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Editorial La situation de guerre froide qui...

vendredi 16 août 2002

Editorial

La situation de guerre froide qui s’était établie au cours des années suivant la seconde guerre mondiale avait conduit à une course aux armements sans précédent. Le risque d’un conflit aux conséquences apocalyptiques s’imposait à tous. La politique de détente et de limitation des armements d’abord, les changements radicaux intervenus dans le bloc de l’Est ensuite, ont mis fin à la concurrence entre deux systèmes économiques, concurrence qui conduisait à cette hypothèque.
Ce n’est pas pour autant que la période nouvelle soit devenue paisible. Des conflits anciens perdurent, au Proche-Orient (Palestine / Israël), en Afrique (Angola), en Asie (Inde / Pakistan). De nouveaux conflits sont apparus au Moyen-Orient (Iran / Irak / Koweït), en Asie (Tchétchènie), en Afrique (région des Grands Lacs), en Europe même (ex-Yougoslavie)… Leur liste exhaustive serait longue, s’il fallait l’établir. Un grand nombre n’affectait les pays des Centres ni sur leur territoire ou sa proximité, ni dans leurs intérêts économiques vitaux. Ils pouvaient, ainsi, facilement être ignorés ou oubliés. Ne soyons pas étonnés si leur éclatement à la proximité des pays des Centres, voire leur intrusion ponctuelle sur leur propre territoire (attentats) a écarté l’illusion d’un ordre international pacifique.
Pourtant les pays des Périphéries n’ont pas été victimes de cette illusion parce que, confrontés à de nombreuses situations de conflit, de guerres oubliées d’un occident qui ne se sentait pas concerné. Certains de ces conflits étonnent par leur durée. Invoquer le caractère récent des indépendances, l’héritage de tracés géographiques voulus par les colonisateurs ou issus des conflits anciens entre l’Est et l’Ouest ne semble guère pertinent pour expliquer cette durée. Parler de guerres tribales est l’expression la plus banale pour désigner ces guerres oubliées. Facilité d’expression, car elle trouve sa source dans la commodité de l’ethnocentrisme. Un “moindre degré de civilisation” est invoqué pour expliquer des “guerres d’un autre âge”, ce qui légitime l’indifférence de ceux qui jouissent d’une “civilisation supérieure”.
Pourtant, Georges Nzongola-Mtalaja1 nous livre une analyse bien plus pertinente de ces “guerres oubliées qui durent” pour le seul continent africain.
Deux caractéristiques s’en dégagent. Ces conflits sont le plus souvent, mais non exclusivement internes aux Etats, ce qui les rend plus discrets. Quelles qu’en soient les origines, les forces qui s’affrontent sont, là encore, souvent mais non exclusivement déterminées sur des bases identitaires. Lorsque l’identité religieuse, ethnique ou sociale d’une communauté se trouve menacée, objectivement ou subjectivement, les liens de solidarité au sein de la communauté prennent une importance suprême et l’hostilité envers tout autre communauté grandit. Tout acte de violence s’accompagne d’une vengeance et une escalade implacable se met en place.
De nombreux exemples : violence entre communautés (qui peuvent aller jusqu’au “nettoyage ethnique” ou bien jusqu’à l’anéantissement de l’appareil d’Etat — le cas de la Somalie est ici extrême), rebellions de minorités opprimées (par ex. au Nigeria) présentent des points communs. La menace qui pèse sur la communauté est, le plus souvent, socio-économique ou socio-politique. La pression exercée sur le territoire de la communauté ou sur ses frontières, pour l’accès à l’eau, aux terres cultivables ou tout autre ressource essentielle à l’exercice de l’activité économique est de nature à compromettre l’existence de celle-ci. Il s’y ajoute l’accès au pouvoir politique et aux ressources dont celui-ci assure la distribution et qui constituent trop souvent le dernier moyen de survie. Les mouvements de révolte populaire (par ex. au Nigeria ou en Amérique latine) se différencient de ce premier type de conflits durables par le fait que le groupe menacé n’est pas une ethnie ou une communauté religieuse, mais un ensemble social, souvent les plus démunis d’une société. La menace qui pèse sur le groupe est directement économique et sociale : le fardeau, toujours plus lourd, de la pauvreté qu’exacerbent les inégalités grandissantes avec une oligarchie dominante. Quel que soit le type de conflits durables examinés ci-dessus, conflits inter-communautaires, révoltes populaires, les origines de la menace se ressemblent. Il s’agit de l’aggravation manifeste des conditions de vie d’une partie de la population. La localisation géographique de ces conflits durables s’inscrit sur une carte de la pauvreté. Ils ont donc une spécificité : être l’un des résultats éventuels des processus de sous-développement qui frappent les populations des Périphéries.
Ces conflits oubliés peuvent aussi prendre une autre forme que Georges Nzongola-Mtalaja appelle “guerres de ressources”. Dans ces conflits, le contrôle d’une population, au nom éventuellement de la défense de son identité, n’est que le moyen de s’assurer une main mise sur un territoire et ses ressources. Ainsi, en Angola, les maquis de l’Unita (Union nationale pour l’indépendance totale de l’Angola) ont mené pendant plus d’un quart de siècle une lutte armée. Etablis par Jonas Savimbi, récemment disparu2, ils ont été créés dans une perspective d’affrontement Est-Ouest. L’aide que leur ont apportée les Etats-Unis et l’Afrique du Sud était la contre-partie d’une mission : faire contre-poids aux mouvements populaires de libération de l’Angola, protéger, au-delà de ses frontières, le régime d’apartheid d’Afrique du Sud. En dépit de la perte d’appui de ses deux protecteurs, l’Unita a survécu et avec elle la guerre de maquis (depuis 1994, l’Angola compte près de trois millions de personnes déplacées, le quart de sa population). Cette permanence du conflit résulte d’une conjonction. Jonas Savimbi avait réussi à s’enraciner dans une partie de l’Angola au point d’y devenir un véritable seigneur de la guerre. Dans le même temps, il était parvenu à trouver à l’extérieur de nouveaux alliés. Marchands d’armes et revendeurs de diamants ont fourni tous les appuis nécessaires pour faire durer le conflit et se livrer au pillage des ressources naturelles des zones contrôlées par l’Unita. Entre 1990 et 1996, cette organisation a commercialisé des diamants pour un total de 3,7 milliards de dollars3. De telles recettes permettent d’entretenir les maquis, mais aussi d’assurer de confortables revenus aux dignitaires du mouvement, aux compagnies minières et aux différents intermédiaires. En République Démocratique du Congo (Kinshasa) le conflit a perdu son caractère interne du fait de l’intervention armée de ses voisins : Rwanda, Uganda, Angola, Namibie et Zimbabwe. L’importance prise par l’aspect “guerre de ressources” est, ici, accablant. « Les activités commerciales des pays agresseurs en République Démocratique du Congo dépassent le qualificatif d’“exploitation illégale” pour atteindre celui de “pillage systématique”, dont les destinataires finaux sont, dans leur ordre d’importance économique, les pays suivants : les Etats-Unis, l’Allemagne, la Belgique et le Kazakhstan » concluait, dans son rapport, une commission d’enquête internationale mandatée par le Conseil de sécurité des Nations Unies4. On pourrait croire que le XIXème siècle, siècle du partage du monde entre les pays des Centres, n’est pas achevé. Toutefois, la relation qui lie une Périphérie à un Centre n’y est plus directement coloniale. Elle implique un lien particulier qui unit les intérêts des banques et des firmes transnationales occidentales à des intérêts plus troubles d’acteurs interlopes, issus de l’ensemble des activités illégales de notre monde5. Les entreprises des Centres trouvent, là, d’une part, le confort d’une offre suffisante de richesses naturelles rares à un prix raisonnable et, d’autre part, d’une absence de souci éthique (un diamant reste un diamant quel qu’en soit le vendeur !). Elles n’ont pas, en effet, à assurer elles-mêmes le pillage. Ce sont des intermédiaires sans scrupule, et pour certains issus des Périphéries, qui s’en chargent. Ce mode de pillage présente, toutefois, un défaut : nécessiter la perpétuation du conflit pour pouvoir durer. Si le contrôle des ressources en matières premières demeure une des exigences que les producteurs des Centres adressent à leurs fournisseurs des Périphéries, il emprunte là de curieux détours.
L’éclatement d’un conflit peut résulter de causes multiples, de nature économique ou autre. Lorsqu’il dure, il est permis d’en oublier la ou les causes immédiates. Il faut alors réfléchir sur ce qui le fait durer. Le type de relations qu’une population, un groupe a établi avec son environnement (les autres groupes, les autres populations) devient pertinent. Ces deux types de “guerres oubliées” dans les Périphéries sont les révélateurs de la situation spécifique de celles-ci. C’est à elles de répondre aux besoins des entreprises des Centres sans réciprocité et quel qu’en soit le prix. Cacher cette asymétrie sous le masque d’une soumission à un grand marché mondialisé n’en change pas la nature : c’est aux Périphéries d’assurer la régularité de ces approvisionnements et non aux Centres d’organiser un commerce qui permette un développement pour tous. Pour les Périphéries, le prix de la satisfaction des besoins des entreprises des Centres est lourd ; il est trop souvent l’approfondissement du sous-développement et l’appauvrissement des populations. La durée des conflits qui en résultent s’inscrit dans un enchaînement où la pauvreté fait naître le conflit et où le conflit ruine encore davantage. Triste dialectique, qui n’est pas d’un autre temps, mais du temps présent.
Patrice Allard

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