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Article 7 : Ouvrages et Publications reçus Comptes-rendus rapides

jeudi 16 juin 2005

Ouvrages et Publications reçus
Comptes-rendus rapides

Alternatives Sud, vol. X – 2003/3, Centre Tricontinental (CETRI), « L’offensive des marchés sur l’université – Points de vue du Sud ».
Conformément à sa ligne éditoriale, la revue Alternatives Sud donne la parole dans ce numéro à plusieurs auteurs du Sud : Edgardo Lander du Venezuela, John Saxe-Fernandez du Mexique, Walter Heredia Martinez du Pérou, M.P. Parameswaran du Kerala, Jean-Marc Ela, Joseph Amougou et Mekinda Beng du Cameroun et Nahas A. Angula de Namibie, qui présentent des analyses diverses mais convergentes.
Tous ces auteurs s’interrogent sur la marchandisation à l’œuvre dans l’enseignement supérieur, pointant dans tous les espaces continentaux, au Sud comme au Nord, le retrait des financements publics, la pénétration des firmes multinationales, l’adaptation des programmes et des contenus aux exigences des marchés, la privatisation de la recherche et le rétrécissement des débats d’idées et des visions du monde dans les limites étroites du modèle culturel néolibéral dominant.
Nombre d’entre eux, tel M. P. Parameswaran par exemple, montrent que ces évolutions s’accompagnent de l’aggravation des inégalités sociales. Au Kérala avaient été autrefois construits des enseignements secondaire et supérieur entièrement gratuits. Mais depuis quelques années, le nombre d’écoles privées n’a cessé d’augmenter, tandis que le système public est au bord de la faillite, puisque les néo-libéraux exigent que l’État n’intervienne plus dans les services publics. Parallèlement, le consumérisme des riches devient de plus en plus visible, tandis que le coût rapidement croissant de l’éducation devient hors de portée des ménages pauvres. Les pathologies sociales s’aggravent (suicides individuels et collectifs, violences politiques et de castes, conflits religieux etc.) et au lieu de les combattre, l’évolution des universités les consolide.
Un autre auteur, le péruvien Walter Heredia Martinez, responsable de l’Equipo de promocion y capacitacion amazonica, met en évidence ce que pourrait être « l’apport des cultures indigènes à l’éducation et à l’enseignement supérieur dans un monde globalisé ». Rappelant les caractéristiques des formes coloniales et néocoloniales qu’ont pris l’invasion européenne, l’appropriation et la destruction des territoires et des ressources naturelles où vivent encore aujourd’hui plus de 40 millions d’autochtones de 400 cultures différentes, il souligne l’agression culturelle et la négation juridique séculaires dont ces peuples sont victimes. Mais il montre aussi que, malgré l’impact destructeur de l’enseignement officiel sur ces cultures, aggravé par le développement des nouvelles technologies de communication, elles ont été et sont encore capables de résister. Selon lui, elles sont porteuses de valeurs pouvant contribuer à penser et affronter les défis du futur de l’humanité. En effet, aux paradigmes positiviste et constructiviste de la modernité rationaliste, qui postulent « qu’un état de conscience sans aucune activité interprétative de l’esprit est impossible » l’auteur oppose les pratiques cognitives encore en vigueur des cultures indigènes au cours desquelles « les êtres humains dépassent l’identification exclusive à la conscience rationnelle pour atteindre un état de conscience pure qui transcende toute pensée ». Aux insuffisances des approches scientifiques basées sur des théories et des modèles réductionnistes par rapport au réel vécu, l’auteur compare la démarche holistique et intégrationniste de la “cosmovision »indigène, pour laquelle le sujet n’est jamais hors du réel : l’individu est sujet et objet dans un même temps et un même espace, il est uni à la totalité sans y perdre son identité. Dans cette vision, l’apprentissage humain est « un processus qui concerne toute la conscience et toute l’inconscience ; il implique l’individu dans toutes les dimensions de son être, dans l’état actuel de la réalité et dans son devenir ; il lui permet de vivre l’inséparabilité de la réalité, de sa continuité et de son unité avec les autres êtres vivants et éléments du cosmos, avec tous ses sentiments, ses intuitions, ses sensations, ses instincts, ses rêves... ». On comprend dans ces conditions que cette cosmovision puisse être présentée par l’auteur comme « une réelle alternative et une option éducative sérieuse pour l’enseignement supérieur » capable de contribuer à faire face à la fois aux crises économiques, sociales et financières de la mondialisation néolibérale, ainsi qu’à la crise des paradigmes scientifiques basés sur le positivisme et la “naturalisation »des relations marchandes. On comprend aussi que cette alternative ne figure pas dans l’agenda du G8 et ne trouve pas sa place dans nos universités.
Bien loin de ces approches holistiques, l’éditorial de ce numéro d’Alternatives Sud, à titre exceptionnel, est signé par Nico Hirtt, auteur belge de plusieurs ouvrages sur la marchandisation de l’école. Il dresse un tableau saisissant des progrès de la marchandisation dans le secteur éducatif, où l’emprise croissante des intérêts économiques et la privatisation rapide des établissements d’enseignement conduisent à un développement explosif et international du marché des services d’enseignement, l’Education Business. Il vaut la peine de citer ici quelques aperçus sur le stade atteint par ce business. Selon l’auteur, les dépenses mondiales d’éducation représentent 2 000 milliards de dollars, soit plus du double du marché mondial de l’automobile. Des pans entiers de ces services sont privatisés. Pour les seuls Etats-Unis, ce marché s’élevait en 1998 à 82 milliards de dollars. Pour l’ensemble de la zone OCDE, les seules exportations de services d’éducation ont atteint, en 1999, 30 milliards de dollars, soit presque autant que les exportations de services financiers. Les grandes universités créent un enseignement transnational franchisé. Des Corporate Universities (universités d’entreprise) ont fait leur apparition, l’auteur en compte 1 600 de par le monde, soit en site propre soit virtuelles, comme, par exemple, la Motorola University, qui compte quatre-vingt dix-neuf implantations dans 21 pays différents et dispose d’un budget de 120 millions de dollars ; les experts de la Banque Mondiale estiment, qu’en 2010, elles seront plus nombreuses que les universités classiques. L’auteur insiste sur l’effet catalyseur puissant de l’essor d’Internet dans cette croissance rapide de l’Education Business. Là encore, quelques données quantitatives sont instructives : au Canada par exemple, 57 % des universités proposent des formations en ligne. Aux Etats-Unis au cours de l’année 2000 on ne dénombrait pas moins de 3 000 institutions spécialisées dans l’enseignement en ligne. Ce mouvement se développe au Sud : l’université virtuelle de Monterrey (Mexique) propose quinze masters par téléconférences et cours sur Internet, qui sont suivis par 50 000 étudiants dans 1 450 centres au Mexique et 116 autres villes d’Amérique Latine. Depuis la Malaisie l’université virtuelle Tun Abdul Razak propose ses formations dans les pays voisins et l’on compte quinze universités virtuelles en Corée du Sud. Pour notre auteur, « la question qui se pose est de savoir si cela ne signifie pas, à terme, la mort des universités locales, surtout dans les pays les plus pauvres... ».
A leur poste stratégique, l’OMC et la Banque mondiale œuvrent activement pour cette libéralisation du marché mondial des services éducatifs, tout en étant lucides sur les conséquences : « une dualisation croissante, avec des universités de riches et des universités de pauvres ». Selon Nico Hirtt, si l’on pense l’enseignement supérieur comme lieu de production et de diffusion de culture et de savoirs nécessaires à la résolution des grands problèmes de l’humanité (pauvreté, inégalités, épuisement des ressources naturelles, nivellement culturel...) alors l’enseignement supérieur marchandisé nous promet des catastrophes ».
Dans les conclusions de son éditorial, l’auteur laisse cependant une porte ouverte vers d’autres itinéraires possibles : « La marche de l’histoire n’est pas linéaire, et l’opposition à la marchandisation se développe avec la même nécessité d’airain que la marchandisation elle-même. Là encore, le capitalisme en marche s’enfonce dans ses contradictions... ».

Recherches internationales, n° 72, 2-2004.
La revue partenaire d’« Espace(s) Marx » présente dans ce numéro un dossier conséquent sur le développement. Intitulé « Développement(s) », ce dossier d’environ 125 pages couvre en effet l’ensemble des thèmes qui sont aujourd’hui au centre des débats sur le développement, à savoir l’économie du développement — son statut, son renouveau ( ?) —, le développement dans les faits, hier, aujourd’hui, l’anti ou l’après développement, et, plus politique, la question du droit au développement. La présentation du dossier et les six articles constituent une base solide pour le lecteur qui cherche à comprendre comment et pourquoi le développement est un problème récurrent du capitalisme, une « question ».
Malgré son importance, ce dossier n’épuise pas, loin de là, l’intérêt de ce numéro de Recherches internationales. L’éditorial de Michel Rogalski sur le Forum social de Londres n’est pas à classer dans le registre des informations et propos de circonstance. Le déroulement de cette réunion européenne n’interroge pas seulement sur les stratégies et les comportements de certains groupes actifs dans le mouvement alter-mondialiste, sur le dévoiement de ses objectifs que cela représente et l’impasse à laquelle cela mène l’action. Cette réunion a suscité un grand malaise parmi ceux qui entendent se rassembler autour de l’idée d’alternatives au modèle néo-libéral et à la mondialisation qu’il nourrit. Mais ne faut-il pas le lier au désenchantement qui semble s’installer dans tout le mouvement — et que Porto Alegre 2005 n’a pas démenti ? Le Forum de Londres n’a-t-il pas apporté une sorte de preuve du recul des luttes contre la mondialisation libérale dont on entend parler ici et là ?
De même, c’est un vaste sujet de réflexion qui nous est ouvert par l’article de Jean-Claude Paye : « Guantanamo, base d’un nouvel ordre de droit ». Le sociologue discute ici le succès que constituerait, pour la défense des droits de l’homme, la décision de la Cour Suprême des Etats-Unis de reconnaître aux prisonniers parqués à Guantanamo le droit de déposer requête devant les tribunaux américains. Cette décision confirme, implicitement, le droit de l’exécutif américain à arrêter et emprisonner toute personne qu’il désigne comme “terroriste” et au-delà l’autorise à user d’un ensemble très large de prérogatives judiciaires. De l’état d’exception “justifié” par la lutte contre le terrorisme, on glisse alors vers un nouveau régime de droit qui doit être appelé par son nom, la dictature.
Par ailleurs, dans ce numéro, la rubrique « Notes de lecture » est particulièrement riche (25 pages).

Alternatives Sud, vol. 11 – 2004/1, Centre Tricontinental (CETRI), « Genèse et enjeux des migrations internationales – Points de vue du Sud ».
Depuis sa création en 1994, la revue du Centre Tricontinental n’avait pas encore consacré de numéro aux migrations internationales. Ce manque est maintenant comblé et bien comblé par cette livraison de quelque deux cents pages. Le numéro est de facture classique : un éditorial fournissant un cadre général d’analyse — complété, ici, par deux articles qui approchent les migrations à l’échelle mondiale — puis des contributions qui abordent le sujet à partir du terrain (dix articles qui traitent de situations locales dans les quatre grandes régions du Tiers-monde).
Le phénomène de la migration peut constituer un objet d’étude en lui-même mais c’est aussi un angle d’approche de l’économie internationale et cette perspective est particulièrement féconde aujourd’hui, ce numéro le confirme. Les migrations internationales en disent long sur la mondialisation, les processus qui la stimulent aussi bien que les effets qu’elle produit, ici et là, sur les conditions de travail et d’existence des populations. La migration est un phénomène très ancien qui prend de l’importance aujourd’hui bien qu’il ne soit pas possible de parler de mondialisation des migrations puisque l’évolution des mouvements d’hommes est sans rapport, quantitativement parlant, avec celles des flux de marchandises et de capitaux. Il ne faut cependant pas sous-estimer les changements que la mondialisation induit dans le processus migratoire lui-même et qui tendent déjà à modifier la dynamique de l’émigration dans certaines sociétés.
Parmi les différents articles qui illustrent, à l’échelle de pays, les problèmes et les enjeux des mouvements migratoires, trois méritent une attention particulière : celui de Adapa Satyanarayana qui relate « La migration des travailleurs de l’Inde du Sud vers l’Asie du Sud-Est durant la période coloniale », celui de Peter Mwangi Kagwanja qui jette une lumière crue sur la « gestion humanitaire » des camps de réfugiés au Kenya et celui de Jean-Paul Guevara consacré aux migrations Bolivie / Argentine dans le contexte de la mondialisation.

Journal of rural coopération, CIRCOM – Centre international de recherches sur les communautés coopératives rurales, vol. 32, 2004, n° 1.
Remi Adeyemo rend compte d’une étude portant sur les capacités de communautés agricoles du sud-ouest du Nigeria à gérer leur ressources naturelles dans l’optique du développement durable (« Self-Help Farmer Cooperatives’ Management of Natural Resources for Sustainable Development in Southwest Nigeria ») ; des connaissances solides existent, grâce à l’assistance de coopératives en matière de techniques agricoles préservant la fertilité des sols et l’environnement ; l’auteur souligne le rôle déterminant des femmes dans la maîtrise des techniques nouvelles. Julie A. Hogeland (« How Culture Drives Economic Behavior in Cooperatives ») relate la modification des valeurs coopératives engendrée par la concurrence des produits importés et l’industrialisation de l’agriculture. Les valeurs « la coopérative est comme une famille » n’ont pu être préservées qu’en acceptant que le fermier se comporte comme un manager, ce qui réduit l’intervention de la coopérative à la prestation de services à ses membres. Le constat du changement de comportement est aussi fait par Ronen Manor dans les kibboutzim d’Israël, depuis les années 80 (« The “Renewed” Kibboutz ») ; les changements concernent : le mode de gestion, l’apparition de la propriété privée, l’articulation au monde extérieur au kibboutz avec le développement des emplois de membres du kibboutz à l’extérieur et la venue de salariés extérieurs dans le kibboutz. Ceci conduit à redéfinir le kibboutz, y compris en se tournant vers la justice et la loi ; ainsi un nouveau statut de “kibboutz rénové” est-il apparu, s’inscrivant très directement dans une idéologie libérale. L’article de Vassilis Patronis sur l’évolution du mouvement coopératif au cours du XXème siècle (« Agricultural Cooperative Organizations throughout the 20th Century : A Critical Overview ») clôt ce numéro ; l’auteur montre que l’articulation entre les événements politiques et les politiques économiques a parfois donné de l’importance aux coopératives ; la période contemporaine semble être, de ce point de vue, un moment de creux pour ce secteur.

GRESEA Echos « Le développement, un privilège des entreprises ? », n° 42, Avril – juin 2004.
Le GRESEA va fêter son vingt-cinquième anniversaire, ce qui est l’occasion de penser l’avenir, mais aussi de dresser un bilan des vingt-cinq ans écoulés. « 25 ans de capitalisme » : Georges Lebel expose les défaites successives des Suds, de l’exigence déçue d’un Nouvel Ordre Économique International des années 70 au paternalisme subi dans la lutte contre la pauvreté. Les firmes transnationales, par l’ambiguïté de leur statut juridique (personne morale) gagnent des droits sans devoir supplémentaire. « 25 ans de sujétion » : Samir Amin évoque la montée en exigence de l’impérialisme américain, surtout à partir de 1989. « 25 ans de lutte » : Peter Pennartze, Denis Norman et Erk Rydberg exposent les démarches menées pour la reconnaissance de la responsabilité sociale des entreprises et des droits sociaux de l’homme. Ces 25 années sont ainsi celles de l’idéologie libérale dominante triomphante qui parvient même à occulter la question du développement. Dans les affrontements ainsi nés, le GRESEA a trouvé et trouve la place que lui vaut la fidélité de ses engagements.

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