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Article 6 : Porto Alegre le second Forum Social Mondial ou les “messages”de l’autre monde

vendredi 16 février 2001

Porto Alegre
le second Forum Social Mondial
ou les “messages”de l’autre monde

Ce compte-rendu du deuxième Forum social mondial de Porto Alegre est le résultat de la consultation de sources d’informations multiples et de l’interview d’Antoine Brescia qui a participé au forum au titre du mouvement ATTAC.*

Le second Forum social mondial (FSM) s’est tenu du 31 janvier au 5 février. La ville de Porto Alegre (Etat du Rio Grande do Sul, Brésil) n’accueillait pas seulement ce forum. Au cours de la même semaine, six autres forums se sont déroulés dans cette ville :
– le forum mondial des autorités locales pour l’inclusion sociale (du 28 au 30 janvier) qui, à l’invitation de la municipalité de Porto Alegre, réunissait 203 maires venus du monde entier ;
– le forum mondial des parlementaires (1 et 2 février) qui était organisé par le gouvernement provincial du Rio Grande do Sul ;
– le forum mondial de la justice ;
– le forum mondial de la jeunesse ;
– le forum mondial de l’éducation ;
– le forum mondial des enfants.
La simultanéité de ces rencontres n’était en rien fortuite. Elle traduit la volonté des mouvements de contestation de la mondialisation libérale d’élargir l’analyse critique et la recherche d’alternatives à des forces sociales, professionnelles et politiques dépassant leurs champs d’action habituels.

Un forum chargé de symboles
Au-delà de la mobilisation qu’a suscitée le FSM, qui est seul concerné dans cette présentation, ce forum présentait avant tout une puissante symbolique.
Sa localisation sur le continent sud américain est symbolique de la détérioration croissante des conditions de vie de bien des peuples des Périphéries. Le bilan de l’année 2001 est bien lourd, très loin des attentes des tenants de l’économie libérale, dans cette région de notre planète. A commencer par le pays d’accueil lui-même. Le Brésil, première puissance économique de la région, est soumis depuis 1999 à un plan d’austérité destiné à enrayer la dépréciation de la monnaie nationale, le Réal. Les Brésiliens pouvaient espérer tirer maintenant bénéfice de la rude thérapie qui leur avait été administrée. La relative stabilité monétaire de l’année 2000 confortait cette espérance. Il n’en a rien été. La faiblesse de l’activité économique, résultant du ralentissement économique du principal partenaire, les Etats-unis, a été aggravée par une pénurie d’électricité, d’abord, puis un mouvement de fuite de capitaux, ayant entraîné une nouvelle dépréciation du Réal et un alourdissement de la dette extérieure et de la dette publique du pays. Tels ont été les résultats de l’année. Les objectifs que souhaitait atteindre le plan d’austérité sont aujourd’hui plus éloignés qu’ils ne l’étaient au début de l’année 2001. Ceci laisse présager la poursuite (si ce n’est l’amplification) d’une rigueur dont les effets sociaux sont bien connus. Et le cas du Brésil n’est pas unique. La transmission de la conjoncture américaine a fait d’autres victimes. Le Mexique, lié aux Etats-unis dans le cadre de l’ALENA, a connu cette année une légère récession, après cinq années de croissance. Une situation de récession que connaît depuis trois ans l’Uruguay, un des pays les plus riches de la région. Enfin il semble bien inutile de rappeler la situation catastrophique de l’Argentine. Loin de constituer une vitrine de la mondialisation libérale, l’Amérique du sud est devenue le symbole des souffrances des populations des Périphéries soumises à l’ordre économique international dominant.
Le choix de la ville de Porto Alegre est aussi significatif. Comme le remarque Antoine Brescia « Porto Alegre, administrée depuis plus de 10 ans par le Parti des travailleurs (parti d’opposition socialiste au Brésil) est une vitrine, non seulement par les choix sociaux de sa politique municipale, mais surtout par l’exemple de la démocratie participative qui est mise en œuvre ».
C’est aussi dans le choix des dates que Porto Alegre révèle une autre dimension symbolique. Le Forum économique mondial (celui de Davos, déplacé cette année à New York) et le FSM ont eu lieu au même moment (du 31 janvier au 4 février pour le premier). Cette simultanéité répond à la volonté des organisateurs du FSM de présenter non pas seulement une autre image de la mondialisation libérale, mais surtout de montrer, là, l’envers des préoccupations du forum économique.
Qu’est-ce que le Forum économique mondial ? La réunion annuelle des personnalités marquantes de l’économie et des dirigeants politiques importants, pour examiner “l’état du monde” et en tirer des analyses et des positions communes. En un mot, établir un dialogue entre le pouvoir économique (celui des plus grandes entreprises et des capitaux les plus concentrés de la planète) et les responsables politiques, pour que “l’expertise” des premiers soit prise en compte par les seconds et constitue le fondement d’une “bonne gouvernance”. Comme l’a rappelé José Maria Figueres, le cadre analytique est strictement libéral : « Le forum économique mondial renouvelle son engagement à traiter des questions de développement par le biais de solutions propres à l’économie de marché. Nous considérons qu’il s’agit là du moyen de parvenir à un cercle vertueux de meilleure interaction entre le monde des affaires et les autres acteurs de la société »1.
Le FSM se dirige dans une tout autre direction. Son contenu consiste en des échanges sur différents thèmes entre les divers mouvements concernés par la contestation de la mondialisation libérale. Chacun de ces mouvements décide seul de sa participation et de son engagement au sein du FSM. En 2001, au premier FSM, 900 mouvements ont participé. En 2002, ils étaient plus de 2000. Marqués par de nombreuses différences qui ne sont pas que géographiques ou culturelles, ces différents participants se rejoignent dans des exigences communes en matière de justice sociale, d’égalité, de dignité, de paix, de qualité de la vie et de respect des droits et libertés.
Cette dimension symbolique du FSM, envers du forum économique, ne se limite pas au seul calendrier. Les questions abordées le sont tout autant. Le thème central du forum économique peut être résumé en une seule expression : “des temps de fragilité”. Où se trouvent ces “fragilités” et comment y remédier ont donc constitué les questions centrales débattues à New York. A Porto Alegre, l’origine de ces fragilités n’est pas la montée des incertitudes qui rend les décisions difficiles et les paris risqués mais le poids des injustices sociales. Quelles sont ces injustices et comment les combattre constituent donc l’objet principal du FSM. Six grandes directions sont explorées :
– la taxation des flux de capitaux transnationaux (ou des revenus qu’ils engendrent) comme moyen de lutter contre la spéculation mais aussi de décourager les pratiques de dumping social ou d’exploitation abusive des pays des périphéries par les firmes transnationales ;
– la suppression des paradis fiscaux comme moyen d’établir une transparence sur ces flux de capitaux ;
– l’annulation de la dette des pays en développement comme moyen de libérer les populations de ces pays des fardeaux que celle-ci leur impose ;
– la recherche d’un nouveau système de gouvernance pour remédier à l’hypertrophie des organisations internationales financières ou commerciale ;
– la réorganisation de la production agricole comme moyen d’assurer la sécurité alimentaire au plan mondial comme à celui de chaque peuple ;
– la réforme des démocraties pour assurer aux citoyens un contrôle des actes de leurs gouvernements.
Chacun de ces thèmes peut être renvoyé à un envers, comme la réponse à une question soulevée au forum économique, à New York. Lorsque le forum économique interroge sur la nature des défis que doit affronter le monde des affaires, le FSM ne lui apporte-t-il pas deux réponses : taxer les flux de capitaux et supprimer les paradis fiscaux. De même lorsque le premier recherche les moyens de réduire la pauvreté et d’établir l’équité, une réponse ne vient-elle pas de Porto Alegre : annuler la dette du Tiers monde. Lorsque, à New York, se pose la question des moyens propres à assurer la sécurité et prendre en compte les vulnérabilités, Porto Alegre ne manque pas de répondre : réorganiser la production agricole pour assurer la sécurité alimentaire mondiale. Enfin, à l’interrogation du forum économique sur la réévaluation du “leadership” et de la gouvernance, le FSM répond : rééquilibrer le poids des différentes institutions internationales. Ce n’est pas le dialogue impossible de deux mondes mais la planète libérale et son envers qui s’opposent. Et cet envers n’est pas une simple image. Pour Antoine Brescia « le FSM n’est plus considéré par “la planète libérale” comme un assemblage de mouvements de contestation. Elle commence à prendre au sérieux le travail accompli au sein du FSM et celui des organisations qui l’animent. Ainsi, en France, le mouvement ATTAC a-t-il reçu des appels à venir discuter venant de représentants d’institutions internationales, pourtant piliers de l’ordre économique international libéral ».

Un forum pluraliste
La première caractéristique du FSM est la diversité des mouvements qui y ont participé, diversité marquée tant au niveau de leurs champs d’action que de leurs objectifs. Se sont ainsi retrouvés à Porto Alegre des mouvements politiques radicaux, des mouvements de contestation de la spéculation financière ou de l’endettement du Tiers monde (comme Jubilée sud ou Attac), des mouvements écologistes (comme Greenpeace ou les amis de la terre), des mouvements paysans (comme Via Campesina ou le Mouvement des Sans Terre), des organisations humanitaires (comme Médecins sans frontière ou Amnesty international) et des mouvements syndicaux (comme l’AFL-CIO ou la Confédération internationale des syndicats libres). Comme le constate Antoine Brescia : « Les organisations américaines étaient les plus présentes, en nombre comme en importance. Leur venue ne résulte pas que de la proximité géographique mais plutôt de prise de conscience et d’expériences de lutte menées dans les deux Amériques. A travers la présence conséquente des mouvements latino-américains, il est important de relever que la Conférence épiscopale et par son intermédiaire la théologie de la libération ont exercé une influence non négligeable sur les travaux du forum ».
Il est difficile d’attribuer cette diversité à une convergence de circonstances trouvant son origine dans le succès du premier forum et l’intention de profiter de sa médiatisation. « La présence de représentants du monde politique, parfois en rapport avec la campagne électorale française, est passée à peu près inaperçue à Porto Alegre », fait remarquer Antoine Brescia « Ainsi le FSM n’a aucunement joué le rôle d’une tribune ».
L’imbrication des différentes questions soulevées par la mondialisation libérale constitue une tout autre explication de cette diversité. Par exemple l’importance prise par les mouvements de capitaux transfrontaliers et les effets qu’ils engendrent illustrent cette imbrication. Lorsque ces flux de capitaux se présentent sous une forme spéculative, ils font peser un prélèvement sur l’ensemble des producteurs, sous la forme des intérêts et dividendes qui les rémunèrent. L’alourdissement de ces prélèvements devient parfois insupportable dans des situations de “crise de la dette” ou de “crise des pays émergents”. Le caractère improductif de l’emploi de ces capitaux ne peut que choquer. Ainsi, sur la base du niveau de la capitalisation atteint en 1996 (20 000 milliards de dollars), une augmentation générale de 1 % de tous les cours boursiers créé une plus value de 200 milliards de dollars, soit 20 fois le montant du fonds que l’ONU souhaite réunir pour lutter contre le sida. Sous une forme productive, les effets attendus de ces capitaux ne manquent pas d’interroger les salariés dans les Centres comme dans les Périphéries, surtout les moins qualifiés d’entre eux. La recherche permanente de conditions de production plus avantageuses, comme la surenchère des pays souhaitant attirer ces investisseurs, peuvent conduire au chômage et à la régression sociale dans les Centres. Ces mêmes causes empêchent une amélioration durable de la situation des salariés des Périphéries. Cette surenchère entre pays d’accueil peut aussi faire redouter le déplacement d’activités polluantes ou dangereuses des pays des Centres vers les Périphéries, plutôt que de voir mener des actions correctrices. Enfin l’opacité de certains de ces mouvements de capitaux, fortement encouragée par les paradis bancaires et fiscaux, par leur capacité à rendre inefficace toute réglementation, menace l’existence même d’un contrôle démocratique au sein d’une économie capitaliste mondialisée.
Cette imbrication des phénomènes économiques et sociaux se produisant dans l’ordre économique international libéral justifie des rapprochements entre divers mouvements mais l’éloignement des points de vue des participants n’en constitue pas moins une difficulté. Sa résolution passe d’abord par les modalités de l’organisation, ce que précise Antoine Brescia : « chacun des thèmes (il y en a eu 26) a été retenu par le comité d’organisation, le comité brésilien du FSM, avec l’aide d’un conseil international constitué des principales organisations (8) à l’origine du forum, sur proposition de différentes organisations (au total une soixantaine). Le choix d’un thème s’est traduit par la désignation d’impulseur, c’est-à-dire d’une ou de plusieurs organisations chargée(s) d’en assurer le pilotage et de désigner les deux ou trois intervenants dans les conférences plénières. L’importance du thème, l’expérience acquise par ces organisations, mais aussi le souci d’une répartition géographique équilibrée ont été pris en compte dans le choix. L’essentiel du travail a été accompli en conférence plénière. Ces conférences se tenaient le matin et se déroulaient en deux temps, le premier consacré à la présentation des rapports par les intervenants-experts et des sous-rapporteurs (en général deux rapporteurs et deux sous-rapporteurs), le second temps étant réservé aux interventions des autres participants présents dans la salle. L’une des choses les plus remarquables a été une forte présence féminine parmi les participants. Ce travail en conférence plénière était complété, l’après-midi, par la tenue d’ateliers sur des thèmes proches. Dans la pratique, la réflexion menée en atelier était assez déconnectée de celle des conférences plénières, mais a permis la participation d’organisations plus diverses. L’existence de contradictions entre les participants était manifeste. Elles n’ont pourtant pas bloqué la réflexion. Il y avait un accord de principe, accepté par tous les participants : un objectif devait primer sur tous les autres en cas de conflit. Celui-ci, la satisfaction des besoins essentiels des peuples, a fonctionné à la manière d’un “fil rouge” en évitant une dispersion de la discussion. De plus le but des conférences n’était pas d’arrêter des positions communes mais d’échanger des points de vue. Il en a résulté un esprit de tolérance, de respect des différents intervenants largement accepté par tous. Cet esprit a marqué la démarche même du forum : chaque appel a fait l’objet d’une première écriture, puis d’une discussion et de commentaires amenant sa révision jusqu’à obtenir l’agrément de chacun. »

Un forum marqué par l’actualité
Quels que soient les thèmes développés par le FSM, tout comme par le forum économique, il convient de ne pas sous-estimer l’importance d’une actualité devenue brûlante après le 11 septembre. Ainsi la tenue du forum économique dans un hôtel new-yorkais et non à Davos, lieu habituel de cette rencontre, a été officiellement présentée comme un acte de solidarité envers les victimes de ces attentats (même si d’autres considérations, de sécurité, voire financières ont également pesé sur ce choix).
Le FSM pouvait redouter bien des amalgames grossiers à un moment où une attitude critique vis-à-vis des Etats-Unis peut être instrumentalisée et déformée jusqu’à en faire un acte de soutien aux entreprises terroristes. Déjà les manifestations et la répression de celles-ci à l’occasion de la réunion du G8 à Gènes avaient fait craindre à certains protestataires une « criminalisation » de tout acte d’opposition à la mondialisation libérale.
Enfin, pendant la période même où se sont tenus ces deux forums, deux informations venant des Etats-Unis n’ont pas manqué de susciter des réserves ou une profonde méfiance :
– le 4 février, au moment où s’achèvent les deux forums, le président américain a rendu public un projet de budget pour l’année 2003 dans lequel figure une augmentation de 15 % des dépenses militaires2 ;
– Intervenant au sein du forum économique mondial, le secrétaire d’Etat américain Colin Powel a surpris son auditoire en déclarant que les Etats-Unis « continueront à s’attaquer au terrorisme, même si cela doit menacer la liberté d’hommes et de femmes »3.
Ces déclarations, traduisent de manière explicite le désir américain d’être l’unique gendarme du monde. Au Forum économique, ces déclarations ont choqué du fait de leur unilatéralité. Au FSM celles-ci ont renforcé un sentiment de menace. — comme le fait remarquer Antoine Brescia « en Amérique latine, les positions adoptées sont souvent anti-américaines. Cela tient à la situation spécifique de la zone. D’une part la crainte d’intervention des Etats-Unis dans les affaires internes des pays de la région est réelle, que ce soit à travers le plan Condor ou au prétexte de guerre contre les narcotrafiquants, par exemple. D’autre part les luttes politiques restent sanglantes sur ce continent. Au Brésil, le Mouvement des Sans-Terre, depuis 1984, déplore la mort de 1 600 de ses militants, paysans occupant les terres de grands latifundiaires, assassinés par les polices municipales ou les milices privées ».
C’est donc une condamnation sans équivoque de la politique actuelle conduite par le gouvernement américain et ses alliés qu’a prononcé le FSM. D’une part la réponse aux attentats subis par la population américaine — la guerre conduite contre l’Afghanistan — amène la victime à employer sur la population afghane des moyens bien proches de ceux utilisés par les agresseurs. Elle fait entrer dans la logique d’une « guerre globale permanente qui vise à renforcer la domination des Etats-Unis et de ses alliés » sur les peuples des Périphéries. D’autre part cette politique est conduite au nom de forces du bien opposées au camp des forces du mal. Cette diabolisation permet de ranger dans le camp de la barbarie tous ceux que la victime américaine désignera comme pouvant apporter, de près ou de loin, un appui au terrorisme. Cet amalgame permet de justifier toute action, même au mépris des droits humains fondamentaux comme c’est le cas en Palestine.

Un forum pour une autre mondialisation
La question centrale posée au FSM concerne sa capacité à élaborer des alternatives à l’ordre économique international libéral. Elle est prématurée car ce n’était pas l’objet du forum. Comme le fait remarquer Antoine Brescia « il n’y avait aucune conclusion à tirer, ni de proposition à arrêter. Le Forum est un “laboratoire d’idées” qui n’a jamais eu l’intention de se substituer aux intéressés. Il n’a pour but que de permettre des échanges sur des analyses, des pratiques, de faire connaître les diverses résistances à la mondialisation libérale et ainsi de les populariser. Le FSM n’a rien à décider. Les différents appels des mouvements sociaux en sont les exceptions. Ils constituent en effet des résolutions adoptées par ces mouvements et qui n’engagent que leurs signataires. »
Il est ainsi difficile de tracer un bilan. Pourtant trois axes, portés par un consensus, paraissent se dessiner.
Le premier concerne l’inscription au titre de patrimoine de l’humanité de l’eau, de la terre, des forêts, des aliments et des semences, des cultures et des identités des peuples. Pour le FSM, une telle inscription serait justifiée par la nécessité impérative de leur sauvegarde pour les générations futures. Pour les premiers, eau, terre, forêts, aliments et semences, faire partie du patrimoine de l’humanité conduit à placer ces richesses à l’abri de toute exploitation marchande qui détournerait leur usage de la satisfaction des besoins essentiels des hommes ou n’assurerait pas leur pérennité pour le profit des générations à venir. Confier la propriété ultime de ces richesses à l’humanité tout entière reviendrait à soumettre les actuels possesseurs de celles-ci à de nouveaux devoirs. Pour les aliments et les semences, ce nouveau statut placerait ces biens hors du champ de l’Organisation Mondiale du Commerce, sans que puisse être clairement désignées la (ou les) institutions internationales qui pourraient recevoir la compétence sur ces biens.
Le second axe est la référence explicite aux droits sociaux de l’homme. Par cela, le FSM revendique que de tels droits soient placés au-dessus des intérêts commerciaux. Il s’agit du droit à une alimentation saine et suffisante, du droit aux soins, du droit à l’éducation. Pour le FSM, ces droits devraient être collectifs, accordés aux peuples et non aux individus. Le bénéfice de ces droits impliquerait l’intermédiation de l’Etat qui représente et exprime la volonté du peuple.
L’affirmation d’un droit à l’alimentation est portée plus loin qu’à l’habitude. Elle contient l’exigence d’un droit à l’autosuffisance alimentaire (locale, régionale et nationale) ainsi que du droit à la terre pour les paysans.
L’énoncé de ces droits humains ébauche la construction d’une nouvelle architecture des institutions internationales. Il condamne la prééminence dont semblait jouir les institutions financières et commerciales internationales. Il suppose un socle de droits humains qui s’imposeraient à l’OMC, à la Banque mondiale, au FMI et, donc, transcenderait les droits de propriété et les libertés accordées à la circulation des capitaux et des marchandises. Ainsi, le droit aux soins prévaudrait-il sur les droits à la propriété intellectuelle, comme avaient tranché les juges africains dans le procès de Pretoria. Il impose de même le respect de la souveraineté des peuples dans sa plénitude. L’exercice de ces droits, parce qu’il est attribué aux peuples et non aux individus, impose l’affirmation d’un autre droit : vivre dans une démocratie élective et participative.
Ce droit est central parce qu’il conditionne la mise en œuvre de tous les autres. Il impose l’existence de pratiques rendant possibles l’information des citoyens, leur pouvoir de critiquer les décisions de leurs représentants et l’obligation pour ceux-ci de rendre compte de leur action. Là où, à New York, “la bonne gouvernance” est recherchée dans l’harmonisation des politiques économiques et sociales, Porto Alegre propose une tout autre voie : l’approfondissement de la démocratie.
Enfin, le troisième axe consacre l’exigence du développement. Ce terme a disparu du discours libéral, remplacé par celui d’intégration à l’échange international. De manière implicite, la mondialisation libérale suffirait pour apporter le progrès économique et social. Or on constate que l’insertion dans l’ordre économique libéral a appauvri de trop nombreuses populations dans les Périphéries comme dans les Centres. Exiger un droit au développement pour tous les peuples imposerait tout d’abord l’annulation de la dette externe des pays du Sud, car elle constitue le moyen d’un prélèvement permanent (n’a-t-elle pas déjà, par le jeu des intérêts cumulés, été payée plusieurs fois ?) ainsi qu’un instrument de domination (qui soumet ces pays à la volonté des débiteurs, à travers les politiques d’ajustement structurel). Le droit au développement exigerait aussi l’établissement d’un ensemble de droits sociaux protégeant les travailleurs soumis à une aggravation de leurs conditions de travail et de vie, du fait de la déréglementation et des surenchères à la baisse de la protection sociale. Ce droit nécessiterait enfin le contrôle et la taxation des mouvements de capitaux spéculatifs et pour cela l’abolition des paradis fiscaux.
Le FSM n’est donc pas un répertoire de solutions aux problèmes du monde. Il est porteur de bien d’autres valeurs. Comme le signale Antoine Brescia, « le forum a été l’occasion pour les mouvements qui y ont participé d’approfondir les liens qui les unissent, et, pour l’avenir, de voir se créer des convergences dans leurs actions comme dans leurs propositions. Il a aussi, à l’image des pratiques de la municipalité de Porto Alegre, présenté une dimension écologique forte. Mais le plus important est sans doute “l’esprit de Porto Alegre” : une culture commune à l’ensemble des participants. Une culture de la justice sociale d’abord, qui s’inscrit dans le droit de chaque homme à voir ses besoins essentiels satisfaits, dans le droit de chaque peuple à exprimer des choix démocratiques et à les mettre en œuvre, une culture de la tolérance aussi, qui s’incarne dans le droit de chacun à la différence ».
Même s’il ne demeure, venu du FSM, que l’esprit de Porto Alegre, il était indispensable qu’un tel message soit affirmé.

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