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Article 6 : Les Indiens des Andes contre les multinationales Le cas de la Bolivie

vendredi 16 septembre 2005

Les Indiens des Andes
contre les multinationales
Le cas de la Bolivie

Charles Lancha

Le combat mené ces dernières années par les Indiens boliviens contre les multinationales, de l’eau d’abord puis des hydrocarbures, mérite d’être retracé. On peut en tirer d’utiles enseignements.
C’est en 1999 que la gestion de l’eau à Cochabamba — alors régie par une entreprise municipale, la SEMAPA — donne lieu à une véritable privatisation. Sur l’injonction de la Banque mondiale, les contrats de concession furent majoritairement attribués à Aguas del Tunari, une filiale de la multinationale californienne de San Francisco, Bechtel, présente sur plusieurs continents1. Pas moins de quatre décrets furent signés le 3 septembre par le Président de la République, Gonzalo Sanchez de Lozada, en dépit des protestations de la Centrale Ouvrière Départementale de Cochabamba. En octobre de la même année, une Loi sur l’Eau Potable et l’Assainissement fut approuvée qui mit un terme aux subsides gouvernementaux et paracheva la privatisation.
Vandana Shiva rappelle l’évolution de la situation à la suite d’une augmentation spectaculaire des tarifs décidée par Bechtel — plus de 50 %. Elle souligne le caractère insupportable d’une telle hausse dans un pays aussi pauvre que la Bolivie : « Dans une ville où le salaire minimum mensuel n’atteint pas 100 dollars, le coût familial moyen de la consommation d’eau s’élevait à 20 dollars, l’équivalent du coût de l’alimentation d’une famille de cinq personnes durant deux semaines »2. Face à un tel mépris de ses conditions de vie, la population s’insurge de façon unanime. En janvier 2000, une alliance citoyenne est constituée — la Coordinatrice de Défense de l’Eau et de la Vie — qui paralyse la ville quatre jours de suite par une ample mobilisation populaire. En vue de calmer les esprits, le gouvernement promet une baisse du prix de l’eau, mais ne respecte pas son engagement. L’agitation reprend de plus belle. La Coordinatrice organise une marche pacifique, demande l’annulation de la privatisation et du contrat avec Bechtel et l’élaboration d’une nouvelle loi à laquelle les citoyens seraient associés. Pour toute réponse, les Indiens font l’objet d’une violente répression où l’on compte des morts et de nombreuses arrestations.
La résistance ne faiblit pas pour autant de sorte que, finalement, au terme de quatre mois de troubles, le gouvernement lâche prise. Le 10 avril, Bechtel doit quitter les lieux. La SEMAPA est cédée à la population3. Selon Jim Shultz, celle-ci s’est beaucoup investie dans la compagnie afin d’étendre le service à davantage de familles. La résistance de Cochabamba à l’emprise d’une multinationale a eu de très larges échos au niveau mondial. Shultz rappelle que : « En décembre une délégation d’activistes d’action civile et de groupes syndicaux des États-Unis et du Canada se sont rendus à Cochabamba pour y tenir une conférence internationale sur la privatisation de l’eau »4.
Le problème de l’eau se pose à nouveau quelques années plus tard. En janvier 2005, une autre multinationale, française, la compagnie Suez-Lyonnaise des Eaux, provoque la colère des usagers de El Alto — une ville dortoir de 800 000 personnes qui surplombe la capitale — et de La Paz. Cette société assure la gestion de l’eau par l’intermédiaire d’une filiale Aguas del Illimani S.A., à la suite d’une privatisation intervenue en 1997. Elle se croit autorisée à procéder à des hausses de tarifs considérables d’autant plus mal acceptées que les services rendus laissent beaucoup à désirer. La Fédération des conseils de quartier (FEJUVE) d’El Alto accuse en particulier Aguas del Illimani de laisser 200 000 personnes sans eau potable5. Confrontée à plus de 600 associations de quartiers, la transnationale devient si impopulaire que le Président de la République Carlos Mesa décrète la résiliation de la concession6. L’entreprise tergiverse et obtient un audit préalable. Le 2 mars, la Fédération des voisins d’El Alto réagit en exigeant l’expulsion immédiate de la multinationale, en réactivant la grève et en paralysant l’accès à l’aéroport de La Paz7. L’affaire est entendue.
La question du gaz va donner lieu à des batailles d’une autre ampleur que la « guerre de l’eau ». Les multinationales ont pris la mesure de l’immensité des ressources gazières de la Bolivie : 1 500 milliards de mètres cubes de gaz de réserves prouvées, les deuxièmes du continent sud-américain derrière celles du Venezuela8. Un consortium se met en place pour exporter le gaz en Californie via un port chilien — consortium Pacific LNG associant Repsol YPF, British Gas et Pan American. C’est compter sans la virulence du nationalisme bolivien pour qui l’ennemi c’est le Chili, le pays qui — au terme de la guerre du Pacifique, de 1879 à 1883 — a amputé la Bolivie de 120 000 km2 de son territoire et lui a interdit tout accès à la mer.
En septembre 2003, les principaux dirigeants des mouvements indiens exigent la démission du Président de la République Sanchez de Lozada s’il s’obstine à vouloir exporter le gaz par un port chilien. Les barrages routiers sur l’Altiplano sont réprimés par l’Armée. À Warisata, à 148 km de La Paz, les affrontements entraînent la mort de cinq personnes. À La Paz, devant le siège du gouvernement, des paysans et des travailleurs de la COB — Centrale Ouvrière Bolivienne — manifestent leur volonté d’en finir avec le nouveau modèle économique à l’origine de la détérioration de leurs conditions de vie et s’opposent à ce que le peuple bolivien soit spolié de sa nouvelle richesse, le gaz9 .
À Cochabamba, la réaction populaire acquiert d’autant plus de force qu’elle s’exprime dans l’unité et se dote d’une Direction Unique de Défense du Gaz10. Celle-ci rassemble des syndicats, des producteurs de feuilles de coca — les cocaleros —, des ouvriers, de petits commerçants et le principal parti d’opposition, le MAS — Mouvement Vers le Socialisme — du député Evo Morales, indien aymara figure de proue des cocaleros, à la stature nationale et internationale. En octobre, la pression monte ; la COB appelle à une désobéissance civique en soutien à la grève générale et à des manifestations de rue pour forcer le Président Sanchez Lozada à démissionner. Pour sa part, le leader radical de la Confédération Syndicale Unique des Travailleurs Paysans de Bolivie (CSUTCB), l’aymara Felipe Quispe, maintient les blocages routiers sur l’Altiplano. Les cocaleros de Cochabamba et du nord de La Paz, les fermiers de Santa Cruz et du Beni , bloquent les routes à leur tour11. Au cours d’affrontements avec l’Armée, une cinquantaine de personnes perdent la vie sans compter une centaine de blessés. En riposte, les travailleurs de l’industrie se mettent en grève pour 72 heures et Evo Morales appelle à barrer la route de El Alto à La Paz.
Pour tenter de surmonter la crise, Sanchez Lozada lâche du lest. Il s’engage à ce qu’il n’y ait pas d’exportation de gaz sans consultation des citoyens et moins encore par un port chilien. En fait, le problème du gaz a été le catalyseur d’une crise profonde qui affecte la société bolivienne depuis le colonialisme espagnol : la marginalisation des indiens et des métis c’est à dire de la majorité de la population. C’est ce que souligne l’éditorial de El País du 14 octobre 2003 : « Derrière tout cela s’exprime la montée en puissance politique d’une nation indienne et métisse qui proteste contre la vente d’un bien patrimonial mais surtout contre l’arriération dans laquelle elle vit et contre la faible représentation politique attribuée à cette grande majorité du peuple bolivien ».
À la mi-octobre, il n’est plus temps pour Sanchez de Lozada de retourner la situation. Le Vice-président du gouvernement et plusieurs ministres démissionnent, en désaccord avec la répression sanglante. Lorsque le Président fait intervenir des milliers de militaires à El Alto, l’Église catholique, le syndicat de la presse et l’APDH — Assemblée Permanente des Droits de l’Homme — stigmatisent « un véritable massacre » et « l’utilisation de mitrailleuses lourdes ». La démission du chef de l’État, Sanchez de Lozada, devient plus que jamais le principal mot d’ordre des manifestants. La crise sociale a débouché sur une crise politique.
Evo Morales fait bloquer la route Cochabamba – Santa Cruz, artère principale des importations et exportations. Plusieurs catégories sociales, en particulier les enseignants, se mettent en grève. Dans les six principales villes du pays, à l’exception de Santa Cruz, toutes les activités économiques sont paralysées. Contre vents et marées, le chef de l’État, fort de l’appui des États-Unis et de l’OEA, refuse de s’effacer. Le 17 octobre, reprenant à son compte l’opinion du Département d’État sur le leader indigéniste Evo Morales, il déclare refuser de se démettre pour éviter l’instauration d’une « dictature narcosyndicaliste »12. Francesco Relea, envoyé spécial de El País, commente sévèrement ce point de vue : « Ceux que Gonzalo Sanchez de Lozada qualifie sans rougir de narco-trafiquants sont les pauvres qui n’ont jamais été écoutés et qui ignorent pratiquement tout des drogues et de la politique »13. Marie Delcas observe à propos du chef de file de la résistance indienne : « Son passé de cocalero lui colle à la peau, même si personne n’a jamais prouvé les liens entre El Evo et les narco-trafiquants »14.
L’intransigeance du Président de la République ne fait qu’exacerber l’hostilité générale à son égard. À l’initiative de l’ex-Défenseur du Peuple Ana Maria Romero de Campero, une grève de la faim massive de 750 personnalités est déclenchée le 15 octobre dans toutes les églises du pays jusqu’à sa démission. Celle-ci intervient finalement le 17 octobre à l’issue d’une crise sociale de cinq semaines où l’entrée en jeu des masses indiennes a marqué un coup d’arrêt à la politique libérale désastreuse mise en œuvre d’abord par le Président Paz Estenssoro en 1985 puis par Sanchez de Lozada au cours de son premier mandat présidentiel, à partir de 1993. C’est alors notamment que fut privatisée la société nationale YPFB — Gisements Pétrolifères Fiscaux Boliviens — et que Petrobras, Repsol YPF et Total se taillèrent la part du lion.
Conformément à la constitution, c’est le vice-Président Carlos Mesa qui est investi des fonctions de premier magistrat. Il bénéficie d’un répit de la part du leader de l’opposition, Evo Morales, qui espère qu’il saura répondre aux attentes des organisations sociales. En revanche, la Confédération syndicale paysanne de Felipe Quispe maintient ses barrages routiers15. Les deux leaders symbolisent des changements importants du mouvement populaire. Jusqu’en 1993, celui-ci avait pour principal point d’appui les mineurs de l’étain et leur organisation, la COB. La crise de l’étain et le licenciement massif de dizaines de milliers de mineurs par Paz Estenssoro puis Sanchez de Lozada dans les années 1990 ont affaibli la COB. Nombre de mineurs, pour survivre, ont rejoint les cocaleros du Chapare. Les forces paysannes et leurs dirigeants, Evo Morales surtout et Felipe Quispe, se sont portés à l’avant-garde des masses populaires. Comme le souligne Paulo A. Paranagua, la crise a donné à ces deux personnalités une dimension nationale : « La guerre du gaz leur a fourni une bannière nationaliste capable de toucher l’opinion urbaine et dépasser ainsi l’ancrage sectoriel et régional »16.
C’est la question du gaz qui, naturellement, mobilise l’attention du nouveau Président. Carlos Mesa se prononce pour un référendum consultatif où le peuple décidera s’il approuve ou non l’exportation du gaz. Un débat est lancé sur la révision des conditions d’exploitation du gaz par les transnationales et sur les charges qui leur incombent. L’objectif immédiat est une modification de la loi sur les hydrocarbures de 1996. Des visées progressistes sont affichées par le nouveau titulaire de l’Exécutf qui dénonce « l’exclusion qui s’est acharnée contre le monde indigène »17. Le ministre des Affaires Étrangères critique « la société raciste » bolivienne et fustige « une nation qui n’a appartenu qu’à quelques uns »18.
L’agenda politique programmé par Carlos Mesa comportait trois points essentiels : un référendum sur le gaz, une nouvelle loi sur les hydrocarbures et une assemblée constituante au premier semestre de 2005 pour « refonder » la Bolivie. Le référendum, prévu pour le 18 juillet 2004, soumettait aux électeurs cinq questions posées de façon excessivement complexe. Dans le droit fil des luttes conduites depuis des mois 92 % des votants se prononcent pour la récupération par l’État de la propriété des ressources pétrolières et gazières. 86,6 % des suffrages se manifestent en faveur de l’annulation de l’ancienne loi sur les hydrocarbures et pour l’adoption d’une nouvelle législation conforme aux intérêts du pays. Mais alors que les radicaux — Felipe Quispe, la COB — optent pour la nationalisation, le chef du gouvernement, par souci de ménager les multinationales qui ont consenti d’importants investissements, se refuse à toute expropriation. En revanche, les taxes passent à 50 % et non plus 18 % de royalties19. Evo Morales, au nom du MAS, partage ce point de vue20. L’alliance tactique entre Mesa et Morales ne tarde pas à se rompre. Ce dernier accuse le chef de l’État « d’avoir ôté son masque et d’être au service des compagnies pétrolières », ajoutant : « le Président de la République est au service de l’Empire et non du peuple »21. À l’appel du MAS, cinquante barrages routiers sont dressés dans tout le pays. Sur l’axe principal, El Alto – La Paz, des milliers de voitures restent immobilisées pendant quinze jours. L’unité d’action est rétablie entre le MAS, la Confédération paysanne de Felipe Quispe et la COB, ainsi commentée par Evo Morales : « …la conjoncture nous oblige à nous unir. Même s’il y a différentes voies, nous voulons tous atteindre le même objectif : en finir avec ce modèle économique et ce système politique »22. Felipe Quispe, comme toujours, adopte un style beaucoup plus dur à ce propos : « Si la droite, les bouchers, les bourreaux s’unissent contre l’Indien, pourquoi nous, les Indiens, nous ne pourrions pas nous unir… Cette unité doit persister jusqu’à la victoire, jusqu’à ce que nous soyons au gouvernement, avec notre propre système socialiste communautariste »23. Ce front commun se présente comme un front contre « l’oligarchie et les transnationales représentées par le Président ».
Unis, tous les partis de l’ancienne majorité de Sanchez de Lozada ont signé avec le Président Mesa un projet de loi sur les hydrocarbures « viable » aux yeux des multinationales. L’exigence des dirigeants indiens de taxer uniformément tous les puits à hauteur de 50 % leur paraît irréaliste. Ils sont d’autant plus portés à s’arc-bouter sur ces positions que Washington menace la Bolivie de tous les maux si les intérêts des multinationales sont mis en cause : les crédits pour le développement de la Banque mondiale seraient supprimés, le pays serait mis à l’écart des négociations engagées par les États-Unis avec l’Équateur, la Colombie et le Pérou, en vue de conclure un traité de libre-commerce24.
Le chantage étatsunien, renforcé par celui des multinationales, se révèle moins puissant que la mobilisation populaire. Le 16 mars 2005, les partis de droite cèdent et approuvent une loi sur les hydrocarbures conforme fondamentalement aux exigences des leaders indiens25. Le gouvernement se voit ainsi désavoué par sa propre majorité. La libre circulation est immédiatement rétablie.
L’affaire n’est pas terminée. Le Président Mesa multiplie les obstacles. Le 10 mai, il refuse de signer la nouvelle loi sur les hydrocarbures, une loi votée par le Congrès bolivien le 5 mai. Le 18 mai, il finit par capituler, sous la pression de la rue26. Après dix jours d’atermoiements, refusant toujours sa signature, il laisse le Congrès promulguer la loi.
Le conflit n’est pas réglé pour autant. À droite, l’oligarchie blanche de Santa Cruz, à l’est du pays, brandit l’étendard de l’autonomisme. Comme les ressources du gaz se situent dans la région, à Tarija notamment, elle aspire à faire main basse sur cette nouvelle manne. Juan Ramon Quintana Taborga, le meilleur analyste bolivien en matière de défense et de sécurité, a mis l’accent sur les dangereuses orientations politiques de cette puissante minorité : « Le Comité civique de Santa Cruz propose une formule hybride d’autonomie et aspire à un pouvoir exclusif des entrepreneurs locaux et des agro-exportateurs associés aux transnationales. Ce n’est pas un projet naïf. Il exprime un programme minoritaire, raciste et antinational qui n’intègre pas les indigènes alors que la majeure partie de la population indigène vit justement dans le monde amazonien »27.
Fin mai, la COB et Felipe Quispe reprennent l’agitation à El Alto et La Paz pour imposer désormais une nationalisation en bonne et due forme des hydrocarbures et la mise en place d’une assemblée constituante où la question des autonomies figurerait à l’ordre du jour. Il s’agit dans leur esprit de faire obstacle au séparatisme larvé de Santa Cruz28. Pour Evo Morales qui emboîte le pas à ses alliés : « Le processus autonomiste doit être solidaire ». La situation du Président Mesa devient d’autant plus intenable que les multinationales menacent de reconsidérer leurs investissements et trois d’entre elles — Repsol YPF, British Gas, et Total — envisagent de porter plainte contre l’État bolivien pour non-respect de ses engagements29. Pour tenter de sortir de l’impasse, il décrète le 2 juin l’élection d’une assemblée constituante et la tenue d’un référendum sur les autonomies régionales, le même jour, le 16 octobre. Peine perdue. Les dirigeants du Comité civique de Santa Cruz et des entreprises de l’est bolivien considèrent que le Président a usurpé des fonctions parlementaires. Les leaders des Groupes de voisins indigènes et des travailleurs de l’ouest du pays voient dans l’initiative du pouvoir exécutif une manœuvre de l’oligarchie et la condamnent. Pour Evo Morales, la mesure prise arrive trop tard. Tous se prononcent pour des élections anticipées comme seule issue à la crise. Isolé, Carlos Mesa démissionne le 6 juin 2005. La veille, 80000 personnes avaient manifesté à La Paz30. Depuis vingt-deux jours, toute activité était paralysée dans la capitale et à El Alto31.
L’Église accepte de jouer un rôle de médiation pour surmonter la crise. L’évêque d’El Alto, Jesus Juarez Parraga, explique dans quel esprit il se propose d’intervenir : « Promouvoir la reprise économique en adoptant un nouveau modèle économique centré sur la personne et non sur le profit. Nous combattrons pour une juste distribution de la richesse et pour que les ressources naturelles non renouvelables bénéficient aux Boliviens eux-mêmes. Nous avons l’expérience d’autres ressources, comme l’argent et le zinc, qui furent expropriées en faveur de transnationales alors que le peuple s’appauvrissait »32.
La succession de Mesa enflamme les esprits. Selon la constitution, le Président du Sénat ou, à défaut, de la Chambre des députés, auraient dû accéder à la présidence. Or, ni l’un ni l’autre ne jouissent de la confiance du peuple. Le sénateur Vaca Diez, représentant des privilégiés de Santa Cruz, est particulièrement haï. Il doit quitter l’hémicycle sous la protection de l’armée. C’est dans ce contexte d’extrême tension, de chaos, de danger de guerre civile, que le poste échoit, par un vote du Congrès, le 9 juin, au Président de la Cour suprême Eduardo Rodriguez, conformément à la proposition de l’Église, approuvée par Evo Morales. Pablo Stefani résume ainsi la situation : « Même si la nationalisation n’a pas été obtenue –principale revendication des secteurs mobilisés- le renoncement de Hormando Vaca Diez et Mario Cossio en raison du siège de la ville de Sucre, est interprété comme un coup sévère aux partis traditionnels, aux élites de Santa Cruz et de Tarija (les chefs parlementaires représentent ces régions) et à l’ambassade des États-Unis »33.
Il est vrai que, au cours de ces journées cruciales connues comme la « seconde guerre du gaz » la mobilisation populaire dans tout le pays a, une fois de plus, empêché le pire : la reprise en main par l’oligarchie du pouvoir d’État. Si Evo Morales accorde une trêve au nouveau chef de l’État, les secteurs les plus radicaux refusent toute démobilisation et formulent une double revendication : la nationalisation immédiate des hydrocarbures et l’élection d’une Assemblée constituante. La date des élections est alors fixée au 4 décembre. Les Boliviens étaient appelés à désigner leur Président, leurs parlementaires et préfets régionaux. En octobre 2005 Evo Morales, le secrétaire général du MAS, se plaçait en tête de tous les sondages comme Président de la République34. Mais les élections auraient-elles lieu ? Mettant en avant des arguties juridiques — comme ce fut le cas au Mexique pour écarter la candidature de gauche de Manuel Lopez Obrador — la droite s’est employée, en pure perte, à repousser l’échéance électorale.
Eduardo Rodriguez a semblé vouloir s’opposer aux manœuvres dilatoires de la droite. Il a déclaré que, ainsi que le prescrit la constitution, à l’expiration de son mandat de cent jours, il abandonnerait la présidence si la date des élections générales est repoussée. Il a condamné durement une telle éventualité. Pour lui, différer les élections revenait à « bafouer la norme constitutionnelle, la volonté populaire et le mandat qui lui a été confié »35.
Evo Morales est sorti vainqueur des urnes, le 18 décembre 2005. Il est le premier président indien de la Bolivie depuis la proclamation de l’indépendance. Un risque insupportable pour les titulaires traditionnels du pouvoir : l’oligarchie, les transnationales et Washington. C’est que Evo Morales n’a pas dissimulé son programme : « La finalité des prochaines élections n’est pas seulement de changer de Président mais de changer notre histoire pour en finir avec l’État colonial et avec le néolibéralisme »36.
À l’issue de cette rétrospective de la « guerre du gaz » et de la « guerre de l’eau », on ne peut qu’être frappé par l’extraordinaire combativité des masses populaires en Bolivie pour imposer leurs droits légitimes : politiques, économiques, sociaux, leur identité ethnique. On parle beaucoup actuellement du « réveil indien » en Amérique latine. L’exemple des Indiens du Chiapas est dans toutes les mémoires. L’exemple des Indiens boliviens illustre, à notre sens, encore davantage une volonté de lutte inflexible pour, d’une part, en finir avec cinq cents ans de colonialisme et, d’autre part, rejeter le modèle néolibéral, synonyme d’une nouvelle forme d’exploitation, de pillage, d’oppression, d’exclusion.

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