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Article 11 : Les stratégies des gouvernements d’Amérique du Nord dans le cadre des négociations de la ZLEA

vendredi 16 septembre 2005

Les stratégies des gouvernements d’Amérique du Nord dans le cadre
des négociations de la ZLEA


Arturo Guillen

Le but de cet article est d’analyser les stratégies des gouvernements des États-Unis, du Canada et du Mexique dans les négociations de l’Accord de Libre Commerce des Amériques (ALCA, en français : Zone de Libre-échange des États d’Amérique, ou ZLEA) qui instituerait une zone commerciale unique dans tout le continent américain.
L’analyse soulignera le rôle de la politique commerciale des États-Unis, pour tenir compte de la position hégémonique que ce pays tient toujours dans l’économie et la direction des affaires mondiales. La ZLEA est l’un des instruments qu’utilisent les États-Unis pour favoriser leurs intérêts stratégiques nationaux et ceux de leurs grandes entreprises dans un monde de plus en plus globalisé. Avec la ZLEA, c’est le modèle d’intégration profonde, initié avec le Traité de Libre Commerce avec le Canada en 1989 et confirmé par l’Accord de Libre-Échange Nord-Américain, (ALENA) de 1994, qui est étendu à toute l’Amérique latine.
Il s’agit de lier les nations latino-américaines dans le schéma de la globalisation néo-libérale et d’empêcher que des pays, comme la Bolivie ou l’Équateur où des gouvernements de gauche ont triomphé aux élections et où des mouvements populaires grandissants remettent en question le néo-libéralisme, puissent mettre en œuvre des stratégies alternatives de développement.
Dans un premier temps, on présentera l’état actuel des négociations au sein de la ZLEA.
Ensuite, on exposera la politique commerciale des États-Unis, puis la politique d’intégration du gouvernement mexicain. Enfin seront analysés les effets prévisibles d’une éventuelle application de la ZLEA pour l’économie mexicaine.

1 – L’état actuel des négociations de la ZLEA
Les négociations de la ZLEA sont paralysées. La date limite du 1er janvier 2005 fixée pour son achèvement, lors de la réunion ministérielle de Miami en novembre 2003, est un objectif déjà abandonné.
Il est certain que la réunion ministérielle de Miami a permis la conclusion de quelques accords minimes, suffisants pour que se poursuivent les négociations vers ce que l’on appelle désormais la ZLEA light ou la ZLEA “à la carte”. Celle-ci permettrait de négocier des compromis à deux niveaux : un premier niveau d’obligations s’appliquant à tous les pays et un deuxième niveau de « bénéfices et obligations additionnels » pour les pays qui accepteraient un plus grand engagement. Mais il est vrai que le processus de négociation est quasiment suspendu. Cependant la discussion de la ZLEA continue à jouer un rôle important, car, après la signature du Traité de libre-échange entre les États-Unis et l’Amérique centrale (Central America Free Trade Agreement : CAFTA), les États-Unis et les élites latino-américaines favorables au néo-libéralisme peuvent essayer à nouveau de réactiver les négociations au sein de la ZLEA.
De plus, il faut reconnaître que le contexte mondial actuel n’est pas le plus approprié pour obtenir des avancées substantielles dans les négociations multilatérales ou régionales. L’alter mondialisme a gagné du terrain alors que l’opinion favorable au libre commerce et à l’intégration économique en a perdu, comme le montrent des enquêtes réalisées dans divers pays. Le rejet par les électeurs français et hollandais, à l’occasion des référendums sur la Constitution européenne est une preuve palpable que de vastes secteurs de la population de ces régions s’opposent aux schémas néolibéraux d’intégration. Les États-Unis eux-mêmes, quoiqu’ils tentent de maintenir debout les initiatives libérales, sont confrontés à des problèmes plus urgents de politique extérieure. L’objectif principal de la politique états-unienne est aujourd’hui de renforcer la sécurité intérieure et de trouver une issue à la guerre en Irak qui lui permette de déployer ses efforts stratégiques au Moyen-Orient tout en évitant un embourbement militaire comme au Vietnam.
Les différences au sein de la ZLEA sont des différences de fond et non de forme. Les contradictions principales se situent entre les États-Unis d’une part et le MERCOSUR d’autre part, en particulier avec le Brésil, l’Argentine et le Venezuela. Leur principal différend tourne autour de l’élimination et / ou la réduction substantielle des subventions et des autres soutiens reçus par l’agriculture étatsunienne, lesquels limitent l’accès des produits primaires latino-américains au marché des États-Unis. Les Membres du MERCOSUR demandent que ce sujet soit traité au sein de la ZLEA, alors que les États-Unis veulent qu’il soit négocié lors des discussions du cycle de Doha de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC). En contrepartie, les États-Unis veulent ajouter aux thèmes traités par la ZLEA les questions des services, des investissements étrangers, de la propriété intellectuelle et de l’accès aux marchés publics, alors que les Membres du MERCOSUR ne souhaitent pas ouvrir leur discussion tant que le problème des subventions agricoles est exclu et soutiennent que ces questions peuvent être négociées au sein de l’OMC.
En réalité, ces débats, qui semblent être des controverses commerciales formelles, révèlent des différences importantes dans la conception que les différentes parties ont du développement économique et social de l’Amérique latine. Alors que les États-Unis continuent d’affirmer que le libre commerce est équivalent à la croissance économique et au progrès social1, l’Argentine, le Brésil, le Venezuela et l’Uruguay, depuis le triomphe électoral du “Frente amplio” — un regroupement politique de centre-gauche — tentent de construire, dans des conditions et des processus divers, des stratégies alternatives de développement qui s’écartent du “Consensus de Washington”. Ces stratégies, sans écarter la nécessité de s’intégrer au processus de mondialisation, entendent effectuer des changements dans les politiques économiques internes.
La ZLEA essaye de transposer et d’approfondir pour l’ensemble des pays américains le modèle de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), qui se différencie des accords classiques de libre commerce par deux aspects principaux : en introduisant un article sur les investissements étrangers et en établissant une forme nouvelle de règlement des différends commerciaux qui s’impose aux États-nations2. L’ALENA et éventuellement la ZLEA, si elle est adoptée dans ses dispositions actuelles, sont des accords d’intégration profonde (deep integration), qui se caractérisent par la création d’un espace intégré grâce à la libéralisation commerciale mais surtout grâce à la libre circulation des investissements directs étrangers et du capital financier3.
Le modèle de l’ALENA, reproduit et amplifié au sein de la ZLEA, à l’exception du principe du traitement national et de la clause de la nation la plus favorisée, établit un compromis entre les pays qui écarte la détermination de normes de politique à l’égard des investissements directs étrangers. Ceci limite sérieusement l’application des politiques industrielles dans les pays recevant ces investissements. De plus, à la différence de l’Union Européenne (UE), ni l’ALENA, ni la ZLEA n’établissent des instruments concrets pour traiter les asymétries, pas plus que des mécanismes institutionnels de coopération et d’échange.
Les pays du MERCOSUR semblent décidés à ne pas négocier la ZLEA dans des termes conformes à ceux de l’ALENA. Il est certain que le MERCOSUR, entendu comme accord d’intégration s’est trouvé en crise depuis la dévaluation de la monnaie brésilienne et, ensuite, après la débâcle de l’Argentine, en 2000. L’instauration d’un tarif douanier extérieur commun pour se constituer en tant qu’union douanière avait échoué et le commerce intra-régional fut freiné par la crise et les problèmes monétaires de ses principaux associés4. Cependant, à partir de l’accession au pouvoir de Lula au Brésil et de Kirchner en Argentine, le MERCOSUR s’est renforcé en tant qu’instance politique et comme mécanisme de négociation au sein de la ZLEA. En octobre 2003, le Brésil et l’Argentine signèrent ce qu’on appelle le Consensus de Buenos Aires5 par lequel ils manifestent leur intention d’impulser un modèle de développement et d’appliquer des politiques publiques qui associent croissance, justice sociale et dignité des citoyens.
Concernant le MERCOSUR, ils affirment, dans cette déclaration : « Nous confirmons notre profonde conviction que le MERCOSUR n’est pas seulement un bloc commercial ; il constitue un espace catalyseur de valeurs, de traditions et d’un futur partagé. Dans ce dessein, nos gouvernements se rencontreront pour travailler à le renforcer à travers le perfectionnement de ses institutions dans ses aspects commerciaux et politiques et à travers l’adhésion de nouveaux pays. Nous affirmons que l’intégration régionale constitue une option stratégique pour renforcer l’insertion de nos pays dans le monde, en augmentant leur capacité de négociation. Une plus grande autonomie de décision nous permettra de faire face plus efficacement aux mouvements déstabilisateurs du capital financier spéculatif et aux intérêts combinés des blocs plus développés en amplifiant notre voix dans les forums et les divers organismes multilatéraux ».
La position des gouvernements du MERCOSUR face à la ZLEA reflète, au fond, les changements dans les “blocs de pouvoir” des pays du Cône Sud. Sont en jeu, non seulement les intérêts des grands producteurs de l’agro-élevage, qui considèrent les subventions agricoles comme un obstacle majeur à l’entrée de leurs produits sur le marché des États-Unis, mais aussi les intérêts des secteurs de l’industrie domestique qui cherchent à protéger leurs marchés intérieurs et qui voient une menace pour leur survie dans la libre action des firmes transnationales dans leur pays. Le Premier ministre brésilien Celso Amorini6 expose clairement le type d’intérêts qui sont en jeu et les différences qui existent entre la position du Brésil et celle des autres pays latino-américains : « Le gouvernement précédent — affirme-t-il — a dit qu’il allait négocier la Zone de Libre-Échange des États d’Amérique et que, quand cela serait fini, si c’était bon, les gens y souscriraient. Notre analyse est qu’en fin de compte, dans ce cas, vous finiriez par négocier un accord qui peut être défavorable. (…) Le Brésil a besoin d’une politique industrielle, d’une politique technologique, d’une politique capable de faire, si nécessaire, à un certain degré et de façon positive, une discrimination en faveur de l’industrie dans quelques secteurs. Et si vous acceptez une politique d’investissement (telle que celle de la ZLEA), et une politique d’achats publics, cela sera plus difficile. Il en va de même pour le secteur des services. Nous pouvons discuter des services de façon bilatérale avec les États-Unis, mais dans le cadre de l’OMC ».
Un an plus tard, le 8 décembre 2004, les gouvernements des pays du MERCOSUR et du Pacte Andin (Pérou, Colombie, Équateur, Bolivie et Venezuela), plus le Chili, le Guyana et le Surinam se sont réunis à Cuzco, au Pérou, et ont décidé de créer la Communauté Sud-américaine des Nations, dans l’objectif de construire un espace économique intégré en Amérique du Sud7. Au-delà de la viabilité économique de ce projet, il est intéressant de souligner que, dans un effort commun, les pays du MERCOSUR ont convergé avec les gouvernements de Colombie, du Pérou, d’Équateur et du Chili, qui ont, généralement, des positions plus proches du gouvernement des États-Unis dans les différents forums et assemblées internationaux, y compris la ZLEA. De son côté, le gouvernement du Venezuela engage diverses initiatives, telle l’Alternative Bolivarienne (ALBA) signée avec le gouvernement cubain, comme mécanisme d’intégration opposé à la ZLEA, la création avec plusieurs gouvernements latino-américains de TELESUR, instrument massif de communication à extension latino-américaine et la mise sur pied d’une entreprise multinationale de l’énergie avec les entreprises d’État du Brésil et de l’Argentine.

2 – La politique commerciale des États-Unis
Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, la politique commerciale des États-Unis présente une continuité. Elle consiste à favoriser le libre-échange, ainsi que les valeurs de la liberté économique et de la démocratie représentative. Le libéralisme commercial — qui a été brandi tout au long de l’histoire du capitalisme industriel par les puissances hégémoniques, comme ce fut le cas de la Grande-Bretagne pendant la période de libéralisme — était très avantageux pour les États-Unis dans le monde bipolaire de l’après-guerre, dans lequel ils assumaient la position de leader non seulement du dit “monde libre” mais encore de celui-ci face au “socialisme réel”. Les entreprises transnationales (FTN) américaines étaient capables, au terme du conflit, d’exporter leurs capitaux dans le monde entier et pas seulement dans leur arrière-cour latino-américaine qui avait été, jusque-là leur terrain préféré8.
La politique commerciale des États-Unis a été profondément imbriquée avec la défense du multilatéralisme comme la meilleure voie pour atteindre le libre-échange, grâce à l’adhésion aux principes de la nation la plus favorisée, du traitement égal et de la réciprocité9. L’objectif multilatéral s’est renforcé avec la mondialisation, étant donné que les entreprises transnationales américaines, ainsi que celles de la Triade, réclamaient la libre circulation de leurs capitaux dans le monde entier, en accord avec des règles définies universellement10.
L’arrivée au pouvoir de George Bush II et du groupe néo-conservateur dont il fait partie, marque un changement important dans la stratégie géopolitique des États-Unis. L’objectif principal est de consolider la position hégémonique des États-Unis et de faire que le XXIème siècle soit un nouveau siècle américain. La nouvelle stratégie fut présentée officiellement comme « Stratégie de sécurité nationale pour les États-Unis », le 17 septembre 2002, peu avant le début de l’occupation de l’Irak. Ce texte établit les principaux objectifs de la stratégie américaine, entre autres : étendre le modèle de mondialisation néo-libérale au monde entier en profitant de la suprématie militaire indiscutable qu’ils ont dans le monde ; lutter contre le terrorisme international partout où il se trouve et où il est protégé par des gouvernements qui lui sont liés grâce à une stratégie préventive que les États-Unis appliqueront unilatéralement si nécessaire ; éviter l’émergence de nouvelles super-puissances capables de mettre en cause l’hégémonie américaine. Ce qui fait que l’OTAN doit être préservé comme principal instrument de défense du monde occidental et que l’Union Européenne doit être empêchée de construire son propre appareil autonome de défense.
Du point de vue de la politique commerciale — dans le cadre de la nouvelle stratégie géopolitique que l’administration Bush maintiendra probablement pendant son second mandat — le principal changement consiste à lier les négociations commerciales avec la politique de sécurité nationale et internationale face au terrorisme, en brandissant le drapeau du libre-échange et de la “démocratie” comme le chemin le plus sûr pour atteindre le développement des pays de la Périphérie.
L’ex-Représentant commercial des États-Unis, Robert Zoellick11, maintenant Sous-Secrétaire d’État, laissait clairement entendre le lien étroit entre la politique de sécurité et la politique commerciale des États-Unis. La meilleure façon de lutter contre le terrorisme étant d’intégrer les peuples pauvres du monde dans la mondialisation néo-libérale.
« Le nouvel agenda commercial américain, affirmait-il, sert nos intérêts sécuritaires. L’offensive contre le terrorisme a besoin d’idées nouvelles comme, par exemple, d’enrayer les menaces de la pauvreté et des privations. Bien sûr, la source du terrorisme n’est pas la pauvreté (…) Mais il n’y a aucun doute : les sociétés qui sont fragmentées, qui sont pauvres, qui n’ont plus d’espoir, se transforment en terreau fertile que les terroristes peuvent utiliser comme repaire (…) Aujourd’hui, du Salvador à l’Afrique du Sud, nous avons l’opportunité d’utiliser le libre-échange pour réaliser la promesse du Président Bush d’inclure tous les peuples du monde “dans un cercle élargi de développement” ».
Le lien étroit entre la politique de sécurité et la politique commerciale a donc été établi dans l’Acte de Commerce (Trade Act) de 2002, qui autorise l’Exécutif des États-Unis à signer des accords commerciaux selon la “voie rapide” (sans intervention du Congrès pour la définition des contenus). Là, on voit s’exprimer clairement les objectifs de la politique commerciale de l’Administration Bush et ses relations avec les affaires de sécurité nationale : « L’expansion du commerce international est vitale pour la sécurité nationale des États-Unis. Le commerce extérieur est un élément critique pour la croissance économique, le pouvoir absolu et le leadership des États-Unis dans le monde. La sécurité nationale des États-Unis dépend de sa sécurité économique, qui, à son tour, est consolidée par une base industrielle accrue et en croissance (…) L’expansion du commerce a été le moteur de la croissance économique. Les accords commerciaux multiplient au maximum les opportunités pour des secteurs critiques et pour des composantes essentielles de l’économie des États-Unis, comme la technologie de l’information, les télécommunications et autres technologies d’avant-garde, les industries de base, les biens d’équipement, les équipements médicaux, les services, l’agriculture, la technologie de l’environnement et la propriété intellectuelle. Le commerce créera de nouvelles opportunités pour les États-Unis et préservera la force incomparable des États-Unis dans les affaires économiques politiques et militaires »12.
Clair comme de l’eau de roche ! La politique commerciale est seulement un aspect de la politique globale des États-Unis, chargée de maintenir et de consolider une hégémonie mondiale. Dans cette mesure, la défense du libre-échange et du multilatéralisme n’implique pas que ce pays ne recourre pas au protectionnisme, au régionalisme ou au bilatéralisme quand cela devient indispensable pour dynamiser ses intérêts. Ainsi, la signature du Free Trade Act avec le Canada, puis celle de l’ALENA avec ce pays et le Mexique a été une réponse régionale aux avancées de l’intégration économique européenne et aux quelques avancées multilatérales dans le cadre de l’Uruguay Round.
En ce moment, en même temps que se développent les négociations multilatérales au sein de l’OMC pour finir le Cycle de Doha, débute une forte offensive du gouvernement des États-Unis pour la signature d’accords bilatéraux ou plurilatéraux (par exemple, l’accord de libre-échange avec l’Amérique centrale et la République Dominicaine) en tant que plate-forme de son modèle néo-libéral d’intégration, avec pour critère fondamental que les pays qui cherchent un meilleur accès au marché américain se doivent d’appuyer la politique sécuritaire des États-Unis ainsi que leurs valeurs de démocratie et de libre marché, telles qu’elles sont comprises à Washington.
Cette stratégie apparemment contradictoire a été appliquée dans toute son étendue dans les négociations de la ZLEA. Le Brésil et les pays du MERCOSUR ont refusé de discuter, comme nous l’avons dit plus haut, les propositions des États-Unis en matière d’investissements, de services, de propriété intellectuelle, entre autres, tant que ne sont pas prévues dans l’agenda, la diminution des subventions à l’agriculture aux États-Unis et l’entrée des produits de base d’Amérique latine sur le marché nord-américain. Cela a provoqué la paralysie des négociations de la ZLEA.
Les États-Unis ont réagi en refusant de discuter la réduction des subventions à l’agriculture au sein de la ZLEA et ont déplacé cette discussion au sein de l’OMC. En même temps, ce pays a été à l’origine de la signature d’une série d’accords bilatéraux ou multilatéraux avec l’Amérique centrale (CAFTA) et avec les pays du Pacte andin et il a intensifié ses efforts pour approfondir l’intégration en Amérique du Nord, un sujet qui n’était pas prioritaire dans l’agenda de l’administration de Bush II. Le 23 mars dernier, les trois présidents des pays de l’Amérique du Nord se sont réunis à Waco, au Texas et ont décidé de créer l’Alliance pour la Sécurité et la Prospérité en Amérique du Nord.
Le recours au bilatéralisme ou au régionalisme de la part des États-Unis ne signifie pas, comme nous l’avons dit plus haut, un désintérêt de ce pays, pour le multilatéralisme : il s’agit, plus exactement, d’ouvrir des voies indirectes pour faire évoluer le système économique mondial du “bas” vers le “haut”, en accord avec ses valeurs, sa vision de l’ordre économique et ses intérêts géostratégiques13.
La politique extérieure des États-Unis affronte de grands défis. Bergsten14 identifie les principaux problèmes : le déficit croissant de la balance courante, le prix élevé du pétrole et la montée de l’opposition de secteurs intérieurs à la mondialisation et à la libéralisation. Le haut niveau de déficit de la balance courante des États-Unis est, sans doute, le déséquilibre le plus important de l’économie mondiale. Il a augmenté d’année en année. La récession de 2001 n’a pas contribué à atténuer le problème. Fin 2002, le déficit de la balance courante était de 461 milliards de dollars (5 % du PIB) et en 2004 il atteignait le niveau sans précédent de 618 milliards (6 % du PIB) ; on estime qu’il augmentera encore en 2005 jusqu’à atteindre 7 % du PIB15.
Le dollar étant la monnaie-clé du système financier, les États-Unis sont la seule économie au monde qui n’a pas à subir de contrainte extérieure, c’est-à-dire qu’ils n’ont pas besoin d’accumuler des devises étrangères pour couvrir le déficit de sa balance courante, puisqu’ils peuvent le financer au moyen de l’émission de leur propre monnaie. De ce fait, le déficit extérieur a été l’un des principaux mécanismes qui a neutralisé les tendances déflationnistes caractéristiques de toute économie basée sur la logique de l’accumulation du capital et de l’endettement. Par cette méthode, l’économie des États-Unis a joué le rôle d’acheteur en dernier ressort de l’économie mondiale16.
Jusqu’à présent, le monde a gardé sa confiance au dollar comme si celui-ci était aussi bon que l’or. Le financement des déficits américains (extérieur et budgétaire) n’a pas impliqué un ajustement traumatisant. Pendant les derniers mois, ce financement a dépendu plus des achats effectués par les Banques centrales des pays ayant de grandes réserves monétaires, principalement le Japon, la Chine et les pays du Sud-Est asiatique que des placements effectués par les investisseurs privés. À chaque instant, comme l’a dit, il y a quelques années, L. Summers, l’ancien Secrétaire d’État au Trésor de l’administration Clinton, « la seule crainte était l’absence de crainte ». Mais comme celui-ci l’affirme dans un récent article17, ce n’est plus le cas : « Je suis fermement convaincu que le problème le plus sérieux que nous avons affronté dans les cinquante dernières années est le bas niveau d’épargne et la dépendance qui s’ensuit par rapport au capital étranger, ainsi que l’équilibre budgétaire qui a des implications de long terme pour les États-Unis et pour l’économie mondiale ».
La croissance des déficits a une limite, même pour la puissance hégémonique. Tôt ou tard, cette situation tendra à se corriger. Tant que les États-Unis parviennent à financer le déficit grâce au captage des ressources extérieures, la situation est tenable, même si la position débitrice s’accentue en même temps que le coût de son financement s’accroît avec la hausse des taux d’intérêt. La dette extérieure du gouvernement fédéral des États-Unis a atteint 6 700 milliards de dollars en 2003, soit 62,8 % du PIB. Le financement des déficits extérieur et budgétaire rencontre des difficultés sans cesse plus grandes. La dépréciation du dollar est inévitable. La nécessité d’ajuster à la baisse le billet vert s’est accentuée avec l’éclatement de la bulle boursière et la récession de 2001. Pour sortir de cette dernière, on a choisi une stratégie exportatrice, ce qui exigeait une dépréciation de la monnaie. De décembre 2000 à juillet 2004 le dollar s’est dévalué de 25 % par rapport à l’euro et de 4,8 % par rapport au yen japonais. Cependant ce processus rend difficile le rétablissement de l’Union européenne et du Japon qui cherchent aussi à sortir de la stagnation par la stimulation de leurs exportations. De ce fait, à travers la dévaluation, les États-Unis ont déplacé la déflation qui menaçait leur économie vers leurs concurrents. Le processus d’ajustement du dollar s’est arrêté, de fait, en 2005, alors que la majorité des spécialistes s’accordaient pour dire qu’il aurait dû se poursuivre dans les mois suivants et dans le moyen terme.
L’affaire se complique parce que, depuis 1999, un nouveau personnage, l’euro, est entré en scène. Il s’agit d’une nouvelle devise forte qui est à l’œuvre dans un bloc économique qui a atteint un haut niveau d’intégration. L’euro peut constituer le rival le plus puissant du dollar, tant dans la sphère commerciale que financière18. Si on ne parvient pas à maintenir sous contrôle les déséquilibres extérieur et budgétaire des États-Unis, tôt ou tard les investisseurs pourront décider de déplacer leurs capitaux vers l’euro ou d’autres monnaies fortes, au lieu de rester aux États-Unis, ce qui obligerait ce pays à pratiquer un sévère ajustement de sa balance des paiements, avec des effets dépressionnaires très sérieux dans le reste du monde. Avant d’en arriver à ce point, la FED19 essayera de renforcer le dollar avec des augmentations successives de taux d’intérêt, ce qui pourrait déclencher une nouvelle crise financière internationale présentant un risque systémique.
Pour attaquer de front les problèmes et les déséquilibres actuels, Bergsten20 propose de réduire le déficit budgétaire des États-Unis et de revenir, à moyen terme, à une situation d’excédent ; de corriger le déficit de la balance courante par une dépréciation contrôlée du dollar et une réévaluation de la monnaie chinoise ; de stimuler la production intérieure dans les pays excédentaires ; d’appliquer des mesures de rationalisation dans l’utilisation des produits énergétiques et d’encourager la production domestique de produits pétroliers, y compris à partir des réserves de l’Alaska.
Du fait que l’ajustement des déséquilibres peut encourager la réapparition du protectionnisme dans un contexte de montée des critiques de la mondialisation, plusieurs auteurs ont signalé la nécessité de voir les États-Unis maintenir l’initiative en matière de libéralisation commerciale Schott.21 a proposé, comme agenda de la politique commerciale américaine, les mesures suivantes :
– faire approuver par le Congrès de ce pays de la réactivation de « l’autorité en matière de promotion commerciale » (fast track) et des accords avec l’Amérique centrale (plus la République dominicaine) et le Bahreïn ;
– poursuivre la stratégie commerciale sur trois fronts : multilatéral, régional et bilatéral ; donner la priorité au Cycle de Doha, ce qui implique de réduire les subventions à l’exportation et les aides intérieures aux produits agricoles, de réduire les barrières douanières dans l’agro-élevage et le textile, de réviser le mécanisme des quotas et impulser l’ouverture du secteur des services ;
– revitaliser la ZLEA grâce à l’abandon de l’approche light et la recherche d’un compromis équilibré entre réduction des subventions dans les pays du Nord et concessions du Sud en matière de services et d’investissements étrangers ;
– approfondir l’ALENA par l’établissement d’un programme de sécurité énergétique, dans lequel le Mexique devrait ouvrir son secteur énergétique en échange d’un programme sur les migrations.
La vérité est qu’au moment de la parution de ce texte, les négociations de la ZLEA restent suspendues, le dénouement du Cycle de Doha est incertain, alors que l’approbation du CAFTA a été obtenu à la Chambre des Représentants des États-Unis à une très faible majorité.

3 – La politique d’intégration du gouvernement mexicain
Ce n’est pas une tâche facile d’évaluer la stratégie commerciale du gouvernement mexicain par rapport à la ZLEA, si tant est que cette dernière ait existé sous l’administration du président Vincente Fox. L’affaire se complique parce que le processus de négociation s’est concentré dans les mains des dirigeants qui ont agi avec peu de transparence et sans la participation des sociétés concernées.
De façon formelle, comme membre de l’ALENA, le gouvernement mexicain a soutenu avec le Canada, les positions du gouvernement des États-Unis et il a appuyé, jusqu’en 2003, à Miami, l’idée d’un ZLEA inclusif, avec des règles générales pour tous ses membres. Cependant, son rôle dans le processus a été très passif, ce qui lui a valu les critiques des autres gouvernements du sous-continent. Sa passivité trouve son fondement en ce que, objectivement, comme on le verra plus loin, le Mexique a plus à perdre qu’à gagner à l’extension de la libéralisation commerciale à toute l’Amérique latine.
Récemment, Fernando de Mateo22, coordinateur des négociations internationales au Secrétariat à l’Économie du Mexique, a prié instamment les États-Unis et le Brésil, qui co-président cet organisme actuellement, de reprendre les négociations de la ZLEA, devant l’éventualité qu’une fois commencée la seconde administration Bush, celle-ci ne soit à l’origine de leur reprise. En réagissant à la proposition de la Commission Économique Pour l’Amérique Latine (CEPAL) de construire un schéma d’intégration latino-américain après l’échec de la ZLEA, de Mateo a signalé que la CEPAL continue de voir « Goliath envahissant David et le mettant en pièces sans qu’il n’ait aucune possibilité de se défendre ». Selon lui, le Mexique a brisé le mythe qui veut qu’un pays plus faible ne peut pas s’associer avec un pays plus développé. En prenant en considération que le Mexique est parvenu, avec l’ALENA, à développer ses exportations, à enregistrer un excédent commercial avec les États-Unis, à créer, selon sa propre vision, des enchaînements productifs aux effets multiplicateurs et à créer des emplois en dehors des secteurs exportateurs ; il en a conclu que la ZLEA sera bénéfique pour tout le continent.
« Vivre dans un voisinage riche est mieux que vivre dans un voisinage pauvre (…) Si les traités de libre-échange ont été bénéfiques, nous croyons que tous les pays du continent pourront en bénéficier ».
« (La ZLEA) rendrait les pays du continent américain plus compétitifs, parce qu’elle permettrait aux producteurs d’avoir des facteurs de production à des prix et à des qualités internationaux et d’avoir la possibilité d’acquérir des technologies alternatives ».
Dans une étude préparée pour la Banque Interaméricaine de Développement, Blanco, Zabludowsky et Gomez Lora23 — deux ont eu des responsabilités administratives dans la signature de l’ALENA et dans le processus d’ouverture commerciale du Mexique — font une proposition pour remettre de l’ordre dans les négociations de la ZLEA et pour « rendre opératoire le mandat de Miami », d’une manière qui convienne bien à la stratégie commerciale des États-Unis.
Du fait que le mandat de Miami accepte l’intégration à des vitesses différentes, les auteurs proposent d’établir une trêve (stand still) en matière de négociations commerciales, ce qui « consoliderait les conditions d’accès actuelles » ; quelques pays avanceraient par la voie rapide à travers les négociations bilatérales ou sous-régionales en cours, et d’autres demeureraient sur la voie à faible vitesse.
Selon leur proposition, il y aurait un paquet commun (PC) pour les 34 pays et un paquet additionnel (PA) pour les pays qui choisiraient la voie rapide. Mais les 34 seraient obligés d’accepter des règles communes en matière d’investissements et de services ; parmi les sujets concernés, ils mentionnent : le traitement national, la clause de la nation la plus favorisée, l’égalité de traitement, les conditions requises d’exercice, l’expropriation, l’accès au marché des services, etc. La “valeur ajoutée” de leur proposition, comme eux-mêmes la qualifient, réside en ce qu’il n’y aurait pas de marche arrière possible dans ces domaines, c’est-à-dire, précisément ce que cherchait l’Accord Multilatéral sur les Investissements (AMI) et ce que soutiennent les États-Unis depuis la signature de l’Accord de libre-échange (ALC) avec le Canada et celle de l’ALENA.
« Durant les dernières années — affirment-ils — divers pays du continent ont été unilatéralement à l’origine de la participation d’investisseurs et de fournisseurs de services étrangers dans leurs économies. Cependant, cette libéralisation n’a pas toujours été enregistrée par des accords internationaux et, par conséquent, elle pourrait être remise en cause par des décisions unilatérales. La valeur ajoutée de la consolidation des conditions actuelles d’ouverture dans un accord commercial international continental est précisément, l’assurance qu’il n’y aura pas de marche arrière dans le futur, en même temps que l’établissement d’une plate-forme pour continuer à avancer ultérieurement » (p. 10).
Cette proposition serait difficilement adoptée par les gouvernements d’Argentine, du Brésil ou du Venezuela, qui, bien qu’ayant manifesté leur intention de s’intégrer, font en sorte que cette intégration n’implique pas une perte d’autonomie en matière de mise en œuvre de politiques de développement et de politique industrielle intérieure.

4 – Les effets prévisibles de la ZLEA sur l’économie mexicaine
Objectivement, le Mexique gagne peu avec l’entrée en vigueur de la ZLEA, ce qui explique son attitude passive dans les négociations. Le commerce du Mexique avec l’Amérique latine est très réduit et sa participation dans le commerce total de celle-ci a diminué depuis la signature de l’ALENA.
La faible intégration avec l’Amérique latine n’est pas un fait nouveau, ni même une caractéristique propre au Mexique. Les exportations intra-régionales de l’Amérique latine représentaient, en 1997, 19,9 % de son commerce extérieur, chiffre inférieur aux 20,1 % enregistrés en 1979, avant que ne commence l’ouverture commerciale unilatérale du sous-continent et pratiquement identique aux 20 % enregistrés en 1948 (selon les données de Hugon24). Le commerce intra-régional en Amérique latine n’a pris de l’importance que grâce aux deux expériences d’intégration qui ont apporté de meilleurs résultats : d’abord le Marché commun d’Amérique centrale, puis le MERCOSUR.
En 1993, les exportations du Mexique vers les pays de l’ALADI25 et d’Amérique centrale se sont élevées à 2 320 millions de dollars. En 2003, elles s’élevaient à 4 564 millions, ce qui signifie un accroissement de 97 % pour la décennie. Toutefois, la part des exportations mexicaines vers l’Amérique latine a baissé de 4,48 % à 2,49 % de ses exportations totales sur la même période, en raison de l’énorme concentration de l’effort exportateur du Mexique en direction du marché d’Amérique du Nord depuis l’entrée en vigueur de l’ALENA.
Les importations du Mexique en provenance des pays latino-américains ont maintenu, quant à elles, un plus grand dynamisme ; elles ont donc augmenté, passant de 2 342 à 7 538 millions de dollars de 1993 à 2003, soit un accroissement de 222 %. Cependant, leur part dans les importations totales du Mexique ne s’est accrue que faiblement, pour la période considérée, de 3,58 % à 4,41 %. La position commerciale du Mexique avec l’Amérique latine est déficitaire. Sur la période 1993 – 2003, le Mexique enregistre un solde déficitaire cumulé de 62 985 millions de dollars.
Le commerce mexicain avec l’Amérique latine est concentré sur quelques pays. Le Mexique réalise 58,7 % de ses exportations sur ses cinq principaux marchés d’exportation (Brésil, Venezuela, Guatemala, Colombie et Chili, dans cet ordre) et reçoit 82,7 % de ses importations en provenance de ses cinq principaux fournisseurs (Brésil, Chili, Argentine, Venezuela, et Colombie, dans cet ordre).
Le Mexique n’a pas grand-chose à gagner dans le commerce extérieur avec la ZLEA. Les gains en termes de réduction des droits de douane de la part des pays de la région seront peu significatifs puisque l’Amérique latine a démantelé unilatéralement sa protection commerciale au milieu des années 80 pour se mettre en accord avec les prescriptions du Consensus de Washington et satisfaire aux conditions du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale. Le tarif douanier moyen d’Amérique latine est passé de 40 % au début de années 80 à 12 % à la fin des années 90. Il faudrait un grand effort d’exportation pour que le Mexique parvienne à combler le déficit commercial qu’il connaît avec l’Amérique latine, ce qui semble peu probable compte tenu du poids énorme qu’a le commerce intra-firmes à l’intérieur de l’ALENA. Difficilement, les firmes transnationales qui opèrent au Mexique réorienteront leurs marchés vers le Sud, surtout quand elles ont des filiales dans d’autres pays de la région. L’effort d’exportation devrait venir des petites et moyennes entreprises et du développement des ventes de produits primaires traditionnels, une éventualité qui n’est pas à écarter mais qui réclamerait un important effort d’organisation et de commercialisation.
En matière d’investissements directs, quelques-uns des grands groupes mexicains ont pénétré en Amérique du Sud, privilégiant les branches alimen­tation et boissons, bâtiment, électroménager et télé­communications. Parmi les quelques groupes mexi­cains qui opèrent en Amérique latine, on trouve : Bimbo, ICA, FEMSA, MABE, CONDUMEX et, récemment, le groupe Carso qui a essayé de s’introduire dans le marché des télécommunications du Cône Sud, en profitant des frictions qu’ont eues divers gouvernements avec les entreprises de télé­phonie espagnoles ou autres depuis leur privatisation.
En ce qui concerne la position relative du Mexique dans l’attraction de flux d’investissements directs à l’étranger (IDE), il est difficile de penser que la ZLEA la modifiera de façon substantielle. Au mieux, comme nous l’avons suggéré ci-dessus, il y aurait un processus de délocalisation des investissements dans les activités intensives en main-d’œuvre vers les pays à salaires plus bas proches du marché nord-américain. L’effet d’attraction des flux d’IDE par la vente d’actifs existants sera moindre, maintenant, étant donné l’achèvement presque total du programme de privatisations et l’opposition interne croissante à l’ouverture du secteur énergétique. La capacité d’attraction des flux d’IDE en Amérique latine dépendra plutôt de la capacité de chaque pays à établir des politiques nationales qui assurent un développement durable et une stabilité sociale et politique.
Le Mexique a plus à perdre qu’à gagner avec la ZLEA. Ses gains commerciaux en Amérique du Sud seraient plus que contrebalancés par les pertes qu’il aurait sur le marché nord-américain avec la généralisation des préférences commerciales au reste du continent. Si ces préférences s’étendaient, les producteurs d’Amérique centrale et des Caraïbes en seraient les bénéficiaires car ils ont installé des zones franches dans les secteurs manufacturiers intensifs en main-d’œuvre et ils seraient en concurrence avantageuse en raison des différences de salaires avec les maquilas mexicaines. Ceci affecterait principalement les industries textiles et de confection où les pays d’Amérique latine et des Caraïbes ont commencé à concurrencer avec succès le Mexique et sont parvenus à attirer les investissements étrangers vers leurs pays. Il faut signaler que le même effet se produira avec l’entrée en vigueur du CAFTA.
La question de la concurrence sur le marché des États-Unis se complique avec la fin de l’Accord multifibre qui imposait des quotas d’exportation aux pays producteurs et avec l’entrée de la Chine à l’OMC. De fait, la Chine a déjà supplanté le Mexique comme principal exportateur de ces produits aux États-Unis. En 2004, ce pays a importé 152 milliards de dollars de produits de Chine et 138 milliards du Mexique. On prévoit qu’avec l’entrée en vigueur de l’Accord multifibre, la Chine parviendra à accaparer la moitié du commerce des textiles et de la confection26.
Peut-être parce qu’elle ne trouvait pas dans la ZLEA des avantages évidents pour le Mexique, l’administration de Vincente Fox a orienté sa stratégie commerciale et d’intégration vers la mise en place d’un programme migratoire avec les États-Unis et a négocié ce qu’on a appelé un ALENA plus avec ses partenaires27.
La négociation proposée par Fox n’implique pas la révision de l’ALENA pour neutraliser les effets négatifs de celui-ci, par exemple en matière d’agro-élevage. D’une part, ni la partie étatsunienne, ni la partie canadienne ne sont intéressées pour faire cette révision. D’autre part, le gouvernement des États-Unis semble être convaincu des bienfaits de l’ALENA, position partagée par les organismes multilatéraux. Du coup, toute révision est considérée comme un chapitre clos.
Dans une étude de la Banque mondiale28 il est dit que « La conclusion principale du rapport sur l’ALENA est que le traité a rapproché le Mexique des niveaux de développement de ses partenaires commerciaux ». Cette étude avance que, par exemple, que les exportations globales auraient été de 25 % inférieures environ et l’IDE de 40 % moindre sans l’ALENA. De même, le transfert de technologies des États-Unis au Mexique s’est accéléré au point que le temps nécessaire pour l’adoption de nouvelles technologies s’est réduit de moitié par rapport à ce qu’il était avant l’ALENA. Celui-ci a également contribué à une légère réduction de la pauvreté, de même qu’il a créé des emplois et amélioré leur qualité. Dans l’ensemble, l’étude avance que le revenu par tête au Mexique aurait été de 4 à 5 % inférieur, fin 2002, si l’accord n’avait pas été mis en œuvre ».
Cette conclusion a été de plus en plus discutée. Dans un intéressant article, Weisbrot, Rosnick et Baker29 proposent une critique de l’étude de la Banque mondiale citée ci-dessus. En procédant à une révision attentive des chiffres et de la méthodologie utilisée par la Banque mondiale, ils arrivent à la conclusion que si on ne peut pas soutenir, à partir de ces données, que l’ALENA est la cause de la très lente croissance économique dans la période après 1994 (taux de croissance annuel moyen du revenu par tête de 1,8 % sur la période 1994-2003), il n’y a aucun élément dans les chiffres de la Banque mondiale qui prouve l’effet positif de l’ALENA dans la croissance économique, ni qui permette de soutenir que sans l’ALENA la croissance aurait été encore plus faible. L’auteur du présent article a réalisé, lui-même30 une évaluation de l’intégration du Mexique à l’Amérique du Nord et du processus d’ouverture de l’économie mexicaine en partant du point de vue de la théorie du développement ; il est arrivé à la conclusion que l’on peut difficilement soutenir que intégration et ouverture aient eu un effet positif évident sur le développement économique et social du Mexique.
Malgré les critiques croissantes portant sur les effets négatifs de l’ALENA et bien qu’elle se soit engagée face aux organisations paysannes du Mexique à activer une révision du chapitre sur l’agro-élevage de l’ALENA, l’administration Fox n’a jamais proposé formellement cette révision à ses partenaires.
La proposition concernant un programme migratoire qui légaliserait la situation d’au moins une partie des travailleurs mexicains sans papier résidant aux États-Unis et établirait un programme limité, au moyen de quotas préétablis, pour l’entrée légale de nouveaux travailleurs a reçu un bon accueil de l’administration de Bush II au début de son premier mandat, comme on a pu le voir lors de la première réunion entre les deux présidents, dans le ranch de San Cristobal, Guanajuato. Comme on le sait, les attentats terroristes du 11 septembre 2001 ont modifié radicalement la perspective de cet accord. De plus, dans la mesure où cette négociation se déroulait sur la base d’un quiproquo, la partie étatsunienne exigeait comme contrepartie l’ouverture du secteur d’État du pétrole et de l’électricité au capital étranger, alternative qui a été rejetée par un nombre important de parlementaires de l’opposition au Mexique, surtout au Sénat, où cette réforme constitutionnelle devait être approuvée. Bush, pendant la campagne pour sa réélection, réactiva l’idée d’un programme migratoire limité bien que tout laisse à penser que sa proposition n’avait que des fins électorales. Il est difficile de penser qu’il fasse beaucoup d’efforts en ce sens alors que son objectif continue d’être la sécurité intérieure, la lutte contre le terrorisme et l’étouffement de la révolte en Irak.
Néanmoins, devant la stagnation des négociations de la ZLEA, les initiatives pour approfondir l’intégration en Amérique du Nord ont redoublé en 2005. Le 13 mars de cette année, les présidents du Canada, des États-Unis et du Mexique se sont réunis à Waco, au Texas et ont décidé de créer l’Alliance pour la Sécurité et la Prospérité de l’Amérique du Nord. Selon la Déclaration Conjointe faite à l’issue de la réunion31, les trois pays ont décidé de « construire de nouveaux espaces de coopération, dans le dessein de doter nos sociétés ouvertes de la plus grande sécurité, de rendre plus compétitives nos entreprises et plus solides nos économies ». Les mandataires s’engagent à établir « une approche commune de la sécurité. Le président Bush dépeint l’Alliance comme un compromis entre les marchés, la démocratie, la liberté, le commerce, la prospérité mutuelle et la sécurité mutuelle ». Même si quelques analystes ont qualifié de pauvres les résultats concrets de la rencontre, cette dernière a quand même proposé la création d’un groupe de travail pour définir « des objectifs spécifiques, mesurables et réalisables ».
En réalité, ces groupes étaient déjà au travail depuis des mois. Dès mai 2005, le groupe dénommé « Groupe de Travail Indépendant sur le Futur de l’Amérique du Nord », parrainé par le Conseil des Relations Extérieures des États-Unis, le Conseil mexicain des Affaires internationales et le Conseil Canadien des Présidents d’Entreprises, et auquel participent, entre autres, d’importantes personnalités en accord avec les politiques du “Consensus de Washington” comme Carla Hills, Représentante commerciale de Bush I, Pedro Aspe, ex-Secrétaire d’État aux Finances du Mexique du gouvernement de Carlos Salinas de Gortari et John Manley, ex-Secrétaire d’État aux Finances du Canada, présentèrent un rapport intitulé : Construction d’une communauté de l’Amérique du Nord32 dans lequel ils établissaient une série d’objectifs ambitieux, parmi lesquels on notera :
– établir un périmètre commun de sécurité pour l’année 2010, de sorte « qu’un terroriste qui tenterait de pénétrer nos frontières se verrait confronté aux mêmes difficultés pour le faire, quel que soit le pays qu’il aurait choisi pour entrer » ;
– développer une stratégie énergétique pour l’Amérique du Nord, ce qui suppose d’augmenter l’offre et les infrastructures de production de pétrole et de gaz de la région. En particulier, on considère comme important « un développement plus large et plus efficace » des ressources énergétiques du Mexique, ce qui exige de faire des « réformes urgentes » dans ce secteur, « dont le développement a été entravé par des restrictions constitutionnelles au droit de propriété » ;
– créer un espace économique commun « qui fasse plus confiance au marché et moins à la bureaucratie », « dans lequel le commerce, le capital et les personnes circulent librement » ;
– adopter un tarif douanier extérieur commun « secteur par secteur, avec pour base le taux en vigueur le plus bas, compatible avec les obligations multilatérales » ;
– développer les programmes de travailleurs temporaires aux États-Unis et au Canada, et établir « une préférence nord-américaine » pour les travailleurs de la région.
Il est difficile de penser que des avancées subs­tantielles puissent apparaître à court terme sur ces objectifs, sachant que leur discussion est renvoyée aux négociations multilatérales du Cycle de Doha. De plus, à l’heure actuelle, la conjoncture n’est pas favorable, étant donné que le gouvernement Fox arrive en fin de mandat, le gouvernement de Paul Martin est affaibli et que l’administration des États-Unis a d’autres priorités dans son calendrier. Cepen­dant, à moyen terme, leur discussion peut passer au premier plan. Pour un pays comme le Mexique, dont les asymétries par rapport à ses partenaires se sont accrues à cause de l’ALENA, un grand débat sur les implications est nécessaire. N’importe quel projet en direction d’un approfondissement de l’intégration avec le Nord, en marge d’un projet national de développement et des nécessaires politiques intérieures qui lui servent de contrepoids, ne ferait que détruire encore plus notre souveraineté nationale déjà bien réduite et perpétuerait le contre-développement qu’ont entraîné vingt ans d’insertion passive dans la mondialisation néo-libérale.

Conclusions
Les négociations de la ZLEA se trouvent paralysées parce que les nations d’Amérique ont développé différentes stratégies d’intégration. Pour les États-Unis, la ZLEA est un instrument de plus pour sa stratégie de « domination impérialiste »33. En revanche, le Canada est plus intéressé à résoudre ses différends commerciaux et à augmenter sa présence dans d’autres endroits du monde, alors que l’administration mexicaine tente sans succès d’obtenir un accord sur les migrations. Par contre, les pays du MERCOSUR cherchent à renforcer les mécanismes d’intégration Sud – Sud et à amplifier leurs relations avec d’autres régions.
Dans le fond, l’échec de la ZLEA montre l’insatisfaction croissante dans les pays des Périphéries à résoudre leurs problèmes via une intégration passive à la mondialisation néo-libérale. Cette insatisfaction s’étend à de larges secteurs de la population des pays développés, comme en témoigne le rejet des référendums européens. Les gouvernements de gauche du Cône Sud, avec des différences en fonction de leurs conditions nationales, tentent d’appliquer des stratégies alternatives de développement dans lesquelles celui-ci est compris non seulement comme le résultat automatique de l’addition de l’ouverture et du marché mais comme un processus qui réclame des politiques intérieures, ainsi que la création d’institutions et d’organisations sociales. Par la voie de l’insertion passive dans la mondialisation, le développement n’est pas seulement en échec ; mais la démocratie se transforme, comme le dit Boron34 en une “coquille vide” dépourvue de contenu réel et réduite à une pure mise en scène électorale.
Le scénario le plus probable pour les processus d’intégration dans les deux ou trois prochaines années semble être celui d’une impasse, dans laquelle les États-Unis continueraient l’intégration de l’Amérique latine au modèle de l’ALENA par le schéma d’accords bilatéraux — maintenant ce serait le tour du Pacte andin — en laissant au Cycle de Doha le traitement des problèmes de fond et plus spécialement de l’épineuse question des subventions agricoles, pour laquelle ils ont besoin de s’accorder, au préalable, avec l’Union européenne. On peut espérer, aussi, une crainte croissante et un rejet de la ZLEA et, plus généralement, des schémas néo-libéraux d’intégration.
La stratégie de bilatéralisme et de multilatéralisme pratiquée par les États-Unis semble avoir atteint ses limites, même dans ce pays. À partir de l’approbation du CAFTA à une très faible majorité de la Chambre des Représentants, de nombreux analystes ont demandé la révision de la stratégie commerciale des États-Unis. On a remarqué que face à la prolifération des accords commerciaux, le système commercial s’est transformé en une véritable “assiette de spaghetti”35 dans laquelle s’entrecroisent différents objectifs et mécanismes. Ce schéma n’est pas seulement difficile à administrer, mais il produit également des effets décroissants en matière de création de commerce. Qu’on se le dise au Mexique, qui est en compétition pour le championnat mondial des accords commerciaux, dont bon nombre ont été peu marquants, comme en témoignent les résultats insignifiants de l’accord avec l’Union européenne. L’“assiette de spaghetti” est encore plus difficile à avaler si elle est servie sans assaisonnements et sans bolognaise, c’est-à-dire sans “viande”. Ce qui enlève tout attrait à l’intégration Nord – Sud pour des peuples, comme ceux d’Amérique latine, pressés d’améliorer leurs conditions de vie et de travail, après plus de vingt ans passés à “se serrer la ceinture” et à perdre leur souveraineté nationale sous les prescriptions du “consensus de Washington”, avec la complaisance active de leurs élites économiques et politiques.

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