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Article 6 : Sur les stratégies de localisation des FTN, visant à réduire le coût du travail

vendredi 16 avril 2004


Sur les stratégies de localisation
des FTN,
visant à réduire le coût du travail

Claude Pottier

Les stratégies de localisation des firmes transnationales provoquent une remise en cause des conditions de rémunération, d’emploi et de travail dans les pays développés. Deux précisions liminaires doivent cependant être apportées :
– d’abord, la tendance à la destructuration des systèmes sociaux dans les pays développés a aussi une détermination plus générale de type macro-économique. La pression à la baisse du coût du travail et à la remise en cause des acquis sociaux résulte à la fois des besoins de rentabilisation du capital financier et de l’ouverture des nations qui conduit à la mise en œuvre de politiques de désinflation compétitive ;
– ensuite, les stratégies des multinationales sont loin d’obéir au seul critère du coût du travail. On sait que l’accès aux marchés et le processus de centralisation du capital, par fusions-acquisitions internationales, sont les deux grands facteurs explicatifs des investissements directs internationaux.

Dans la mesure où l’objectif recherché est la réduction du coût du travail, les stratégies des FTN soulèvent quatre questions :
– quelle est l’importance de ces stratégies ?
– quels sont les salariés mis en concurrence ?
– quel est l’impact de ce phénomène sur la situation du travail ?
– quels peuvent être, alors, les modes de régulation du rapport capital-travail ?

Importance des stratégies de localisation visant à la réduction du coût du travail
La recherche d’une main-d’œuvre moins coûteuse et dont les conditions d’emploi sont moins contraignantes semble occuper une place de plus en plus importante dans la stratégie de localisation des firmes. Ce fait est contesté par la pensée économique dominante, mais il est attesté dès lors qu’on utilise le critère de mesure adéquat. Ce critère est l’évolution des importations des pays développés à partir des filiales implantées dans les pays où les salaires sont nettement moins élevés (importations auxquelles il faut ajouter celles qui sont consécutives à des opérations de sous-traitance dans ces pays). Etant donné que les conditions de production dans les pays à bas salaires sont moins favorables que dans les pays développés, sauf pour ce qui est du coût du travail, il est clair qu’une implantation dans ces pays à des fins d’exportation vers les pays développés ne peut s’expliquer que par la recherche d’une main-d’œuvre moins coûteuse. Il n’est pas juste alors de considérer qu’il s’agit là d’un facteur parmi d’autres. Il y a certes d’autres facteurs expliquant le choix d’un pays à bas salaire par rapport à un autre, mais la motivation fondamentale est bien le souci de réduire le coût du travail.

Or les données statistiques sur l’évolution des importations de produits manufacturés des pays développés sont éloquentes. Ainsi, les importations à partir des filiales des firmes japonaises implantées dans les pays à bas salaires d’Asie orientale sont passées de 5 % du total des importations de produits manufacturés du Japon en 1986 à près de 20 % en 2000. Pour les importations des firmes américaines à partir de leurs filiales, la part des pays en développement s’est accrue de 5 points entre 1983 et 2000, cette évolution étant due, pour l’essentiel, à l’intégration des filiales mexicaines au système productif américain. Concernant les firmes européennes, l’insuffisance de l’appareil statistique de l’Union européenne rend impossible une mesure globale du phénomène. Mais l’analyse du cas de l’industrie automobile montre une très forte augmentation des importations de l’Union à partir des filiales implantées dans les pays d’Europe centrale, jusqu’à l’adhésion effective de ces pays. Notons d’ailleurs que, pour l’ensemble de l’industrie manufacturière, la stratégie d’implantation dans cette zone a été mise en œuvre essentiellement par les firmes allemandes dans le but explicite de réduire le coût du travail. En effet, ce mouvement a été lié au débat, qui a eu lieu en Allemagne à la fin des années 1980, portant sur la perte de compétitivité du territoire allemand (Standort Deutschland). Dans l’industrie mécanique, notamment, le patronat s’est alors fixé comme objectif de réduire les coûts de production par la standardisation des produits et par la délocalisation d’une partie de la production en Europe centrale.

Ces indicateurs témoignent donc d’un redéploiement relatif du capital productif vers un certain nombre de pays à bas salaires qui sont en fait essentiellement les pays émergents, réunissant les conditions nécessaires à l’emploi d’une main-d’œuvre moins coûteuse, notamment un niveau minimal en matière de compétences et d’infrastructures. Bien entendu, l’objectif de réduction du coût du travail peut être poursuivi en même temps que celui d’accès au marché.

Les catégories de salariés mis en concurrence
Ainsi la stratégie des firmes conduit objectivement à une mise en concurrence d’un certain nombre de salariés. Quels salariés ? Ici encore, la pensée économique dominante, qui voit les relations économiques internationales essentiellement à travers les théories du commerce international et non à partir des stratégies des firmes, répète imperturbablement que les pays en développement se spécialisent dans les activités intenses en travail non qualifié. Certes, l’observation des faits montre que les stratégies de localisation visant à réduire le coût du travail concernent surtout le travail non qualifié, mais il apparaît aussi qu’elles impliquent de plus en plus le travail qualifié. Ce phénomène qui pouvait déjà être constaté dans l’industrie manufacturière apparaît avec plus d’évidence encore avec la délocalisation des services. En fait, on peut faire l’hypothèse que l’effort des firmes pour réduire le coût du travail porte sur tout travail pouvant être standardisé. Toute activité n’est pas standardisable, mais le potentiel de mise en concurrence des salariés par les multinationales semble important.

Impact sur le travail
L’impact de cette évolution sur l’emploi, les salaires et les conditions de travail est très difficile à évaluer. On sait que d’autres facteurs, notamment le progrès technique, ont un rôle déterminant sur le niveau de l’emploi et des salaires, sans pouvoir isoler le rôle de chaque facteur. Le redéploiement du capital vers les pays émergents peut en outre avoir des effets positifs sur l’emploi et les salaires dans les pays développés, par un renforcement de la compétitivité des firmes et par un élargissement de leur marché, dû à l’augmentation du pouvoir d’achat dans les pays émergents. A l’inverse, la simple menace de délocalisation produit des effets dévastateurs sur la situation du travail dans les pays développés. Cela apparaît bien en France et en Allemagne où cette menace conduit à une limitation des hausses de salaire et à une remise en cause de la réduction de la durée du travail, impliquant une diminution du salaire horaire.

A défaut de mesure, on peut émettre des hypothèses sur les effets, à l’échelle mondiale, de ce marché du travail régi par les multinationales. Si leur redéploiement vers les pays émergents tend à provoquer une croissance des emplois et des salaires dans ces pays et une diminution dans les pays développés, il y aurait donc une tendance à l’égalisation internationale du prix du travail, que Stolper et Samuelson avaient mise en évidence dans le cadre d’une tout autre problématique. Il conviendrait sans doute de distinguer les pays émergents selon l’importance de leur marché du travail. Dans les petits pays, les hausses de salaire induites par l’implantation des multinationales peuvent provoquer des processus de convergence internationale si elles sont associées à des hausses de pouvoir d’achat, ou bien, au contraire, un départ des firmes si les qualifications et la productivité ne se développent pas au même rythme. Dans les grands pays émergents, tels que la Chine et l’Inde, l’importance des masses rurales rend illusoire un processus rapide de convergence internationale des salaires. Dans ces conditions, la tendance à l’égalisation internationale du prix du travail risque bien de signifier surtout un alignement vers le bas. Il en va peut-être différemment pour ce qui est des conditions de travail. Ce point soulève la question des nouveaux modes régulation pouvant se développer à l’échelle mondiale.

Quels modes de régulation de ce phénomène ?
On peut d’abord se référer aux deux modes traditionnels de régulation des effets sociaux de l’ouverture économique, l’un de type protectionniste, l’autre d’inspiration libérale. Dans la lignée du protectionnisme, il est concevable de limiter les effets des stratégies des multinationales en taxant les importations des pays développés à partir des filiales implantées dans les pays à bas salaires. Mais cette solution est-elle réaliste ? Peut-on imaginer une réduction de la mobilité internationale du capital alors qu’elle est aujourd’hui au cœur du processus concurrentiel de l’accumulation ? Et que dire de la réaction des pays émergents ? A moins que le facteur écologique vienne mettre tout le monde d’accord : la séparation croissante entre les lieux de production et de consommation signifie une augmentation importante du trafic de marchandises à l’échelle internationale, qui élève le niveau de pollution.

A l’inverse, le mode de régulation proposé dans la problématique libérale est le processus continuel de reconversion des économies, qui implique la reconversion des salariés. Le soutien à l’innovation et à la recherche doit favoriser la spécialisation dans les activités à haute valeur ajoutée, tandis que la formation continue des salariés peut leur permettre d’occuper les emplois qualifiés correspondants. Cependant le développement des compétences dans les pays émergents jette un doute sur la permanence d’une division du travail attribuant les emplois qualifiés au Nord et les emplois non qualifiés au Sud.

Plaçons nous alors dans la logique de développement de nouveaux modes d’action des salariés et des citoyens dans le cadre de la mondialisation. Pour les salariés et leurs syndicats, il s’agit de coordonner leurs revendications, à l’échelle mondiale, notamment dans le cadre des comités de groupe internationaux. Certes, le rôle de ces comités est très faible pour le moment, mais il pourrait s’accroître. Au-delà de l’intervention des salariés, le phénomène le plus marquant aujourd’hui est l’action des ONG sur le thème de la responsabilité sociale des entreprises. Mais, concrètement, quel peut être le contenu de la régulation internationale du rapport capital-travail ? L’objectif d’un alignement rapide des salaires vers le haut n’est pas imaginable. A l’inverse, la ratification, par de nombreux Etats, des conventions de l’OIT reconnaissant les droits sociaux fondamentaux est un point d’appui. Le mouvement d’opinion international pour l’application effective de ces droits peut se développer et, au-delà, pourrait s’affirmer la revendication d’une amélioration des conditions de travail dans les établissements des multinationales situés dans les pays à bas salaires et chez leurs sous-traitants. Ainsi, les nouveaux modes de régulation du rapport capital-travail reposeraient d’abord sur la négociation conflictuelle entre, d’une part, les syndicats et les ONG et, d’autre part, les multinationales, qui sont évidemment soucieuses de préserver ou d’améliorer leur image. Il est clair cependant que ce face à face serait insuffisant s’il n’était relayé par des accords internationaux. Ici la distinction entre les accords mondiaux et régionaux paraît utile. L’intérêt d’une organisation à vocation mondiale, telle que l’OIT, est d’affirmer des principes universels. Mais la limite de son action tient à l’hétérogénéité du niveau de développement des pays adhérents. On l’a bien vu lors du débat sur la clause sociale, qui n’a pu déboucher sur un accord. Ne faut-il pas alors considérer que les organisations régionales (du type UE, ALENA, ASEAN) sont les lieux les plus appropriés pour tenter de limiter les pratiques de dumping social ?

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