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Article 8 : Dégâts collatéraux de l’ajustement structurel au Kyrghistan

mercredi 25 février 2004


Dégâts collatéraux
de l’ajustement structurel
au Kyrghistan :
accidents du travail et pollution fatale

Alda Delforno

L’accident est réputé imprévisible et regrettable. Il est encore plus choquant quand il s’agit d’un accident du travail ou d’un accident industriel qui a des répercussions sur la population voisine. Mais dans le cas de la mine de Kumtor, au Kyrghistan, les enchaînements de responsabilité incitent à réexaminer le bien-fondé des décisions, surtout quand elles mettent en péril la santé des mineurs et des habitants.
La décision d’ouvrir une exploitation minière
Devenue indépendante de l’ex-URSS en 1991, la République du Kyrghistan se trouve alors coupée des liens économiques qui l’unissaient aux autres nations de l’URSS. Son économie est incapable de fournir les productions indispensables à sa population (moins de 5 millions d’habitants) ; il lui faut alors trouver de nouvelles relations commerciales et une nouvelle insertion dans l’ordre économique international1. La première décision ostensible dans ce sens est l’adhésion à la Banque mondiale, en 1992.
L’insertion dans le système de division internationale socialiste du travail de l’ex-URSS avait assigné au Kyrghistan le rôle de pays exportateur de minerais et métaux (uranium, mercure, antimoine, molybdène et terres rares), de quelques produits métallurgiques et d’énergie hydroélectrique. Les recherches géologiques avaient prouvé de grandes réserves d’or, mais celles-ci n’étaient pas exploitées. La libéralisation entraîne le désordre des prix à l’importation et à l’exportation et la rupture des contrats. Ceci va induire un déficit croissant de la balance commerciale avec la zone non-rouble.
La Banque mondiale, après une mission en avril 1992, invoque la probabilité accrue de voir se détériorer indéfiniment les termes de l’échange et propose un processus “d’ajustement structurel”, alors même que l’excuse de la renégociation de la dette ne peut pas être invoquée : un “ajustement structurel” par précaution en quelque sorte2. Ce programme commence à se réaliser dès 1993 : le gouvernement kyrghise procède à des privatisations d’activités productives, instaure des droits de propriété privée sur les biens immobiliers et sur les terres, s’engage dans un processus d’attraction des capitaux étrangers et s’efforce de donner leur place “aux managers”.
Dans le même esprit, le gouvernement a engagé des pourparlers, dès 1992, avec une société minière canadienne, Cameco, pour exploiter l’or. L’exportation de celui-ci devra rééquilibrer la balance commerciale et constituer la principale source de devises étrangères.
Cette démarche reçoit l’aval de la Banque mondiale et des autres bailleurs de fonds internationaux publics et privés. La Banque mondiale insiste sur la nécessité de faire appel à des capitaux privés puisque, pour elle, ces derniers sont plus efficaces et plus soucieux de l’environnement que ne l’étaient les entreprises d’Etat de l’ex-URSS3. Ainsi la décision d’exploiter la mine de Kumtor est-elle prise, avec l’accord et l’appui des institutions financières internationales, ré-assignant au Kyrghistan le même rôle de producteur de produits miniers, mais, cette fois, dans une division internationale capitaliste du travail.

L’installation de mine de Kumtor
La mine Kumtor, le huitième gisement au monde, prend la forme d’une joint venture et devient propriété pour un tiers de Cameco Gold (la filiale de Cameco spécialisée dans les exploitations d’or) et pour les deux-tiers4 du gouvernement kyrghise.
La société exploitante est la Kumtor Operating Company (KOC), une filiale entièrement détenue par Cameco Gold5.
Les conditions d’exploitation sont extrêmes : la mine est située entre 3 300 et 4 150 mètres d’altitude, dans la chaîne des Tien Shan, à 25 km de la frontière chinoise. Les hommes voient leur efficacité diminuer à cette altitude et particulièrement dans les conditions climatiques continentales (– 50 ° Celsius en hiver) et les machines sont à 70 % de leur rendement. La veine de minerai (pyrite à 90 % et or pur) est partiellement recouverte par un glacier et une moraine glaciaire. Mais l’exploitation se fait à ciel ouvert. La mine a été rendue accessible par 40 km de piste et l’installation d’une ligne électrique sur plus de 80 km, un héliport pour évacuer l’or raffiné a été construit (les prêts au gouvernement kyrghise servent à financer ces travaux d’infrastructure). Le raffinage du minerai se fait sur place.
Les travaux préalables commencent en 1994 et l’exploitation du gisement démarre en 1995. L’exploitation minière emploie 1 500 personnes, dont 90 % de kirghizes ; le rythme de travail est de 11 h par jour, deux semaines d’affilée, puis deux semaines de repos ; il y a 600 personnes en permanence sur le site, nourries, logées sur place et bénéficiant d’une assistance médicale.
Dans l’intention de respecter l’environnement, la société-mère Cameco n’emploie pas de sels de mercure pour le raffinage du minerai et utilise une technique devenue généralisée, la cyanuration, à partir de cyanure de sodium — un produit de toxicité aiguë pour le vivant. Le traitement du minerai utilise aussi les eaux du lac du glacier Petrov, mais ces dernières sont ré-oxygénées dans des bassins à ciel ouvert, traitées à l’hypochlorite de calcium, puis épurées ; elles sont alors renvoyées dans la rivière Kumtor. Le rapport préalable de la Banque mondiale se félicitait que « Kumtor est isolée, de sorte que la contamination des approvisionnements en eau n’est pas le principal problème6 ».

Les accidents
En dépit des intentions affichées, les accidents graves et divers se sont répétés.
1 – L’accident “banal” de chantier
Le 20 mai 1998, une très grave pollution chimique se produit : un camion transportant du cyanure de sodium se renverse en traversant un pont sur la rivière Barksoon et près de deux tonnes de cyanure de sodium se répandent. La rivière traverse le bourg de même nom de 7 000 habitants ainsi qu’un autre village de 3 800 habitants, Tamga, situé en aval. L’eau de la rivière est utilisée pour les besoins domestiques et l’irrigation. La rivière se jette ensuite dans le lac Issyk-Kul, “réserve de biosphère” de 6 330 km2, “la perle bleue” de l’Asie centrale, haut lieu de tourisme et d’espérances de développement touristique. La compagnie KOC n’a pas prévenu immédiatement les habitants. A vrai dire, l’alerte a été donnée par un garde-frontière russe qui découvre l’accident quatre heures plus tard, ce qui contraint la compagnie à révéler la pollution7.
L’étendue des atteintes à la santé est difficile à préciser, du fait, d’abord de l’attitude de la KOC. Les chiffres avancés font état de zéro, quatre ou huit morts, de 1 000 à 2 600 personnes intoxiquées, de 800 à 1 000 hospitalisations ; plusieurs milliers de personnes ont été évacuées. Pour neutraliser le cyanure de sodium, de l’hypochlorite de soude a été déversée, entraînant à son tour des éruptions cutanées, des douleurs et autres malaises.

Comme trop souvent, les responsables cherchent à minorer l’étendue de la catastrophe ainsi que leur implication.
Le journal de la Cameco avance que, selon les experts internationaux, il n’y a pas d’effet-retard du cyanure, ni accumulation dans l’organisme, ni maladie postérieure induite pour les doses de cyanure non mortelles et que le produit existe dans la nature8. Le corps élimine naturellement ce produit en quelques heures et il n’y a pas d’effets à moyen ou long terme. Les poissons, très sensibles à la présence de cyanure, étaient en bonne santé dans la rivière et le lac et il n’y a pas de contamination significative des sols ; enfin l’immense volume du lac fait que la dilution du cyanure à des doses en-dessous des concentrations dangereuses a été immédiate9.
On peut toutefois remarquer que la compagnie a envoyé pour 5 000 dollars de médicaments à l’hôpital de Barksoon, que le gouvernement kyrghise reconnaît immédiatement au moins le décès d’une femme et que des poissons morts ont été trouvés dans le lac, dans la zone du déversoir de la rivière.
Le Président de la KOC décrit, pour sa part, le 22 juin 1998, « les réactions locales comme relevant de la recherche du sensationnel médiatique, de l’opportunisme politique et de la méconnaissance des données médicales10 » et attribue une part de la responsabilité aux interventions précipitées du gouvernement kyrghise pour neutraliser la pollution.
Les actionnaires étrangers de Kumtor, quand ils sont interpellés, minimisent ou nient la gravité de l’événement. Ainsi, Glen Hodgson, vice-président aux affaires gouvernementales et internationales de la Société pour l’Expansion des Exportations11 se défend contre les accusations des ONG. Il leur reproche de vouloir obliger SEE « à adhérer à des lois et des règlements stricts et normatifs, sans tenir compte des incidences économiques… »12. Sur l’accident lui-même, sa défense consiste à réaffirmer que le projet répondait aux normes les plus sérieuses puisque édictées par la SFI, l’AMGI et la BERD, ainsi qu’à celles du gouvernement canadien. Le même intervenant avance « qu’une mission de l’OMS et d’un groupe international de spécialistes a conclu, de manière définitive, qu’il n’existait aucune preuve de décès ou d’effet à long terme résultant directement du déversement du cyanure ».
Le gouvernement kyrghise, la SFI tentent de démontrer qu’il n’y a pas de lien entre la pollution et les décès.
Le journaliste Doug Norlen13 explique que la mission de l’OMS n’a pas eu accès aux dossiers médicaux et que le médecin de garde à l’hôpital de Barksoon le jour de l’accident a reçu l’ordre des autorités de limiter à 4 les constats de décès pour empoisonnement au cyanure. Il n’en est pas moins vrai que le taux de mortalité à Barksoon a été, en 1999, le double du taux moyen des quatre années précédentes.
2 – D’autres accidents, de moindre gravité — il n’y a pas eu de mort — sont intervenus : 70 litres d’acide nitrique déversés en juillet 1998 et 1,65 tonne de nitrate d’ammonium (explosif) tombée d’un camion de la mine en janvier 2000.
3 – D’autres accidents de chantiers se produisent (crash d’un hélicoptère entraînant la mort 15 personnes, accidents d’engins de chantier) tuant au total 27 travailleurs depuis 1995. Le plus grave de tous survient le 8 juillet 2002, quand une partie de la paroi de la mine s’effondre (7,5 millions de tonnes de roches) et tue un ouvrier. L’accident est peut-être dû à l’activité sismique à laquelle est soumise la région. La gravité de l’événement est manifeste quand on sait que l’extraction est ralentie pendant 6 mois et que la mine ne tourne qu’à 60 % de ses capacités ; cette année-là, la production annuelle diminue de 26 %.
4 – L’exploitation de la mine de Kumtor engendre d’autres dégâts sur l’environnement, susceptibles d’affecter la vie et la santé des personnes. Les boues résiduelles sont stockées sous le glacier ou rejetées dans la nature. Des répercussions ont déjà été notées en termes de dégel du permafrost et les poussières déposées sur les glaciers en accélèrent la fonte : ces derniers sont réduits à 1/3 de leur surface d’il y a 20 ans et les lacs (y compris Issyk-Kul) voient leur niveau baisser brutalement depuis quelque temps14. Des pollutions aériennes par des agents toxiques suivent les explosions pour l’extraction du minerai.

Des conséquences économiques lourdes de menaces pour l’avenir
Les deux accidents majeurs (la pollution au cyanure de sodium et l’éboulement) ont engendré des effets négatifs sur l’économie kyrghise.
La pollution a entraîné, outre les atteintes à la santé, des pertes de revenus pour les populations locales qui vivent de la vente de leurs produits agricoles ou sont employées dans le tourisme, au bord du lac. La compagnie exploitante a payé au gouvernement kyrghise 4,6 millions de dollars ; le gouvernement évalue les frais et les pertes à 42 millions de dollars.
Mais en outre, l’opacité est totale de la part de la KOC : les parlementaires kyrghises ne parviennent pas à connaître les résultats (quantités extraites et ventes). L’exploitant a toute liberté de fixer à sa guise le montant des redevances aux autorités kyrghises. L’apport net reçu par ces dernières ne permet pas de rééquilibrer la balance commerciale. Le pays s’installe durablement dans une situation d’endettement international. Le Kyrghistan a déjà “bénéficié” d’un ré-échelonnement de sa dette de 1,5 milliard de dollars par le Club de Paris en 200115.

L’ouverture de la mine de Kumtor correspond étroitement à l’établissement de nouveaux rapports entre les firmes des Centres et le Kyrghistan devenant pays périphérique. Cameco ne fait là que reproduire le comportement des firmes minières dans d’autres Périphéries. C’est cela que découvrent aujourd’hui les Kyrghises.

L’or de Kumtor ne profite pas au Kyrghistan, il lui coûte en vies et en santé.

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