Le développement en questions

Accueil > Numéros anciens > N° 134 : Le bolivarisme et le Venezuela > 3 DOSSIER > Article 13 : le dilemme stratégique des États-Unis concernant le Venezuela et (...)

Article 13 : le dilemme stratégique des États-Unis concernant le Venezuela et l’Amérique latine

jeudi 16 février 2006


Le grand suspense :
le dilemme stratégique des États-Unis
concernant le Venezuela
et l’Amérique latine

« Les États-Unis d’Amérique semblent destinés par la providence à accabler notre continent de misère et de faim au nom de la liberté »
Simon Bolivar


Hannah Cauwel-Paris

Il est impossible de comprendre ce que représentent la révolution vénézuelienne et l’horizon d’une révolution bolivarienne dans l’ensemble de l’Amérique latine sans situer tous les événements auxquels nous assistons dans une perspective de deux siècles : la mainmise économique et financière nord-américaine sur le sous-continent et l’ingérence constante des États-Unis dans les affaires intérieures des États.
Cette perspective historique est d’autant plus nécessaire que les États-Unis, loin d’être prêts à une modification profonde de leurs relations avec l’Amérique latine, avant même que ne surgisse la révolution vénézuelienne, avaient élaboré un plan d’assujettissement beaucoup plus étroit du sous-continent, l’ALCA (en français ZLEA : Zone de Libre-Échange des Amériques), plan d’intégration économique et financière augmentant la dépendance des pays du Sud avec le colosse du Nord. Nous assistons aujourd’hui à un gigantesque renversement de situation à l’échelle continentale : un mouvement global de libération nationale, de dénégation de la tutelle séculaire des États-Unis sur le sous-continent. En reprenant un terme désuet, on pourrait parler d’un mouvement contre le néo-colonialisme.
Or tout démontre que les États-Unis ne sont pas disposés à le laisser s’opérer et chercheront par tous les moyens à contrer les forces du changement en Amérique latine.

Il est nécessaire de noter que chaque pays latino-américain ne se trouve pas chronologiquement à la même étape de ce processus de libération : l’heure du Brésil ou de l’Argentine n’est pas celle de la Bolivie et ne correspond pas à celle du Venezuela qui est la plus avancée ; le Pérou ou le Mexique ne se trouvent encore que sur le seuil d’une participation aux événements dans l’ensemble de l’Amérique latine. On pourrait ajouter que l’Argentine, l’Uruguay et le Chili sont aussi à une étape différente mais complémentaire de celle des autres pays que nous venons de mentionner.

Les événements auxquels nous assistons posent au gouvernement nord-américain un colossal problème stratégique : comment arrêter cette émancipation des peuples latino-américains ? Sous quelle forme et à quel moment intervenir contre l’un des gouvernements latino-américains qui remettent en cause la domination exercée par les États-Unis ? Convient-il de se lancer dans une intervention militaire ? Celle-ci, pour acquérir un semblant de légitimité, ne devrait-elle pas se réaliser après que le gouvernement visé soit entré en conflit avec l’un de ses voisins ? Ou après avoir créé une situation intérieure telle qu’une partie de la population (un mouvement d’opposition) ou du pays (une région incitée à la sécession) apparaisse lésée dans ses droits avec assez de crédibilité pour que les États-Unis puissent prétendre intervenir en défense de la démocratie ? Enfin, si le principe d’une intervention militaire est retenu, par quel pays commencer ?
Très concrètement qui attaquer en premier : le Venezuela, la Bolivie ou Cuba ? À quel moment ? Convient-il de le faire immédiatement sans compter sur l’assentiment ni de l’Argentine, ni de l’Uruguay ni maintenant du Chili non plus que de l’OEA1 et sans même être sûr de l’appui diplomatique européen ? Faut-il accroître ainsi le risque de voir basculer dans le camp adverse aux intérêts des États-Unis, après les élections présidentielles qui vont avoir lieu, le Pérou et le Mexique2 ? N’aurait-on pas intérêt à n’agir qu’après les élections présidentielles au Brésil et à influer préalablement dans ce pays pour y disposer d’un gouvernement ami capable d’entrer en conflit avec le pays qu’on lui désignerait ?
Les réponses à ces questions relèvent du plus haut niveau du gouvernement et avant tout de la réflexion du Département d’État sur la stratégie et les tactiques qui concernent l’échiquier politique planétaire dans son ensemble, mais dès à présent, comme il se doit, le Pentagone met à jour des plans d’intervention élaborés de longue date et en peaufine les variantes. Guerre psychologique, soutien à l’opposition ou à un mouvement sécessionniste sous couvert de “promotion de la démocratie”, agressions économiques et financières contre le ou les pays cibles, doivent comme il se doit précéder l’intervention militaire proprement dite. Il importe également de créer de par le monde un front — bien sûr, dit démocratique — qui soutienne toutes les mesures que les États-Unis prendront progressivement avant l’éclatement du conflit proprement dit.
Le plus grand danger dont doit tenir compte Washington est que les transformations qui s’opèreraient dans des pays latino-américains soient reconnues dans le monde comme des alternatives à la société capitaliste néo-libérale : dans ce cas, les luttes latino-américaines, à la fois s’uniraient et recevraient sur toute la planète, l’appui de ceux qui réprouvent la volonté impériale des États-Unis et qui estiment qu’un autre monde est possible.

La pensée politique dominante des gouvernements nord-américains sur l’Amérique latine
Depuis la formulation par Monroe3 d’une doctrine concernant l’Amérique latine et plaçant ce territoire immense sous l’exclusive influence tant financière et économique que culturelle, idéologique et finalement politique des États-Unis, les gouvernements nord-américains à travers l’histoire n’ont cessé d’intervenir d’une manière ou d’une autre dans tous les pays au sud du Rio Bravo et jusqu’à la Terre de Feu.
Ils ont pratiqué, s’appuyant sur les partis locaux ou l’armée, une ingérence permanente dans les affaires intérieures des États du sous-continent. Quand les pressions diplomatiques — voire de véritables chantages économiques et financiers — n’ont pas suffi à imposer leur volonté, ils n’ont pas hésité, pour reprendre en main des situations qui leur échappaient, à fomenter des coups d’État. Le dernier recours, dont Washington n’a certes pas usé avec parcimonie, fut l’intervention militaire directe4.
La doctrine Monroe écartait noir sur blanc toute autre influence que celle des États-Unis sur le sous-continent, les pays d’Europe — en particulier l’Angleterre et la France — étant à l’époque les seuls visés. À partir de 1917 et jusqu’à son effondrement, l’influence de l’URSS fut combattue en Amérique latine, en particulier au Mexique, puis par une intervention militaire au Guatemala. Dans un avenir proche, il est concevable que Washington cherche à écarter économiquement la Chine : il semble que récemment les États-Unis aient influé pour éviter des accords financiers entre ce pays et l’Argentine désireuse de se libérer de sa dette envers le FMI.
Jamais un homme politique nord-américain, pas même Franklin Delanoë Roosevelt élaborant sa fameuse politique de bon voisinage, n’a déclaré que la doctrine Monroe avait perdu son actualité. Jamais gouvernement nord-américain n’a laissé entendre l’incompatibilité de cette doctrine avec le droit international. Pendant deux siècles, les États-Unis se sont attribués sur l’ensemble du sous-continent qualifié “d’arrière-cour” une espèce de protectorat, paravent d’une mainmise absolue.
Simon Bolivar5 fut précisément le premier des hommes politiques de l’Amérique latine libérée du colonialisme espagnol à comprendre — et à prévenir ses contemporains — que les États-Unis allaient étendre inexorablement leur influence à l’ensemble de l’Amérique latine, brisant même celle très forte à l’époque de l’Angleterre, et que leur domination serait infiniment plus lourde que celle de l’Espagne. Bolivar tenta, pour créer les conditions de résistance à cet “impérialisme” nord-américain, de fédérer les États qui avaient surgi de la lutte contre l’Espagne. Cet effort était alors prématuré et voué à l’échec : Bolivar en ce sens, à la fin de sa vie, fit l’amer constat d’avoir « labouré la mer ».
Mais la pensée bolivarienne devait avoir un grand avenir. Elle devint une des idées maîtresses des peuples du sous-continent car, dans la seconde moitié du XXème siècle, un homme avait repris le message bolivarien de la lutte nécessaire contre l’empire de fait établi par Washington dans la totalité du sous-continent et avait lancé l’idée d’une deuxième guerre d’indépendance : cet homme fut le Che Guevara.

Du Che Guevara aux leaders d’aujourd’hui : Hugo Chavez et l’idée d’indépendance de l’Amérique latine
Le Che Guevara ne se contenta pas de proclamer comme Bolivar que cette lutte de libération était inévitable. Dans ses propos aux révolutionnaires latino-américains dans le cadre de ses relations personnelles avec eux ou dans celui de la Tricontinentale, il n’employait le terme d’Amérique latine que par commodité. Il affirmait que l’Amérique était indienne, latine et noire. Il était persuadé que cette libération continentale serait assurée par les millions d’êtres humains se considérant autochtones — Amérindiens pour utiliser la terminologie française — et par les millions d’êtres humains se considérant descendants d’Africains unis à la masse impressionnante et majoritaire des métis6.
On a gardé du Che l’image du “guérillero héroïque”, mais les générations suivant la sienne ne s’y sont pas trompé : elles voient en lui le penseur d’une révolution éthique continentale qui, en Bolivie, tint à en écrire le premier chapitre. C’est de cette pensée qu’hérite Hugo Chavez Frias, Président depuis 1998 de la République bolivarienne du Venezuela, qui revendique avec fierté ses origines indiennes et noires. C’est lui qui aujourd’hui, pas à pas, et avec une conception plus développée que celle du Che d’une démocratie directe (le peuple étant l’acteur principal de cette révolution et non un parti) mène concrètement le combat bolivarien et guévariste de libération du Venezuela, lequel inspire bien des hommes politiques et des esprits avancés dans l’ensemble du continent et mobilise les énergies de populations indiennes, métisses et noires.
Le Président Hugo Chavez a déclaré à plusieurs reprises au cours de l’année écoulée que la lutte engagée ne pouvait être vue comme une révolution au sens habituel du mot mais comme une lutte pour le « salut de la planète » c’est-à-dire pour sa préservation et pour sa survie. En cela, dépassant le cadre de la lutte continentale, Hugo Chavez rejoint l’horizon alter-mondialiste, et tout ce qui est entrepris concrètement au Venezuela alimente la capacité à concevoir une société aux antipodes du système néolibéral où nous vivons dans une inégalité croissante, dans une hostilité exacerbée et dans l’impossibilité citoyenne de peser sur les événements. La Révolution bolivarienne est le début d’une expérimentation concrète de l’effort créateur pour engendrer un autre ordre économique et social. Dans les faits, elle présage la naissance d’une démocratie participative sans précédent dans l’histoire latino-américaine, dans ce sens qu’il n’existe pas de parti hégémonique dictant la transformation.
Or, cette « révolution-qui-est-plus-que-cela », génératrice de fraternité entre concitoyens et de solidarité entre peuples, capable jusqu’à présent de maintenir tous les droits de l’homme en évitant toute mesure répressive, s’accomplit dans un moment d’effervescence en Amérique latine et dans un moment où les États-Unis, engagés au Moyen-Orient et pour une longue durée, ne peuvent concentrer toutes leurs forces pour contrer ceux qui, dans le sous-continent, entendent prendre leur destin en mains.
Jusqu’ici, les révolutions en Amérique latine n’avaient pas, pour le dire ainsi, les moyens de leur pensée. Or le Venezuela dispose, en raison du prix élevé du pétrole, conséquence de la guerre d’Irak, des moyens financiers pour mener à bien les transformations considérables et coûteuses de la société vénézuelienne. Il possède suffisamment de capital disponible pour venir en aide à ceux qui s’engagent, avec leurs singularités propres, dans un processus de libération de la tutelle des multinationales étrangères parmi lesquelles prédominent celles des États-Unis. On sait par exemple que l’État bolivien actuellement ne dispose d’aucune marge financière pour que son nouveau Président puisse engager immédiatement des actions favorables à l’amélioration des conditions de vie de la population. On sait aussi que les travailleurs argentins qui essaient de développer une économie populaire dans leur pays ne disposent pas de ressources suffisantes. Le gouvernement d’Hugo Chavez manifeste concrètement sa solidarité envers ceux qui, dans le sous-continent, en ont besoin. C’est là un sujet de considérable inquiétude pour le gouvernement nord-américain.
Certes le Venezuela a ses faiblesses économiques, que nous aborderons plus loin, quand il s’agira d’évaluer sa capacité à résister à une offensive économique nord-américaine qui s’appuierait sur l’Occident, Europe comprise, mais ce pays est en mesure, par un plan nouveau de libération économique du continent, l’ALBA (Alternative Bolivarienne pour les Amériques), de contrer le plan nord-américain d’asservissement du sous-continent, l’ALCA. Et c’est dans ce cadre général, bien sûr, que se pose, au niveau du Département d’État nord-américain et du Pentagone, le problème stratégique de savoir si une intervention militaire serait envisageable contre le Venezuela, et, dans le cas d’une réponse affirmative, comment et avec quels appuis sur le continent même cette intervention pourrait être menée.
Depuis longtemps, Washington a envisagé le montage d’un conflit armé entre le Venezuela et l’un de ses voisins. Le gouvernement colombien aurait pu servir ses desseins. La presse internationale a souvent évoqué un conflit possible entre la Colombie et le Venezuela, mais un tel conflit ne semble pas susceptible de rallier le minimum d’assentiment international nécessaire, non plus que d’atteindre un degré d’efficacité suffisant pour rendre possible une intervention militaire d’appui des États-Unis. Un conflit engagé par le gouvernement Uribe avec le Venezuela pourrait entraîner une rébellion à grande échelle de la population colombienne. Il faut se souvenir qu’environ trois millions de Colombiens vivent au Venezuela depuis de longues années et qu’il existe des liens historiques très puissants entre les deux pays qui remontent à l’époque de la geste du Libertador Simon Bolivar. Les forces des FARC et de l’ELN7 ne peuvent non plus être considérées comme négligeables. Le conflit entre la Colombie et le Venezuela n’a pas éclaté jusqu’ici, écarté surtout grâce à l’habileté diplomatique des autorités vénézuéliennes8.
Quant au géant brésilien, les membres de l’administration nord-américaine ont fait pression à maintes reprises sur le gouvernement Lula pour obtenir de lui qu’il se désolidarise du gouvernement Chavez. Il ne leur a jamais cédé et continue à agir diplomatiquement avec habileté pour faire baisser la pression entre les États-Unis et le Venezuela. Le fait que Lula ne se soit pas prêté au jeu nord-américain est incontestablement à mettre à son crédit. L’offensive lancée contre son gouvernement et le PT accusé de corruption n’est peut-être pas étrangère au fait qu’il ne s’est pas montré pour les États-Unis l’allié docile disposé à entrer en conflit avec le Venezuela dont ceux-ci ont besoin9.

Avant de faire le point sur la marche de la révolution bolivarienne au Venezuela et sa capacité à opposer une résistance économique voire militaire aux pressions nord-américaines, il nous faut examiner très brièvement la possibilité qu’une intervention militaire nord-américaine ait lieu sur le continent ailleurs qu’au Venezuela.

Intervenir ailleurs avant de le faire au Venezuela ?
Deux autres pays pourraient — si l’on demeure dans le cadre d’une simple logique stratégique — être l’objet d’une attaque militaire nord-américaine et cela si l’on tient compte du défi qu’ils constituent aussi face au pouvoir impérial nord-américain ou si l’on évoque l’effet domino ou la contagion politique : il s’agit de Cuba et de la Bolivie.
Cuba est un vieux problème pour Washington. Dès le triomphe de l’insurrection cubaine et l’entrée de l’Armée rebelle à La Havane, l’inquiétude nord-américaine sur ce qui pouvait se passer dans l’île se manifesta. Au début de la révolution cubaine, on insista sur le caractère humaniste de cette révolution ; son caractère socialiste ne fut proclamé qu’après l’explosion du cargo La Coubre qui apportait aux forces armées cubaines des armes achetées en Belgique (1960). L’attentat avait été perpétré par des agents de la CIA.
L’envoi à Playa Giron (1961) d’une force contre-révolutionnaire de quelques milliers d’hommes appuyés par des avions échoua. Ce fut une humiliation pour les États-Unis qui, de toute évidence, avaient préparé l’expédition. Le gouvernement nord-américain paya en marchandises (nourriture pour enfants en bas âge notamment) le retour des Cubains mercenaires, selon la dénomination que le gouvernement cubain imposa dans les négociations, et pour la première fois les États-Unis, dans leur politique d’intervention en Amérique latine, se couvrirent de ridicule. Ils appuyèrent ensuite en sous-main des forces opposées à la révolution qui menaient une guerre de guérilla dans les montagnes de l’Escambray : nouvel échec.
Le grand épisode de la pression militaire nord-américaine sur Cuba dans le cadre de la guerre froide fut la fameuse crise des missiles (1962). L’intervention militaire dans l’île était-elle véritablement décidée à Washington ? En tout cas, la volonté de la mener fut officiellement exprimée à l’époque : un plan d’invasion à grande échelle et ses variantes furent certainement élaborés au Pentagone dès que parvint aux États-Unis l’information que l’Union Soviétique avait envoyé de nombreux missiles à Cuba après un accord entre Krouchtchev et Fidel Castro. Réalité ou chantage ? On connaît la suite : négociation, promesse tacite probablement faite par Kennedy à Krouchtchev de respecter l’indépendance cubaine et retrait immédiat des missiles. Les dirigeants de l’époque prétendirent avoir évité un conflit nucléaire et jusqu’à Charles De Gaulle tira des conséquences de cette crise internationale en faisant sortir les forces armées françaises du commandement de l’OTAN.
À la chute du système soviétique, le Pentagone n’eut pas à actualiser ses plans militaires contre Cuba, tout simplement parce que le gouvernement nord-américain se contenta de la plus simple des stratégies : rendre plus étroit le blocus de l’île, attendre que la situation pourrisse et que de guerre lasse la population cubaine assiégée, épuisée, soit convaincue de l’inutilité de ses sacrifices pour l’avenir du socialisme. Ainsi dans l’optique de Washington, le capitalisme néo-libéral triomphant à l’échelle planétaire aurait été, sinon la fin de l’histoire, du moins la fin de l’histoire révolutionnaire cubaine. Comme corollaire, Washington était persuadé que l’horizon d’une révolution continentale anti-impériale s’effaçait pour toujours. Comme on le sait, le plan de réduire Cuba à une capitulation par asphyxie économique échoua.
Pied de nez de l’histoire, le début de la révolution bolivarienne donna aux Cubains un second souffle. Ce que Washington constata avec préoccupation, c’est que les Cubains appuyèrent d’emblée le Président Chavez dans sa politique sociale par l’envoi de médecins et d’enseignants et reçurent en échange du pétrole. Washington laissa entendre que la Havane envoyait aussi au Venezuela des conseillers militaires, des spécialistes en contre-intelligence et probablement des armes.
À partir de ce moment, le Pentagone se trouva obligé de se poser à propos de Cuba d’autres questions stratégiques : valait-il mieux attaquer au moment opportun le Venezuela, escomptant ainsi venir à bout automatiquement à son tour de la révolution cubaine ou valait-il mieux en finir d’abord avec le gouvernement de Cuba pour priver le Venezuela d’une éventuelle aide militaire cubaine permettant l’entraînement de milices populaires ?
Le coup d’État perpétré par l’opposition vénézuelienne en avril 2002 avec l’appui des États-Unis fut un coup d’État manqué parce que prématuré en raison de l’impatience de l’oligarchie vénézuelienne. Son échec scellera de façon remarquable l’alliance du peuple vénézuelien avec ses soldats défenseurs de la patrie bolivarienne. Depuis, la révolution bolivarienne n’a cessé de progresser et son prestige international de croître. Aussi l’élection d’Evo Morales en Bolivie non seulement représente pour Washington un fait d’une importance majeure mais est interprétée comme extrêmement grave parce que la révolution vénézuelienne est capable de prêter l’aide nécessaire au nouveau gouvernement. Le Pentagone se trouve en présence d’un nouveau problème éclipsant les réflexions sur l’île de Cuba : pour éviter une défaite stratégique à l’échelle du sous-continent, est-il nécessaire d’attaquer la Bolivie ? Et cela avant le Venezuela ou après ?
Sans aucun doute, avant même l’élection d’Evo Morales à la présidence, Washington s’était posé, dans le cadre de sa conception vague mais avouée de « guerre préventive », le problème d’une intervention militaire en Bolivie. Le gouvernement nord-américain avait d’ailleurs renforcé sa base militaire au Paraguay, visiblement créée en vue d’une éventuelle intervention et de nombreux officiers supérieurs du Pentagone avaient rendu visite aux officiers de l’état-major bolivien pour étudier avec eux la situation, à savoir : la détermination politique des masses populaires, les possibilités de sécession de la région de Santa Cruz détentrice des réserves de gaz naturel et d’autres problèmes connexes. La force des mouvements indiens fut jugée telle que l’interruption du processus électoral fut considérée impossible ainsi que prématurée la possibilité d’un mouvement de sécession. Le Département d’État nord-américain de son côté, sur la base des informations reçues de ses ambassades, devait considérer que ni le Brésil, ni l’Argentine, ni le Chili ne seraient disposés à accepter une telle ingérence. Aussi, à la veille de l’élection, les États-Unis exigèrent pour le moins que soit détruit un armement qui les préoccupait dans le cas où, après la probable élection d’Evo Morales, une intervention s’avèrerait nécessaire. Les missiles chinois que les gouvernements boliviens antérieurs avaient acquis furent donc détruits : décision qui permet d’apprécier à quel point les forces armées boliviennes sont dépendantes des États-Unis.
Après l’élection du premier Président “indien” de Bolivie, évènement considérable dans le cadre de l’histoire de la Bolivie depuis la conquête c’est-à-dire plus de cinq siècles de domination, de marginalisation et de répression de la population indienne majoritaire, évènement considéré par la CIA comme potentiellement contagieux, l’option d’une intervention à court ou moyen terme reste à l’ordre du jour au Pentagone.
Cependant, le contexte régional et les premières décisions du gouvernement d’Evo Morales rendent très improbable cette intervention à court terme. Tout d’abord la présence du Président chilien Lagos à La Paz lors de l’investiture présidentielle et l’annonce de la visite au Chili d’Evo Morales lors de l’investiture de Michelle Bachelet laissent présager le rétablissement de relations diplomatiques et l’amorce de négociations entre les deux pays sur l’épineuse question de l’accès de la Bolivie à l’Océan Pacifique, duquel elle se trouve coupée depuis la guerre qui l’opposa au XIXème siècle au Pérou et au Chili.
Par ailleurs le nouveau Président a annoncé l’élection dans un laps de temps très court, d’une Assemblée constituante qui se réunirait à Sucre, dans les Andes, non seulement parce que la ville fut capitale historique de la Bolivie mais parce qu’elle serait — ce qui ne fut pas dit — à l’abri d’un coup d’État ou d’une intervention militaire d’appui à ce coup d’État menée par des troupes nord-américaines actuellement renforcées sur la base située au Paraguay. L’annonce d’un référendum sur l’autonomie régionale, à la même date, ne peut que déconcerter les dirigeants favorables à une sécession de la province de Santa Cruz, la plus riche économiquement et la plus peuplée du pays, privilégiée face aux régions andines déshéritées. On sait maintenant que la question de l’autonomie régionale sera examinée à la lumière des conceptions qu’ont les populations autochtones de la décentralisation du pouvoir. Enfin le commentaire important et, osons le dire, éthique, du nouveau Président annonçant qu’il s’inclinerait devant une décision de la Constituante concernant les pouvoirs présidentiels, laissant entendre par conséquent qu’il était prêt à être remplacé par un pouvoir collectif assurant le gouvernement de l’ensemble du pays conformément aux conceptions traditionnelles amérindiennes, rend plus qu’improbable une intervention militaire nord-américaine à court terme, d’autant que l’opinion publique dans le sous-continent ne serait pas disposée à entériner un acte d’agression.
Nous restons donc en matière d’ingérence nord-américaine avec le défi que constitue pour les États-Unis la révolution vénézuelienne. Il faut l’analyser si l’on veut comprendre l’offensive lancée par les principaux dirigeants nord-américains contre la figure et la politique d’Hugo Chavez et la cadence à laquelle cette offensive est menée.

Le gouvernement nord-américain découvre son ennemi principal en Amérique latine : le Venezuela
Ce n’est que peu à peu que le gouvernement nord-américain a compris à quel point la révolution vénézuelienne constituait un défi, et cela à tous points de vue : par la manière de mener une révolution profonde sans procéder d’immédiat, comme l’avait fait la révolution cubaine, à des nationalisations ; par la participation populaire, de nature complètement différente à ce que pouvaient prévoir les marxistes et parfois conforme aux propositions des socialistes utopistes et aux idées du mouvement anarchiste ; par les références idéologiques qui ancrent cette révolution au cœur du projet émancipateur hémisphérique et par l’écho favorable rencontré dans toute l’Amérique latine par l’ALBA, contre-projet de l’ALCA.
Il importe donc de suivre pas à pas la trajectoire de la révolution vénézuelienne et de l’hostilité croissante de Washington à son égard.
Certes on ne connaît rien des analyses de l’ambassade des États-Unis à Caracas, de celles de la CIA ou du bureau des affaires latino-américaines du Département d’État nord-américain concernant Hugo Chavez lorsque celui-ci s’est porté candidat à la présidence de la République. À l’époque le Venezuela était considéré par Washington comme un pays incapable de rompre sa dépendance économique et financière avec les États-Unis et donc la tutelle politique que ceux-ci y exerçaient depuis toujours. Le Venezuela était cité par la presse nord-américaine comme un modèle démocratique stable depuis des décennies.
Le constat des Nord-américains était simple : le pays exportait pratiquement tout son pétrole vers les États-Unis et importait plus qu’il ne produisait. Sa dette extérieure n’avait cessé de croître — ce qui constituait une garantie de dépendance — et la monnaie (le bolivar) ne cessait de s’affaiblir, alors qu’on calculait les avoirs de la haute bourgeoisie vénézuelienne aux États-Unis à plus de 90 milliards de dollars. Les deux grands partis qui alternaient au pouvoir — Action Démocratique AD et la démocratie chrétienne COPEI — étaient réputés pour leur corruption : l’enrichissement fulgurant de Carlos Andres Pérez au pouvoir était proverbial et sa fortune dépassait de loin celle que le dictateur Pérez Jiménez de triste mémoire avait accumulée dans le passé et qui était colossale. Cette corruption s’était étendue à tous les niveaux des grands syndicats, notamment celui du pétrole, et à l’administration publique, appareil de justice inclus, ainsi qu’aux universités. Les médias — journaux et chaînes de télévision — étaient aux mains de l’oligarchie et devaient pouvoir continuer à dépolitiser en toutes circonstances la population vénézuélienne qui, par le passé non seulement avait appuyé les foyers guérilleros qui avaient surgi dans le pays peu de temps après le triomphe de la révolution cubaine, mais encore, réduite à la plus effroyable misère qu’attestaient les quartiers de ranchos équivalents des favelas brésiliennes, avait longtemps résisté à la politique néo-libérale des gouvernements COPEI et AD alternant au pouvoir. Dans les campagnes, la population vivait majoritairement sous le seuil de pauvreté, mais, dispersée sur l’immense territoire, ne pouvait constituer une force efficace de contestation. La caste au pouvoir avait réussi à acheter les dirigeants des mouvements révolutionnaires d’hier — sauf rares exceptions comme celle de l’honnête commandant Douglas Bravo — et ceux-ci n’hésitaient pas à répondre à l’invitation à participer au gouvernement.
Enfin, point essentiel de toute évaluation, l’armée vénézuélienne était considérée par l’ambassade nord-américaine comme sûre politiquement. Il est certain que sur ce point ambassade et gouvernement nord-américains se trompaient lourdement, faute d’avoir su évaluer le prestige d’Hugo Chavez dans l’armée, parce qu’ils étaient incapables de comprendre le legs bolivarien dans l’esprit de beaucoup de jeunes soldats et officiers.
L’armée vénézuelienne mériterait une longue étude ; nous la réduirons ici à une esquisse, cependant indispensable pour comprendre les liens actuels de cette armée et du peuple.
La participation à la chute du dictateur Pérez Jiménez dans les années 60 et l’intérêt porté par certains officiers — comme l’amiral Larazabal — à la révolution cubaine à ses débuts, avant que Fidel Castro ne proclame le caractère socialiste de la révolution, inquiéta et les États-Unis et le Président Betancourt qui non seulement créa un service d’intelligence militaire efficace tout comme l’était la DISIP10 dans le contrôle de la population civile depuis l’édifice des Chaguaramas, mais accorda également aux officiers toute une série de privilèges, allant jusqu’à la création de grands magasins pour leur approvisionnement à des prix sans taxes, le financement de demeures luxueuses, etc.
Lorsque se formèrent les sept fronts guérilleros et que le Président Betancourt, sur l’ordre des États-Unis, eut à les affronter, l’armée, dans l’ensemble corrompue, obéit effectivement aux objectifs de la politique présidentielle, se plaçant directement sous l’influence de conseillers militaires nord-américains. Mais un nombre appréciable de militaires, issus des milieux populaires, se posèrent dès cette époque des questions sur la pauvreté de la plupart de leurs concitoyens dans un pays auquel le pétrole pouvait assurer un meilleur niveau de vie.
Après la fin des guérillas, une très clandestine opposition se développa dans l’armée vénézuelienne au rythme même des mesures impopulaires prises par les gouvernements AD et COPEI. Le frère du président, Abel Chavez, dans une entrevue récente, a expliqué les précautions que devaient prendre des opposants de la société civile dans leurs échanges d’opinion avec les officiers patriotes et progressistes parmi lesquels Hugo Chavez. Un long travail clandestin fut mené avant que des militaires ne tentent, en février 1992, de renverser le Président Carlos Andres Pérez à l’apogée de son impopularité parce que la corruption dépassait les bornes et parce qu’il était responsable de la répression sanglante et injustifiée du mouvement de contestation populaire. Malgré la participation de nombreuses unités, ce soulèvement ne répondit pas aux espoirs de ses leaders d’être suivis par toute l’armée. Pour éviter un bain de sang, Hugo Chavez, très populaire dans son unité d’élite, prit la décision de suspendre cette infructueuse tentative de changer le cours de l’histoire de son pays.
Ayant assumé la responsabilité du soulèvement, Hugo Chavez passa plusieurs années en prison militaire. Mais ce ne fut pas une période d’isolement, tout au contraire : un grand travail de prise de conscience s’opéra dans la société pendant ces années d’emprisonnement. En marge des partis traditionnels, des organisations contestataires de la politique gouvernementale se constituèrent et leur action valut au leader militaire emprisonné de jouir d’une popularité croissante aussi bien dans l’armée que dans les milieux progressistes. On assista alors à une modeste réactualisation des idéaux bolivariens créant les conditions pour qu’Hugo Chavez pose sa candidature à la présidence. Initialement il y eut beaucoup d’incertitudes au cours de la campagne quant aux chances de ce candidat.
Le fait que certains milieux de gauche dans l’intelligentsia et dans les syndicats ne soutenaient alors pas Hugo Chavez et que la campagne électorale de celui-ci fut menée par des organisations nouvelles invoquant principalement les idéaux bolivariens déconcerta l’ambassade des États-Unis à Caracas qui ne voyait pas en lui un homme susceptible d’emporter les élections et encore moins, postérieurement, de mener une politique contraire aux intérêts des États-Unis. Il faut souligner cependant que Chavez avait rallié des hommes de grand prestige politique comme José Vicente Rangel connu pour sa défense constante des intérêts du peuple. Cet appui s’avéra décisif tout comme celui d’officiers qui soutinrent aussi d’une façon discrète le candidat.
L’élection d’Hugo Chavez, impensable quelques années auparavant, fut un évènement surprenant pour les spécialistes nord-américains de la politique en Amérique latine, même si l’on tient compte du discrédit total dans lequel avaient sombré AD et COPEI.
Chavez élu, la confiance dans ce nouveau leader était loin de ce qu’elle est aujourd’hui : les milieux inspirés soit du marxisme soit du trotskisme soit de l’anarchisme voyaient avec méfiance un militaire au pouvoir. Cette réserve était partagée par bien des membres de la gauche latino-américaine. En Europe, l’élection de Chavez n’intéressa, à gauche, presque personne. On comprend la relative indifférence à l’époque du gouvernement des États-Unis.
C’est, au début de son mandat, par de patientes explications de ce que devait être une politique d’inspiration bolivarienne, qu’Hugo Chavez développa au sein de son peuple une confiance de plus en plus lucide. Sans aucun trait de dogmatisme ou de sectarisme, s’appuyant sur des idées justes, simples et convaincantes, qu’elles aient été exprimées avant lui par Bolivar ou des théologiens de la Libération ou des marxistes non orthodoxes comme apparaissait déjà l’être le Che Guevara, Hugo Chavez se fit comprendre de ses concitoyens. L’accent fut mis dans ses discours sur l’état de misère du Venezuela et de l’ensemble de l’Amérique latine malgré les richesses du sous-continent.

La Révolution bolivarienne prend son essor et les États-Unis adoptent vis-à-vis d’elle une position d’hostilité croissante
L’élaboration par une assemblée constituante d’une constitution bolivarienne à laquelle le peuple fut associé fut la source d’un grand enthousiasme populaire et donna à la nation vénézuélienne le sentiment de s’engager dans un processus de transformation original en correspondance avec son histoire et sa culture11.
Ce progrès populaire dans la prise de conscience des problèmes et de l’avenir du pays inquiéta l’oligarchie vénézuélienne et ce que les sociologues nord-américains appellent la high middle class (degré inférieur de richesse par rapport à la upper class) qui se lancèrent dans une position hostile ouverte à la gestion d’Hugo Chavez. Les médias, télévisions en tête, se déchaînèrent contre le Président élu, accusé des pires intentions politiques, tantôt comme disciple de Fidel Castro, tantôt comme populiste aux intentions dictatoriales. À l’époque les médias et les autorités des États-Unis se montraient discrets, peut-être parce que la CIA effectivement travaillait à un coup d’État avec comme relais l’ambassade espagnole à Caracas, car à l’époque au Venezuela comme ailleurs en Amérique latine, le gouvernement Aznar jouait le rôle de partenaire du gouvernement du Président Bush et de son équipe néo-conservatrice. Si le gouvernement d’Hugo Chavez ne représentait pas encore un défi à l’échelle du sous-continent, il était toutefois clair qu’il n’allait pas du tout dans le sens voulu par Washington.
Le coup d’État d’avril 2002 fut, comme nous l’avons déjà dit, prématuré et cela probablement en raison de l’ambition personnelle de leaders de l’oligarchie de s’emparer du pouvoir. Avec l’appui des officiers les plus réactionnaires de l’armée et d’une partie du haut clergé, les conspirateurs s’emparèrent du palais présidentiel et procédèrent à l’arrestation du Président élu. Leur force principale cependant n’était constituée que par la possession de tous les médias, en particulier de la télévision, qui leur permettait de désinformer la population. Or le peuple de Caracas, loin de se laisser confondre, se lança immédiatement à la rue et parvint jusqu’aux grilles du palais présidentiel pour réclamer son président. L’oligarchie s’était de toute évidence trompée sur la détermination du peuple vénézuélien.
On connaît la suite : les officiers de la garde présidentielle restèrent fidèles au Président Hugo Chavez ; sous la pression populaire, les conspirateurs n’eurent plus qu’une issue : celle de la fuite. Le plus remarquable est que le Président Hugo Chavez reçut au cours de sa détention, de la part des militaires chargés de le tenir prisonnier, des marques d’adhésion et d’amitié. Il échappa ainsi à toute tentative de réaliser sur sa personne un plan d’assassinat différé.
Les putschistes en très peu de temps connurent ainsi une défaite complète et sans appel. Ce qui étonne les observateurs du processus révolutionnaire vénézuelien c’est l’attitude du Président Chavez une fois rétabli : il évoqua avec discrétion la participation certaine des gouvernements nord-américain et espagnol. Il ne mit en place aucune répression. Les auteurs intellectuels de ce coup d’État et ses principaux protagonistes, surtout ceux qui, dans l’optimisme de leur rapide réussite, avaient — tout en se proclamant défenseurs de la démocratie — maltraité dans les rues ou à leur domicile des membres et des partisans du gouvernement démocratiquement élu, furent traités avec une incroyable mansuétude, alors que dans n’importe quel pays du monde, ils auraient été jugés et sanctionnés. Cette attitude généreuse et intelligente d’Hugo Chavez et de son entourage politique coupa d’immédiat l’herbe sous les pieds du gouvernement Bush. On ne pouvait interpréter aucune réaction du gouvernement vénézuélien comme une entorse à la démocratie et comme une violation des droits de l’homme. Peu de fois dans l’histoire universelle s’est manifestée une telle générosité politique vis-à-vis d’adversaires sans scrupule. On ne peut comprendre cet épisode qu’en reconnaissant à Hugo Chavez une intuition politique étonnante et au peuple vénézuélien des qualités humaines non moins surprenantes, fruit de sa culture et aussi d’une réflexion récente basée précisément sur les idéaux bolivariens et l’insistance d’un homme comme le Che Guevara sur le caractère éthique nécessaire à toute révolution pour qu’elle réussisse.
Le coup d’État manqué donna à la Révolution bolivarienne jusque-là peut-être hésitante un essor incroyable. On peut avancer qu’à compter de ce moment le mouvement révolutionnaire se fit irréversible. On a rapproché cet évènement du coup d’État au Chili contre le Président Allende : le peuple vénézuélien a fait la démonstration que, même désarmé, sa volonté de continuer le processus révolutionnaire dans lequel il était engagé était capable de déjouer un coup d’État. Il faut souligner que les conditions dans lesquelles le peuple vénézuelien reprit l’initiative et rétablit son Président étaient fort différentes puisqu’une majorité de l’armée était acquise à la cause du Président élu, ce qui pour son malheur ne fut pas le cas du Chili.
De son temps, Karl Marx avait affirmé que les révolutions étaient des réponses à des actions réactionnaires menées par des classes dominantes : en quelque sorte une contre-révolution précédait la révolution. L’histoire du Venezuela depuis le début de ce siècle démontre de façon éclatante qu’une révolution avance en fonction des offensives réactionnaires tendant à la récupération du pouvoir. Peu de temps après l’échec du coup d’État, les dirigeants syndicaux de l’entreprise vénézuelienne de pétrole PDVSA lancèrent le mot d’ordre de grève. Dans l’esprit des protagonistes de cette opération de caractère éminemment politique puisqu’elle n’était basée sur aucune revendication ni de salaire ni de conditions de travail, l’arrêt au Venezuela de la production de pétrole devait créer le chaos nécessaire pour que le gouvernement bolivarien soit acculé à la démission. Mais une nouvelle fois c’était sans compter sur la volonté d’un peuple de plus en plus décidé à ne pas se laisser déposséder de ses conquêtes et qui de surcroît était appuyé inconditionnellement par l’armée.
L’écrasante majorité des travailleurs s’opposa à l’arrêt de la production pétrolière. Travailleurs et soldats remirent ensemble les installations en marche. La réplique du gouvernement fut approuvée par la population : les cadres qui avaient organisé le lock-out furent licenciés. La production qui un moment avait fléchi se redressa jusqu’à retrouver le niveau antérieur. Financièrement cette nouvelle tentative de déstabilisation coûta cher au pays : à l’époque le cours du pétrole n’était pas au niveau qu’il devait atteindre par la suite en raison de la guerre avec l’Irak et de son occupation. On aurait pu penser, avant la reprise de la production, que le Venezuela allait manquer de moyens financiers. Ce ne fut pas le cas et la déception tant de l’oligarchie que de Washington fut évidente.
Nouvelle tentative d’en finir avec le gouvernement bolivarien : un recours, prévu par la Constitution bolivarienne, dont un article stipule qu’à la demande d’un nombre donné de citoyens signant une pétition dans ce sens, le Président pouvait être révoqué à mi-mandat. L’idée d’élus révocables à tout moment faisait partie de la conception de la démocratie directe selon Jean-Jacques Rousseau qui, depuis l’époque de Bolivar, jouissait dans l’intelligentsia vénézuelienne d’un grand prestige ; aussi les constituants vénézueliens s’inspirèrent-ils de cette formule, mais, pour la rendre opérante, fixèrent que cette révocabilité serait possible à mi-mandat. La campagne de pétition dura longtemps, la question de savoir si le nombre nécessaire de signatures pour procéder au référendum était atteint s’avérant délicate à trancher. La décision fut finalement prise d’organiser le référendum révocatoire en août 2004. La victoire du “non” fut si irréfutable que ni l’opposition ni les États-Unis ne purent contester le résultat. Ce référendum se terminait donc par une nouvelle victoire électorale du Président Chavez et la révolution bolivarienne s’en trouva considérablement consolidée.
Au cours de la même période, l’augmentation du prix du baril de pétrole sur le marché mondial donnait des moyens financiers considérables à la révolution bolivarienne pour mener aussi bien sa politique intérieure que sa politique extérieure.
Cet afflux de capitaux permit au gouvernement de financer, parallèlement à l’organisation administrative en ministères, ce que l’on appelle les “missions”. L’originalité du processus vénézuelien tient en partie au fait que le gouvernement, pour contourner une administration gangrenée par la bureaucratie et hier par la corruption et majoritairement tenue par des opposants prompts à saboter toute initiative lancée par le président, s’est appuyé sur la participation populaire. Le peuple s’est organisé dans un cadre légal qui ne cesse de s’élargir. La création des Cercles bolivariens puis des Unités de bataille électorale avait ouvert ce chemin. Aujourd’hui la participation quotidienne populaire à la vie démocratique tend à constituer le cœur du processus bolivarien. Les citoyens sont invités à exercer un contrôle sur les élus, qui ne méritent de conserver leur position qu’autant qu’ils agissent conformément au bien commun et à leur programme. La norme des Zapatistes mexicains (on dirige le peuple en lui obéissant) semble aussi inspirer les citoyens tout comme les responsables politiques, même s’il n’y est pas fait de référence explicite.
Le gouvernement, malgré la résistance des grands propriétaires fonciers a réussi à faire avancer de façon notable le processus de la réforme agraire, aspect primordial de l’œuvre révolutionnaire à accomplir. De nombreux militants ont payé de leur vie la lutte pour le droit à la terre. La réforme agraire est donc à la fois l’œuvre des législateurs et celle du peuple.

L’écho rencontré par la Révolution bolivarienne transforme le Venezuela en problème stratégique majeur pour les États-Unis
Il est un aspect de la politique bolivarienne qui mérite toute l’attention de l’opinion publique mondiale : c’est l’apparition sur le plan international, en matière de politique économique extérieure, de l’ALBA élaborée au Venezuela en étroite collaboration et échanges d’opinion avec d’autres gouvernements d’Amérique latine. Le sigle ALBA signifie aussi en espagnol l’aube : il laisse présager des temps nouveaux pour toutes les composantes de la population du sous-continent.
L’ALBA est diamétralement opposée à l’ALCA dont les promoteurs sont les néo-conservateurs nord-américains, mais c’est aussi une riposte à la mondialisation néo-libérale. Le but de l’ALBA c’est finalement d’opposer, à l’échelle du continent américain, un idéal humaniste et solidaire aux desseins impériaux des États-Unis et de l’ensemble de l’Occident qui, ne représentant qu’un peu plus de 10 % de la population mondiale, consomme 80 % des richesses de la planète. Il est important de comprendre que l’ALBA est une semence d’une réflexion nouvelle sur l’organisation de la vie économique et sociale planétaire. Les participants au Festival mondial de la jeunesse, qui s’est tenu à Caracas en août 2005, se sont enthousiasmés pour cette idée neuve.
Actuellement, de façon concrète, l’ALBA sert de cadre général à des relations économiques approfondies non seulement avec Cuba mais avec d’autres pays proches auxquels le Venezuela livre du pétrole à un tarif préférentiel. L’ALBA offre aussi à toute l’Amérique latine le cadre d’une nouvelle politique de santé publique, en commençant par la mise en place d’un plan de traitement des maladies des yeux avec la collaboration des spécialistes cubains.
Lorsque le Président Bush a rencontré à Mar del Plata tous les chefs d’État du sous-continent (à l’exception de Cuba) en vue de faire approuver l’ALCA et de procéder à sa mise en route, il s’est heurté au refus des pays du MERCOSUR : sans aucun doute, la diffusion des idées de l’ALBA a pesé dans la position des présidents récalcitrants.
La mise en place du plan ALBA, même si les États-Unis multiplient les accords économiques bilatéraux, est loin d’être une utopie : on sait que des pays à population à majorité amérindienne comme la Bolivie, le Pérou et l’Equateur disposent de très peu de moyens financiers. Leurs richesses naturelles, comme ce fut le cas de l’eau en Bolivie, ont été accaparées par les multinationales. Dans le cas très probable où des présidents progressistes accèdent au pouvoir dans les pays andins — comme c’est déjà le cas en Bolivie — il sera indispensable d’organiser d’une façon très solide des relations économiques généreuses entre des pays dits riches comme le Venezuela et ces pays dits pauvres. Il en va de même avec tous les pays de la Caraïbe. L’ALBA a précisément l’ambition d’approfondir la réflexion de tous sur une société humaine tendant à l’égalité entre les peuples dans le respect de leur identité culturelle.
Hors du champ économique, sur le plan international, le gouvernement bolivarien a été obligé de prendre des mesures garantissant sa souveraineté. Fin avril 2005, devant les manifestations hostiles répétées de l’administration Bush, le Venezuela fut conduit à suspendre l’accord militaire qu’il avait signé avec les États-Unis il y a de cela 35 ans. Cette mesure provoqua le départ des instructeurs militaires nord-américains et le retour au Venezuela d’officiers vénézueliens qui étudiaient aux États-Unis. En mai 2005, l’offensive des États-Unis contre le Venezuela s’intensifia d’une manière préoccupante : Madame Rice réalisa une tournée en Amérique latine, qui l’amena au Brésil, au Chili, en Colombie et au Salvador et dont l’un des buts avoués était d’isoler le Venezuela. Cette tournée sur ce point se solda par un échec.
Les États-Unis avaient déjà essuyé un revers diplomatique lors d’une réunion tenue en mars 2005 par les Présidents du Brésil, de la Colombie et du Venezuela et le Premier ministre espagnol Zapatero, après que le gouvernement nord-américain ait critiqué le Venezuela à propos de ses achats d’armes à l’étranger. Le Président Inacio Lula da Silva et le Premier ministre espagnol Zapatero, et même de façon plus surprenante le Président Uribe, manifestèrent clairement que le Venezuela avait le droit de prendre de telles décisions de manière souveraine.
C’est à compter de ce moment que l’un des thèmes abordés de façon répétitive dans ses discours par le Président Chavez fut celui de la défense nationale. Le Président vénézuélien ne cesse de recommander l’union entre le peuple et l’armée en rappelant que le corps des réservistes, quand il est bien préparé, est un vrai moyen de dissuasion d’une invasion étrangère. L’entraînement des civils (un premier contingent de 500 000 volontaires) est à l’ordre du jour.
Dans ce contexte, l’administration nord-américaine fait lourdement pression sur les gouvernements espagnol et brésilien pour que ceux-ci n’honorent pas les contrats d’armement qu’ils ont passés avec le Venezuela.
La guerre psychologique contre la révolution bolivarienne a repris de plus belle à partir de l’élection d’Evo Morales à la présidence de la Bolivie. Elle s’alimente d’une autre crainte de la part de l’administration nord-américaine : celle de voir au Pérou un autre militaire patriote qui s’était insurgé contre le dictateur Fujimori, de triste mémoire, triompher à son tour aux prochaines élections présidentielles. Ce candidat, Ollanta Humala, se déclare solidaire et de la Bolivie et du Venezuela.
Quel sera demain le climat politique dans toute l’Amérique latine si s’ajoute au panorama actuel la très probable défaite aux prochaines élections mexicaines du candidat soutenu par Fox et par Bush ? Il semble évident que les tensions, loin de se dissiper, ne cesseront de croître. Jusqu’où ira l’escalade, quand les autorités nord-américaines relayées par l’immense majorité des médias recourent déjà à la diffamation systématique du Président Hugo Chavez ? Nous en avons eu récemment plusieurs exemples. Peu après que le journal français Libération eut accusé le Président Hugo Chavez d’antisémitisme en donnant une fausse interprétation à un passage de l’un de ses discours, ce qui fut démenti par les représentants de la communauté juive vénézuélienne, Rumsfeld a osé comparer l’élection de Chavez à l’élection de Hitler en Allemagne.
Negroponte, actuel directeur des services de renseignement nord-américains, dont on se souvient qu’il fut le fossoyeur du régime sandiniste du Nicaragua, s’en est pris de façon répétée au Venezuela, au cours des premiers mois de l’année 2006, dans des termes insultants et porteurs de lourdes menaces. Madame Rice s’est permis de préconiser la création d’un front uni pour isoler le Venezuela qui constitue, selon ses propos, « un défi pour la démocratie dans l’hémisphère occidental »12.
Telles sont, sommairement résumées, les réactions les plus récentes de l’administration nord-américaine à ce qu’elle considère comme un défi inadmissible à l’ordre mondial qu’elle prétend instaurer, fondé sur l’obéissance au système néo-libéral en vue d’établir un empire planétaire nord-américain.
Actuellement la question la plus brûlante concerne le flux du pétrole vénézuélien vers les États-Unis qui était, comme on le sait, resté inchangé depuis l’élection du Président Chavez : celui-ci, peu de temps après son élection, avait de manière rassurante garanti que les exportations pétrolières de son pays vers le grand voisin du Nord seraient maintenues. Le pétrole est une question-clé qui pourrait entre autres raisons expliquer une agression directe de la part des États-Unis. Dans le cadre des pressions économiques, la diplomatie nord-américaine pourrait essayer d’obtenir de ses alliés, et cela dans le cadre par exemple de l’OTAN, de ne pas assurer le transport du pétrole vénézuelien.
Le talon d’Achille de l’économie vénézuélienne est en effet de ne pas posséder aujourd’hui une flotte pétrolière correspondant à sa production13. Les États-Unis pourraient prendre vis-à-vis du Venezuela des dispositions semblables à celles du blocus commercial de Cuba, escomptant mettre le Venezuela rapidement à genoux au point de vue économique. D’où l’appel adressé aux gouvernements européens et aux autres pays considérés comme alliés en vue d’établir un “cordon sanitaire” autour du Venezuela.
Indiscutablement, la guerre psychologique menée crescendo par les États-Unis contre la révolution bolivarienne tend à déboucher sur une guerre économique et financière de basse intensité pour le moment. Le gouvernement d’Hugo Chavez l’avait prévu lorsqu’il y a près d’un an, il transféra dans des banques suisses tous les avoirs vénézuéliens déposés dans des banques nord-américaines.

Conclusion
Sur le plan stratégique, la grande puissance nord-américaine est engagée à la fois sur l’échiquier du Moyen-Orient et sur l’échiquier de l’Amérique latine. Mener simultanément ces deux parties d’échecs n’est guère aisé. La situation au Moyen-Orient, caractérisée par le pourrissement de celle de l’Irak et la perspective d’un possible conflit avec l’Iran laisse-t-elle aux États-Unis les coudées franches pour agir en Amérique latine ?
La partie jouée par l’administration nord-américaine peut difficilement être menée à bien de manière unilatérale. L’Europe est-elle disposée à emboîter le pas aux États-Unis dans leur politique d’agression à l’encontre du Venezuela ? Il faut signaler que le Premier ministre britannique n’a pas manqué, selon une coutume maintenant bien établie, de prendre illico sa place dans le chœur des attaques nord-américaines en appelant début février le Venezuela à respecter les règles démocratiques. Il s’est attiré la riposte énergique d’un groupe de députés travaillistes qui ne semblent plus accepter passivement que Blair se comporte comme un « pion de l’impérialisme ».
Nous nous approchons d’une situation de crise, mais, quelles que soient sa puissance militaire et sa volonté d’écraser la révolution bolivarienne, les chances de réussite de l’administration nord-américaine apparaissent minces aujourd’hui, si l’on considère les intérêts économiques européens dans la zone du MERCOSUR et surtout la résistance croissante de l’Amérique latine aux visées de l’empire nord-américain. Il convient enfin de souligner que celui-ci est tributaire de l’approvisionnement en pétrole que lui assure le Venezuela et que c’est ce pays qui pour l’instant est en mesure d’agiter la menace de cesser de fournir l’or noir indispensable aux États-Unis. Dans leur plan pour briser la révolution bolivarienne, les États-Unis rêvent évidemment de s’emparer du pétrole vénézuelien : l’apparition d’un mouvement sécessionniste dans le riche État pétrolier de Zulia inquiète les autorités vénézueliennes. Si ce mouvement fomenté par les États-Unis parvenait à ses fins, il priverait le Venezuela d’une part importante de sa production et de ses réserves d’hydrocarbures et ses conséquences pourraient s’avérer extrêmement graves pour la poursuite du processus vénézuelien14.
Pour contrer l’arrogance nord-américaine et ses plans d’agression injustifiables envers un pays qui n’a manifesté aucune hostilité aux États-Unis, tous ceux qui veulent, à l’échelle planétaire, voir se construire une société aux antipodes de celle où nous vivons, une vraie communauté internationale basée sur les principes de liberté, égalité et fraternité, doivent comprendre que l’expérience concrète de la révolution bolivarienne est pour tous d’une immense valeur. Le Président Chavez insiste sur le fait que ce dont il s’agit en définitive ce n’est pas tant d’une révolution au Venezuela que du salut de l’humanité mise en péril par l’omnipotence destructrice de l’empire du Nord, sur une planète menacée écologiquement par le système de production-consommation capitaliste.
Le sort de la planète se jouerait-il au Venezuela et dans l’ensemble de l’Amérique latine ? En tout cas, dans l’hypothèse d’une agression nord-américaine à la Révolution bolivarienne, il serait incompréhensible que tous ceux qui s’opposent au capitalisme néo-libéral dans le monde demeurent passifs. Comme à propos de Troie, on peut se poser la question : la guerre aura-t-elle lieu ? La réponse est : cela dépend de nous tous, et nul ne peut se soustraire à ses responsabilités. La liberté humaine, aurait dit Jean-Paul Sartre, est à ce prix.

Un message, un commentaire ?

Qui êtes-vous ?

Pour afficher votre trombine avec votre message, enregistrez-la d’abord sur gravatar.com (gratuit et indolore) et n’oubliez pas d’indiquer votre adresse e-mail ici.

Ajoutez votre commentaire ici
  • Ce champ accepte les raccourcis SPIP {{gras}} {italique} -*liste [texte->url] <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.