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Article 6 : Les défis du Venezuela

jeudi 16 février 2006

Les défis du Venezuela


Margarita Lopez

Nous sommes réunis en ce lieu, le siège emblématique des représentants de la souveraineté populaire, afin d’exprimer la joie que tous, Vénézuéliens et Vénézuéliennes ; nous devrions ressentir face à l’issue heureuse du référendum qui portait sur la révocation du chef de l’État : en effet, le résultat en a été la confirmation dans sa charge du Président de la République.
C’est un grand honneur pour moi et une lourde responsabilité que de m’adresser à vous, représentants des pouvoirs publics, ainsi qu’au peuple, qui détient la souveraineté de la nation.
J’ai accepté cette invitation, comme j’ai accepté durant ces trois dernières années de me manifester à plusieurs reprises dans l’espace public, afin d’offrir à mes concitoyens et concitoyennes mes modestes services de chercheuse et analyste du processus contemporain social et politique.

J’interviens à nouveau aujourd’hui, puisqu’il est fort possible que nous soyons au seuil d’une ère nouvelle dans la lutte politique au Venezuela. J’avoue toutefois nourrir l’espoir que la nouvelle ère que je pressens est en cours de gestation, et je vous exhorte tous et toutes à la rendre possible grâce à vos efforts ; cela me permettra de retourner rapidement aux archives, aux bibliothèques, de me retrouver dans le calme et le silence de mon bureau, dans des espaces plus intimes qui me conviennent davantage et que j’ai quittés temporairement afin de contribuer à la reconstruction de la société et de la République
Le référendum sur la révocation du Président a eu lieu le 15 août 2004. Dans le plus grand calme.
Dès l’aube, les habitants des villes et des villages de ce pays se sont réveillés conscients du rôle historique qu’ils s’apprêtaient à jouer.
Durant ces 24 heures, les femmes et les hommes du Venezuela ont été le point de mire des peuples de la planète ; les médias du monde entier ont rendu compte, heure après heure, du déroulement de la manifestation. Nous tous, habitants de cette nation, nous nous sommes précipités vers les urnes électorales, en exprimant ainsi un message politique très clair : nous avions accepté le défi, celui de confronter démocratiquement deux options et nous étions convaincus que l’institution publique du Conseil National Électoral garantirait la transparence du processus référendaire.
Chacun d’entre nous a fait en moyenne sept heures de queue, la logistique prévue pour l’événement s’étant avérée insuffisante.
Lors des élections de juillet 2000, 6 600 000 Vénézuéliens étaient allés voter : le 15 août 2004, nous étions presque 10 millions, soit plus de 3 millions de votants supplémentaires qui ont dû utiliser les mêmes centres de vote.
Au milieu de tant d’inconfort, la détermination des citoyens est restée inaltérable et sereine.
Nous nous étions faits à l’idée de voter et nous ne partirions pas sans avoir atteint notre objectif.
Le premier bulletin officiel du 16 août délivrait un résultat clair et irréversible. Résultat ratifié peu après par tous les observateurs internationaux. Le “non” l’emportait avec 60 % des suffrages, le peuple avait donc répondu de manière claire : il souhaitait que le Président aille jusqu’au terme de son mandat
Grâce au bon déroulement du référendum et à son résultat, la société vénézuélienne a la chance extraordinaire de dépasser le stade de la lutte pour le pouvoir engagée depuis fin 2001 par les forces de l’opposition, caractérisé par le recours à des stratégies insurrectionnelles.
Je pense que s’ouvre à nous une porte donnant sur une voie plus démocratique, plus à même de développer notre vie politique.
Le rapport de forces qui existe au sein de notre société ayant pu être confronté à la réalité du pays, nous avons maintenant la possibilité de choisir la voie de la reconnaissance de nos adversaires politiques. Nous pouvons les considérer comme des égaux, respecter et tolérer leurs différences tout en nous efforçant de mettre en évidence nos points communs, afin de trouver ensemble des consensus, déterminer les aspects irréductibles de nos différences et nous mettre d’accord sur les pratiques qui nous permettront de les exprimer dans le respect de la démocratie.
L’absence de la plupart des représentants des forces de l’opposition aujourd’hui au siège de l’Assemblée nationale révèle les difficultés auxquelles se heurtent leurs dirigeants pour ouvrir cette porte et accéder à cette voie.
Cependant nous ne perdons pas espoir ; certains, quelle que soit la manière, de gré ou de force, finiront par franchir le pas. Les Vénézuéliens et Vénézueliennes veulent vivre à nouveau normalement, retrouver un quotidien sans angoisse. Les politiques seraient bien avisés de faire tout leur possible pour contribuer à la satisfaction de ces désirs.

Je vous invite maintenant à mener avec moi une réflexion sur les causes et les circonstances de la confrontation politique que nous vivons et que nous cherchons ardemment à dépasser.
Dans la première partie de mon exposé, j’ébaucherai la liste des principaux éléments qui ont sapé l’ancien régime politique et ont provoqué l’ébranlement de la démocratie représentative C’est de cet échec qu’émergea la proposition de démocratie participative comme projet alternatif associant des acteurs eux aussi alternatifs.
Je pense que c’est à partir des élections de 1998 et de la victoire des porteurs de ce projet, qui allait à contre-courant de la tendance générale des différentes formes de pouvoir sur la planète durant la décennie antérieure plus proches du néo-libéralisme, que s’est imposée au Venezuela l’image d’une société divisée, partagée entre deux visions de notre pays, de notre futur et aspirant à deux formes de pouvoir qui, jusqu’alors, avaient été perçues comme étant incompatibles.
La lutte pour le pouvoir est alors posée dans les termes manichéens du “tout ou rien”.
À la fin de l’année 2001, la confrontation politique posée en ces termes allait déboucher sur une voie sans issue, tant la force des deux projets politiques paraissait égale.
Commença alors une phase insurrectionnelle pour la prise du pouvoir qui a profondément meurtri notre pays ; grâce au résultat du référendum, cette phase est maintenant achevée et les blessures peuvent enfin se refermer.
Dans la deuxième partie de mon exposé, je souhaite faire part de quelques-uns des défis qui, à court moyen et long terme, sont lancés à mon sens à notre société, si toutefois il nous est donné de survivre en l’état au XXIème siècle et de tisser un meilleur destin pour nos enfants, les citoyens et citoyennes de demain qui récolteront les fruits de ce que nous sommes en train de semer aujourd’hui.

La lutte pour le pouvoir et sa phase insurrectionnelle
Un groupe de citoyens dont je fais partie a signé un document public élaboré lors du coup d’État de 2002 et intitulé « Un dialogue pour l’intégration sociale et la consolidation de la démocratie ». Nous défendions l’idée que la société vénézuélienne travaillait, depuis le massacre de El Amparo en 1988 et le caracazo1 de 1989, à un processus social et politique, en partie réactif et en partie organique, qui revendiquait la nécessité d’un changement profond, pour une plus grande justice et intégration sociale sur la base de plus de démocratie.
Nous affirmions que cette aspiration était antérieure au processus social et politique qui mena Chavez au pouvoir en 1998 ainsi que l’ensemble des forces qui le soutenaient à l’époque, et que par conséquent elle lui survivrait, quel que soit le sort réservé à Chavez.
Nous défendions cette perception des choses parce que nous partagions la même conviction : bien que les problèmes de la société vénézuélienne ne datent pas d’aujourd’hui, — certains sont d’ailleurs aussi vieux que la constitution de la société elle-même — nous bénéficions de dividendes positifs engendrés par notre trajectoire sociale dans le temps, particulièrement depuis l’instauration de la démocratie en 1958.
Nous étions convaincus, et je le suis toujours, que c’est avec ce bagage, négatif et positif, que nous devions franchir cette nouvelle étape.
Lors de nos discussions, il nous était apparu que quelques-uns de nos points faibles les plus graves provenaient de notre passé colonial, marqué par les inégalités et les injustices dans tous les domaines de la vie sociale, et qu’ils n’avaient pas disparu après presque deux cents ans de République.
Nous pensions également que ces faiblesses historiques avaient été aggravées par la forte détérioration sociale et économique que nous avons subie depuis la fin des années 70 et dont nous ne voyons toujours pas l’issue.
À cela, s’ajoutaient, d’après nous, les funestes effets des programmes de réajustement et restructuration économique de nature néo-libérale en total désaccord avec la réalité de notre pays, qui ont intensifié et aggravé l’exclusion économique, sociale, culturelle et politique, ici au Venezuela et dans tout le continent.
Mais si nous mettions à nu les défauts dans la construction et le développement de notre société au fil du temps, nous reconnaissions également le processus d’incorporation de nos droits en tant que citoyens d’une société démocratique, que les différents acteurs de la démocratie représentative — dite aujourd’hui de Punto Fijo — avaient engagé.
Le Venezuela est actuellement un exemple paradigmatique de démocratie participative dans le monde. En effet, celle-ci tire ses origines, entre autres, de la précédente démocratie représentative dont les élus interprétèrent et inculquèrent au peuple — certes imparfaitement — les principes, en la concevant autant comme un régime de libertés publiques que comme un régime aux aspirations d’égalité et de justice sociale.
Tout au long des années 80 et 90 les citoyens et citoyennes n’ont cessé de retirer leur confiance en notre démocratie représentative en votant de moins en moins pour les acteurs du pouvoir. L’incapacité de ces derniers de trouver des réponses créatives à la crise, leur croissante insensibilité devant les problèmes de société comme l’exclusion d’une grande partie de la population, leur repli dans une réalité de plus en plus réduite à leur entourage privé et privilégié, ont suscité un rejet de la politique et des hommes politiques qui a marqué le climat politique de ces dernières années. Après les massacres de El Amparo et le caracazo, inoubliables épisodes révélateurs de l’état de décomposition de notre démocratie, la société a pris ses distances par rapport aux partis et les a rejetés, en ouvrant ainsi le cycle irréversible de leur illégitimité.
Pendant ce temps ont commencé à émerger des acteurs et des projets alternatifs qui s’efforçaient de trouver une autre voie, respectueuse des règles du jeu démocratique. En 1993, R. Caldera et A. Velasquez étaient les porte-parole de ce nouveau choix de société. En 1998, déçus par l’ampleur des promesses non tenues du président Caldera et de celles de la coalition des forces politiques qui l’avaient soutenu — déception qui a été accompagnée d’une chute des prix pétroliers sur le marché mondial, dont la responsabilité était due en grande part au gouvernement de Caldera lui-même et à sa politique d’ouverture — les citoyens et citoyennes ont voté pour un changement plus radical.
Ils ont porté Chavez et le Pôle Patriotique au pouvoir en décembre, apportant ainsi une modification substantielle à la lutte pour le pouvoir, car apparaissaient et s’imposaient de nouveaux acteurs politiques qui proposaient un projet alternatif au néo-libéralisme qui avait prédominé jusqu’alors.
La carte électorale dessinée par les élections de 1998 révèle la bipolarisation de la société dans laquelle nous vivons aujourd’hui, dans tous les domaines : économique, social, politique et régional. Le regard que nous portons sur cette société est à la fois lucide et inquiet : elle est le résultat de plus de vingt ans de déclin social et économique, de désaveu de l’institution démocratique et de désorientation politique.
Tandis que Chavez, sa coalition de forces et son projet bolivarien gagnent largement au niveau national et de manière presque irrésistible dans les quartiers populaires, dans les zones où résident les classes aisées ou moyennes ce sont les différentes forces de l’opposition qui triomphent, c’est-à-dire là où Chavez est perçu comme une menace pour la démocratie et la modernité.
Nos villes se morcellent en de maigres territoires chavistes, enclavés, sans communication, nous ne faisons que de brèves apparitions dans les espaces publics, lorsque nous manifestons les uns contre les autres, confinés le reste du temps dans nos foyers à cause de l’insécurité et l’hostilité des rues.
Le phénomène de polarisation politique se manifeste à nouveau à chaque convocation électorale, que ce soit lors du référendum constitutionnel de 1999, des élections de 2000, ou aujourd’hui de manière un peu plus prononcée après le référendum portant sur la révocation du Président.
Mais ne nous leurrons pas, ce phénomène n’est pas le fruit du discours de Chavez, même s’il a été aggravé et exacerbé par celui-ci et ce n’est pas non plus un simple changement de discours de Chavez qui le fera disparaître, même si cela serait utile. Notre société est ainsi divisée entre deux courants : l’un qui prône la concentration du pouvoir au plus haut niveau de l’État opérée à partir de 1998 et qui a prouvé, lors de huit élections, qu’il représente la majorité des citoyens et citoyennes ; l’autre courant, porté par une forte minorité, qui rejette avec véhémence le premier car il se sent écarté et exclu de l’avenir porté par le projet bolivarien.
Le projet politique “bolivarien” commence à se matérialiser, on le sait, d’abord dans la Constitution de 1999 puis dans le Plan de Développement Économique et Social de la Nation des années 2001 – 2007 ainsi que dans différentes lois et réglementations. Après la tentative des années antérieures d’application d’un programme politique aux orientations et intérêts proches du néo-libéralisme et des vecteurs du pouvoir existants sur la planète, ce changement a généré une vive réaction d’opposition politique.
Les improvisations, maladresses et tendances autoritaires de Chavez entre 1999 et 2001 n’ont fait qu’ajouter de l’huile sur le feu. De fin 2001 à aujourd’hui, alors que les résultats du référendum nous offrent la possibilité de tourner la page, les acteurs opposés au projet de Chavez et à son soutien social et politique ont cherché à travers des stratégies de nature essentiellement insurrectionnelles à modifier en leur faveur le rapport de forces au pouvoir de l’État actuellement. Mais elles ont chaque fois échoué.
Le coup d’État du 11 avril, la grève générale illimitée accompagnée d’un “arrêt sabotage” de travail dans l’industrie pétrolière, les demandes de référendums consultatifs qui cherchaient insidieusement à déboucher sur la révocation du Président, les barricades des émeutiers, les opérations des paramilitaires, la désobéissance de l’armée, les appels au refus de payer l’impôt, les territoires libérés, les marches insurrectionnelles, les crises institutionnelles provoquées pour rendre impossible l’exercice du pouvoir, etc. : la période que nous avons traversée lors de ces trois dernières années et dont nous souhaitons ardemment la fin, est jalonnée de violences et de morts.
Des Vénézuéliens et des Vénézuéliennes, des hommes et des femmes, sont morts, ont été blessés ou handicapés lors des violences de cette confrontation. Des dizaines de leaders paysans ont été assassinés pour avoir défendu la Loi sur les Terres, et encore récemment, le lundi 16, trois hommes armés d’un pistolet se sont dirigés vers la place Altamira pour ôter la vie à une femme sympathisante du “oui” et blesser une dizaine de personnes.
Dans d’autres quartiers de la ville, moins couverts par les chaînes de télévision privées, deux sympathisants du “non” ont été assassinés par balle en plein bureau de vote.
Ils sont des milliers à avoir vu leur vie se détériorer par suite de l’absence de dialogue démocratique entre les acteurs politiques tout au long de cette période trouble, en raison des ravages provoqués par ces actes violents sur l’économie et la vie quotidienne des villes et campagnes de notre pays.
Les Furies, ces divinités qui déchaînent les passions et les violences politiques, sont difficiles à apaiser une fois éveillées. Elles exigent de plus en plus de sang. Mais, tels les Athéniens qui, guidés par Athéna, la déesse de la sagesse, réussirent à les calmer en leur dédiant un autel dans la cité, reconnaissant ainsi leur existence et leurs pouvoirs, il est temps maintenant pour nous, citoyens et citoyennes du Venezuela, de faire en sorte que les eaux retrouvent leur lit et que s’apaise la soif des furies avides de sang. C’est avec la parole, le dialogue, la reconnaissance qu’Athéna et les Achéens parvinrent à les convaincre. De même, nous devons nous aussi assumer la reconnaissance de l’autre, celui qui ne nous plaît pas. C’est ainsi que nous pourrons relever les importants défis à venir si nous voulons que se calment nos furies, que nous parviendrons dans l’effort à vivre ensemble dans la paix, dans le respect des différences et diversités, plus compréhensibles maintenant, après une si longue confrontation, et que nous ferons prendre à nos relations une orientation clairement démocratique.
Ces défis vont faire l’objet de la deuxième et dernière partie de mon exposé.

La situation actuelle et les obligations de chacun d’entre nous
Le matin du 16 août, nous avons observé une fois de plus la constante propre à la transformation de notre société durant les dernières décades. Celle d’une société divisée en deux blocs, dont les contours économiques, sociaux, spatiaux, culturels et politiques sont tracés par une logique de classe. Les pauvres sont pro-Chavez, mettant en lui l’espoir d’un changement pour eux ou pour leurs enfants ; le discours et le projet bolivarien les incluent, leur donnent une identité et des biens leur permettant de survivre dans cette jungle qu’est devenue la planète globalisée par le capital financier international. Les anti-chavistes appartiennent à la classe aisée, ils sont séduits par les promesses d’un monde imaginaire, occidental et moderne, fondamentalement blanc et anglo-saxon et auquel ils s’identifient pleinement. Leurs chantres sont les dirigeants de l’opposition qui leur garantissent la défense de leurs propriétés et de leurs libertés face à la menace des masses populaires et grâce à qui ils se sentent cosmopolites et citoyens du monde.
Les classes moyennes penchent pour l’un ou l’autre pôle, mais les plus représentatives et les plus puissantes ont pris le parti de l’opposition.
Elles vivent depuis le dernier quart de siècle dans des territoires urbains sans aucune communication avec les milieux populaires, ont étudié dans des collèges privés, en grande partie catholiques, ont été diplômées par les universités où elles enseignent aujourd’hui et dans lesquelles on voit peu d’étudiants d’origine modeste assister à leurs cours, même dans les universités publiques.
Pour leur environnement familial et professionnel, en parfait accord avec elles, les pauvres font partie d’une espèce de plus en plus lointaine, et elles ont fini par confondre “leur” réalité avec “la” réalité, “leur” pays avec “le” pays.
Les médias se sont chargés d’accentuer cette perversion, surtout ces dernières années où un monde partial et déformé nous est présenté chaque fois que nous regardons les chaînes 33, 4 ou 2.
Parallèlement, Canal 8, la chaîne de l’État, nous offre l’image d’un autre pays, riche d’ancêtres métis et mulâtres et de diversité culturelle, mais aussi peuplé de pauvres, un pays qui était ignoré et silencieux et qui maintenant marche triomphalement dans les rues car il est la majorité. Comment combler la brèche qui s’est ouverte entre ces deux pays ?
Comment partager à nouveau un projet pour le futur ?
Je poursuivrai en exposant quelques-uns des défis parmi les plus importants lancés à notre société.

Premier défi
Si nous devons vivre dans un pays démocratique au XXIème siècle, nous devons reconnaître que la démocratie est le gouvernement des majorités face aux minorités.
Je pense que les résultats du 15 août montrent bien où est la majorité : l’accepter constitue le premier défi.
Jusqu’à aujourd’hui, la démocratie appartenait aux élites, à des minorités qui, pactisant entre elles, fixaient les conditions propices au maintien d’une organisation politique capable de contrôler les majorités à travers de multiples recours.
Aujourd’hui, c’est dans les masses populaires que la démocratie du Venezuela doit chercher sa vraie nature, sa profondeur, son authenticité.
Et tant que les pauvres constitueront la majorité absolue de cette société, ce sont eux qui choisiront le gouvernement du pays. Les élites pourront-elles le comprendre et l’accepter ?
Est-ce si révolutionnaire que d’admettre que la démocratie est le gouvernement des majorités dans le respect des minorités ? Cela a l’air d’être le cas en Amérique latine et au Venezuela. Si très souvent des gouvernements sont tombés c’est parce qu’ils représentaient justement ces majorités, ce qui impliquait une détérioration des droits et des privilèges que se sont toujours attribués les minorités dominantes de nos sociétés.

Second défi
Les majorités sont-elles capables de dialoguer avec les minorités et de les respecter ? De parvenir à un accord afin de les mettre sur un pied d’égalité ? Le discours du président Chavez a été un succès dans la mesure où il proposait une vision de revanche de la lutte des classes.
Le ressentiment social des majorités exclues depuis des siècles, certaines comme les communautés indiennes dépossédées de tout attribut de citoyenneté, ou celles des pauvres et/ou appauvris récemment, a trouvé dans le verbe présidentiel une voix qui pouvait enfin les représenter et soulager leur douleur.
Mais maintenant, si nous devons apaiser les furies, pas question de « Pousse-toi de là que je m’y mette » comme on dit, de continuer à se mortifier en attisant la haine des citoyens de classe, de race ou de culture différentes.
Il est aujourd’hui nécessaire, sans abandonner les transformations indispensables mais différées depuis si longtemps, d’accepter que citoyens, oui, nous le sommes tous et que cette petite partie de la planète doit tous nous contenir.
Le défi lancé par la reconnaissance de l’autre pose toujours un problème, surtout pour les chefs de l’opposition et quelques-unes des forces sur lesquelles elle s’appuie, qui refusent contre toute évidence, de reconnaître que l’autre non seulement existe mais qu’il est leur égal et que « pour le moment » il représente la majorité.
Il devient également urgent que les proclamations officielles abandonnent le discours primaire selon lequel tout opposant est un « oligarque putschiste ».

Troisième défi
Puisque c’est à travers un long processus que nous sommes arrivés à cet état de schizophrénie et d’aliénation, il nous faut être conscients qu’en sortir prendra du temps. La persévérance ne paraît pas être une composante de notre culture politique, mais il nous faut sans délai la cultiver et l’exiger, de nous-mêmes ainsi que de la part de nos dirigeants.
Leur manque d’expérience politique, associé à une ignorance et un opportunisme intolérables nous ont placés au seuil d’une guerre civile en avril 2002. L’impéritie politique de la Coordination Démocratique a conduit plusieurs fois ses troupes durant les trois dernières années non pas sur le chemin de la « lutte finale » — c’est ainsi qu’ils ont qualifié quelques-unes de leurs stratégies irresponsables — mais, au printemps, vers un suicide politique.
Nous devons exiger de nous-mêmes et exiger de la part des acteurs sociaux et politiques, l’abandon une bonne fois pour toutes, de cette pensée improvisée, irresponsable et à court terme, et demander à ces derniers d’élaborer des stratégies intelligentes et réfléchies , porteuses d’idéal et pensées pour le long et moyen termes et non plus au jour le jour.
La politique est un des métiers les plus difficiles dans une société, mais lorsque celle-ci est affectée partiellement par la maladie, la peur et la rancœur, ce métier est d’autant plus difficile. Le moment est venu de soutenir nos hommes politiques les plus sérieux en restant vigilants afin qu’ils nous représentent de manière responsable dans la tâche difficile que nous avons tous à accomplir.

Quatrième défi
Le gouvernement de Chavez, en tant que représentant légitime de l’État vénézuélien, a comme obligation première, principale et inéluctable, d’être à la tête du processus de réunification, de dialogue et de réconciliation. Pour cela, il doit penser et agir selon des critères différents, appréhender autrement la vie sociale et se donner d’autres délais dans le temps.
L’État et les élites agissantes du passé sont les principaux responsables du morcellement actuel de la société et de l’incapacité pour nombre de ses secteurs de s’accepter mutuellement sans crainte, sans haine et d’égal à égal.
À partir des années 80 et 90, le corps enseignant ne s’est pas acquitté de l’obligation qui lui incombe : donner une éducation de qualité aux citoyens de cette république. Il a ainsi obligé les pauvres à rester dans l’ignorance ou à recevoir une instruction de piètre qualité et incité les classes moyennes à recourir à l’enseignement privé, confessionnel la plupart du temps. Une part inestimable de l’espace public a ainsi été perdue : l’apprentissage de la cohabitation citoyenne, la reconnaissance et la solidarité entre nous, indépendamment de notre origine ethnique, de notre situation économique, spatiale ou sociale étaient compromis.
Ont été perdues également les extraordinaires possibilités qu’offre l’enfance lorsqu’il s’agit d’inculquer des références et des valeurs communes ou proches, d’apprendre à vivre ensemble.
Le projet bolivarien a tout à fait raison de promouvoir la récupération par le service public, de l’éducation en tant que droit primordial de tout citoyen.
Mais ce droit ne doit pas être vu uniquement comme un outil contre l’exclusion qui attribuera aux exclus du passé une citoyenneté de plus en plus pleine. L’éducation est aussi l’espace par excellence où devront recouvrer leur identité vénézuélienne et se reconnaître égaux dans la diversité, les hommes et les femmes de toutes les couches sociales et de toutes origines ethniques qui vivent dans ce beau pays.

Cinquième défi
Parmi les obligations premières et inévitables de l’État, à différents niveaux politiques et administratifs, se trouve celle de rétablir, dans les villes et cités, les conditions de coexistence démocratique disparues depuis des dizaines d’années. Conséquences de la globalisation néo-libérale, les fractures se sont aggravées dans les villes latino-américaines et les cartes urbaines ont été redessinées : d’un côté des enclaves s’articulant autour des centres de l’économie globale, de l’autre des espaces ne représentant aucun intérêt pour cette économie et où des secteurs majoritaires de la population ont été abandonnés à leur sort.
Pendant ce temps, l’État ne s’acquittait pas de son obligation d’assurer la sécurité des citoyens.
Au Venezuela, l’individualisme qui a cherché à s’imposer durant toutes ces années de lutte politique a favorisé la colonisation de l’espace public par les intérêts privés les plus divers. Résultat, nous avons aujourd’hui des villes coupées en deux selon la classe sociale : inhospitalières, peu sûres et sales dans les zones habitées par les exclus, protégées par des barrières, des fils de fer barbelé, des systèmes d’alarme électriques, des vigiles privés, dans les lotissements et centres commerciaux des classes moyennes et aisées, dans des quartiers qui cherchent en vain à s’ériger en bulles de modernité dans un océan d’insécurité. Des “villes assiégées”, c’est ainsi que les nomme un urbaniste en les comparant à ces villes médiévales où quelques groupes sociaux enfermés dans leur château se laissent convaincre par de médiocres dirigeants d’élaborer des “plans de contingence” contre les barbares qui les menacent.
Cette situation a touché à son comble lors de la brutale polarisation de la phase insurrectionnelle et elle doit être rapidement renversée.
C’est un défi que les maires et les autorités locales ne peuvent esquiver aujourd’hui : celui de donner aux villes les moyens de devenir les espaces de rencontre et de coexistence de nos diversités. Nos parcs, les places, les rues doivent récupérer leur fonction publique, et nous devons créer les conditions pour, qu’à nouveau, ces espaces garantissent le plein exercice des droits de l’homme, non pas seulement au bénéfice d’une partie mais de l’ensemble de la population.
Le secteur privé ainsi que les différentes associations de tous les secteurs sociaux ont un rôle prépondérant à jouer dans l’accomplissement de cette tâche.
Il est impératif de dépolariser la gestion locale ; nos élus locaux doivent privilégier leur rôle d’administrateurs et de gestionnaires de la vie locale au détriment d’un rôle politique. Si nous les avons élus, c’est pour résoudre, avec l’aide des associations, les complexes et difficiles problèmes du quotidien.
Les forces de l’ordre, pièce indispensable de la vie dans la cité, ont été dans ce conflit de véritables armées féodales au service des clans politiques, ce qui a eu pour résultat une atteinte grave au droit de vivre en sécurité dû à tout citoyen, et ce qui est incompatible avec les conditions minimales au développement d’une société démocratique.
Il est impératif d’investir en termes de ressources financières et humaines dans les services de base tels que l’eau, le transport, la police, la collecte des ordures, l’électricité, l’entretien, les aménagements urbains.
Il est nécessaire de stimuler activement les différentes communautés afin qu’en accord avec les autorités compétentes, elles déterminent et implantent des programmes et des politiques culturelles, qui nous permettent de nous approprier nos villes, de nous sentir des citoyens fiers d’habiter des cités agréables, sûres, gaies, jolies et propres, où l’autre est perçu comme un proche et non comme une rencontre malfaisante prête à violer nos droits.
Certes, nous devons rendre hommage aux récents efforts accomplis pour apporter des biens culturels à ceux qui n’ont jamais eu accès à la culture. Mais n’oublions pas qu’il est indispensable que ces nouvelles orientations politiques aient comme objectif avoué de contribuer à la construction d’espaces d’intégration sociale.
En définitive, l’éducation, la culture et la ville me paraissent être les trois axes fondamentaux de toute politique favorable à la rencontre avec l’autre, la réconciliation, la santé sociale et la démocratie participative.

Sixième défi
Les forces de l’opposition sont confrontées à un considérable défi : retrouver une légitimité et se reconstruire à partir de leurs échecs et de leurs réussites.
C’est à ces représentants d’une partie considérable et importante de la population vénézuélienne, que je m’adresse pour leur dire combien il est nécessaire, pour le bien du pays et celui de la république, d’abandonner la stratégie insurrectionnelle.
En mai 2003, gouvernement et opposition, sous les auspices de l’OEA, du Centre Carter et du PNUD, ont signé un accord par lequel ils s’engageaient à trouver une issue à la crise politique dans le respect des règles établies par la Constitution de 1999. Dans le point 12 de cet accord, ils s’engageaient explicitement à respecter et à suivre les conditions requises par l’article 72 de la Constitution se référant au référendum révocatoire et dans le point 13 à chercher à constituer un nouveau CNE qui permette de mener à son terme ce processus. Ces étapes ont été franchies et le résultat du référendum a été un succès. La réalité n’est pas toujours ce que nous voulons qu’elle soit mais ce qu’elle est. Je pense sincèrement que ceux qui ne possèdent pas les instruments cognitifs adéquats pour saisir et comprendre la réalité qui nous entoure ne peuvent gouverner.
Le manque de courage dont ont fait preuve les plus grands leaders de cette frange de la société a provoqué la perplexité de la nation et de la planète et a représenté une insulte pour leurs partisans. Plusieurs enquêtes révèlent que leur légitimité est largement contestée Peut-être est-il temps pour nombre d’entre eux de se retirer de la vie politique. Dans le cas contraire, nous serions en présence de fantômes qui se refuseraient à quitter la scène. Ou peut-être est-ce là leur manière de saluer leur public. Quoi qu’il en soit, l’implantation de la démocratie véritable et saine à laquelle nous aspirons est impossible tant qu’une bonne partie des chefs de l’opposition ne change pas d’attitude, tant que n’émerge pas une relève capable de représenter et d’orienter cet autre Venezuela en désaccord avec nous et, dans certains secteurs, radicalement opposé au gouvernement.
Ce point constitue une des menaces les plus incertaines et inquiétantes qui planent sur la République. Mais il n’est pas de vacance de pouvoir qui ne puisse être comblée. Il revient donc aux citoyens et citoyennes de faire émerger des leaders démocrates, réalistes et intelligents, tant dans la sphère gouvernementale que dans l’opposition.

Septième défi
Je ne peux oublier de mentionner les défis que doivent relever les élites professionnelles, les intellectuels, les artistes et les universitaires.
Reconnaître notre réalité, percevoir ses transformations et comprendre ses blessures, ses souffrances mais aussi toutes ses potentialités, voilà une matière sur laquelle il a souvent été demandé à ce secteur de la société de réfléchir. Mais comment y parvenir lorsqu’une partie significative de la classe pensante de notre nation reste repliée dans un pays qui n’existe plus ?
Une semaine à peine avant le référendum révocatoire, une enquête de l’Universidad Central de Venezuela, à contre-courant de la tendance générale de pratiquement toutes les enquêtes plus ou moins objectives, avait donné un net avantage au “oui”.
Il est certain que l’état d’âme actuel de nombreux intellectuels de notre pays diminue leur capacité de réflexion, les mettant dans l’impossibilité de comprendre les profonds changements dus aux vicissitudes de la globalisation sur des sociétés comme la nôtre, qui vivent dans la périphérie du capitalisme.
Beaucoup d’entre eux manquent de modestie, ne reconnaissant ni leurs mauvais calculs ni leurs erreurs, ou sont peu disposés à se mettre au service des changements profonds attendus par la grande majorité de la population.
Je les exhorte quant à eux à ouvrir les universités au débat et à la confrontation des idées, et surtout à la tolérance face à celui qui pense différemment.
Je les exhorte également à moins se focaliser sur des exigences salariales et offrir plus de services à l’ensemble de la société et à l’État. C’est au sein des universités publiques que doivent se former les médecins dont nous avons besoin pour Barrio Adentro2 et pour une politique sociale qui permette aux secteurs populaires d’exercer leurs droits économiques et sociaux. Nous avons aussi besoin d’architectes, d’ingénieurs et d’urbanistes pour bâtir des cités intégrant toutes les couches sociales de la population, en conformité avec notre profil tropical et notre diversité culturelle. Nous avons besoin d’économistes créatifs qui ne recopient pas d’anciennes recettes, pas dans un pays pétrolier comme le nôtre qui n’entre dans aucun cadre ; nous avons besoin de spécialistes en odontologie, de pharmaciens, d’internationalistes, d’humanis-tes qui soient sensibles aux faits de société et mettent leurs précieuses connaissances et leur habileté au service de la tâche difficile de construire un pays.
Un pays qui pourra être fier à l’avenir, un pays créé par nous tous pour que tous nous puissions nous identifier à lui et vivre ensemble, en paix et dans la démocratie.

Huitième défi
Je souhaite apporter une conclusion à cette réflexion en m’adressant au président Chavez, à l’Assemblée nationale et à la haute autorité des autres pouvoirs publics présents ici aujourd’hui, au siège de l’Assemblée.
Le peuple nous a adressé un message clair en ratifiant le maintien du Président à sa charge.
Mais ce soutien révèle également que le projet défendu par les bolivariens pour mener à bien la construction de la nation lui semble le plus susceptible de réussir.
Une grande partie de la population paraît être favorable aux initiatives prises par ce gouvernement qui, dès 1998 a toujours affirmé que c’était — et cela est vrai encore aujourd’hui — dans l’exclusion passée et actuelle subie par une majorité de Vénézuéliens qu’il fallait chercher la source profonde des maux de notre pays.
Le référendum a réussi l’exploit de faire baisser de 10 points le taux d’abstention que connaissait notre société depuis les vingt dernières années.
Un des mérites de ce projet a été de redonner le goût de la politique aux Vénézuéliens, de redonner du sens à leur vie, à leur citoyenneté, à leur pays.
Mais presque tout reste encore à faire. C’est un défi incommensurable pour l’État que de tenir le cap, d’une main sûre et ferme, sur la voie de la démocratie participative tout en ne cédant pas à la tentation d’exercer le pouvoir de manière autoritaire et despotique. Ces dérives sont tout à fait possibles dans notre pays dont les carences en termes de culture politique sont nombreuses et dont les institutions sont fragiles. Il est tout aussi inéluctable pour le Président et son équipe d’instaurer le dialogue autant de fois que cela sera nécessaire avec l’opposition et ses dirigeants, de revenir à une cohabitation politique dans le respect des lois. Mais le plus grand défi est peut-être celui de consolider les institutions de la V° République, de s’y atteler sans délai et avec constance. Elles seules, en effet, pourront garantir la justice et le respect des droits pour tous. Grâce à elles, et indépendamment des hommes et des femmes qui prendront les rênes de l’État à quelque niveau que ce soit, nous pourrons, nous les citoyens de base, vivre en paix à la pensée que nos enfants et ceux de tous les habitants de ce pays auront la possibilité de vivre heureux et dans la dignité, au sein d’une société qui respectera les droits de l’homme.
Voilà un défi à hauteur de notre société qui, durant ces dernières années, a tant œuvré pour la construction de son avenir.
Je vous remercie.

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