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Éditorial C’est en 1993 que la société...

jeudi 16 février 2006


Éditorial

C’est en 1993 que la société Motorola procéda à l’ouverture du premier laboratoire de recherche étranger en Chine. Pour Motorola, il constituait le premier élément de ce qui devait devenir un important réseau de recherche-développement (R-D) implanté dans ce pays. Pour la Chine, c’était aussi un point de départ : on compte maintenant près de 700 filiales de firmes transnationales (FTN) ayant pour activité la R-D. Suivant la CNUCED1, de nombreuses FTN devaient suivre cet exemple en délocalisant des activités de recherche à l’étranger. Il est possible de citer ainsi General Electric, dont les activités de recherche emploient 2400 personnes en Inde, ou General Motors, au Brésil, sans oublier de nombreuses FTN de la pharmacie (Eli Lilly, GlaxoSmithKline, Novartis ou Sanofi-Adventis) ou STMicroelectronics dont certains microprocesseurs sont conçus au Maroc. Globalement les dépenses de recherche de filiales étrangères des entreprises sont passées de 30 milliards de dollars en 1993 à 67 en 2002, soit de 10 % des dépenses de R-D mondiales des entreprises en 1993, à 16 % en 20022. Fait nouveau, les pays d’accueil ne sont plus seulement des pays centraux ; les pays des Périphéries sont maintenant concernés par ces délocalisations, comme en témoignent les exemples de General Motors ou de Motorola. La progression a été en effet vive dans les pays en développement où ces filiales étrangères réalisaient 18 % des dépenses de R-D en 2002 (contre 2 % en 1996).
L’existence d’activités de recherche dans les pays du Sud n’est pas une nouveauté. L’adaptation des produits et des procédés de fabrication aux marchés et aux conditions locales des pays en développement a constitué un type de R-D, directement issu de l’ouverture internationale de ces pays. La délocalisation d’activités de production a pu alors s’accompagner de la délocalisation de cette R-D spécifique. L’originalité de ce qui s’opère aujourd’hui tient en l’apparition de deux types nouveaux de R-D et de leur développement accéléré. La première concerne la participation de ces laboratoires délocalisés dans des pays en développement à des activités d’élaboration de nouveaux produits et / ou d’amélioration de procédés de production en coopération avec d’autres centres de recherche de la firme, situés, eux, dans les pays des Centres, voire de manière partiellement autonome. Elle correspond à une fragmentation des activités de recherche pouvant, à terme, conduire à la mise en place d’une division internationale du travail dans le domaine de la R-D. La seconde est le développement d’activités de “veille technologique”. Elle constitue la suite logique de la première dans un climat de forte concurrence entre les FTN. Peut-on voir en cela une opportunité nouvelle pour les pays des Périphéries ?
Les avantages que pourraient en retirer les pays en développement sont, a priori, nombreux. Globalement ces nouvelles activités de R-D renforcent la capacité d’innovation du pays. Dans la perspective d’échanges mondialisés de produits à bon niveau de technologie où la concurrence passe souvent par l’innovation, ces délocalisations peuvent constituer un instrument puissant au service de la diversification des activités productives et exportatrices du pays. De même, l’existence d’unités de recherche, employant un personnel local peut aider à la diffusion des technologies modernes dans le pays. Cela implique pourtant que les activités de recherche étrangères, par le biais des échanges noués avec les entreprises locales ou par celui des changements d’employeur de leur personnel, participent effectivement à une telle diffusion. Enfin, l’emploi sur place d’ingénieurs ou de scientifiques nationaux peut être vu comme le moyen de limiter l’exode de ceux-ci vers les pays des Centres. Dans l’ensemble les perspectives de développement du pays d’accueil s’en trouveraient accrues.
Pourtant une première réserve s’impose : ces perspectives heureuses ne sauraient concerner tous les pays en développement. En effet seuls quelques pays profitent de ces délocalisations, la Chine, l’Inde, Singapour, Taiwan, le Brésil et la Thaïlande en étant les principaux bénéficiaires. Ailleurs cette manne reste fort rare. En Afrique, le Maroc et l’Afrique du Sud sont les seuls pays du continent à compter des filiales de FTN ayant des activités significatives de recherche. Plusieurs raisons peuvent expliquer cela. D’une part, l’investisseur a le choix du lieu d’implantation de ses unités de recherche. Son intérêt se tournera vers les pays pouvant lui apporter une main d’oeuvre moins onéreuse et d’aussi bon niveau de qualification que ce qu’il peut trouver ailleurs. Il en est de même des entreprises ou des laboratoires nationaux maîtrisant les technologies avancées qui peuvent constituer pour l’investisseur des partenaires efficaces. Les préférences qui se manifestent en faveur de la Chine ou de l’Inde n’ont pas d’autres explications. D’autre part, nombreux sont les pays, pays des Centres, pays en transition vers l’économie de marché, qui partagent la même ambition d’attirer ces investisseurs et, pour y parvenir, la compétition promet d’être rude. Somme toute, ces investissements étrangers de qualité nouvelle vérifient le vieux principe maintes fois répété : les investissements directs étrangers accompagnent le développement et ne le précèdent jamais.
Le fait que ces délocalisations soient le fait d’un petit nombre de très grandes entreprises transnationales est la source d’une seconde réserve. La filiale locale d’une telle grande firme se trouve dans une position asymétrique non seulement face aux entreprises et laboratoires locaux mais également face à l’État qui l’accueille. Cette filiale, du fait de la taille de la FTN qui la soutient, occupe une position dominante face aux entreprises nationales d’activités voisines. Associées, leur coopération court le risque d’être bien déséquilibrée dans le partage des retombées, des coûts et des risques dans leurs recherches à venir. Affiliée à la première, la firme locale peut craindre de voir piller ses propres découvertes, présentes ou passées. En tout état de cause, filiales étrangères et firmes locales se trouveront en situation de compétition pour le recrutement d’une main d’oeuvre qualifiée dans le pays d’accueil.
La position asymétrique de ces FTN vis-à-vis des pays d’accueil est tout aussi marquée. Nous avons présenté plus haut l’installation d’activités de R-D dans sa filiale brésilienne par la firme General Motors. Il suffit de remarquer qu’en 2002 les dépenses de R-D de cette FTN représentaient 5,4 milliards de dollars alors que l’ensemble des mêmes dépenses, réalisées dans tout le Brésil en 2003, n’atteignait que 4,6 milliards. La comparaison des dépenses publiques indiennes consacrées à la recherche (3,7 milliards de dollars) et des dépenses de R-D de Motorola (3,5) donne des résultats comparables3. Cette asymétrie peut mettre la filiale étrangère en position de pouvoir infléchir à son profit et à celui de sa société-mère la politique de recherche du pays d’accueil. Elle peut également peser lourdement sur les mesures particulières décidées par l’État pour attirer l’investisseur. Il en est ainsi de la protection des droits de propriété intellectuelle qui, trop favorable à « l’inventeur », peuvent constituer un obstacle à la diffusion des progrès techniques hors de la sphère de la FTN ou bloquer des activités de R-D proprement nationales. Il en va de même de la possibilité d’inclure l’activité de la filiale étrangère dans une politique nationale à long terme qui pose la difficile question de la compatibilité en matière de R-D de politiques de développement et des intérêts, immédiats ou à plus long terme, de la grande firme. Les risques de relations conflictuelles entre les autorités politiques du pays d’accueil et cette grande firme sont étendus, d’autant que les éventuelles coopérations ainsi nouées poseront également la question des relations entre la recherche publique et la recherche privée.
Une dernière réserve peut également être soulevée. Elle porte sur les risques qui résulteraient d’une course à la surenchère entre pays potentiellement d’accueil. Elle n’est pas propre seulement à ce type de délocalisation, mais concerne plus généralement aujourd’hui l’ensemble des investissements directs à l’étranger. Son enjeu serait les concessions accordées pour séduire l’investisseur qui réduiraient à minimum les marges de manoeuvre de politiques nationales ou régionales de développement. L’expression employée par la CNUCED pour la désigner, « la course à l’abîme », se passe de commentaire.
L’apparition d’une délocalisation d’activités de recherche des pays des Centres vers certaines Périphéries offre, en dépit de ces réserves, de nouvelles opportunités pour ces dernières. Elle témoigne du succès de certaines politiques de formation de personnel très qualifié et d’encouragement à l’accès aux technologies les plus récentes. Elle s’inscrit pourtant dans un contexte où se sont renforcées les relations Centres / Périphéries. À ce titre il est permis de craindre de voir s’établir ici une nouvelle division internationale du travail, réservée aux activités de recherche. Sur le modèle de l’autre division internationale du travail, celle qui répartit entre les pays les activités de production, le risque de voir se perpétuer et s’amplifier les inégalités reste important. S’agit-il de la seule et plus rapide voie d’accès à des technologies avancées pour les pays périphériques ? Sans doute pas ! Si, en Chine, les filiales de FTN réalisaient à elles seules 23,7 % des dépenses de recherche privée, leur part en Corée du Sud n’était que de 1,6 % (et 3,4 % en Inde). Il y a donc encore une place pour des activités nationales de recherche ou pour des coopérations internationales plus exigeantes pour les partenaires les plus développés.
Patrice Allard

Présentation du dossier

Existe-t-il des alternatives à l’ordre libéral, ordre qui exacerbe les tensions entre les mondes périphériques et les Centres et qui engendre des inégalités destructrices érodant la cohésion de nombreuses sociétés ?
Évoquer cette question n’est jamais simple puisque, les réponses qui pourraient lui être apportées ne seront, dans un premier temps, que des ébauches. La « révolution bolivarienne », menée au Venezuela à l’initiative du Président Hugo Chavez, apparaît comme un processus de cette nature. C’est à ce titre qu’Informations et Commentaires lui consacre ce dossier, dans le but d’apporter au lecteur des éléments lui permettant de se forger un jugement.
L’entreprise est téméraire. L’information est trop souvent partiale tant les opinions sont tranchées et les débats occultés. La place donnée par les médias occidentaux aux opinions anti-Chavez laisse à peu près vide le droit de réponse que pourraient légitimement revendiquer les opinions opposées. C’est pourquoi nous avons choisi de laisser la parole tout d’abord aux acteurs même de cette « révolution », ministres, ambassadeurs et au Président lui-même afin que leurs discours éclairent les intentions à la base du projet. La présentation des principales politiques économiques et sociales menées au Venezuela constituent le second axe de ce dossier. Enfin, le contexte des luttes, internes et externes, présentes ou à venir, en représente le troisième volet.
Le lecteur pourra reprocher l’absence d’un bilan global. Il eût été prématuré de le faire. Un ensemble de processus de changements sont à l’œuvre, chacun se situant sur un horizon de temps particulier, de sorte qu’un “arrêt sur image” n’aurait guère de signification. Les questions essentielles posées par cette « révolution », son universalité ou sa spécificité vénézuélienne, son statut de modèle alternatif ou d’utopie restent ouvertes.
Au-delà de la personnification de cette alternative bolivarienne, aussi appelée chavisme, est posée la question de l’acteur. La référence à Simon Bolivar est, ici, significative. Au début du XIXème siècle, les peuples latino-américains furent obligés d’imaginer un futur conciliant le progrès économique et social et la construction d’une citoyenneté transcendant la diversité des origines et les inégalités profondes des populations. Aujourd’hui, la place particulière du sous-continent dans la proximité immédiate de la première puissance centrale du monde, le renforcement des inégalités et l’aggravation des dépendances depuis plus de vingt ans ne débouchent-ils pas sur des défis comparables ? La similitude historique ne peut pourtant nous servir de guide. D’autres dynamiques sont sans doute à l’œuvre et c’est, nous le souhaitons, à ce dossier d’en esquisser les grandes lignes.
Il convient d’exprimer à Charles Lancha et à l’équipe réunie autour de lui notre estime et nos remerciements pour la somme de travail qu’a nécessitée ce dossier.
P. A.

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