Accueil > Numéros anciens > N° 135 : Paysans dans les Centres et les Périphéries > 3 DOSSIER > Article 6 : L’agriculture marocaine à l’ombre du libéralisme

Article 6 : L’agriculture marocaine à l’ombre du libéralisme

jeudi 25 mai 2006

L’agriculture marocaine à l’ombre du libéralisme

Lucile Daumas

Tout au long de l’année 2006, le Maroc célèbre le cinquantième anniversaire de son Indépendance : l’occasion des bilans, du regard sur le travail accompli, les avancées et les difficultés. Ce bilan, réalisé sous l’angle du développement humain, a fait l’objet d’un vaste chantier mis en œuvre, sous l’égide du Palais, par de nombreux experts, chercheurs, universitaires et spécialistes.
Nous partirons de ce bilan1 pour essayer de cerner dans quelles conditions les agriculteurs marocains amorcent le tournant de la libéralisation des échanges agricoles, libéralisation portée par l’adhésion du gouvernement marocain à l’OMC (rappelons que c’est à Marrakech que cette institution a été créée en 1995) et renforcée par la signature d’accords de libre-échange avec l’Union européenne, les Etats-Unis ainsi que d’autres pays de la région méditerranéenne (Tunisie, Jordanie, Egypte, Turquie). Sans prétendre en analyser les détails –encore mal connus-, nous examinerons les principales dispositions de ces acords, mais surtout les logiques qui les animent et le type de projet économique – et partant de projet de société - qu’ils mettent en œuvre. Cela nous amènera à en évaluer l’impact et à montrer comment ces logiques entrent, à notre avis, en contradiction avec l’objectif affiché qui est celui du développement humain et de la lutte contre la pauvreté, vieux cheval de bataille ressorti des tiroirs par la Banque mondiale, dont la version marocaine a pris le nom d’Initiative Nationale pour le Développement Humain (INDH).

1. 50 ans d’indépendance. Quel bilan ?

L’introduction générale du rapport sur le développement humain, pourtant très officiel, n’y va pas par quatre chemins. Passés trois paragraphes convenus d’autosatisfaction, le constat est on ne peut plus clair :
« La trajectoire comparée du Maroc fait apparaître une progression poussive de notre IDH par rapport à d’autres pays similaires ou au même niveau du développement à la fin des années 1950. L’IDH de notre pays était ainsi de 0,427 en 1975, puis de 0,506 en 1985, et 0,567 en 1995 avant de s’établir à 0,631 en 2005. Résultat : le Maroc perd des places au classement mondial de l’IDH. Car en matière de développement humain, comme ailleurs, qui n’avance pas recule. »2
En effet, le Maroc est passé, dans le classement selon l’indice du développement humain proposé par le PNUD, de la 109 ° position en 1991 (sur 160 pays) à la 119° position en 1999 (sur 177) puis à la 123° en 2001 et à la 124° en 2005. Le Maroc est la lanterne rouge de tout le versant sud méditerranéen en ce qui concerne les taux d’analphabétisme et d’accès à l’éducation, aux soins, à l’eau potable, bref la satisfaction des besoins les plus fondamentaux. Plus de 4 millions de personnes vivent en dessous du seuil de pauvreté et le chômage touche plus de 20% de la population.

1.1 Le fléau de la pauvreté

Cette réalité affecte tout particulièrement deux secteurs de la populations marocaine : les ruraux et les femmes, les femmes vivant en milieu rural subissant doublement le fléau de la pauvreté. Ainsi, en 1999, 72% des pauvres vivent en milieu rural. Seuls 37% des ruraux ont accès à l’eau potable et 13% à l’électricité3 et 54% des localités ne sont accessibles ni par route, ni par piste. Si l’on considère les indicateurs sexospécifiques (pour utiliser le jargon du PNUD), on constate qu’à peine 10% des femmes rurales sont alphabétisées et que l’immense majorité (79%) continue à accoucher sans assistance médicale et l’on a calculé que près des 2/3 de leur temps d’activité est consacré à la recherche de l’eau et au ramassage du combustible.4 C’est dire à quel point la paysannerie marocaine, dans sa grande majorité, vit dans des conditions de grande précarité et à l’écart des services de base que l’Etat devrait fournir.

1.2 Un milieu rural sous contrôle

Il ne faudrait pas croire cependant que l’intervention de l’Etat à la campagne est inexistante. Outre les différents moyens et structures dont dispose l’Etat en matière d’agriculture et d’eaux et forêts, la monarchie marocaine a tissé, au lendemain de l’indépendance et sur les traces de l’administration coloniale mise en place sous le Protectorat, un réseau de contrôle des populations rurales, par le biais des chioukhs, des caids, et des moqqadems, qui lui a assuré –de gré et de force5- la paix sociale et une paysannerie taillable et corvéable à merci.6
Rémi Leveau analyse méticuleusement la façon dont la monarchie marocaine, sous Mohamed V d’abord puis sous le règne d’Hassan II, s’est appuyée sur les élites locales (notabilités et gros propriétaires terriens) pour gagner le bras de fer qui l’a opposé au mouvement national au lendemain de l’Indépendance, puis pour contrôler le monde rural, éviter d’avoir à faire de profondes modifications de structures et vider de leur substance les projets de développement villageois proposés par les experts de la FAO ou les premières équipes de ruralistes marocains 7.
A cette politique de maillage du milieu rural par l’administration makhzénienne, qui va agir parallèlement aux élus locaux à partir des premières élections communales à la fin des années 1950, est venue se surimposer une politique agricole presque exclusivement axée sur la construction de grands barrages, qui a surtout bénéficié aux gros propriétaires ainsi qu’aux notables qui sauront se tailler, du fait de la « melkisation8 » de certaines terres collectives, des propriétés de dimension acceptable. Ce sont ces mêmes catégories qui bénéficieront également des quelques terres distribuées lors de la marocanisation des fermes encore tenues par des colons en 19739.Ces catégories sauront utiliser les crédits et les travaux entrepris par l’Etat pour augmenter la production de leurs domaines et moderniser leurs méthodes culturales, cependant que des milliers de petits paysans sans terre ou petits propriétaires resteront à l’écart de toute modernisation et seront obligés de louer leurs bras ou d’émigrer vers les villes ou l’étranger.

1.3 De profondes disparités

L’absence de réforme agraire audacieuse capable de tirer vers le haut l’ensemble des catégories de paysans, la pérennisation des structures de contrôle politique étroit n’autorisant pas l’initiative à la base et la concentration des investissements publics sur la grande hydraulique (représentant plus de 70% de l’investissement public à l’agriculture, alors que les terres irriguées ne représentent pas plus du huitième des terres cultivables) et donc sur les catégories les plus aisées d’agriculteurs, vont modeler une agriculture que Najib Akesbi identifie comme étant à trois vitesses :
- les grandes exploitations, celles qui ont plus de 50 ha en bour10 et plus de 20 ha en irrigué, constituent moins de 2% du total des exploitations mais couvrent 22 % de la surface agricole utile et 31% des terres irriguées. C’est au sein de cette première catégorie que se trouvent la plupart des exploitations pratiquant des cultures de type intensif et industriel et pour partie déjà insérées dans le marché mondial.
les petites et moyennes exploitations, qui détiennent entre 3 et 50 ha en bour et entre 1 et 20 ha en irrigué, constituent 55% de l’effectif total des exploitations et couvrent 70% des terres cultivables. Elles se situent plus ou moins autour du seuil de viabilité économique
les micro exploitations de moins de 3 ha en bour et d’un ha en irrigué représentent 41% des exploitations mais disposent d’à peine 5% de la surface agricole utile .11Elles pratiquent en règle générale des cultures à faible rendement, selon des techniques archaïques et n’ont accès ni à la mécanisation ni au crédit.

1.4 Un exode rural massif

C’est évidemment dans cette dernière catégorie que se recrutent la majorité des familles rurales vivant en dessous du seuil de pauvreté ainsi que les candidats à l’exode rural ou à l’émigration hors du pays. . L’exode rural, évalué à 45000 personnes par an à l’époque de l’indépendance, verra ses flux passer à 67 000 personnes par an (1960-1971), puis 113 000 personnes (1971-1982), 193 000 (1982-1994)12.

L’ampleur de ce phénomène reflète l’incapacité du secteur agricole à fixer les populations rurales dans les régions d’origine et ce alors qu’aucune politique d’industrialisation massive ou d’emploi n’est à même de leur permettre de s’insérer dans la population active urbaine. Cela explique également l’importance qu’a prise la question migratoire au cours de ces dernières années
La précarité de la grande majorité des paysans marocains est encore renforcée par des statuts fonciers extrêmement flottants (l’immatriculation des titres fonciers ne toucherait que 8% de la Surface Agricole Utile)13 et par une extrême sensibilité de l’agriculture marocaine (tout particulièrement l’agriculture pluviale) aux aléas climatiques. Une analyse de l’évolution de la température dans les dernières décennies a montré un réchauffement net de 2°C entre les années 1970 et 90 et une fréquence plus élevée des années de sécheresse. Cette évolution est d’autant plus inquiétante que le Maroc présente une très forte vulnérabilité vis-à-vis des changements climatiques, du fait de la désertification importante, des taux d’érosion particulièrement élevés, de l’envasement rapide des grands barrages et de la situation maintenant structurelle de stress hydrique dans laquelle est entré le Maroc.14

1.5 Une couverture des besoins en baisse

Sur le plan des productions, l’on constate que le Maroc n’a, en 50 ans, guère étendu sa surface agricole utile cependant que les rendements stagnent ou augmentent peu, selon les secteurs. Aussi le Maroc peine à assurer l’approvisionnement d’une population qui, elle, a triplé. Ainsi, de 1951 à 1989, la production des céréales, légumineuses, lait et viandes rouges piétinent, tandis que la production des oléagineux régresse. Seules les production de sucre et d’agrumes progressent. Ce qui faisait dire à Najib Akesbi et Driss Guerraoui dès le début des années 1990 que
« à quelques exceptions près, la production a évolué en étant de plus en plus déconnectée par rapport aux besoins de la consommation intérieure : bonne pour les produits destinés à l’exportation , médiocre pour la plupart des denrées de base destinées à la satisfaction des besoins internes. C’est que de plus en plus aussi, le pays produit pour l’exportation et consomme par l’importation. »15
Ainsi, le Maroc naguère exportateur de céréales est devenu importateur et, dès le début des années 1970, la balance commerciale agricole, auparavant excédentaire devient déficitaire.

2. Les solutions libérales

C’est donc sur un secteur agricole fragile, parvenant de moins en moins à couvrir la demande alimentaire de la population, et un monde rural à trois vitesses que se sont appliqués, à partir de 1985, les programmes d’ajustement structurel agricole, qui ont préparé le terrain aux accords de libre-échange que va signer le Maroc en 1999 (avec l’Union européenne), puis en 2004 avec la Tunisie, la Jordanie, l’Egypte (dans le cadre des Accords d’Agadir) et en 2005 avec les Etats-Unis d’Amérique.

2.1 Les plans d’ajustement structurel (1985)

C’est ainsi qu’à partir de 1985 les plans d’ajustement structurels agricole ont amorcé la libéralisation du secteur agricole. Les principales mesures ont été les suivantes :
réduction des dépenses de fonctionnement et d’investissement consacrées à l’agriculture avec pour corollaire le transfert au secteur privé de certains services relevant du secteur public (contrôle vétérinaire, commercialisation, encadrement…) et la réduction de certaines subventions (semences, engrais)
réduction des subventions à la consommation de certaines denrées de base (pain, huile, sucre, lait) et libéralisation de certains prix
libéralisation des importations de certains produits agricoles et intrants (à l’exception du blé et de la farine nationale, des huiles, du sucre)
suppression de certains monopoles étatiques (sur l’importation et l’exportation) et cession au secteur privé d’une partie des terres publiques.
Toutefois, les réformes n’ont pas été aussi loin que prévues, car le souvenir des émeutes du pain de 1981 puis 1984 reste très présent dans les mémoires et un renchérissement brutal des prix des produits de première nécessité semble pratiquement impossible. C’est pourquoi l’administration met quelques freins aux ardeurs de la Banque mondiale à accélérer l’intégration de l’agriculture dans l’économie mondiale et c’est cette même hypersensibilité du dossier agricole (pour les deux « partenaires ») qui a retardé l’ouverture des négociations avec l’Union européenne sur le volet agricole dans le cadre de l’accord de Partenariat euro méditerranéen. Ce n’est toutefois pas le principe même de la libéralisation de l’agriculture qui est en cause, mais plutôt les rythmes de sa mise en place. La priorité donnée à une agriculture de type productiviste, tournée vers l’exportation est déjà largement à l’œuvre dans les zones irriguées. Cela fait maintenant plus de dix ans que le Maroc a abandonné toute idée de souveraineté alimentaire et d’autosuffisance pour adopter le langage de la sécurité alimentaire. Et même cette notion de sécurité alimentaire va pour certains encore trop loin. On peut lire dans le Schéma national d’aménagement du territoire l’affirmation suivante : 
« La sécurité alimentaire ne peut plus constituer la référence ou le point d’ancrage d’une politique agricole ». 16

2.2 Le libre-échange

L’entrée du Maroc dans l’Organisation Mondiale du Commerce puis la signature de l’accord de libre-échange avec les Etats-Unis et la reprise des négociations avec l’Union européenne sur le volet agricole 17 vont induire une accélération de la libéralisation de l’agriculture marocaine, mais aussi l’adoption d’un certain nombre de principes qui auront de profondes conséquences.
Le premier principe est celui de l’ouverture totale des marchés agricoles, de la levée des protections douanières mais aussi des subventions qui protégeaient certaines productions locales de première nécessité (farine, sucre) et de la liberté des prix. Les délais qui sont aménagés ne remettent pas en cause le but ultime : les produits agricoles marocains entreront en concurrence directe et sans filets, à un horizon de 10 à 15 ans environ, avec les productions agricoles de pays aux taux de rendements, de productivité et de compétitivité autrement performants.
Le deuxième principe est celui de la réciprocité des accord, remettant en cause les accords préférentiels et dissymétriques qui avaient prévalu jusqu’ici et qui visaient à favoriser les productions du Sud (c’était le cas dans les précédents accords agricoles passés avec l’UE). Aujourd’hui, ce sont des accords de réciprocité qui sont signés, mettant des pays aux économies totalement dissemblables sur pied d’égalité. On peut déjà deviner quels seront les gagnants de la compétition avec de telles règles du jeu. Comme si l’on mettait un poids mouche de 50 kg et un poids lourd de 102 kg sur le même ring !
Le troisième principe est l’arrêt de toute forme de subvention, qui se concrétisera par la suppression de la caisse de compensation, la hausse du prix de l’eau d’irrigation, et l’on commence à parler aussi de la remise en cause de l’exonération d’impôt –exonération particulièrement injuste- dont bénéficient depuis les années 1980 l’ensemble de la paysannerie, quels que soient ses revenus.

2-3 Des engagements en contradiction avec les réalités

Malgré les difficultés évidentes de concrétisation du libre-échange en matière agricole et en dépit de l’affirmation sans cesse répétée que la « mise à niveau » du secteur agricole ne peut qu’entraîner une mise à l’écart de pans entiers de la paysannerie marocaine, tout l’édifice de la politique agricole marocaine aujourd’hui repose sur deux maître mots : renforcement de la compétitivité et ouverture des marchés. Dans ce contexte, le Maroc, malgré la conscience qu’il a des difficultés qui l’attendent, continue à prendre des engagements fermes en matière de levée progressive de l’ensemble des protections douanières et d’ouverture de ses marchés. A tel point que les négociations qui se déroulent avec l’Union européenne portent sur le principe de l’ouverture globale des marchés pour l’ensemble des produits, seuls les produits sensibles explicitement inscrits dans une « liste négative » pourront faire l’objet d’exceptions provisoires18. Dans l’immédiat, cette liste négative englobe pour le Maroc les céréales, viandes, produits laitiers et certains fruits. Cette approche par liste négative est celle de l’OMC et elle a également été adoptée dans le cadre des accords de libre-échange Maroc-Etats-Unis.
Enfin, on annonce pour le mois de juin 2006, la fin des subventions de la Caisse de compensation pour la quasi-totalité des produits.
2.4 Dans le domaine foncier
On assiste simultanément au démantèlement des terres de la SODEA et de la SOGETA19, terres de la colonisation récupérées par l’Etat ; à la réforme du statut des terres domaniales et Habous20, afin d’y permettre l’arrivée des capitaux privés, sous forme d’achat ou de gestion déléguée ; la privatisation de certaines terres collectives agricoles est d’ores et déjà à l’ordre du jour. Parallèlement, l’Etat fait appel à l’investissement étranger, personnes physiques ou sociétés, soit pour la location de terres sur des baux à long terme, soit sous forme d’achat. La loi de marocanisation, promulguée en 1973, qui mettait fin à la main mise étrangère coloniale sur les terres agricoles, est définitivement enterrée.

2.5 Sur le plan des filières de production 

La filière céréalière est promise à un dépérissement progressif : parallèlement au calendrier de suppression progressive des protections douanières et tarifaires, échelonné sur 10 ans, qui permettaient de maintenir un revenu minimum aux agriculteurs, face aux céréales américaines ou européennes aux prix largement subventionnés, il est prévu également une réduction drastique de la superficie céréalière, au profit de l’arboriculture fruitière et des arbustes fourragers, dans les zones dites « défavorables » et l’extension de la culture des légumineuses dans les zones plus favorables. Ainsi donc, en lieu et place du blé, l’agriculteur marocain produira des olives et des pois chiches dans le meilleur des cas, mais aussi des figues, noix, caroubes, grenades, câpres, etc. Le rythme de reconversion prévu –subventions à la clé- est de 52 000 hectares de céréales par an21. Cependant que les cultures d’exportation, à capitaux marocains ou étrangers, continueront à être développées dans les zones irriguées. Le principe « blé contre tomates », repris à satiété par la presse marocaine et les experts gouvernementaux, remet fondamentalement en cause le principe de souveraineté alimentaire, affectant particulièrement les fractions non solvables de la petite paysannerie. Ce phénomène est bien connu et a déjà fait ses preuves dans de nombreux pays : alors que se développent les productions pour l’exportation, la famine et la malnutrition s’étendent au sein de la paysannerie. De surcroît, le risque est grand que lorsque les pays du Sud auront démantelé leur production céréalière, supprimé leurs protections douanières et ouvert grand leurs marchés aux multinationales des semences et des céréales, alors et seulement alors les pays occidentaux commenceront à réduire ou supprimer leurs subventions agricoles, ce qui renchérira inévitablement la production qu’ils mettront sur les marchés, mais à un moment où ils auront le monopole quasi absolu sur le marché mondial.
La filière sucre a été l’un des fleurons de l’agriculture marocaine. Développée à compter des années 1960 dans les périmètres irrigués, selon un processus intégré, de la production à la consommation, sous fort contrôle de l’Etat, elle a permis de répondre à la forte demande de sucre des consommateurs marocains. Cette filière, partie de zéro, a pu parvenir à la fin des années 80 à couvrir 64% de la demande intérieure, enregistrant durant cette période non seulement une extension des surfaces dédiées à cette culture mais aussi uen augmentation des rendements. A partir du début des années 1990, le désengagement de l’Etat est sensible, les rendements stagnent et le taux d’autosuffisance marque un recul important, se situant autour de 50%.22 Avec le rachat à bas prix de quatre sucreries par la COSUMAR (groupe ONA), la méfiance entre producteurs et industriels est à son comble. Les paysans du Tadla boycottent la culture de la betterave23 et multiplient les protestations, par rapport à la stagnation des rendements, à l’incohérence des directives étatiques et aux conditions draconiennes imposées par la COSUMAR.
Ceci est un exemple de l’impact du manque de suivi et de cohérence des politiques agricoles sur une filière qui était pourtant prometteuse. Le désengagement de l’Etat, la libéralisation du secteur et la privatisation de certaines de ses unités, loin d’apporter un nouvel élan, créent des situations de conflit et de blocage encore plus grandes. Le résultat est une dépendance accrue vis-à-vis des importations.
Au total, les productions, fortement dépendantes des variations climatiques, souffrent de rendements stagnants et n’ont pu accompagner de manière conséquente la croissance démographique. Résultat : la dépendance alimentaire du Maroc pour les produits de base (céréales, sucre, huiles) s’est soit maintenue soit aggravée tandis que la balance commerciale agro-alimentaire, secteur supposé être le fer de lance des exportations marocaines, avec les phosphates, de bénéficiaire qu’elle était au début des années 70 (jusqu’à 180% de taux de couverture) s’est brutalement dégradée pour tomber au début des années 2000 aux alentours de 46% seulement.

Najib Akesbi, rdh50, 2005. pp.159-160

3 La révolution à la campagne ?

Les quelques aspects traités dans cet article (faute de place, nous n’avons pas abordé l’épineux problème de l’eau et à peine effleuré celui des statuts fonciers) montrent que les solutions libérales – et tout particulièrement de par les implications des accords de libre-échange signés tant avec les Etats-Unis qu’avec l’Union européenne 24- vont provoquer un véritable cataclysme dans la campagne marocaine : reconversion des surfaces céréalières, démantèlement des fermes d’Etat, vente des terres agricoles aux étrangers et appropriation privée des terres collectives, domaniales et des Habous, renforcement de l’orientation productiviste d’une agriculture tournée vers l’exportation et abandon (programmé ou par forfait) de l’agriculture de subsistance, dans un contexte d’ouverture chaque année plus grande des marchés marocains aux importations agricoles étrangères.
Il n’est pas certain que l’Etat marocain ait mesuré toutes les conséquences de ces orientations.
Sur le plan écologique, l’extension d’une agriculture de type industriel forte consommatrice d’eau va créer une surcharge supplémentaire sur les nappes phréatiques déjà fortement sollicitées : la sonnette d’alarme est déjà tirée pour les nappes des plaines du Haouz et du Souss et c’est sur ces dernières que va continuer à porter le gros des sollicitations. Par ailleurs l’extension de l’arboriculture fruitière (pommes, poires, etc.) est également très gourmande en eau et a déjà provoqué l’assèchement de certains lacs du Moyen Atlas. L’orientation choisie semble difficilement compatible avec une perspective de développement durable.
Sur le plan social, l’ensemble des observateurs, négociateurs américains compris, s’accordent pour déclarer que la logique d’ouverture va générer des coûts sociaux importants25. Cette constatation n’est toutefois pas suffisante, pour la plupart des experts, pour remettre en cause les accords de libre-échange et les logiques qui sous-tendent l’ensemble des réformes envisagées. Il est seulement recommandé de mettre en place des « filets sociaux » : financement de microprojets par le micro crédit, orientés vers le tourisme rural et des activités de services. Enfin, un vaste chantier d’électrification et d’accès à l’eau potable a été lancé, avec l’aide de la Banque mondiale et de la coopération internationale, mis il n’est pas certain que ce sera suffisant pour fixer dans les petits centres ruraux les victimes du sinistre déjà annoncé.
Sur le plan politique, la dépendance du Maroc des grands pôles de décision internationaux – institutions financières et commerciales, gouvernements, multinationales de l’agro-alimentaire - sera encore renforcée par l’abandon de sa souveraineté alimentaire. Mais il y a aussi de forts risques pour que le soutien politique que le milieu rural a apporté à la monarchie et au makhzen tout au long des années post-indépendance 26 soit profondément ébranlé, tant par l’extension prévisible d’une pauvreté déjà profonde, que par l’introduction des règles d’une compétition effrénée entre producteurs et le démantèlement planifié de l’intervention régulatrice de l’Etat.
Des frondes commencent à apparaître en différents points du Royaume : protestations des producteurs de betterave de la région de Beni Mellal, mouvements dans le Souss, autour de la question de la privatisation de la Sodea et de la Sogeta, mais aussi sur la question des droits d’eau et des autorisations de forages de puits, mouvement d’ouvriers agricoles (Ferme La Clémentine à El Jadida). Ces mobilisations, très peu médiatisées et sporadiques sont relayées par des mouvements de protestation d’envergure locale dans certains centres ruraux (Imilchil, Tata, Bouarfa, etc.) qui ont pour dénominateur commun des revendications autour du droit à l’accès aux principaux services sociaux (éducation, santé, routes, …) et le fait qu’elles regroupent différentes couches de la population et secteurs sociaux : c’est un refus de la marginalisation des campagnes qui commence à s’exprimer. Ce grondement de la base est d’autant plus diffus et difficile à structurer que le makhzen s’est appliqué depuis 50 ans à écraser dans l’œuf toute tentative d’auto-organisation ou de rébellion en milieu rural. Le seul secteur de la paysannerie à disposer de structures de concertation et de mobilisation, ce sont les gros producteurs et exportateurs (agrumes arbres fruitiers…), qui tentent de trouver, dans le cadre des accords de libre-échange, des niches d’exportation sur les marchés européens et américains. Dans une moindre mesure, il existe aussi une petite tradition de syndicalisation dans certaines grosses exploitations agricoles. Mais les petits agriculteurs et producteurs n’ont jamais eu de marge démocratique suffisante pour mettre sur pied des organismes qui puissent traduire et défendre leurs aspirations et revendications. Leur principale force jusqu’à présent a été la force d’inertie, mais outre le fait qu’elle a maintenu ces couches de population dans un état de dénuement avancé, il n’est pas du tout certain qu’elle soit suffisante pour contrecarrer le rouleau compresseur libéral qui s’est mis en marche pour les écraser.

4 Conclusion

A l’heure où la lutte contre la pauvreté est affichée comme la priorité des priorités par l’administration marocaine, la politique agricole suivie et mise en place s’annonce plutôt comme grande créatrice de pauvreté, avec pour corollaire une extension non maîtrisée de l’informel, tant sur le plan de l’habitat urbain que des activités et une poussée migratoire qui va totalement à l’encontre des engagements de l’Etat marocain vis-à-vis de l’Europe, plus fermée que jamais à ce type de migration massive et non qualifiée et de plus en plus désireuse de pomper aux pays du sud leurs cadres et leurs élites.
Le libéralisme n’est pourtant pas la seule option possible pour sortir l’agriculture marocaine de sa vulnérabilité et de son incapacité à assurer la sécurité alimentaire des marocains et le maintien des paysans sur leurs terres.
Najib Akesbi plaide pour « réhabiliter l’Etat dans ses fonctions essentielles stratégiques et de régulation » et il ajoute que l’exigence de démocratie n’est pas là « un a priori doctrinal » mais « la condition de l’adhésion à ses objectifs et ses moyens ».27
La FAO, indique que si le « libre-échange devait s’imposer, la baisse tendancielle des prix agricoles réels et leurs fluctuations condamneraient encore à la stagnation, à l’appauvrissement, à l’exode, puis au chômage et aux bas salaires, des centaines de millions de paysans supplémentaires. Les alternatives passent, selon un rapport présenté lors du Sommet mondial de l’alimentation en juin 2002, par la protection des agricultures paysannes à la dérive, ou même seulement en difficulté : « il faut organiser et réguler les échanges agricoles internationaux de manière vivable pour tout le monde. »28
Via Campesina, mouvement paysan international, développe le même type d’alternative en mettant au centre de ses propositions le principe de souveraineté alimentaire. Via Campesina, part du principe que le rôle des paysans est de nourrir en premier lieu leurs concitoyens. Cela passe par le développement et la protection des marchés de proximité et l’érection de protections tarifaires suffisantes pour se protéger contre la concurrence déloyale. Elle considère que le commerce n’est pas une fin en soi. Pour Via campesina, parler de souveraineté alimentaire n’est pas militer pour l’autarcie mais pour des instances internationales de régulation et de règlement des différends au sein des Nations Unies. La souveraineté alimentaire passe par la protection d’une agriculture familiale et la répartition équitable des moyens de productions entre les producteurs et suppose la limitation de l’emprise des multinationales de l’agro-alimentaire.
Ces propositions sont pour l’instant quasiment inaudibles au Maroc, tant le rouleau compresseur makhzénien a laminé toute possibilité d’auto expression de la petite paysannerie. Elles devraient cependant être méditées si l’on veut éviter la faillite sociale qui se profile derrière les choix opérés jusqu’à aujourd’hui.

Un message, un commentaire ?

Qui êtes-vous ?

Pour afficher votre trombine avec votre message, enregistrez-la d’abord sur gravatar.com (gratuit et indolore) et n’oubliez pas d’indiquer votre adresse e-mail ici.

Ajoutez votre commentaire ici
  • Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.