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Article 7 : Comprendre la révolution vénézuélienne

jeudi 16 février 2006

Comprendre la révolution vénézuélienne


Thierry Deronne

Quand j’ai débarqué au Venezuela, il y a huit ans, ma rétine restait brûlée par le flash sandiniste. L’utopie latino-américaine avait commencé à naître au Nicaragua quand le vieillard de Hollywood lui déclara la Grande Guerre. Fauchant de loin toute une jeunesse, absente à jamais de la révolution. Relayant la Maison Blanche, les médias européens qualifiaient les sandinistes de “totalitaires”. Ils les découvrirent “démocrates” le jour de leur défaite électorale. Ils les avaient oubliés le jour où la santé fut rendue aux cliniques privées, les terres aux grands propriétaires, Managua à Miami.

Au Venezuela, la surprise fut de retrouver, sous un vernis de modernité de verre et d’acier, une féodalité qui me ramenait au cœur du Nicaragua d’avant ou d’après la parenthèse révolutionnaire, en plein roman de Sergio Ramírez. « Qui a réparé votre rue ? ...vous, Monsieur le Président ». Tout était là, jusqu’au fonctionnaire à cravate en retard qui poursuit, haletant, l’organisateur des meetings présidentiels. « Notez-moi, s’il vous plait, j’y étais, j’y étais ! ». Le Venezuela pétro-populiste puait le renfermé, le rhum et la sueur des shows électoraux. « Le Président remplira les trous de notre rue, votons pour lui ! ». Chaque soir de scrutin, la pluie tambourinait, retombait sur les casas de carton, maigre applaudissement pour le nouveau vieillard-président. Restait l’espoir de l’asphalte, rédemption des masses pauvres qui vivaient quelque part en enfer, avec pour corollaire l’image du ciel, du beau parc Avila, au bord d’un nuage où pouvait aussi apparaître, accrochant son pied dans un rayon de lumière, la Sainte Vierge en personne, Miss Univers.
Le Venezuela ? Comment aurait-il eu une image au dehors, s’il ne s’était jamais regardé lui-même ?
D’où vient qu’aujourd’hui, en octobre 2002, nous voyons le Venezuela ? D’où vient l’insatiable parole qui embarrasse, surprend les visiteurs du Venezuela ? D’où vient cette langue politique multiple, qui contraste avec la pauvreté du “dehors” que jette une droite impatiente à la face du premier président “noir” ? Et pourquoi la révolution sandiniste elle-même semble-t-elle vieillir au regard de ce qui se passe au Venezuela ?
Au Nicaragua, l’agression nord-américaine, et la militarisation du régime avaient fini par borner l’élan populaire. Alors qu’ici la base ne s’est jamais tue, Chavez n’en a été la voix qu’un temps, et le mouvement a grandi sans cesse, en conscience et en nombre. La révolution bolivarienne ne s’exerce pas comme à Managua sous les auspices d’un collège de commandants défendant la Patrie, mais comme fécondation d’une tradition présidentialiste par une organisation populaire croissante. Surprise de la Brésilienne Carla, qui a dix ans de travail à Porto Alegre : « en trois ans vous avez avancé davantage que nous au Brésil ». Plus vite et plus haut.
Issu d’une famille modeste d’instituteurs, Chavez parle longuement à la population, pédagogue de l’économie solidaire, des droits inscrits dans la nouvelle Constitution, de l’Histoire censurée du Venezuela. Tout le contraire d’un endoctrinement. La récupération lente d’une mémoire historique et la sédimentation de la démocratie comme fait participatif, rompent avec le paternalisme endémique. Conséquence, les images de millions de citoyens désarmés qui rétablirent la démocratie et qui ont fait le tour du monde le 13 avril 2002. Mais les journalistes européens insistent dans le diagnostic : « logorrhée castriste ! ». Chavez ne fait pourtant que reprendre la manière du chanteur Ali Primera, grande voix d’Amérique Latine, qui apprit aux Vénézuéliens qu’il existait un passé et un dehors. Le chantre des casas de carton, du haut de sa voix rauque et de ses notes blessées, racontait qu’il y a autant de morts en Haïti que le colibri bat d’ailes en un siècle. Primera refusa de vendre son chant ou d’apparaître sur des chaînes de télévision qui au Venezuela n’admettent que les blancs, préférant l’abrazo de foules grandissantes, et cela jusqu’à sa mort. Hommes de lettres et chefs d’État se relaient ainsi dans l’histoire de l’Amérique latine. En parlant avec humour à ceux à qui jamais on ne parlait, Ali Primera ou Hugo Chavez réveillent un peuple et lui communiquent le sentiment d’exister. Exister. Dignité. Ces mots traduisent bien le corps brun, noir, pauvre sorti de l’ombre et qui vous cherche, vous saisit par le bras, jusque sous la pluie, et ce visage trop présent soudain qui vous parle, vous parle de ce qu’il refuse à présent de perdre.
C’est ce peuple qui malgré l’opposition de tous les médias a élu deux fois, à une forte majorité, Chavez à la présidence de la République. Deux fois, en deux ans, avant et après la nouvelle Constitution, elle aussi ratifiée par une vaste majorité. C’est encore lui qui l’a rétabli au pouvoir, massivement et en quelques heures, déjouant le coup d’État de l’extrême-droite en avril 2002. Des millions de personnes sans armes qui remettent en place un État de droit et une démocratie constitutionnelle, fait plutôt inhabituel dans l’histoire de l’humanité. C’est la même “majorité d’avant-garde” qui lutte aujourd’hui pour transformer un faux État, figé dans son décorum de country-club, en un État réel. Beaucoup ne comprennent pas que fort d’un tel appui, Chavez a renoncé à punir l’appareil putschiste et traîne encore aujourd’hui autour de lui un personnel politique conservateur. Reste-t-il marqué par la déférence aux doctores ? Tolère-t-il le cercle de courtisans qui cherche à l’isoler du peuple, refusant l’accès, contrôlant ses contacts ? Préfère-t-il garder le monopole de l’image révolutionnaire au sein de son équipe ? « Chavez est le seul infiltré à nous au gouvernement », rit-on dans les quartiers populaires.
Le temps passe. Frustrant les pronostics des médias occidentaux, Chavez ne s’est toujours pas transformé en dictateur. Même s’il aime occuper le centre de la scène, il tire de ses origines populaires (outre le verbe réactif qui sert aux médias à créer l’image du “dictateur”) un besoin d’écouter, une volonté de dialoguer et un refus de réprimer que n’ont jamais eus ses prédécesseurs. Il n’y a eu sous lui aucune université fermée, aucun disparu, aucun prisonnier d’opinion. Le social-démocrate Carlos Andrès Pérez, membre de l’Internationale Socialiste, n’avait pas hésité à faire donner l’armée contre des civils affamés en 1989, faisant assassiner des milliers d’habitants de Caracas dans l’indifférence mondiale.
Beaucoup s’inquiètent aujourd’hui de l’excès de zèle démocratique de Chavez, qui confine au goût du martyre. Le pardon chrétien comme politique, l’offre permanente d’amnistie aux putschistes, l’impunité des médias privés qui organisent en direct des coups d’État (ce qu’aucun autre gouvernement ne tolèrerait) inquiètent et déçoivent les organisations populaires, car ils laissent intact un vaste État, qui de la police politique aux ambassades, des réseaux de corruption à l’entreprise pétrolière nationale, reste aux mains des mafias qui ont gouverné le pays pendant quarante ans. « S’il continue à tout laisser faire, il va perdre le pouvoir », « Nous l’avons élu, nous lui sommes reconnaissants de tout ce qu’il a fait mais nous n’allons pas laisser se perdre notre révolution ». Extrêmement conciliant, le président a renoncé aux grandes lois de justice sociale qui activèrent dès la fin de 2001 le complot armé de la droite. Il semble vouloir tenir bon le plus longtemps possible, en appelant dans ses discours le peuple à renforcer son organisation. Calculée ou non, cette “faiblesse” a la vertu de mettre la population au pied du mur et de provoquer une définition croissante des secteurs populaires. Cas récent de la police que dirige le maire de Caracas, un des principaux opposants à Chavez. Dénonçant la corruption de leur chef, une partie des policiers choisissent la grève de la faim, supplient le gouvernement d’intervenir. Sa passivité permet au maire de réprimer la grève, mais pousse les policiers, qui hier réprimaient les secteurs populaires, à participer à une Radio Pueblo où les pauvres viennent dialoguer librement avec eux au pied de la mairie. Fatigués par la lenteur du nouvel Institut des Terres à faire appliquer la réforme agraire, les paysans décident de fortifier un mouvement autonome. Le retard de la Commission Nationale des Télécommunications à sanctionner les médias co-organisateurs du coup d’État d’avril engendre la formation de comités d’usagers issus de la classe moyenne, qui réclament avec ardeur la fin du coup d’État médiatique permanent et la création d’une loi “à la française” qui fixera droits et devoirs de chacun. La passivité du gouvernement face au groupe de militaires putschistes qui reparaît aujourd’hui en direct et en boucle dans tous les médias pour exiger la démission de Chavez depuis les beaux quartiers de Caracas, suscite la réponse de la population et de l’armée (en majorité de milieu populaire) qui annoncent qu’ils sont prêts à défendre, une fois de plus, le droit du président à aller jusqu’au terme de son mandat. Cette mobilisation populaire suffira-t-elle à sauver le processus révolutionnaire au cas où la droite arriverait à ses fins ? C’est toute la question. « S’ils tuent le negrito, ce sera comme en Colombie, la guerre civile et pour longtemps et si les Américains veulent nous reprendre le pétrole, il faudra d’abord qu’ils nous tuent tous ».
D’où vient cette conscience en mouvement ? Du barrio, du quartier populaire. Cette machine à exclure les oubliés du pétrole, la majorité pauvre en a fait une machine à transformer le réel, un cerveau collectif fort de son métissage, refusant tout racisme, affamé d’apprendre. Dans ces autobus bondés dès l’aube, où le parfum des jeunes filles dit encore l’espoir de décrocher un diplôme, dans ces rues où les basketteurs établissent le code vital, s’est forgé le sentiment d’appartenir à cette peau et à ces cheveux qui sont aussi ceux de Chavez, ce “negrito” comme eux. C’est depuis ce barrio que les habitants ont reconquis rue après rue la ville qui les a méprisés. Ils en ont fait une “usine” à ciel ouvert, résurgence du marché indien où chaque bout de trottoir sert à vendre. Déjouant les politiques bourgeoises d’hygiène sociale, revendiquant le respect dont ils jouissent depuis l’élection de Chavez, les vendeurs informels savent qu’ils ne pourront plus se faire expulser « comme des animaux, à coups de pied » simplement parce qu’ils sont la ville et que chaque jour elle leur appartient davantage. La rue-usine-marché, tout est là : l’image la plus nette de la révolution vénézuélienne. Salon révolutionnaire à ciel ouvert, elle est devenue la matrice matérielle d’une nouvelle organisation sociale puis politique.
« La grève ? » La femme du quartier rit doucement. « Quelle grève ? Pourquoi ? Nous n’avons pas le temps. C’est nous qui décidons quand le pays s’arrête ! » Les “syndicalistes” survivants des régimes passés, qui appellent sur Globovision à la grève finale contre Chavez, ont perdu prise depuis longtemps sur cet être autonome, puissant, capable de se mouvoir á la vitesse de la lumière pour faire échec à un coup d’État.
Car il fallait voir, le 13 avril 2002, ces mères Carrar réagir à l’abattement des hommes en se jetant dans la rue, exigeant, même parmi les plus protectrices, de leurs enfants d’aller défendre la constitution. « Il faut que j’y aille parce c’est mon devoir » a-t-on entendu de la bouche de celle qui était restée confinée jusque-là dans sa cuisine. Comme si en éliminant ce président, c’était sa propre peau qu’on lui arrachait. « Ce processus a donné un sens à ma vie » me dit une jeune membre d’une télé communautaire récemment légalisée. « Ah si j’avais vingt ans ! pourquoi ai-je dormi si longtemps ? » renchérit une femme âgée. Quand les journaux (tous opposés à Chavez) traitent de “pègre” ou de “marée de singes” une marche pro-bolivarienne, les Vénézuéliens conjurent le mépris par l’humour, brandissent des peluches de gorilles. Lors du coup d’État, lorsque Chavez fut emmené hors du palais présidentiel et que l’ensemble des médias commerciaux saluèrent la chute du “dément”, la rue répondit d’un cri : « rendez-nous notre fou ! »
Enfermée dans des quartiers dont elle ferme les rues au trafic extérieur, réduite à quelques pourcents de la population, la bourgeoisie vénézuélienne n’a pas vu venir. Son absence de programme trahit un monde irréel où le peuple n’entrait que par la porte de service. Solitude qui l’a déshumanisée. Un “noir” président ? La voici qui rêve d’un assassinat qui « éliminera le problème ». Quand un groupe de gradés suivi par quelques milliers de bourgeois fanatisés réclame le départ immédiat de Chavez, il n’exprime au fond que cela : « nous sommes la majorité puisque le peuple n’existe pas ». Cette opacité à l’autre social, comme dit un historien de la noblesse française du XVIIème siècle, entre parfois en conflit avec les intérêts transnationaux. En plein coup d’État, le directeur d’une chaîne vénézuélienne appelle CNN en lui demandant de cesser d’émettre des images non contrôlées qui gênent le plan médiatique des putschistes. Organisant des auto-attentats pareils à celui de Caracol TV à Bogota, finançant et médiatisant tout au long de sa programmation des shows de masse à l’américaine pour exiger le départ du président, cherchant à tout prix l’affrontement dans l’espoir que le gouvernement réponde par la répression, le monopole médiatique vénézuélien tente d’accréditer l’image d’une “dictature communiste” à destination d’organismes comme Reporters Sans Frontières, tout en encourageant la répression effective par ses forces de sécurité des médias communautaires qui émergent un peu partout dans le pays.
Cette négation du peuple imprègne encore la plupart des sphères de l’État lui-même, tribunaux, ministères. Lorsque l’Institut de la Femme exige de femmes d’extraction populaire des diplômes comme pré-requis pour occuper des postes de responsabilité, ou lorsque la chaîne d’État propose d’expurger de leurs grossièretés les images apportées par les médias communautaires, lorsque l’Institut des Terres refuse de recevoir les délégations de paysans affamés, on mesure le poids de la culture dominante. Même la gauche vénézuélienne, réduite à quelques clubs masculins, a toujours veillé à la distinction, utilisant l’image du peuple sans jamais se mêler à lui.
Du fond de la caverne européenne, journalistes et chercheurs peinent à distinguer ce qui se passe au-delà des reflets et se centrent sur Chavez sans comprendre que le pouvoir de l’État est encore, de la police politique jusqu’à la compagnie pétrolière nationale et aux principaux réseaux de corruption, pratiquement aux mains de l’opposition. « Dictateur, populiste, autoritariste, ex-putschiste, paranoïaque aux abois ». Concepts paresseux, mais qui garantissent la survie dans le marché de l’information. Embourgeoisement des écoles de journalisme, irresponsabilité post-moderne qui donne la même valeur au séjour bref qu’à l’enquête de six mois, dépendance ombilicale des dépêches de l’AFP ou des communiqués de RSF, sans oublier le ré-ordonnement de la vision du monde par les États-Unis. Tout conspire pour que l’Europe rate une fois de plus son rendez-vous avec ce que l’Amérique latine a de plus novateur.
Quant au peuple vénézuélien, fort de son histoire et de sa culture de résistance, il continue à chercher, à inventer en politique, comme il l’a toujours fait — pour survivre. Il a trop vécu, trop lutté, trop retenu ses larmes, trop appris, trop compris. Dans cette société fondée sur la violence du maître et de l’esclave, dans la castration continue du sujet, la rage de l’humiliation s’est accumulée au point de vaincre la peur, et même la violence a dû céder devant le soulèvement de la vie, ce qui nous promet encore quelques années de transformation. Pour rétablir ce qui était déjà, dans le barrio, une forme de civilisation supérieure. Mains noires plongées dans la terre noire, qui ne demandent qu’à nourrir les corps décharnés, pour que la pensée puisse surgir dans le temps, lentement, devenir université, musique, pensée, sentiments. Car si on rappelle parfois que les idées de Rousseau débarquèrent ici dans les caisses de machines à imprimer traînées sur le sable, la nuit, par les généraux de Bolivar, on oublie qu’elles ont dû coexister très tôt avec l’imaginaire, bien enraciné dans la moelle, du cumbe, cette terre libre où les esclaves en fuite réinventaient le monde. Et alors que l’imprimerie, cette artillerie de la pensée (Bolivar) allait bientôt tomber aux mains d’une élite post-bolivarienne comme outil de distinction contre la “plèbe analphabète”, la parole populaire, elle, n’a jamais cessé de s’imprimer dans l’air, dans la moelle, en lettres de sang, dans le rire souverain, là où se dressent chaque matin les échoppes des vendeurs de rue, là où la jeune femme brune lève un bras musclé et pose sa question en reposant son enfant par terre, là où l’assemblée de citoyens dénonce les faux révolutionnaires, envahit chaque espace légal concédé du bout des lèvres par un gouvernement encore bien timide, goûte enfin à la difficulté de la marche en terrain plat.

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