Article 2 : Développement, exclusion, résistance paysanne

Développement, exclusion,
résistance paysanne

François de Ravignan

La Terre est en peine en ce moment ; il ne faut pas dormir, mais veiller avec elle et presque la consoler ; … il ne faut surtout pas dormir, mais chercher et soigner jusqu’en nous-même son mal... On peut surtout compter sur la terre labourée par l’homme ;…
... je voudrais que mes pensées soient d’elle, qu’elles aient une vie de plante, et, comme les plantes, un geste de reconnaissance tourné vers le soleil et vers cette peine des hommes, à laquelle elles doivent toutes d’avoir poussé.
Armand Robin
L’homme sans nouvelle, proses
Éd. Le temps qu’il fait, 1981

Défaire le développement, refaire le monde, tel était le titre, quelque peu paradoxal, voire provocateur, du colloque tenu en 2002 par l’association La Ligne d’horizon, au Palais de l’Unesco à Paris. Succès inattendu, en dépit des critiques préalables de plusieurs associations ou personnes, dont certaines, prises d’un regret tardif, auraient bien voulu trouver une place dans des salles combles, alors qu’on fut contraint de limiter les entrées. Une preuve de plus que la mise en question du développement, en dépit des résistances officielles et officieuses, s’impose de plus en plus. Ceci en particulier dans le monde agricole, ce qui n’a rien d’étonnant. L’agriculture étant, historiquement sur la planète, la première activité économique, elle est aussi la première à avoir subi les effets du développement, non seulement dans les pays industrialisés, mais aussi dans ceux du Sud. Peu de temps après ce colloque, animant un débat avec des paysans français, Silvia Pérez-Vitoria entendait l’un d’eux traduire ainsi le titre du précédent colloque, d’une façon qui lui paraissait lumineuse : « eh oui ! : défaire le développement agricole, refaire le monde rural ! ».

Émergence du modèle
Mais qu’est-ce donc que le développement agricole ainsi mis en question ? Quels ont été ses effets ? Nous prendrons pour exemple ce qui s’est passé dans l’agriculture en France après la deuxième guerre mondiale et qui se poursuit jusqu’aujourd’hui. Il s’agit d’abord d’une augmentation jamais vue auparavant de la productivité du travail, due à l’application de techniques et d’intrants d’origine industrielle à l’agriculture. En se limitant aux seules vingt dernières années, la productivité du travail a été multipliée par quatre, les superficies par actif par trois, tandis que la production elle-même doublait. La deuxième caractéristique du développement agricole c’est le recours croissant au libre-échange. Le Marché commun agricole s’était caractérisé, dans les années soixante, par des mesures libérales sur le plan européen, mais protectionnistes par rapport à l’extérieur, notamment les États-Unis, dont les coûts de production, en particulier pour les céréales, étaient très inférieurs aux nôtres. D’où le choix de prélèvements à l’importation et de restitutions à l’exportation. Ce régime favorable à la croissance de la production intérieure devait permettre en une dizaine d’années à la France de devenir exportatrice nette de produits agricoles (elle exporte par exemple aujourd’hui à peu près la moitié de ses céréales). Mais le besoin d’exporter impliquait la levée progressive des barrières douanières, jusqu’à la situation actuelle, où le freinage que souhaiteraient nombre d’agriculteurs se heurte aux exigences de l’OMC.
Le revers de la médaille, c’est en effet une baisse des prix agricoles à la production qui, en francs constants et subventions comprises, a atteint 60 % dans les quarante dernières années1. De ceci, bien peu de citoyens ont conscience, parce que les prix à la consommation n’ont pas baissé d’autant, tant s’en faut. En dépit des subventions, très inégalement réparties, mais qui assurent globalement 90 % des revenus agricoles, le revenu moyen des agriculteurs diminue (– 15 % depuis 1998, encore accentué ces dernières années). Dans nombre de départements, la moitié des revenus par actif agricole sont au-dessous du SMIC, près d’un cinquième étant carrément négatifs (c’est-à-dire qu’alors l’agriculteur « mange » son capital). Mais si les bénéficiaires de cette évolution ne sont que très partiellement les consommateurs et quelques agriculteurs, en revanche, l’industrie agro-alimentaire, par laquelle passent, pour leur transformation, au moins les trois quarts des produits agricoles, en a largement bénéficié. Cette baisse des prix a eu pour conséquence une poursuite de la diminution du nombre des paysans, laquelle dure depuis… 1850, mais s’est nettement accélérée depuis 1950 pour aboutir à une population active agricole résiduelle d’un peu moins d’un million de personnes, contre 2,4 millions encore en 1980.
On ne s’étonnera pas, devant cette évolution, de voir quelques inquiétudes se manifester quant à la possibilité de maintenir la production agricole française à son niveau actuel. Certains scénarios envisagent que l’ouverture au marché mondial et aux firmes agro-alimentaires, sans protection, pourrait faire chuter les productions de céréales et de viande (sans parler des autres) de 10 à 20 % sous l’effet de la concurrence2. J’ai tendance à croire que cette évolution est déjà en route, vu la stagnation actuelle des volumes produits et même, la diminution observée en 2003 du volume des productions animales. Le nombre d’exploitations qui était de 500 000 en 2000 pourrait se réduire jusqu’à 150 000 en 2015... On peut faire fi de ces tendances, en postulant que la production actuelle est encore largement suffisante pour assurer, non seulement la consommation intérieure, mais aussi de confortables exportations. C’est oublier que les importations s’accroissent elles aussi (et plus vite que les exportations), en raison de la spécialisation des exploitations dans les productions les plus rentables ; c’est surtout négliger le fait que l’inversion de telles tendances lourdes ne va pas de soi et que, de par la vitesse acquise, elles pourraient aller plus loin qu’on ne le souhaite.
Et le monde rural, dont nous parlions en commençant ? En dépit de la diminution du nombre des agriculteurs, sa population augmente, depuis les années 70, non seulement en France, mais d’une manière générale en Europe. Il ne s’agit pas seulement des communes suburbaines, mais pour une part du “rural profond”. On peut s’en réjouir. Ceux qui l’investissent ne sont pas que des résidents secondaires ou des retraités, mais pour la plus grande part des personnes qui travaillent, soit en ville (développant ainsi une circulation périurbaine intense), soit sur place (dont un petit nombre de “néo-agriculteurs” qui ne compensent pas, loin de là, les départs). Il s’agit cependant de populations aux objectifs contradictoires, dont il est difficile de penser que puisse émerger rapidement une culture rurale, à savoir un monde « où l’homme parle de la terre, et où la terre parle de l’homme »3… Un espace où l’agriculture serait de par trop résiduelle peut devenir, en revanche, une pure annexe de la ville, ou encore un espace folklorisé, semé de Petits Trianons en tous genres, comme il en existe déjà ici et là quelques exemplaires.

Expansion du modèle
Deux remarques s’imposent à propos du « modèle » que nous venons de décrire. D’une part, il n’est pas né sur la terre française, mais s’est très largement inspiré des « leçons de l’agriculture américaine »4 ; d’autre part, il n’a cessé d’être contesté, avec plus ou moins de vigueur selon les époques. Mais, en dépit des recommandations du Directeur général de l’INRA lui-même qui préconisait, en 1978, une agriculture « plus autonome et économe »5, c’est ce modèle libéral et productiviste qui a prévalu, non seulement en France, mais s’est répandu en Europe, à la faveur des élargissements successifs de l’Union Européenne et des règles de la Politique Agricole Commune qui les a accompagnés. Dans la pratique, les exigences concurrentielles ont amené, par exemple, dès l’entrée, en 1986, de l’Espagne dans l’Union Européenne, à réduire les frais de main-d’œuvre par la mécanisation et la réduction des superficies de cultures exigeantes en main-d’oeuvre comme les oliviers ; c’est pourquoi l’Andalousie, où de très grandes exploitations travaillent surtout avec de la main-d’œuvre temporaire, n’a toujours pas digéré l’énorme chômage agricole ainsi provoqué. Et après avoir crié au miracle, le Portugal voit aussi son sous-emploi augmenter massivement.
De même, le rattachement de l’Allemagne de l’Est, en 1990, n’est pas étranger à l’incapacité éprouvée depuis à résorber la masse des inemployés. Une brutale mise au pas de l’économie rurale a permis aux produits d’Europe occidentale d’entrer en franchise sur les marchés, suscitant la convoitise des consommateurs au détriment des productions agricoles locales, pourtant de bonne qualité, mais présentées avec moins de raffinements. Des coopératives de production ont été ainsi contraintes de chercher un débouché pour leur lait aux Pays-Bas, puis de vendre leurs vaches pour payer leur main-d’oeuvre, avant de licencier massivement. Les lopins individuels, dits datcha, qui produisaient œufs, lapins ou volailles (ce dont le secteur collectivisé se montrait incapable), régressèrent comme par enchantement, de même que les petites industries locales (cannes, jouets, peluches…) qui assuraient quelques emplois dans les gros villages.
Quant au récent élargissement (1er mai 2004) de l’Union européenne à dix, puis bientôt douze nouveaux pays (dits PECO : pays d’Europe centrale et orientale), il pose la question du sort des 23 millions de paysans — agriculteurs et leurs familles — représentant un bon cinquième de la population, rapidement confrontés à la concurrence de notre appareil de production agro-industriel. Il semble qu’on ne se soit guère avisé qu’avec une population presque quatre fois inférieure à celle des Quinze, les paysans des PECO sont en nombre supérieur d’un tiers à ceux de l’Ouest, tandis que la surface moyenne de leurs exploitations est de 6 ha contre 20 en moyenne à l’Ouest (42 ha en France). Ces simples chiffres6 suggèrent déjà que — à l’inverse des appréhensions qui ont couru dans certains milieux agricoles français — la concurrence qui s’instaure pénalisera davantage nos partenaires de l’Est, voire sera celle du pot de fer contre le pot de terre. Il existe, il est vrai, des situations très différentes entre pays, et de grandes exploitations sociétales à base salariale dominent en certaines régions des PECO. Par ailleurs, beaucoup de petits paysans ont des activités complémentaires dans l’industrie ou dans l’artisanat. Mais ces secteurs aussi devront s’affronter à une concurrence accentuée, comme cela s’est passé en Allemagne orientale, après 1990. Par conséquent, à ce que nous avons vécu en France, à savoir la réduction, en quarante ans (1960-2000) de près de 90 % du nombre des paysans — ce que Michel Debatisse appelait la révolution silencieuse (et qui le fut guère !) — risque de succéder une élimination peut-être “silencieuse” au départ, mais beaucoup plus rapide — une ou deux dizaines d’années — sans contrepartie d’emploi, avec des conséquences dramatiques non seulement pour les paysans de l’Est mais pour nous tous Européens, confrontés à l’inévitable immigration qui s’ensuivra.
Or, dans les pays de l’Est, seule la Hongrie, avec 6 % d’agriculteurs, pourrait être considérée comme proche, sur ce point, du modèle occidental. La Slovénie et la Bulgarie avec 10 % d’agriculteurs, la Pologne avec 20 %, la Roumanie même avec 45 % en sont très éloignées. De plus, dans certains de ces pays, on constate que, depuis douze ans, la baisse des actifs agricoles s’est ralentie, voire inversée ; c’était encore récemment le cas pour la Bulgarie et la Roumanie. En Turquie (dont le gouvernement négocie son adhésion à l’UE) la population active agricole a augmenté, ainsi que le nombre des exploitations agricoles, jusqu’en 1995, où elle représentait 44 % du total des actifs. Aux rencontres européennes de Die, en 2003, il a été signalé qu’en Pologne, des gens quittent les villes pour s’installer à la campagne, voire dans l’agriculture s’ils le peuvent, étant donné un chômage qui touche 20 % de la population active. Situation qui, pour être alarmante, n’a rien d’exceptionnel à l’Est (19 % en Slovaquie, 18 % en Bulgarie, 14 % en Lituanie).
La relative stabilité de la population paysanne contraste avec la diminution observée de la production agricole sous l’effet de la concurrence de l’Ouest : dans les dix dernières années, les céréales ont baissé de 30 %. La chute des prix agricoles (– 30 % depuis 1997) affecte déjà les revenus paysans. Et les mesures de limitation de la production, quotas laitiers en particulier (prévus, par exemple, pour la Hongrie, au plus bas niveau de production depuis 1985) risquent de handicaper encore davantage l’agriculture, sans parler des normes européennes auxquelles il faudra se conformer dans un délai de deux à quatre ans1. Le découragement, qui déjà se manifeste en certaines régions rurales de l’Est européen par un exode rural massif, risque de s’emparer de nombre de paysans. C’est ainsi qu’aux 12 millions de chômeurs de l’Europe des Quinze risquent de s’ajouter sans grand délai les 4 millions d’actifs agricoles qui, selon les estimations de certains chercheurs, risquent de quitter l’agriculture dans les PECO. Et si d’aucuns s’imaginent que la croissance économique, supposée plus rapide chez les nouveaux membres de l’Union, absorbera la main-d’œuvre agricole dans l’emploi urbain voire rural, il faut bien reconnaître que la conjoncture actuelle ne paraît guère encourager de telles espérances.
Une telle évolution n’affecterait d’ailleurs pas exclusivement les pays réunis actuellement à l’UE. Il y a en Turquie 7 millions d’actifs agricoles, il y en a 16 dans les autres pays d’Europe de l’Est non-PECO, enfin 11 millions dans la Fédération de Russie. Avec les 9 millions des PECO, on arrive à un total de 43 millions d’actifs agricoles, dont la moitié au moins — soit 21 millions, l’ordre de grandeur de la population active totale de la France (24 millions) — serait condamnée, à terme, à l’exclusion.

L’autre moitié
En 1978, Susan George publiait chez Robert Laffont un livre choc : Comment meurt l’autre moitié du monde. Depuis, la population du monde a augmenté de près de 50 %, mais la proportion des paysans est restée sensiblement la même, à savoir, la moitié. Et de cette moitié, la plus grande partie, soit 96 %, se trouve dans les pays du Sud, non industrialisés ou en voie d’industrialisation.
Les pays anciennement industrialisés (pays du Nord) ont une population active agricole non seulement très minoritaire, mais en voie de diminution rapide (– 60% depuis 1960) ; nous l’avons déjà vu en ce qui concerne la France, mais c’est un phénomène général (voir tableau I). En revanche, au Sud, la population active agricole a fortement augmenté depuis 1960 (+ 76 %) et dans nombre de pays, non des moindres (Inde, Pakistan, Brésil, Nigeria), elle continue à le faire. Enfin, si dans le Nord, les agriculteurs ne sont plus que 7 % de la population active, ils sont encore majoritaires au Sud (54 %).

 Ces normes, constamment remaniées et alourdies jusqu’à l’absurde, sont (comme aussi les récentes prétendues mesures de lutte contre la grippe aviaire) un moyen de pénaliser indirectement la petite agriculture.

On posait avec acuité, dans les années 65-75 la question de savoir si les agricultures du monde pourraient nourrir une population en voie d’accroissement rapide1. Depuis, en fait, la production a sensiblement suivi le rythme de la population, sinon dans les toutes dernières années où sa croissance a légèrement fléchi, surtout du fait de l’évolution de l’Afrique sub-saharienne. Vers 1970, les performances et les perspectives des agricultures du Nord laissaient croire à certains représentants des agriculteurs qu’elles avaient vocation sinon à nourrir la planète entière, du moins à y contribuer de plus en plus. En effet, à l’époque, le Nord produisait davantage que le Sud, comme on le voit dans le tableau ci-dessous, concernant les seules céréales2. Mais en 2004-2005, c’est l’inverse : le Sud produit désormais davantage que le Nord et sa production a plus que doublé en 30 ans3. Y ajouter, au cours du présent siècle, de quoi nourrir la plus grande partie des 3 milliards d’hommes à venir, soit un minimum de 900 millions de tonnes de céréales supplémentaires (+ 70 %), ne paraît pas une impossibilité.

En revanche, le Nord, dont la production a proportionnellement beaucoup moins augmenté dans ces trente dernières années, ne paraît pas pouvoir accomplir de telles performances : on ne peut, avec une population active agricole qui a perdu la moitié de ses effectifs en trente ans et continue à en perdre, et avec des rendements qui — en dépit des promesses de la science — commencent à plafonner, prétendre nourrir le monde entier. La question de l’alimentation à l’échelle du monde s’est aujourd’hui déplacée. Indubitablement, c’est au Sud de nourrir le Sud. Mais alors, une autre question se pose : celle de savoir par quels moyens, avec quelles méthodes. Le tableau suivant permet de distinguer entre les producteurs.

 Voir par exemple René Dumont et Bernard Rosier, Nous allons à la famine, Seuil, 1966 ; Joseph Klatzmann, Nourrir dix milliards d’hommes, PUF, Paris, 1975.
2 Qui constituent près de trois-quarts des calories alimentaires consommées par l’ensemble des humains.
3 Je n’ignore pas que ces distinctions de “Nord” et de “Sud” sont de plus en plus contestées et qu’en regard, on invoque la “complexité” de situations incontestablement différentes, souvent d’ailleurs pour brouiller les cartes et interdire toute conclusion forte. Mais le schéma général reste vrai et largement opératoire en ce qui concerne notre sujet. Il suffit pour s’en convaincre de regarder les cartes de la nutrition ou de la santé par pays dans le monde.

Le Nord produit 41 % des céréales, avec très peu de producteurs, mais avec une productivité moyenne 7 fois plus forte que le secteur modernisé et / ou attelé du Sud. Celui-ci a, lui-même, une productivité 10 fois plus forte que le secteur le plus nombreux : celui des paysans qui travaillent avec des moyens manuels (les trois-quarts des paysans du Sud). L’hypothèse de nourrir le Sud à partir du Sud apparaît cependant vraisemblable, si l’on constate qu’augmenter de 10 % la production des deux dernières catégories (A) et (M) donnerait plus que d’augmenter de la même proportion celle des agriculteurs du Nord, en exigeant par ailleurs moins de moyens. Le choix se pose désormais entre ces deux catégories : va-t-on favoriser la modernisation des premiers (A), leur permettre par exemple de doubler leur production (ce qui est techniquement possible, vu l’écart des productivités avec le Nord, dont on vient de parler), obtenant ainsi les 900 millions de tonnes supplémentaires au milieu du présent siècle ? Mais alors on laisse tomber la dernière catégorie dont la fréquente misère se trouvera, par là-même, aggravée. La cruelle expérience des révolutions vertes, notamment en Inde, montre à l’envi qu’il ne suffit pas de produire davantage pour que la population dans son ensemble soit mieux nourrie. La diffusion, dans les décennies 60-80, de variétés de céréales à haut rendement, accompagnées du « paquet technique » constitué par les engrais, les pesticides, la mécanisation et l’irrigation, a permis à des pays comme l’Inde de ne plus importer de céréales. Mais ces intrants n’ont été accessibles qu’à ceux qui en avaient les moyens. Les petits paysans qui n’ont pu y accéder, pénalisés par ailleurs par la baisse des prix résultant de la hausse de la production, n’ont souvent eu d’autre ressource que de vendre leur force de travail, voire leurs terres aux premiers, ou encore de s’expatrier vers les bidonvilles des périphéries urbaines. Au Tamil Nadu, entre 1970 et 2000, tandis que 700 000 tracteurs étaient lancés dans les champs, l’emploi agricole baissait de 60 %, sans que les services ni l’industrie aient pu en absorber le surplus : chaque tracteur de plus tue en moyenne 7 emplois agricoles. Les paysans sans terre qui, généralement, essaient de vivre en travaillant pour ceux qui en ont, sont frustrés de leur travail et donc de leurs moyens d’existence. Dans les villages du Tamil-Nadu où nous avons séjourné l’été 2005, on comptait une bonne moitié de paysans sans terre, et la proportion d’enfants sous-alimentés était de 50 % : le rapprochement de ces deux chiffres parle de lui-même…
Quant au professeur Swawinatham, qui encouragea jadis la green revolution, il n’est pas le dernier à la dénoncer aujourd’hui sous le sobriquet de greed revolution (révolution de l’accaparement) et à encourager les méthodes agro-écologiques, seules susceptibles de permettre à des paysans pauvres d’améliorer leurs rendements sans investissements autres que le travail, l’étude et l’expérimentation en groupe des nouvelles techniques. Mais les gouvernements encouragent plutôt l’autre voie, celle de la modernisation rapide, faisant appel aux intrants d’origine industrielle. Ainsi, au mois de juillet 2005, le premier Ministre indien Manmohan Singh se plaignait devant le Conseil National de développement de ce que l’agriculture n’avait pas progressé de plus de 1,5 % dans les trois premières années du Plan, alors qu’on devrait lui faire doubler sa production en dix ans (ce qui impliquerait une croissance annuelle de 7 % !). Mais il parlait aussi d’assurer en même temps une plus grande sécurité aux petits exploitants, bien que les résultats qu’ils obtiennent « ne soient pas significatifs »… On ne saurait prendre plus explicitement parti pour une « agriculture à deux vitesses ». L’expérience a déjà été faite ailleurs hélas, notamment en Europe : cela signifie dans les faits la marginalisation, voire l’élimination progressive de la petite agriculture familiale. D’ailleurs, à la fin du même mois, The Hindu publiait un article soulignant une aggravation de la malnutrition, des cas de kwashiorkor (il s’agit de la carence protéique, désignée en Inde par le mot hypoprotemia), et même des décès par sous-alimentation dans la région d’Amvarati (mais à mon avis, ce n’est pas le seul point de l’Inde où se produit ce genre de chose).

Résister au développement
Le choix fait par le gouvernement central de l’Inde n’est pas un phénomène isolé tant s’en faut. Le Brésil est le théâtre d’orientations similaires, voire nombre de pays d’Afrique Noire. Cela ne va heureusement pas sans débats ni protestations dans les pays-mêmes, mais il est bien difficile de dire aujourd’hui qui l’emportera. Il faut en tout cas dans ce domaine distinguer absolument entre les intérêts des gouvernements et ceux des peuples (ce qui est très rarement fait dans les médias et les instances politiques : « la Chine veut », « le Congo souhaite ») ; car comme le disait François Partant « dans les instances internationales, la voix du Tiers monde sort rarement d’un corps famélique ! ». Or l’enjeu du présent siècle, semblable à celui que nous avons vu pour l’Europe de l’Est, mais à une autre échelle est de taille : c’est ou non l’élimination par la misère et la faim du tiers de l’humanité. La question n’est plus de « nourrir dix milliards d’hommes », ni même de leur permettre de se nourrir ; mais, très largement, de ne pas les empêcher de se nourrir.
Rien d’étonnant, étant donné les choix actuels, que les écarts de revenus s’accroissent entre les nations — 1 à 75 en 2000, contre 1 à 15 en 1960, 1 à 45 en 1980 — ce qui est exactement l’inverse des promesses du développement. Quant à la faim, elle ne se réduit pas, bien au contraire, puisque affectant en 1974 (selon la FAO) 400 millions de personnes (soit 10 % des humains) elle en toucherait aujourd’hui le double, soit 800 millions (et 13 %). De façon symptomatique, la FAO publie dans ses dernières statistiques le nombre de ceux qui souffrent de la faim dans les pays occidentaux (11 millions) et dans l’Europe de l’Est (30 millions). Les promesses de Kissinger ouvrant en 1974 une conférence de la FAO : « Plus un enfant, dans 25 ans, n’ira se coucher en ayant faim » ou les Objectifs du Millénaire définis par les Nations Unies : « réduire de moitié de 1990 à 2015, la proportion de population affectée par la faim » apparaissent à cet égard comme de sinistres plaisanteries7, alors même que, selon la forte expression de Viviane Forrester, « un crime se prépare »8, économique, écologique, culturel. On voit donc en même temps croître la production céréalière et le nombre des affamés. Mais le paradoxe se résout en faisant consommer par les animaux d’élevage les excédents céréaliers propres à les engraisser plus rapidement que l’herbe des prairies, lesquelles passent à la friche, avant le retour à la forêt. Entre temps, les terres cultivées soumises aux méthodes de l’agriculture industrielle souffrent de plus en plus des excès du travail du sol, des engrais et des pesticides.
Quoi qu’on en pense, ce sont les idées qui mènent le monde ; les idées fausses surtout. Nous en avons déjà, au passage, dénoncé une : la prétendue vocation des agricultures industrielles à nourrir le monde. Une deuxième idée, organiquement liée à la première, consiste à penser qu’on ne peut accroître la production de l’agriculture qu’en faisant baisser la population active agricole. Bien des économistes ont considéré cette diminution de la population active agricole en soi comme un signe positif de « développement ». Edgar Pisani, ancien Ministre français de l’Agriculture se disant à juste titre, au cours d’une interview9, préoccupé de ce que la terre, compte tenu de l’accroissement démographique à venir, puisse nourrir tous ses habitants, parle, à ce propos, de la Chine, qui a 800 millions de paysans ; il faudrait, selon lui, en éliminer la moitié, pour que la production s’accroisse notablement. C’est typiquement le schéma qui a été suivi en France et, plus généralement dans les pays occidentaux après la deuxième guerre mondiale. Mais, historiquement et géographiquement, ce schéma n’est pas universel : en France même, dans la première moitié du XIXème siècle, la production agricole s’est notablement accrue, en même temps que la population agricole. Dans la deuxième moitié du XXème siècle, ce n’est pas, en soi, la diminution de la main-d’œuvre qui a fait augmenter la production par hectare ; c’est essentiellement l’emploi d’engrais et de pesticides, lequel provoque des charges plus importantes à l’hectare, et donc nécessite davantage de surface par travailleur pour pouvoir supporter ces charges nouvelles, surtout si la baisse des prix à la production s’en mêle : le moteur de toute l’affaire est en effet cette baisse des prix agricoles, qui est et fut partout la première manifestation des options libre-échangistes. Troisième idée fausse, donc, le caractère prétendument indispensable du “paquet technique” pour accroître la production, parce que les modèles d’agriculture paysanne seraient épuisés10. Quand des paysans africains ont des rendements en mil de 3 ou 4 quintaux / ha, des méthodes simples, comme un semis à bonne date, une fertilisation organique, un désherbage soigneux, peuvent permettre un doublement des rendements sans dépense d’argent. Il est facile de montrer, exemples à l’appui11 qu’il serait plus productif et moins coûteux de permettre à un grand nombre de paysans d’accroître leur production, ne fût-ce que modestement, que d’établir à grands frais des périmètres irrigués qui n’intéressent que quelques-uns d’entre eux.
J’ai montré ailleurs12 qu’à apports égaux d’intrants à l’hectare, et même d’une façon générale, la petite exploitation produisait davantage par unité de surface que la grande. Les Chinois ont d’ailleurs pu, avec des méthodes simples (bien avant le si catastrophique « grand bond en avant »), accroître la production avec beaucoup de main-d’œuvre sur de petites surfaces. Évidemment, il est difficile, dans ces conditions, de faire baisser considérablement les prix à la production et, plus encore, de devenir compétitif sur le marché mondial. Mais est-il préférable, du point de vue des Chinois, de mettre au chômage 400 millions de paysans, ou de nourrir par son travail l’ensemble de la population ? Voilà un débat qui serait d’une importance capitale, non seulement pour la Chine, mais pour bien des régions du monde, y compris l’Europe de l’Est et la Turquie.

Reconstruire dans l’équité
« Quand une idée simple prend corps, écrivait Péguy, il y a une révolution ». Opposer aux idées fausses des idées justes est la base de tout combat ; et les idées justes sont généralement simples. La reconstruction du milieu rural, dont nous parlions en commençant, par la remise en cause d’une agriculture devenue largement destructive, est aujourd’hui un enjeu capital, étant donné la prégnance du monde paysan et l’importance pour tous et chacun des questions touchant à l’alimentation et à l’écologie. Il est d’ailleurs vraisemblable que cette reconstruction de l’agriculture ne serait que le préalable à une reconstruction sociale plus vaste. Mais — cela ressort clairement des exemples et réflexions précédents — ce n’est pas des États ou des Organisations internationales que viendra le sursaut nécessaire. Celui-ci est en train de naître au sein d’associations paysannes, syndicales ou non, dont beaucoup se coordonnent au sein de Via Campesina13 et dont, en France, nous ne soupçonnons même pas la force, étant donné le caractère minoritaire de la paysannerie dans nos pays. Ces associations préconisent la souveraineté alimentaire, à savoir la possibilité pour tout peuple de « produire ses propres aliments de base dans le respect de la diversité culturelle et productive », concept totalement opposé à l’actuelle prétention à se nourrir au meilleur marché, fût-ce à grande distance, en fonction des opportunités et des soi-disant « avantages comparatifs ». À l’époque où les coûts de transport risquent de s’accroître et où les retombées écologiques de l’activité humaine deviennent préoccupantes, cet objectif paraît entièrement raisonnable. D’ores et déjà des études ont été entreprises sur la possibilité d’y tendre, notamment à l’échelle de régions1. Parallèlement, la préconisation d’une “agriculture paysanne” implique l’adoption des méthodes de l’agro-écologie et le respect de la biodiversité. Enfin la vieille revendication de réformes agraires, dont l’urgence est grande non seulement dans les pays du Sud, mais aussi chez nous2, tend à reprendre corps.
S’il faut un mot d’ordre pour qualifier l’ensemble de ces propositions, — et on conçoit qu’il en faille un — le mot d’équité s’impose, à l’inverse de celui de “développement”, cette illusion des uns devenue le cauchemar des autres. L’équité, en effet, consiste entre autres choix à ne pas admettre qu’on projette dans le futur une situation meilleure, mais qui se paierait du sacrifice des vivants : « La vraie générosité envers l’avenir », écrivait Camus dans L’homme révolté, « consiste à tout donner au présent ».

 Par exemple, l’étude récemment réalisée à l’occasion des Assises du Limousin de février 2006, organisées à l’initiative de l’association “Intelligence verte”.
2 Dans le Midi de la France, plus de la moitié des installations agricoles se font hors des normes définies par l’Administration pour obtenir des aides, en raison du manque de disponibilités foncières accessibles, et avec de grandes difficultés.

Bibliographie complémentaire

1 – Ouvrages
José Bové et François Dufour, Le monde n’est pas une marchandise, Paris, La Découverte, 2000.
Josué de Castro, Géopolitique de la Faim, éditions ouvrières, Paris, 1956.
Collectif (La ligne d’horizon), Défaire le développement, refaire le monde. Actes du colloque à l’UNESCO, Lyon, Parangon / Mos /, La ligne d’Horizon, 2002.
François Partant, Que la Crise s’aggrave, Paris, Parangon, 2002 (réédition).
Robert Linhardt, Le sucre et la faim, Éditions de Minuit 1980, réédition 2002.
Silvia Pérez-Vitoria, Les paysans sont de retour, Actes-Sud, 2005.
Majid Rahnema, Quand la misère chasse la pauvreté, Paris, Fayard / Actes Sud, 2003.
François de Ravignan
L’intendance ne suivra pas, Paris, La Découverte, 1988,
La faim, pourquoi ?, Paris, Syros, 1993. Réédition revue et corrigée Paris, La Découverte, 2003,
L’avenir d’un désert : au pays sud-audois, Atelier du gué, Villelongue d’Aude, 1996 (réédition 2003).
Wolfgang Sachs, Gustavo Esteva, Des Ruines du développement, Montréal, Écosociété, 1996, réédition Paris, Le serpent à plumes, 2003.

2 – Revues et brochures
L’écologiste
<http://www.ecologiste.org/>
Défaire le développement, refaire le monde, n° 6, février 2002,
Comment nourrir l’humanité ? n° 7 juillet 2002,
Agroécologie, n° 14, janvier 2005,
L’homme et la nature, n° 16, septembre – octobre 2005.
Primevère
<http://primevere.salon.free.fr/>
Actes écrits 2005, « Le paysan, enjeu du siècle », conférence du 25 février 2005, de Silvia Pérez Vitoria et François de Ravignan.