiel des ressources alimentaires de l’humanité. À ce titre on peut les placer à la base de toutes les formations sociales, dont l’existence a toujours dépendu de leur travail. Au point qu’au XVIIIème siècle encore, les économistes ne voyaient de production de richesses que dans l’agriculture, à l’époque entièrement paysanne, et pensaient que toutes les autres activités sociales dépendaient de leur répartition.
Enfin, et du fait de ce monopole de la production des aliments et des matières premières d’origine agricole, ils ont toujours été l’objet principal des multiples formes d’extraction du surproduit social mobilisé par les classes dominantes, au moins jusqu’au développement de la grande industrie capitaliste dans les pays développés. Dans le reste du monde, ils restent le plus souvent une population marginalisée ou dépendante de grands marchés internationaux (coton, café, cacao, etc.).
Pour John Berger, cet écrivain particulièrement sensible à leur condition et à leur destin historique, les paysans sont des “survivants”. Il précise ainsi sa pensée : « Le mot survivant a deux significations : il désigne à la fois quelqu’un qui a survécu à une épreuve et quelqu’un qui continue à vivre alors que les autres ont disparu ou péri. C’est à la seconde acception que je me réfère… Les paysans sont ceux qui sont restés au travail, par opposition à ceux qui sont morts jeunes, qui ont émigré ou qui se sont paupérisés. Il ne fait aucun doute qu’au cours de certaines périodes ceux qui ont survécu constituaient une minorité ».
Et poursuivant son analyse, il écrit : « La vie du paysan est entièrement consacrée à la survie. C’est peut-être la seule caractéristique qui soit partagée pleinement par les paysans de partout. Leurs outils, leurs cultures, leurs sols et leurs maîtres peuvent être différents, mais qu’ils travaillent au sein d’une société capitaliste, féodale, ou à l’intérieur d’autres sociétés dont la nature n’est pas facilement définissable, qu’ils cultivent le riz à Java, le blé en Scandinavie ou le maïs en Amérique du Sud, quelles que soient les différences de climat, de religion, d’histoire, la paysannerie de partout peut se définir comme une classe de survivants »3.

D’où viennent-ils ?
Si nous écartons les discussions sur les multiples espèces d’hominidés dont les paléontologues ont retrouvé les traces pour nous restreindre à l’histoire des hommes actuels, les homo sapiens4, nous pouvons sans doute poser que la condition paysanne est apparue dans notre histoire lorsqu’ils ont réussi à domestiquer une partie de leur environnement naturel, quelques plantes, quelques animaux et quelques ressources hydrauliques. Au début, l’homo sapiens comme ses prédécesseurs était chasseur et cueilleur, ses techniques et ses pratiques culturelles évoluaient très lentement dans le cadre d’une relation de prélèvements sur les cycles des écosystèmes naturels où il vivait. Mais à partir de l’époque néolithique, une partie d’entre eux ont réussi à mettre à leur service quelques plantes (blé, riz, maïs) et quelques animaux (mouton, chèvre, lama, alpaca, vigogne, puis porc, cheval et volailles) qu’ils ont fait évoluer par sélection vers la condition de plantes et d’animaux domestiques. Agriculture, élevage, aménagements des utilisations de l’eau ont vu le jour au cours de cette période avec les premières formes de sédentarisation et assez rapidement la création des cités. Cela s’est passé en quelques milliers d’années à peu près en même temps au Moyen-orient, en Chine et en Amérique du Sud. L’histoire des paysans et des éleveurs a ainsi débuté à cette époque. En fait elle a donné une impulsion au développement de l’espèce humaine et de la technostructure qu’elle a créée, qui se poursuit encore aujourd’hui5. C’est donc un événement relativement récent dans notre histoire : nous avons été des chasseurs – cueilleurs pendant plus de 150 000 ans et nous n’avons réussi à domestiquer quelques autres êtres vivants (plantes ou animaux) que depuis 8 à 10 000 ans… Mais cette domestication a bouleversé radicalement l’histoire des hommes : elle a permis l’accrois-sement considérable de leurs ressources alimentaires et par conséquent leur expansion démographique, elle a rendu possible la constitution de surplus et de réserves qui eux-mêmes ont ouvert la voie, dans certaines régions du globe, aux phénomènes de diversification sociale à l’origine des cités et des formations étatiques. Chasse, cueillette et pêche n’ont pas disparu pour autant, mais ont perdu leur monopole de production des aliments. Tous ces processus se sont accompagnés d’évolutions technologiques et culturelles constantes bien que relativement lentes jusqu’à l’émergence du capitalisme autour du XVIème siècle.
Ajoutons, pour compléter ce schéma, qu’il faut donner un sens très concret au caractère de “survivants” qui définit les paysans selon John Berger. D’abord ils ont toujours été les premières victimes des calamités naturelles, grêle, incendies, sécheresses, inondations, et des résistances du milieu naturel vis-à-vis des pratiques de domestication (par exemple la lutte contre la forêt, contre le désert ou contre la mer et les marais6) y compris les grandes épidémies. Il faut aussi prendre en compte la violence avec laquelle les classes dominantes ont arraché leur tribut au paysan, quel que soit son statut juridique (appropriation du travail des esclaves, prélèvements en nature sur les produits, rente foncière en monnaie, multiples impôts, asservissement ou réquisition de la force de travail etc.), violence qui se reflète par exemple en France dans les insurrections paysannes qui ont ponctué l’histoire du pays lorsque ces prélèvements devenaient insupportables, et dans les répressions féroces et meurtrières qu’elles ont toujours entraînées de la part des classes dominantes. Enfin interviennent les guerres entre les seigneurs, les États et les empires, qui fauchent quantité de paysans et surtout provoquent pillages, rapines, destructions et famines dans les campagnes parcourues par les militaires, telle la guerre de cent ans en France ou la guerre des paysans en Allemagne7.
Toutes ces calamités ont souvent porté atteinte à l’existence même des communautés paysannes. Pourtant certaines ont toujours survécu lors de chaque grande épreuve historique, au moins jusqu’à nos jours.

Quel est le legs de cette histoire ?
Cette longue histoire pèse lourd dans le patrimoine de la paysannerie du monde actuel : d’abord les paysans ont hérité deux traits essentiels de leurs prédécesseurs chasseurs et cueilleurs, outre leur constitution physique ainsi que leurs outils et armes déjà perfectionnés.
D’une part une connaissance empirique très fine de leur environnement naturel et de ses contraintes, associée à des représentations religieuses et à des manifestations culturelles très riches qui les conduisent à porter une attention constante au respect des équilibres dynamiques de cet environnement8.
D’autre part, sous des formes complexes et très variées, une soumission quasi-absolue au principe de solidarité pour préserver leur survie, étroitement liée à celle de leur groupe social. Il ne s’agit pas là de règle morale, mais d’une loi d’airain qui s’impose d’abord au groupe familial (le “foyer”) puis à la communauté villageoise et parfois au niveau tribal, car seule cette solidarité leur permet de faire face aux calamités naturelles, à la répartition des tâches vitales pour leur survie et leur reproduction, à la construction commune de leurs savoir-faire, de leurs croyances et de leur culture, parfois à la défense armée de leur existence. Cette obligation de solidarité n’est pas exclusive d’une grande variété de structures sociales inégalitaires, mais dans les limites qu’imposent les contraintes de l’action collective pour la survie.
À ces deux traits, provenant de la nuit des temps de l’histoire des hommes, ils ont ajouté leurs propres apports : après avoir découvert les énormes avantages tirés de la domestication de certains segments des cycles naturels, ils ont continué au fil des millénaires à innover pour améliorer la productivité de cette domestication et des outils qu’ils utilisaient. Malgré l’idée absurde qui associe les paysans à la routine et à l’obscurantisme, on ne peut qu’admirer l’immense travail de sélection des plantes et des animaux qu’ils ont réalisé au cours de cette longue histoire et les innovations techniques qui ont fortement accru la productivité de leur travail, tant pour les productions végétale et animale à proprement parler, pour leur conservation et leur transformation, que pour les besoins de leur vie domestique (bâtiments, vêtements, moyens de transport, etc.). On voit donc que la condition de paysan n’est pas un métier : c’est plutôt un mode de vie, très largement majoritaire jusqu’à notre époque, qui a constitué la base matérielle et sociale de toutes les sociétés humaines construites sur la différentiation entre classes sociales. Ces caractéristiques culturelles de la paysannerie, nécessité de la solidarité sociale d’une part et attention permanente aux contraintes de l’environnement naturel d’autre part, y compris au cours des progrès techniques accomplis tout au long des processus de domestication de la nature, sont essentielles : nous les retrouverons en posant les problèmes modernes de préservation de la biosphère et de régulation des besoins sociaux, dont la solution est indispensable pour l’avenir de l’humanité.

Comment situer les paysans depuis l’émergence et l’expansion du capitalisme ?
Le dossier que nous présentons dans ce numéro d’Informations et Commentaires sur le thème « Paysans et développement » ne prétend pas illustrer cette très longue histoire. Il sera surtout consacré à la situation de la paysannerie et à la place qu’elle occupe dans la mondialisation actuelle du capital, après avoir vécu les stades antérieurs de cette mondialisation, ceux des soi-disant “grandes découvertes”, du pacte colonial, puis du néocolonialisme.
Depuis cinq siècles environ, le capitalisme, ce nouveau mode d’organisation de la société, a provoqué une accélération brutale des changements technologiques, de la division du travail, de la complexité des structures sociales et des façons de penser les rapports entre les hommes et leur environnement, ainsi que les rapports des hommes entre eux. Ces changements ont considérablement retenti sur les conditions de travail et de survie des paysans dans tous les pays, avec des épisodes catastrophiques pour les peuples des pays du Sud, et notamment pour les peuples dits “autochtones”.
Dans les pays d’émergence du système, en Europe, les paysans ont fourni les premiers prolétaires aux premiers industriels (par l’expulsion des paysans pauvres hors des terres collectives, par le développement du travail à la tâche à domicile, par l’émigration vers les villes et les pays en pleine industrialisation). Ils ont aussi été pressurés par la rente foncière et les impôts pour accumuler le capital.
Dans les pays d’expansion du capitalisme, les paysans ont souffert davantage encore. D’abord ils ont subi le choc des conquêtes militaires et de la colonisation. Les paysanneries autochtones d’Amérique du sud et du nord et celles de la Caraïbe ont été atteintes dès le XVIème siècle par de véritables génocides pour des raisons à la fois sanitaires, militaires et idéologiques, au point que certains peuples ont pratiquement disparu, notamment dans la Caraïbe, l’Amazonie, l’Argentine et l’Amérique du nord. En Afrique, la traite des esclaves a prélevé des dizaines de millions de paysans au prix d’un grand nombre de victimes dues aux razzias et aux épouvantables conditions de transport. Partout s’est développé le travail servile ou forcé de ces paysans pour l’exploitation des ressources naturelles de leurs propres pays au profit des capitaux des métropoles (dans les mines, les forêts ou les plantations ou pour le développement des infrastructures de la colonisation). Ces férocités souvent monstrueuses, malgré les hécatombes qu’elles ont provoquées, ne sont pourtant pas venues à bout des paysans du Sud, principalement sans doute parce que l’économie paysanne était le seul moyen de survie pour des populations que le capital n’a jamais eu la capacité d’entraîner dans son orbite.

Au-delà de sa phase d’accumulation primitive, le capitalisme s’est attaqué aux paysans à plusieurs niveaux.
Dans les pays du Nord, c’est d’abord par le double impact de l’extension de l’économie de marché, et du rôle du crédit et de l’investissement dans l’équipement mécanique et chimique des exploitations paysannes. L’ouverture des marchés les a mis à la merci des débouchés commerciaux et industriels tandis que la mécanisation a généré d’énormes gains de productivité directe9 qui, ajoutés à la manipulation des prix agricoles, ont provoqué l’exode rural et la concentration massive des exploitations. Enfin ils ont alimenté des courants migratoires internationaux considérables, en particulier vers l’Amérique du nord et du sud, et ils ont payé un lourd tribut de leur sang aux guerres intra-européennes. François de Ravignan détaille ce processus dans son article intitulé « Développement, exclusion, résistance » et on trouvera dans celui de Bernard Roux sur les exploitants d’Almeria une analyse qui montre comment une extrême intensification agricole peut s’accompagner de misère sociale et de dégradation environnementale. Dans certains pays, comme aux États-Unis et en Grande-Bretagne, la paysannerie a ainsi été réduite à l’état de séquelle sociologique. En France et dans le reste de l’Europe, au rythme actuel de disparition des exploitations, c’est une affaire de quelques décennies10.
Mais c’est surtout dans les pays du Sud que se joue l’avenir des paysans, car ils y sont encore la grande majorité de la population. D’un côté le capitalisme, par l’activité des firmes transnationales, y détruit les communautés paysannes par la recherche de la mise en valeur du capital dans les territoires qu’elles occupent. Qu’il s’agisse d’infrastructures lourdes, comme les barrages, les mines, les moyens de transport (routes, pipe-lines), qu’il s’agisse de l’agro-business qui exige des millions d’hectares pour y installer l’agriculture industrielle intensive ou d’exploitations forestières qui rasent les forêts primaires tropicales, l’accaparement et la dévastation d’immenses superficies par les capitaux privés chassent les paysans de leurs lieux de vie et détruit les écosystèmes naturels ou domestiqués et entretenus par eux. On trouvera un exemple de ces ravages dans l’article de Maria Soledad Segura sur les paysans argentins.
D’un autre côté, sous l’influence des pseudo théories du néolibéralisme, les forces sociales qui ont imposé la libre circulation des capitaux privés cherchent à promouvoir en force le libre-échange et la déréglementation du commerce par les procédures et les règlements de l’OMC, qui ne sont fondées que sur les concepts de l’économie des entreprises et de la comptabilité monétaire, en négligeant totalement l’économie sociale et l’économie des cycles naturels. Cette politique vise à mettre en concurrence les paysans dépendants du marché par la suppression des barrières douanières sans tenir compte des milieux physiques où ils travaillent ni de leur niveau d’équipement. À ce jeu, les paysans du sud qui ne sont pas restés totalement autarciques sont réduits à la misère et à l’exclusion sociale dans les bidonvilles des mégapoles du Tiers monde, d’autant plus que les puissantes exploitations de l’agro-business dans les pays du Nord peuvent écouler leurs produits à des prix artificiellement bas grâce aux subventions qu’elles imposent aux pouvoirs publics. Cette contradiction est clairement analysée dans l’article de Lucile Daumas sur les paysans marocains et les menaces que fait peser sur eux la création d’une zone de libre-échange avec l’Union européenne.
D’autres menaces non moins graves se manifestent : par exemple le piratage biologique de leur savoir-faire et de leurs connaissances des milieux naturels, surtout dans le Sud, pour imposer la privatisation des ressources génétiques, et détruire ainsi le statut de bien commun de leur environnement naturel. L’article de Damien Junca, Anne-Sophie Marie et Fabienne Perucca sur la gestion de l’eau en Inde analyse en détail ce processus de destruction des “communs”.
Autre menace pour l’ensemble des paysans du monde : la volonté de ceux que Jean-Pierre Berlan, dans la lettre ouverte aux députés français que nous publions, nomme “les firmes multinationales agro-toxiques”, de s’approprier des plantes génétiquement modifiées pour interdire aux paysans de semer les produits de leurs récoltes. Au-delà des débats en cours sur les risques technologiques issus des expérimentations du génie génétique, qui rejoignent d’autres débats sur les conséquences destructrices pour l’environnement de certains choix technologiques, il s’agit de démarches qui veulent arracher aux paysans les fonctions d’innovation qu’ils assument depuis des millénaires. L’article de Vandana Shiva, sur l’incompatibilité des approches financières avec les contraintes de l’économie sociale et de l’économie des cycles naturels, explique bien le mécanisme spoliateur que représente cet objectif de mettre les processus de vie sous le contrôle du capital international privé et quelles menaces il fait peser sur les équilibres des écosystèmes terrestres, en termes de pollution, de réchauffement climatique et de destruction des ressources naturelles11.
Enfin et toujours au Sud, il n’est pas possible de passer sous silence que, jusqu’à aujourd’hui, la pratique des génocides de paysans si caractéristique des XIXème et XXème siècles se perpétue : les exemples du Guatemala, du Rwanda, du Botswana, du Congo ex-belge, du Darfour l’ont démontré ou le démontrent chaque jour. Ces conflits meurtriers permettent aux entreprises multinationales, par de multiples moyens allant de la corruption à grande échelle et de l’incitation aux conflits “ethniques” jusqu’au mercenariat, d’accéder au pétrole, aux minerais stratégiques, aux diamants, aux forêts, pour y faire leurs profits dans d’exceptionnelles conditions d’impunité et de coût… On peut se demander si ces moyens d’action ne sont pas également responsables de l’impuissance de l’ONU et des grands pays dirigeant la “communauté internationale” à mettre un terme à ces massacres.

Quelles perspectives ?
Ce tableau est très sombre et l’on comprend que notre premier guide, John Berger, ait pu exprimer à la fois son angoisse et sa révolte : « Aujourd’hui encore, la majorité de la population mondiale est composée de paysans. Pourtant ce fait en masque un autre, bien plus significatif. Pour la première fois dans l’histoire, il est devenu possible que cette classe de survivants ne survive pas… Cependant rejeter l’expérience paysanne en prétextant qu’elle n’appartient qu’au passé et qu’elle n’a rien à voir avec la vie moderne, imaginer que des milliers d’années de culture paysanne ne laissent aucun héritage pour l’avenir, continuer de prétendre, comme on l’a fait pendant des siècles, que l’expérience paysanne est en marge de la civilisation, revient à dénier toute valeur à trop d’histoire et trop de vies. On ne peut tracer ainsi une ligne d’exclusion dans l’histoire, comme s’il s’agissait d’un trait barrant un compte liquidé. Pour être plus précis, la remarquable continuité de l’expérience paysanne et de sa vision du monde acquiert, étant menacée d’extinction, une urgence nouvelle et imprévue. Ce n’est plus seulement l’avenir des paysans qui est en jeu dans cette continuité »12.
Ce cri d’alarme date de 1979. Depuis les choses n’ont fait que s’aggraver, comme le constate François de Ravignan dans son article, où il conclut sur la nécessité d’un « changement de paradigme ». De son côté, par une approche marxiste critique, Samir Amin fait un constat qui met en lumière l’impasse concrète, à la fois humaine et environnementale, où est engagé le capitalisme néolibéral et aboutit à la même conclusion : « Une vingtaine de millions de fermes modernes supplémentaires, si on leur donne l’accès aux superficies importantes de terres qui leur seraient nécessaires (en les enlevant aux économies paysannes et en choisissant sans doute les meilleurs sols) et si elles ont accès aux marchés de capitaux leur permettant de s’équiper, pourraient produire l’essentiel de ce que les consommateurs urbains solvables achètent encore à la production paysanne. Mais que deviendraient les milliards de ces paysans non compétitifs ?… Que vont devenir ces milliards d’êtres humains, déjà pour la plupart pauvres parmi les plus pauvres, mais qui se nourrissent eux-mêmes, tant bien que mal et plutôt mal pour le tiers d’entre eux ? … À l’horizon de cinquante ans, aucun développement industriel plus ou moins compétitif, même dans l’hypothèse fantaisiste d’une croissance continue de 7 % l’an pour les trois-quarts de l’humanité, ne pourrait absorber fut-ce le tiers de cette réserve. C’est dire que le capitalisme est par nature incapable de résoudre la question paysanne et que les seules perspectives qu’il offre sont celles d’une planète bidonvillisée, et de cinq milliards d’êtres humains en trop… Le capitalisme devient barbarie, invite directement au génocide. Il est nécessaire plus que jamais de lui substituer d’autres logiques de développement, d’une rationalité supérieure »13.
Beaucoup d’autres analystes aboutissent à cette conclusion. Mais le débat est vif sur le contenu à donner au changement nécessaire. Même si on laisse de côté la doxa des fanatiques du libre-échange et des privatisations tous azimuts, qui ne voient de salut que dans le renforcement des politiques néolibérales pourtant responsables des désordres grandissants du monde “moderne”, nous assistons à une multiplicité de propositions : éloge de la “décroissance”, propositions de créer des territoires-refuges de la biodiversité, de zones interdites aux capitaux avec réserves sociologiques, retour à la nationalisation des secteurs “stratégiques”, fantasmes de recréer une autarcie individuelle qui n’a jamais existé ou au contraire recherche d’une économie de la régulation des marchés etc. Et une question centrale reste posée : comment un tel changement pourrait-il s’opérer et quelles sont les forces sociales capables de mettre en échec les pratiques des entreprises multinationales à l’encontre des paysans, les idéologies et les politiques qu’elles imposent par les grands médias, par la plupart des gouvernements et par les plus puissantes institutions internationales, FMI, Banque Mondiale et OMC, en matière d’industrialisation de l’agriculture et de dégradations écologiques ?
Notre revue n’a pas pour objet de participer à ces débats très abstraits, malgré leur indéniable intérêt. En revanche nous pensons que nous pouvons utilement mettre en lumière quelques exemples des résistances opposées par les paysans aux agressions du néo-libéralisme. Il ne s’agit pas pour nous, évidemment de suivre les apologistes d’un âge d’or mythique : John Berger, notre mentor dans cette exploration paysanne, le reconnaît lui-même : « Personne ne peut souhaiter raisonnablement que se maintienne et dure le mode de vie paysan traditionnel. Ce serait soutenir que continuent l’exploitation des paysans et une vie où le fardeau du travail physique est souvent destructeur et toujours oppressif... Toute idéalisation de leur mode de vie devient impossible. Dans un monde juste, une telle classe n’existerait plus »14. C’est pourquoi les résistances paysannes ont une double nature : celle de luttes pour la justice et celle de points d’appui pour réhabiliter les valeurs ancestrales de l’expérience historique des paysans. Valeurs pertinentes pour une gestion écologique de notre planète et pour des formes d’organisation sociale plus solidaires.
De nombreuses initiatives concrètes ont été d’ores et déjà engagées dans ce sens, parfois depuis plusieurs décennies, qui explorent des pratiques alternatives aux politiques dominantes. C’est le sujet du prochain numéro de notre revue, qui sera consacré à quelques-unes de ces initiatives de terrain. Nous chercherons si certaines lignes de force ne se manifestent pas dans ces expériences diverses, qui dépassent les problématiques paysannes pour englober l’ensemble des rapports sociaux15. Les enseignements à tirer de ces luttes et de ces expériences très nombreuses peuvent sans doute apporter une contribution efficace pour préserver les liens de toute l’humanité avec l’écosystème terrestre où elle évolue, et reconnaître l’impératif de solidarité humaine hors duquel il n’y a pas de futur pour nos descendants. Ces actions pour la survie ne peuvent évidemment plus reposer sur les seuls paysans, sur leurs luttes et leurs réseaux spécifiques de solidarité, comme dans le passé. Elles concernent l’ensemble des êtres humains et de leurs mouvements sociaux : paysans ou non, nous devons tous nous souvenir que nous descendons des paysans et retrouver les réflexes et comportements de nos ancêtres, les “survivants”.

À venir : deuxième partie du dossier
(dans le n° 136, juillet – septembre 2006)

Réhabilitation de l’héritage paysan

L’objectif est d’abord de montrer que les multiples formes de résistance qui ont caractérisé les luttes des paysans pour leur survie ont des prolongements nombreux à notre époque, qu’il s’agisse de luttes pour la terre, de revendications économiques, sociales ou politiques, aussi bien que d’oppositions actives à certains programmes de la banque mondiale ou de l’OMC.

Ensuite le dossier mettra en lumière quelques expériences concrètes à la recherche de voies nouvelles pour la paysannerie. Des expériences de terrain, y compris dans le domaine scientifique, qui cherchent à surmonter les problèmes du passé et à trouver de nouveaux modes d’application des valeurs de solidarité humaine et d’équilibre avec notre environnement naturel.

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