Le développement en questions

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Éditorial Bien qu’étant une vieille question,...

jeudi 16 juin 2005

Éditorial

Bien qu’étant une vieille question, l’appréciation du rôle des investissements directs à l’étranger (IDE) dans le développement des pays des Périphéries demeure d’actualité. La publication du dernier rapport sur les IDE de la CNUCED1 apporte-t-il de nouvelles réponses ?

Que contient ce rapport ?
Tout d’abord il fait apparaître une baisse globale des flux d’IDE, après les sommets atteints par ceux-ci en 1999-2000. Cette baisse atteint près de 60 % des flux d’investissements reçus, ceux-ci passant de 1388 milliards de dollars (US) en 2000 à 559 en 2003. Cette réduction s’observe partout, mais reste plus intense pour les IDE se dirigeant vers les pays des Centres et particulièrement pour les États-Unis pour lesquels le montant annuel des investissements reçus est passé de 314 milliards de dollars en 2000 à 29,8 en 2003. En conséquence, la part des IDE se dirigeant vers les pays des Périphéries s’accroît, de 18,1 % en 2000 à 30,7 % en 2003 (bien que le montant annuel de ceux-ci ne soit diminué, passant de 251 milliards à 172).
À l’inverse, la structure des destinations et origines des flux d’IDE reste très stable :
– les pays des Centres sont à l’origine de 93,1 % des IDE en 2003 (contre 95,5 % en moyenne entre 2001 et 2002 et 98,8 % en moyenne entre 1989 et 1991) et reçoivent 65,6 % de ceux-ci la même année (contre 69,7 % en 2001-02 et 81,7 % en 1989-91) ;
– les pays des Périphéries ne sont à l’origine que de 5,8 % de ces flux en 2003 (4 % en 2001-02 et 1,2 % en 1989-91) et reçoivent 30,7 % de ceux-ci (26,5 % en 2001-02 et 18,3 % en 1989-91).
Cette apparente stabilité cache toutefois deux inflexions :
– la première concerne la très lente émergence de flux d’IDE issus des Périphéries (donc de l’ébauche d’un mouvement de concentration et de transnationalisation de firmes périphériques) et se dirigeant principalement vers d’autres espaces périphériques ;
– la seconde concerne la très inégale répartition de ces flux d’IDE entre les différents continents des Périphéries. La concentration de ces IDE sur les nouveaux pays industrialisés (NPI) d’Asie du sud et du sud-est, ainsi que sur Amérique latine et Caraïbes avait conduit à la marginalisation de l’Afrique et du reste de l’Asie. En 2003, l’afflux des IDE en Chine (qui reçoit 9 % de ceux-ci), le maintien d’un apport notable d’IDE dirigés vers les nouveaux pays industrialisés du sud-est asiatique, conduit à un tassement de ceux dirigés vers l’Amérique latine, sans que la part de ceux destinés à l’Afrique ou aux autres pays d’Asie ne soit modifiée de manière significative. Derrière ces évolutions se cache la délocalisation d’activités déjà délocalisées d’un espace périphérique anciennement attractif vers un autre présentant des opportunités nouvelles (par exemple l’entrée de la Chine à l’OMC et le déclin des maquiladoras mexicaines2).
La dernière caractéristique actuelle est l’importance prise par le secteur des services, à la fois comme secteur d’origine et de destination des IDE. Ainsi, en moyenne sur la période 2001-2002, 71,6 % des investissements étaient issus de firmes de services et 67,1 % se dirigeaient vers des activités de services. En moyenne entre 1989 et 1991, ils n’étaient respectivement que 55,4 % et 54 %. La même évolution s’observe aussi bien pour les IDE issus des firmes des Centres issus de firmes périphériques. Poussées par la tertiairisation des activités productives, la libéralisation des mouvements de services (AGCS) et la privatisation de certains services publics, les entreprises de services, essentiellement celles issues des Centres qui sont à l’origine, en 2001-02, de 95,6 % des IDE tertiaires, ont amorcé de manière accélérée leur transnationalisation. À une première “vague” de transnationalisation concernant des entreprises bancaires, d’assurance, de transport s’ajoute aujourd’hui celle de firmes fournissant des services dont la production doit être accomplie à proximité de l’utilisateur (distribution d’eau, d’électricité, communication, télécommunication etc.) ce qui leur permet la valorisation de savoir-faire acquis sur des marchés nationaux.
Une troisième forme de transnationalisation émerge également. Elle est le prolongement du mouvement d’externalisation des activités annexes de services des grandes entreprises, par la délocalisation de la fourniture de ces services. La compagnie aérienne Swissair (aujourd’hui disparue) confiant à une filiale conjointe indienne le traitement de ses données numériques et de ses réservations fut l’un des premiers exemples. Profitant des progrès en matière de télécommunications et du bon marché de la main d’œuvre qualifiée locale, de nombreuses firmes des Centres chargent des filiales basées à l’extérieur ou des prestataires indépendant (agissant en sous-traitants) d’exécuter, à leur compte, des activités de traitement de données, de centres d’appel, d’analyse de données médicales, ou même, de dessins d’architecte. Ce phénomène pourrait encore connaître un important élargissement dans un avenir proche. Toutefois, en 2001, plus de 70 % des délocalisations de ce type profitaient à quatre pays : Irlande, Canada, Israël et Inde. Il reste donc marginal aujourd’hui pour l’ensemble des Périphéries.

De nouvelles perspectives pour le développement des Périphéries ?
L’importance de la part des IDE reçus par les pays en développement, comme nous venons de le voir, constitue la première de ces nouvelles perspectives. Si celle-ci se révélait durable, constituerait-elle une contribution efficace au développement ?
La répartition de ces IDE constitue un premier motif de doute.

Un habitant du Burkina reçoit en moyenne en 2003, 932 fois moins qu’un Français (et 2 431 fois moins qu’un habitant de Hong Kong) ? Ainsi une telle répartition des IDE, loin de corriger les inégalités de développement, tendrait, au contraire, à les amplifier.
Pourtant les IDE constituent, dans la balance des paiements du pays qui les reçoit, un apport non négligeable de devises. De même, ils sont, pour celui-ci, des investissements supplémentaires, donc la source de productions additionnelles, ainsi que de créations d’emploi. Ces conséquences heureuses méritent cependant d’être réévaluées à la lumière de la fluctuation de ces flux d’IDE. Le Maroc, pays africain qui n’est pas délaissé par les investissements étrangers, est un exemple significatif.

En 1998, année où les investissements étrangers ont été peu nombreux, l’apport en devises qu’ils constituaient représentait 6,2 % des recettes sur exportation de biens et services (et 1,1 % du PIB). À l’opposé, en 2001, année où ils atteignirent un maximum, leur apport en devise était équivalent à 22,1 % des exportations de biens et services (6,6 % du PIB). Un constat analogue peut être établi concernant leur importance dans le total des investissements du Maroc (FBCF)3.
Un afflux d’IDE crée, à court terme, une amélioration sensible de la situation de la balance des paiements et une accélération de l’activité économique. Sur une plus longue période, l’effet de ces fluctuations des flux d’investissements étrangers est une augmentation des incertitudes qui affecte, au premier chef, l’État. De ce fait, toute libéralisation importante de ces investissements dépouille celui-ci d’une large part des moyens dont il peut disposer pour mener des politiques de développement. D’une part, une telle libéralisation lui interdit une capacité efficace d’action sur les choix d’orientation sectorielle de ces investissements, d’autre part, les fluctuations empêchent la maîtrise des délais, voir de l’ordonnancement même de ses actions. Peut-on espérer le développement à partir d’un effacement des responsabilités économiques et sociales de l’État ?
L’orientation des IDE vers des activités de services constitue-t-elle une perspective encourageante pour le développement des Périphéries ?
L’amélioration quantitative et qualitative des services fournis, tant aux entreprises qu’aux ménages, dans le pays d’accueil, résultant de ces investissements, est un aspect manifestement positif. L’efficacité d’ensemble de l’économie s’en trouverait accrue, pourvu que l’action de l’État empêche l’éviction des prestataires locaux de services (ou la freine) et maintienne une réglementation effective de la concurrence. Pourtant, par comparaison à des IDE dirigés vers d’autres secteurs d’activité, les conséquences de ces investissements pourraient ne pas être aussi favorables, en raison de la spécificité des activités tertiaires.
En effet, contrairement aux produits primaires et manufacturés, les services donnent moins lieu à des exportations. Par suite, dans les années suivant l’investissement, les effets attendus en balance des paiements pourraient être décevants, les sorties de devises résultants des rapatriements de profits pesant lourd face aux exportations additionnelles qu’ils induisent.
De même les emplois créés par les filiales étrangères d’activité tertiaire sont généralement moins nombreux que ceux créés par des filiales industrielles. Ce sont cependant des emplois plutôt plus qualifiés et mieux rémunérés que les premiers. La qualification supérieure des personnels locaux est souvent présentée comme facilitant les transferts de technologie, sans que cette proposition n’ait reçu de preuves formelles la légitimant.
À l’inverse, ces filiales d’activité tertiaire sont en moyenne moins richement dotées en capital fixe que celles du secteur manufacturier, ce qui les rend plus sensibles au risque de délocalisation ultérieure. La recherche d’une main d’œuvre qualifiée bon marché par les sociétés-mères de ces filiales tertiaires peut conduire à un risque de désinvestissement ou de “dumping social”, si elle s’accom-pagne d’une compétition entre pays d’accueil.
Ainsi l’orientation vers les services des investissements étrangers n’apporte guère d’argument justifiant une efficacité supérieure à celle des autres IDE dans le développement des Périphéries. Ce dernier rapport de la CNUCED n’apporte donc qu’une certitude : la clé du développement est sans doute ailleurs.
Patrice Allard

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