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Article 4 : Critiques aux médias vénézuéliens

jeudi 16 février 2006

Critiques aux médias vénézuéliens

Roy Chaderton Matos

Sur ce point de la gouvernance, au risque de jouer le rôle de trouble-fête et de voisin désagréable, mais en usant du droit à la liberté d’expression dont doivent aussi jouir les États au sein de la communauté internationale, je veux présenter au nom du gouvernement de la République Bolivarienne du Venezuela quelques réflexions sur des thèmes qui, du nord au sud de ce continent, commencent à être débattus au seuil du XXIème siècle, à l’opposé des coutumes et des opinions socialement acceptables et admises.
D’une façon générale, l’initiative individuelle en tant que concept a bonne réputation. Nous partageons cette haute estime. Nous croyons profondément en la liberté de l’individu pour développer au maximum — sans entraves ni interdits — tout son potentiel de responsabilité sociale en vue de grandir spirituellement et de générer des bénéfices matériels. Ceux-ci contribuent à renforcer les institutions des sociétés véritablement démocratiques et à stimuler la participation individuelle ou collective de la personne humaine dans sa quête de la liberté, de la prospérité et de la paix.
Nous avons de l’estime pour ceux qui, en investissant, prennent des risques, créent, produisent, entrent en concurrence, développent la richesse et l’emploi, paient leurs impôts et contribuent à nous rapprocher de la justice sociale. L’initiative privée a si bonne réputation que nous avons fini par nous convaincre, de façon irrationnelle, que seul l’État peut transgresser et enfreindre les valeurs, les principes, les normes et les procédures qui consacrent et protègent les droits individuels. Ce dogme, au fil du temps, nous a conduits à fermer les yeux sur tous les abus et usurpations commis par l’initiative privée par rapport à la légalité et la légitimité.
C’est ce qui explique que des situations hétérodoxes, comme le viol des droits humains par l’initiative privée, soient ignorées par des politiques orthodoxes et par des bureaucrates dénués d’intelligence et témoignant d’une profonde insensibilité sociale dans le confort de leur isolement et de leur éloignement des événements.
Selon certains experts, circonvenus par des intérêts établis, la violation des droits de l’homme est seulement le fait des États. Seuls les États violent les droits de l’homme ! C’est ce qu’on assure avec des trémolos héroïques et des gestes brusques. Une telle thèse ne permettrait pas de considérer comme une violation des droits humains les actes terroristes commis par Al Quaida, l’ETA, les FARC ou les AUC, pas plus que de commettre un attentat à la bombe contre une famille ou séquestrer une personne pendant des années.
Il en va de même avec la liberté d’expression et le droit à l’information. De notre point de vue, la suppression de la liberté d’expression et les tentatives d’anéantissement de la pensée dissidente non seulement doivent être critiquables quand elles sont de la responsabilité de l’État mais aussi quand elles sont le fait de l’initiative privée. Le débat sur ce thème commence à s’épanouir et à s’étendre en ce qui touche le traitement qu’on lui accorde et son intensité dans le monde entier mais, pour son malheur comme pour son bien, le Venezuela est devenu un laboratoire où s’affrontent les droits démocratiques de base et la dictature médiatique.
Les médias ont usurpé au Venezuela les espaces abandonnés par les partis politiques traditionnels, écartés du pouvoir par la voie démocratique. Et, au nom de l’intérêt privé, on forge les nouvelles, on manipule et on déforme l’information, on acquiert des appuis internationaux plus ou moins naïfs, pour dessiner une réalité virtuelle qui occulte et censure l’authentique réalité. La censure n’est pas répréhensible en ce qu’elle émane du pouvoir et acceptable ou excusable lorsqu’elle s’applique au nom de la liberté d’expression. Ce serait une aberration qui condamnerait nos gouvernements — si nous ne disons à temps que le Roi est nu — à être muets, aveugles et sourds.
Aujourd’hui, notre capacité institutionnelle pour répondre et faire face à l’agressivité croissante des intérêts privés anti-démocratiques, qui parvient parfois à s’adjoindre des intérêts supranationaux au nom de la démocratie, est anachronique. Cet état de choses favorise l’impunité ainsi que la récidive et stimule l’extension des tendances totalitaires fomentées par le secteur le plus sombre de l’initiative privée.
Au Venezuela, il existe une dictature médiatique. Dans le passé, les médias soumettaient le monde politique à un chantage et exerçaient des pressions insupportables pour atteindre leurs objectifs. Toute objection était sanctionnée par l’anéantissement moral ou par le silence.
Il y a vingt ans, un Président vénézuélien, démocrate-chrétien, eut l’audace d’appliquer des normes pratiquées habituellement dans les démocraties les plus avancées ; il interdit, pour des raisons de santé publique, la publicité des liqueurs et des cigarettes. Dès lors, sur décision de chefs d’entreprises despotiques, il fut condamné à ce que, en droit romain, on appelle la mort civile. Tout simplement, il cessa d’exister. On cessa de l’interviewer, de le citer et de l’inviter. C’est à peine si deux publications de modeste influence lui consacraient un article hebdomadaire, tandis que ses propres camarades de parti faisaient semblant de rien.
Quelle honte ! Constater que, au temps de notre dernière dictature, la TV privée au Venezuela proposait de meilleurs programmes culturels ou destinés aux enfants comparés aux programmes médiocres et violents d’aujourd’hui.
Ainsi que je l’ai déjà dit au cours d’une séance antérieure du Conseil Permanent de l’OEA, lorsque des multitudes d’hommes et de femmes se précipitèrent le 13 avril dans les rues du Venezuela pour demander le retour du Président renversé et que toutes les garnisons militaires du pays se mobilisèrent pour sauvegarder la Constitution, les médias vénézuéliens, spécialement les télévisions privées, diffusèrent seulement un programme d’enfants aux adultes alors qu’habituellement c’est l’inverse qui a cours. Grâce –au départ- à un journaliste colombien, Antonio José Caballero, la communauté internationale apprit qu’il y avait une révolte populaire et militaire contre la dictature des chefs d’entreprise qui, en trois jours seulement, avait supprimé toutes les institutions démocratiques.
Nous offrons aux personnes intéressées de cette organisation des preuves évidentes de la présence de pseudo démocrates vénézuéliens en train de fêter l’installation du gouvernement factieux d’avril 2002 ainsi que des copies du livre d’or signé par les responsables du crime anticonstitutionnel. De nombreuses surprises vous y attendent.
Les médias, lorsqu’ils ne sont pas au service de la démocratie se subordonnent à des arguments et des causes ignobles. J’ai déjà fait allusion à leurs incessants appels factieux dans le cas vénézuélien. Aujourd’hui, je dois dénoncer des aberrations qui ont été présentées comme pittoresques et drôles alors qu’un public non désaxé les aurait repoussées avec horreur. Il s’agit du racisme.
Nos médias font étalage de formes de racisme, dissimulées ou non dissimulées. Vous ne trouverez pas au Venezuela, aux journaux télévisés, des présentateurs noirs ou métis pas plus que dans les programmes à caractère politique. Ceci dans un pays où nous trouvons toutes les couleurs et tous les mélanges raciaux ! Dans les annonces publicitaires il n’y a pas d’enfants noirs, seulement des enfants blonds avec une coupe de cheveux au carré ou à franges qui s’appellent toujours Danielito, peut-être par allusion à Daniel l’Insupportable (« Dennis the Menace »). De cette façon on crée un modèle culturel aux traits physiques profondément violents et agressifs.
Aucunement masqué, ni subtil, ni inconscient et encore moins insinué, on a affaire à un racisme direct et insolent qui me met dans l’obligation de dénoncer plusieurs médias vénézuéliens, des présentateurs de télévision et des journalistes coupables de propager la haine et le mépris racial parmi les Vénézuéliens. Je me demande si on ne doit pas prêter un minimum d’attention au fait que des médias privés, lorsqu’ils se réfèrent à de hautes autorités officielles vénézuéliennes à la peau brune ou noire les traitent directement, sans anesthésie, de “singes”, de “macaques”, de “chimpanzés” ou de “guenons”.
Quelques uns de ces journalistes ont d’ailleurs insulté le Secrétaire Général Gaviria, brutalement, au terme de sa première réunion avec les propriétaires des médias vénézuéliens et ont accusé l’ex-président Carter d’avoir reçu 10 millions de dollars du Gouvernement vénézuélien pour son appui à la Table de Négociation et d’Accords.
Une grande tâche attend les bureaucrates de l’OEA ! Qu’ils visitent le Venezuela et vérifient ces accusations ! A moins qu’ils croient que seuls les États pratiquent le racisme.
Trouvera-t-on des excuses bureaucratiques ou chicanières pour ne pas prendre le taureau par les cornes et désigner nommément les médias qui ont permis cela et les journalistes qui ont transmis des messages racistes ? Que ce serait-il passé par exemple si, dans l’Europe des années vingt et trente, on avait eu le courage d’affronter ceux qui humiliaient et offensaient nos frères juifs ? Peut-être aurions-nous évité les horreurs de l’Holocauste. Est-ce que par hasard on peut permettre la suppression de la liberté d’expression au nom de la liberté d’expression ? Pouvons-nous banaliser notre obligation de ne pas favoriser les aberrations de l’esprit et de la conduite humaine qui conduisent au crime politique, à l’injustice sociale et à la guerre ?
Il est très facile d’identifier les racistes mais, si pour les bureaucrates interaméricains cela s’avère très difficile ou ardu, nous mettons à leur disposition à Caracas toutes les preuves que nous allons exposer partiellement devant les Ministres des Affaires Étrangères des Amériques ici rassemblés, preuves que nous avons également remises à des personnalités politiques et à des représentants des médias chiliens.
Une chose est à relever au sein du système interaméricain. Au siège de l’OEA à Washington, une cohorte de personnages vénézuéliens responsables et coupables de la violence médiatique s’est présentée pour dénoncer le gouvernement de Hugo Chavez mais, en dépit de nos dénonciations répétées, publiques et privées, il semble qu’aucun des experts en droits de l’homme n’ait eu l’idée de les interroger sur ce crime toujours impuni. Qu’il semble facile de faire cas des plaintes contre des individus et des autorités prétendument responsables de violation des droits de l’homme et qu’il paraît difficile de faire cas de l’avalanche de plaintes à propos des menaces dont les autorités démocratiques du Venezuela sont l’objet ! Voila qui explique peut-être la lenteur de la réaction initiale de notre système face à la première violation de la Charte Démocratique Interaméricaine. Nous sommes toujours surpris que les appels au meurtre contre notre Président lancés sur les écrans de TV, les premières pages ou des articles des journaux vénézuéliens ou de Miami passent inaperçus.
Un autre défaut des médias, non plus seulement au Venezuela mais dans notre monde occidental, apparaît dans leur discours qui, au nom d’un combat juste et justifié contre le terrorisme international, vise à créer un stéréotype de nos frères musulmans présentés comme des terroristes potentiels. On ouvre ainsi la voie à un fondamentalisme religieux d’inspiration chrétienne qui peut devenir un facteur explosif d’intolérance et de violence internationale comme si les chrétiens n’avaient aucune faute à se reprocher et pouvaient désigner la paille dans l’œil du voisin et ignorer la poutre dans le leur.
Les personnes ici présentes, nous sommes presque tous des représentants de la civilisation occidentale et chrétienne et, Dieu m’est témoin, vous pouvez me croire, nous, chrétiens, nous sommes des gens très dangereux. C’est nous, les chrétiens, qui avons fait de l’esclavage une industrie et avons vendu et acheté des êtres humains sur ce continent. Mais, sans remonter si loin dans le temps, nos dictateurs étaient chrétiens, la majorité d’entre eux étaient catholiques, deux ou trois protestants, et ils ont accablé d’horreur nos peuples, parfois avec le soutien de hiérarchies religieuses factieuses. Les membres du Ku Klux Klan étaient chrétiens, de même que le sénateur Joseph Mc Carthy, tout comme le sont les terroristes qui opèrent en Irlande du Nord au nom des catholiques et des protestants ou les séparatistes de l’ETA. Les Croates qui ont exterminé les Serbes étaient chrétiens tout comme l’étaient les Serbes qui ont exterminé les musulmans, ou les responsables du génocide au Rwanda et au Burundi. Et, comme si cela ne suffisait pas, un jeune séminariste géorgien, du nom de Joseph Djougachvili, plus connu dans le milieu du crime sous le nom de Joseph Staline, était chrétien à l’égal de Benito Mussolini qui fait de nouveaux adeptes actuellement au Venezuela. Si vous en êtes d’accord, pour couronner le tout, Adolphe Hitler était chrétien.
Si vous me permettez une réflexion tout à fait personnelle et des plus polémiques, ce sont des chrétiens qui ont perpétré un génocide sophistiqué et socialement admis dans les pays les plus “civilisés” : le massacre silencieux d’êtres sans défense, l’avortement à discrétion et comme on l’entend.
Réfléchissons donc sur le danger d’utiliser les médias en vue d’exacerber les fanatismes ethniques et religieux. Dieu soit loué, on compte aussi d’autres chrétiens, comme Martin Luther King, et Mère Teresa de Calcutta, Dom Helder Camara, Nelson Mandela, Raoul Silva Henriquez ou encore Billy Graham ou Jean-Paul II.
Au nom de quel principe, de quelle norme ou de quelle vue de l’esprit ne pouvons-nous susciter la polémique et nous engager à faire face aux responsables des médias et à certains journalistes intouchables ? L’heure est venue de briser l’ultime tabou de la démocratie. S’il est naturel de polémiquer avec des leaders politiques, des Présidents et, cela va de soi, avec des cardinaux, des gestionnaires, des généraux, des leaders sociaux, des ouvriers, des célébrités ou des institutions, pour quelle raison les médias se situent-ils au-dessus de la loi et ne sont exposés à aucune critique publique ?
Veuillez me dire quel est le pouvoir divin qui, si l’on ne veut s’exposer à des réactions médiatiques, nous interdit ne serait-ce que de mentionner les noms de propriétaires des médias et de journalistes ?
Pourquoi, au nord de notre hémisphère, la dénonciation de mensonges transmis au public provoque des scandales, des démissions et des sanctions ? Lorsque c’est le cas au Venezuela, certains manifestent leur sympathie aux propriétaires des médias en invoquant leur protection. Pourquoi est-il possible en d’autres pays d’engager des débats et des polémiques publics sur la réglementations des médias alors qu’au Venezuela on nous reproche le droit de légiférer en la matière, ce qui pourtant se pratique dans les démocraties les plus avancées afin de protéger le public, spécialement les enfants, des incitations à la haine sociale, à la violence, à la propagande de guerre et à la pornographie ?
Pourquoi, au nom de la liberté d’expression, permet-on la manipulation de l’équilibre mental des téléspectateurs et des lecteurs ? Pourquoi est-il permis d’appeler à la guerre civile et d’attiser la haine entre compatriotes ? Au nom de la liberté d’entreprendre ? Au nom des lois du marché ? Au nom de quelle raison qui ne porte pas atteinte à nos valeurs démocratiques et constitutionnelles ? C’est la un thème qui se prêterait à l’ouverture d’une vaste recherche qui pourrait s’attacher d’abord au Venezuela où nous avons intérêt à ce que l’on nous observe, que l’on nous examine à la loupe, qu’il s’agisse aussi bien des partisans du Gouvernement que de ceux des modestes forces de l’opposition démocratique, sans oublier la puissante opposition factieuse, disposant des médias et de moyens financiers.
Il nous paraît donc opportun de conclure par le Message du Saint Père à la XXXVIIIème Journée mondiale des Communications Sociales, le 24 janvier 2003, jour de Saint François de Sales :
« Les médias servent la liberté en servant la vérité, et au contraire ils font obstacle à la liberté dans la mesure où ils s’écartent de la vérité et diffusent des mensonges ou créent un climat de réaction émotionnelle vis-à-vis des faits. C’est seulement lorsque la société accède librement à une information véridique et suffisante qu’elle peut se consacrer à la recherche du bien commun et soutenir une autorité publique responsable.
Il est vrai que, fréquemment, les médias volent au secours de la vérité avec courage mais, parfois, ils se comportent en agents de propagande et de désinformation au service d’intérêts étriqués ou de préjugés de nature nationale, ethnique, raciale ou religieuse, de l’avidité matérielle ou de fausses idéologies aux tendances diverses. Face aux pressions qui poussent la presse à de telles erreurs, une résistance s’impose de la part même des hommes et femmes des médias mais aussi de l’Eglise et d’autres groupes responsables ».

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