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Editorial Après avoir fait de l’année 2003...

vendredi 16 avril 2004

Editorial

Après avoir fait de l’année 2003 l’année de l’Algérie en France, notre pays célèbre, en 2004, l’année de la Chine. Les festivités qu’elle entraîne ne manquent pas de s’inscrire dans un esprit d’amitié entre les peuples. Pourtant, par sa taille (1,3 milliard d’habitants) et ses performances économiques récentes (le PIB par habitant a pratiquement triplé entre 1990 et 2000, passant, en parité de pouvoir d’achat, de 1 394 $ à 3 976 $ en 2000 ; le taux de croissance de ce même PIB atteignait 9,1 % en 2003), un développement économique chinois est couramment perçu comme une menace par les pays des Centres. L’ambition de cette économie, devenir “l’atelier du monde”, et le fort mouvement de délocalisation dont elle bénéficie aujourd’hui, en ferait un compétiteur dangereux pour les pays industrialisés (même si ce sont surtout les pays des Périphéries qui actuellement pâtissent le plus de la venue de ce nouveau concurrent). Les dimensions de cette économie ajoutent à ces craintes. D’ores et déjà, aux chiffres de l’an 2000, son PIB (5 019,4 milliards de dollars) est le triple de celui de la France et sa population active (756,8 millions de personnes) est trente fois plus nombreuse. Le rythme rapide de la croissance d’une telle économie est ainsi considéré actuellement comme une des origines des tensions qui affectent les marchés mondiaux de ressources primaires et de fret maritime et conduit les pays des Centres à en redouter les effets induits : le renchérissement de leurs approvisionnements.
Derrière ces craintes se profile une image du futur de la Chine qui ferait de ce pays la copie conforme des pays capitalistes avancés, doté de structures comparables et d’objectifs économiques et sociaux identiques. Dans une telle représentation, une confrontation deviendrait presque inéluctable. A-t-on pourtant l’assurance que la Chine soit en train de devenir à la fois puissance capitaliste et pays des Centres ?
La Chine dispose, certes, de conditions avantageuses pour poursuivre un développement. Celles-ci ne se résument pas à une main d’œuvre très bon marché. Les héritages de la période précédente, celle de la planification, sont nombreux, quels que soient les succès et échecs enregistrés à l’époque. Nous devons citer :
– les compétences en matière industrielle acquises par une partie de la population active chinoise ;
– une maîtrise de la haute technologie et la capacité à la faire progresser, comme en témoigne, en 2003, le premier vol spatial habité, réalisé par un cosmonaute chinois ;
– un système éducatif qui, sans atteindre les performances obtenues dans les pays capitalistes avancés, scolarise pourtant 6,1 % des jeunes issus d’une même classe d’âge dans l’enseignement supérieur en 19971 (deux fois plus qu’en 1990) et forme annuellement 325 000 ingénieurs, soit trois fois plus qu’en Inde2.
Cependant, voir dans un futur proche une économie et une société chinoise comparables à celles des pays des Centres reste très incertain. Des premiers temps de leur industrialisation à aujourd’hui, ces pays sont caractérisés par un espace économique unifié, les actions des différents agents étant rendues compatibles et intégrées par un ensemble de procédures de régulation diversement efficaces. L’économie chinoise contemporaine s’écarte largement de ce schéma. L’espace géographique est immense et hétérogène. L’espace économique est loin d’être unifié. Les inégalités régionales (l’ouest pauvre et l’est riche) sont fortes et ne cessent de s’accroître : le PIB par habitant des provinces riches est, en 2001, supérieur de 60 % à la moyenne nationale, alors qu’en 1991, il n’était supérieur à cette moyenne que de 26 %3. A ces inégalités s’ajoutent les différences entre les mondes urbains et ruraux, accentuées par l’accès à des modes de consommation avancée d’une partie des populations urbaines (dans les villes de l’est, pratiquement tous les foyers possèdent un appareil de télévision et quatre ménages sur cinq sont équipés d’un réfrigérateur et/ou d’une machine à laver le linge).
Les différentes réformes mises en oeuvre depuis le onzième congrès du Parti communiste chinois, en 1978, ont visé à l’introduction d’une économie de marché, peu à peu ouverte sur l’économie mondiale. Des réformes successives ont engendré des vagues d’opportunités d’investissements privés. Cet enchaînement n’a pas conduit à une évolution graduelle des structures productives mais plutôt à un “empilement” de “systèmes productifs” distincts. Rigas Arvanitis, Pierre Miège et Zhao Wei4 ont montré comment, au système étatique initial, s’ajoutaient successivement trois systèmes productifs nouveaux, issus respectivement des capitaux chinois privés (ou rendus privés) de l’intérieur, des capitaux venus de Hong Kong, Macao ou Taïwan et des investissements des firmes transnationales occidentales. Liées, soit aux différents marchés domestiques, soit aux réseaux de maîtres d’œuvre ou de sociétés-mères étrangères, les activités des entreprises appartenant à chacun de ces “systèmes productifs” sont peu intégrées, même si leurs performances ont pu entraîner une croissance économique rapide. Il serait donc illusoire de voir là un espace économique unifié. L’autonomie (relative) des provinces, l’appétit de liberté des entrepreneurs privés chinois et les exigences des investisseurs étrangers constituent autant d’obstacles à la mise en place de procédures de régulation économique efficaces. De cette carence naît un comportement des entrepreneurs (privés) marqué par une préférence pour le court terme, le mirage de profits immédiatement élevés et une concurrence féroce, non pas généralisée, mais établie entre compétiteurs issus d’un même “système productif”. Le cadre de leurs actions, s’il ne s’oppose pas à une croissance quantitative de la production sur la courte période, devient vite incompatible avec les exigences de perspectives à long terme et de projets communs partagés qu’implique l’idée d’un développement.
De plus, la croissance rapide que connaît aujourd’hui l’économie chinoise s’opère dans un contexte particulier, celui d’un ordre économique international très unilatéralement favorable aux seuls intérêts des pays des Centres. Dans ce cadre, si les transformations que connaît ce pays peuvent être présentées comme l’émergence de structures nouvelles, elles peuvent tout aussi bien être appréhendées comme la destruction de secteurs d’activité et d’organisations sociales, comme cela est trop souvent le cas dans les pays des Périphéries. Les forces mêmes qui sont perçues comme vecteur de progrès agissent à l’inverse comme sources de destructuration. Il en est ainsi des flux d’investissement directs étrangers (IDE) reçus par la Chine qui, loin de réduire les inégalités régionales, tendent, à l’inverse, à les augmenter. Si aujourd’hui, géographiquement, la production de la Chine tout entière est obtenue à raison de 57 % à l’est, 26 % au centre et 17 % à l’ouest, les flux d’IDE contribuent largement à amplifier ce déséquilibre en se portant pour 86,4 % à l’est, 9 % vers le centre et 4,6 % vers l’ouest.
Il en est de même de l’avantage comparatif principal dont dispose une Chine désormais ouverte sur l’extérieur, le faible coût de sa main d’œuvre. La situation présente, où, en matière de faible coût, la Chine constituerait la norme internationale, peut aussi être perçue comme la mise en place d’une exploitation forcenée de cette main d’œuvre. Si, dans la théorie, l’émergence d’activités de type capitaliste s’apparente, en termes d’emploi, à un transfert d’emplois du secteur d’Etat vers le secteur privé, il convient de reconnaître que, dans la réalité, ce transfert a créé en Chine un ensemble de travailleurs prêts à tous les sacrifices pour obtenir un emploi (ceux que l’on appelle “les travailleurs migrants”, parce qu’ils changent, à cette occasion, de région5). Pour en arriver là, il a bien fallu que soit mis à mal l’ensemble des procédures de protection sociale. Ainsi, la perte d’un emploi dans le secteur d’Etat, ne signifie-t-elle pas seulement le chômage pour celui qui la subit, mais aussi, la perte de toute sécurité sociale dans un système qui avait fait des entreprises d’Etat, les principaux prestataires de protection sociale (fonction, bien évidemment non reprise par les différentes entreprises privées). Il demeure pourtant en place un système protecteur : les salaires minimums indexés. Il n’y a pas un, mais une multitude de salaires minimums en Chine, puisque leur fixation est décentralisée au niveau de chaque ville, en tenant compte du coût de la vie locale. La pression du chômage, la concurrence entre provinces pour attirer les investisseurs a fait le reste : les écarts entre les salaires minimums sont restés importants (de 12 à 42 dollars US6) alors qu’en termes réels ces salaires n’ont pas progressé.
De plus, a subsisté en Chine, le vieux système des permis de séjour intérieur, destiné à l’origine à contrôler les mouvements internes de population. Les employeurs privés l’ont détourné de sa mission initiale en en faisant un instrument puissant d’action sur les marchés du travail. Un travailleur ne peut être embauché que sur présentation de ce permis. Par suite, le nouvel embauché est, déjà, à son arrivée, endetté du montant du coût d’obtention de ce permis, désireux avant tout de se libérer de sa dette. Il peut également se trouver dans une situation plus précaire : “sans papier”. Il y a pire encore : la pratique des employeurs consistant à retenir le permis des membres du personnel les transforme en main d’œuvre captive. Enfin, devrait-on ajouter, il ne suffit pas d’être mal payé, encore faut-il que les salaires soient versés. En effet, heures supplémentaires “gratuites”, impayés de salaires constituent ce qu’un journal de Canton appelle “des pratiques courantes”7.
La déréglementation du travail est un processus lourdement engagé, une large part des dispositions protégeant les salariés ont disparu, cependant que l’action des employeurs privés tente de faire tomber en désuétude ce qu’il en reste.
Peut-on concevoir un développement de la Chine fondé sur une telle exploitation de ses salariés ? Cela semble difficile puisqu’un processus qui abandonnerait les aspirations à une vie meilleure d’une large part de la population ne conduirait, au mieux, qu’à une croissance en trompe-l’œil. Il y a plus. Le mouvement continu de déplacement des capitaux à la recherche d’une valorisation toujours plus importante, place chaque pays des Périphéries qui souhaite les attirer dans un engrenage redoutable : il lui faut être le moins-disant salarial et le moins-disant social. Aujourd’hui, la Chine serait en la matière, la norme8. Pourtant, déjà, émerge “l’attractivité” de nouveaux “Eldorados” du travail bon marché, sans parler de l’intérêt des investisseurs étrangers à mettre en concurrence la main d’œuvre chinoise de l’est du pays avec celle de l’ouest, meilleur marché. Dans cet engrenage, on ne distingue aucune limite. Quel sacrifice supplémentaire pourrait alors être demandé à la population chinoise ?

Patrice Allard

Présentation du dossier

Les multinationales

Voilà bientôt quinze ans qu’un changement d’envergure s’est produit dans les discours et les politiques des pays périphériques à l’égard du capital étranger. A la fin des années 80 une inflexion était apparue dans leur position à l’égard des multinationales ; c’est très officiellement que la Conférence des Nations Unies pour le Commerce et le Développement avait déclaré que le temps de l’hostilité à leur endroit était révolu. Par la suite il y a eu une propension générale à réviser à la baisse les exigences inscrites dans les Codes d’investissement et à conclure des accords bilatéraux d’investissement très généreux, au point qu’en 2003, dans son rapport sur l’investissement international, la CNUCED a souligné les risques qui en résultaient pour les politiques nationales de développement.
Ce changement, évidemment, n’a pas été le fruit du hasard. C’est contraints et forcés par le poids de leur endettement et sous la pression des institutions financières internationales que ces pays ont cherché à attirer les capitaux privés et se sont trouvés entraînés dans la surenchère des politiques d’attractivité. L’ouverture au capital étranger fait ainsi partie de cette “révolution silencieuse” de la libéralisation tous azimuts qui s’est déclenchée après la crise de la dette, quand le capital a cherché dans la globalisation de nouvelles sources de profit. Il n’est donc pas étonnant que l’on puisse constater que les multinationales ne sont pas plus qu’autrefois, un vecteur du développement.
Mais les multinationales ont, elles aussi, changé, dira-t-on. D’un côté, elles font partie des firmes qui semblent avoir le plus pris au sérieux la question de la “responsabilité sociale de l’entreprise” puisqu’elles ont “spontanément” mis en place des codes de bonne conduite pour que leur activité dans les pays périphériques ne nuise pas à l’environnement et respecte les normes internationales du travail et les droits de l’homme. De l’autre, les plus grandes d’entre elles ont accepté le partenariat (le Global Compact) que leur a proposé le Secrétaire Général des Nations Unies, Kofi Annan, c’est-à-dire qu’en échange d’un label, elles se sont engagées à œuvrer dans le sens d’une meilleure protection de l’environnement, du respect des normes internationales de travail et de la promotion des droits de l’homme. En fait, un très grand nombre de travaux ont déjà été accumulés sur ces deux sujets et il en ressort assez clairement que ni la Responsabilité Sociale de l’Entreprise ni le Global Compact ne pourront mettre les multinationales au service du développement. L’ouvrage récent de Ann Zammit publié conjointement par le South Centre et l’Institut de recherche des Nations Unies pour le développement social (UNRISD) vient encore le confirmer, ne serait-ce que par son titre : « Development at risk : Rethinking UN-Business Partnerships ».

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