Article 6 : Partenariat euro-méditerranéen et zone de libre-échange, expériences et perspectives

Partenariat euro-méditerranéen
et zone de libre-échange,
expériences et perspectives


Abdelhamid Merad Boudia

Les 21 et 22 Octobre 2003 s’est tenu à Tlemcen (Algérie) un Colloque international sur le thème : « Partenariat euro-méditerranéen et zone de libre-échange : expériences et perspectives », organisé par la Faculté des Sciences économiques et de Gestion de l’Université Abou Bakr Belkaid1 de Tlemcen en collaboration avec le laboratoire de recherche Forum de l’Université Paris X-Nanterre. Le choix de ce thème est directement lié aux nouvelles préoccupations nées de la récente signature par l’Algérie d’un accord d’association avec L’Union Européenne (décembre 2001) dans le cadre du Partenariat Euromed initié par la Conférence de Barcelone de novembre 1995. Le professeur Mohamed Zine Barka de l’Université de Tlemcen, Président du Colloque, l’a indiqué au tout début de son intervention inaugurale : « l’objectif de ce colloque vise à examiner les conséquences de la signature de l’Accord d’association sur l’économie algérienne ».
Ce colloque de deux jours, qui s’est déroulé dans l’enceinte de la belle Bibliothèque centrale de l’Université de Tlemcen, a vu la participation d’enseignants économistes (des Universités algérienne, française et anglaise) mais aussi de M. l’Ambassadeur de la délégation de l’Union Européenne en Algérie, M. Guerrato, du représentant du Ministère algérien des PME-PMI ainsi que de nombre de chefs d’entreprises privées locales et de responsables d’organisations patronales.
Toutes les interventions ont fait l’objet de débats et s’il est difficile de rendre compte en détail de la diversité des idées qui ont été exprimées, on peut néanmoins les regrouper autour de deux axes :

1 – Le premier concerne des analyses prospectives sur les implications que l’Accord d’Association Euromed (AAE) est susceptible de produire sur l’économie algérienne.
Deux conséquences sont particulièrement pointées par le Pr. Barka : l’une sur les recettes budgétaires puisque la réduction tarifaire prévue par l’accord se traduira par une baisse des recettes fiscales ; l’autre est relative aux difficultés que l’ouverture aux produits industriels européens ne manquera pas de causer « à l’industrie locale publique et privée ». Aussi le démantèlement tarifaire doit-il être accompagné d’une politique visant à créer des conditions favorables aux investissements ce qui « concerne à la fois la formation de la main-d’œuvre, les infrastructures et les conditions institutionnelles et administratives ».
La PME privée qui constitue une des bases d’appui de redressement et de relance de l’économie algérienne va être confrontée à de nouveaux défis dans le cadre de la zone de libre échange (ZLE) à venir. L’importance des alliances inter-entreprises comme stratégie à adopter par les PME algériennes a été au centre de la communication présentée par M. Chakib Chérif (Université de Tlemcen), au nom de toute une équipe de recherche, faisant état d’une enquête en cours sur les PME de la région. L’impact du nouvel environnement sur les PME / PMI a été également au centre des interventions de Leila Melbouci (Université de Tizi-Ouzou) et de Taous Hamdaoui (Université d’Annaba). Sur les 188 564 PMI recensées, employant 739 082 salariés, seul un petit nombre a bénéficié de programmes de mise à niveau dotés d’une première enveloppe d’un peu plus de 50 millions d’euros. Pour la période allant jusqu’à 2006, un programme Meda II prendra le relais. Leila Melbouci, tout en proposant d’ajouter certaines étapes étant donné l’ampleur de l’ajustement à venir, a particulièrement mis en évidence le caractère limité de la mise à niveau qui ne concerne que l’aspect managérial, sans prise en compte du facteur technologie.
Diana Hunt (University of Sussex) a développé une analyse de l’impact des AAE sur l’emploi dans les économies d’Afrique du Nord. Elle met en rapport les pertes d’emploi dans le secteur manufacturier et leur incidence sur l’économie informelle ce qui constitue un angle d’attaque tout à fait pertinent quand on sait l’importance prise par ce type d’économie en Algérie.
Si l’afflux d’Investissements Directs Etrangers est une condition souvent rappelée comme moyen de dynamisation des économies du Sud dans le cadre d’une zone de libre-échange, l’intervention de Khaled Menna (chercheur au CREAD) souligne cependant la faible attractivité des pays du Maghreb due non seulement à la concurrence des PECOS mais aussi à la nature « centre / périphérie » des accords Euromed.
L’environnement créé par la signature de l’AAE et son influence sur le secteur énergétique, dans le cas particulier de l’industrie électrique, est étudié par Naïma Benlameur (chercheur au CREAD), l’Algérie étant appelée « à être un pôle énergétique important » à travers ses réseaux pétrolier, gazier et électrique avec l’interconnexion de ce dernier avec l’Europe.
Dans une réflexion plus globale, M. Guerrato, ambassadeur de l’UE en Algérie, a développé une analyse articulée autour de deux aspects. Le premier concerne l’UE et son engagement en Méditerranée dont il faut souligner le caractère politique surtout. Avec la Déclaration de Barcelone de 1995, l’UE porte désormais une attention particulière à ses douze partenaires du Sud et de l’Est de la Méditerranée. Et si le Partenariat Euromed, tel qu’il a été jalonné par les différentes Conférences de Malte (avril 1997), Stuttgart (avril 1999), Marseille (novembre 2000) et Valence (avril 2002) a été quelque peu éclipsé par les dossiers de l’élargissement et institutionnels, une relance politique vis-à-vis des pays partenaires méditerranéens (PPM) doit intervenir, ce qui serait conforme aux ressorts méthodologiques de l’UE. Le deuxième aspect concerne les raisons qui amènent les PPM à accepter l’ouverture. Pour M. Guerrato, les AAE agissent comme des contraintes auxquelles les économies doivent s’adapter avec l’année 2010 comme horizon temporel devant marquer la fin de la transition. Pour l’économie algérienne, comparée « à une pyramide qui reposerait sur sa pointe » à cause de la faiblesse du secteur industriel, le potentiel de croissance se situe dans l’élargissement de la base industrielle étant donnée l’importance des réserves de substitution d’importation. Pour cela, il importe d’accélérer les réformes ainsi que la privatisation du secteur public.

2 – Après cet ensemble d’interventions, le deuxième axe concerne des communications à intention théorique plus large qui tendent de saisir le Partenariat Euromed comme processus particulier d’intégration régionale.
Le Pr Philippe Hugon (Forum, Université de Paris X-Nanterre) commence par relever le caractère obsolète des anciennes théories du régionalisme (celles de Viner, Meade, Balassa qui raisonnaient en termes de flux commerciaux et celle du courant volontariste de la CEPAL qui prônait une industrialisation par substitution aux importations à l’échelle régionale) pour mettre l’accent sur la pluri-dimensionnalité du nouveau régionalisme dont les accords Nord-Sud, et parmi eux les accords Euromed, sont un cas d’espèce. Les différentes dimensions : commerciale, de flux d’IDE, institutionnelle, territoriale (relations centre / périphérie, problèmes de convergence / divergence, avantages comparatifs territorialisés, construits, transférés…) doivent être prises en compte d’où la nécessité d’un découpage analytique pour toutes les comprendre. Cette complexité du nouveau régionalisme est encore accentuée par le fait que les accords dans lesquels il s’inscrit suggèrent une idée d’étape, de processus où le problème majeur est le rythme des réformes à introduire, les délais de la période de transition ce qui ne peut être appréhendé qu’à l’aide d’une théorie dynamique tout en étant confronté à des problématiques qui relèvent de la théorie du développement, de la transition…
Précisément, la communication présentée par Sébastien Dupuch, El Mouhoub Mouhoud et Fatiha Talahite (CEPN-CNRS, Université Paris XIII) constitue une illustration d’une analyse des accords Euromed à partir d’éléments théoriques renouvelés. Les auteurs proposent « d’esquisser une comparaison des conditions d’insertion des PSEM à l’UE avec celles des pays d’Europe centrale et orientale » bien que l’accord de libre échange Euromed n’ait « ni la portée ni la couverture sectorielle de l’accord d’élargissement aux PECOS ». En se référant à un travail antérieur (« Intégration européenne, Elargissement aux PECOS et Economie géographique » de Dupuch, Jennequin et Mouhoud, publié dans Région et Développement, n° 2001-13), les incidences sur les activités du fait de l’élargissement sont rappelées : « La mesure du processus de spécialisation et de concentration des activités en Europe…, en incluant explicitement les Etats membres de l’UE et les PECOS, a permis de montrer que les principaux pays de la première vague d’adhésion (République tchèque, Slovénie, Hongrie, Pologne) s’orientent vers le modèle espagnol de rattrapage, de maintien d’une diversification des activités et tendent à rejoindre le schéma de spécialisation intra-branche. A l’opposé, les autres pays risquent de rester enfermés dans une spécialisation inter-branche traditionnelle et connaître une logique de type centre-périphérie vis-à-vis de l’UE. En outre cet élargissement n’est pas susceptible de modifier substantiellement à court ou moyen terme l’Europe diversifiée, même si le risque de décrochage de certains pays d’Europe du Sud (Grèce, Portugal), directement concurrencés par les PECOS dans leurs principaux domaines, ne sont pas à négliger ». Qu’en est-il lorsque les PSEM (Turquie, pays du Maghreb, Egypte) sont introduits dans l’échantillon ? S’agissant des données relatives à la productivité par exemple, les auteurs notent une divergence d’évolution des PSEM, sauf en ce qui concerne la Turquie, par rapport aux pays membres de l’UE. L’indice de Krugman fait également ressortir une très forte spécialisation des PSEM, à l’exception, là aussi, de la Turquie dont les exportations sont diversifiées. Bien que la mise en œuvre de l’accord de libre-échange Euromed soit trop récente pour permettre d’en analyser ex-post les implications macroéconomiques et de spécialisation internationale, les PSEM apparaissent cependant comme complémentaires à l’UE, beaucoup plus que les pays du Sud de l’Europe, et leur insertion dans une ZLE Euromed semble plutôt indiquer des tendances à la divergence, ou au mieux à une convergence lente partielle, susceptibles de conduire vers des schémas centre / périphérie. Par ailleurs, Agnès Chevallier dans une réflexion portant sur « L’association euro-méditerranéenne à l’heure de la mondialisation » pose la question de l’avenir de ce processus et se demande si l’idée euro-méditerranéenne constitue une spécificité qui dure encore.
La perspective retenue par Mohamed Benlahcen Tlemçani (Université de Perpignan) est différente. Dans une communication intitulée : « Nouvelles dynamiques territoriales et intégration des pays du Maghreb à l’Union européenne », l’auteur montre que « les pays du Maghreb, qui ont appuyé leur insertion dans la division internationale du travail sur la mise en œuvre d’avantages comparatifs pour les activités de main-d’œuvre (textile) ou d’avantages absolus pour les ressources naturelles agricoles et énergétiques », risquent de connaître un processus d’exclusion de la dynamique de globalisation-mondialisation du fait d’une « double érosion de leurs avantages comparatifs et de leurs avantages naturels ». Contrecarrer une telle tendance implique « la mise en place d’un environnement propice plus fécond », ce qui, pour les pays du Maghreb, signifie l’intégration régionale à l’UE « seule option susceptible de contribuer significativement au désenclavement de ces pays et leur insertion active dans l’économie mondiale ».
Mais les seules conditions liées à l’instauration d’une ZLE ne suffisent pas pour une réelle dynamisation régionale. Avançant l’hypothèse d’un « espace de demande effective à promouvoir », à l’instar des processus qui ont caractérisé l’Europe occidentale au lendemain de la seconde guerre mondiale ou l’expérience de développement de l’Asie Orientale, Abdelhamid Merad-Boudia (Université de Grenoble) considère que dans ce cadre, rien n’interdit au Partenariat Euromed de s’engager dans la construction d’un réseau de relations productives, techniques, commerciales, monétaires et financières très avancées, à même d’atteindre l’objectif de « prospérité partagée » tel que proclamé par la Conférence de Barcelone.
Le Partenariat Euromed comme « véritable projet de développement des pays partenaires de l’UE » et pas seulement comme « projet de création d’une ZLE à l’horizon 2010 » est également envisagé par Fatiha Talahite (et Jacques Ould Aoudia), ce qui nécessite néanmoins « d’ambitieuses réformes structurelles au Sud » ; tandis que Rafik Bouklia-Hassan (Université d’Oran), dans une présentation formalisée, se demande si les accords Euromed vont réduire « la distance technologique » et recommande de « régler » la temporalité de l’ouverture en prenant en considération la capacité d’absorption technologique des pays du Sud.
Invité à tirer les conclusions du Colloque, le Pr. Philippe Hugon s’est attaché à en indiquer les trois perspectives. La mise en place d’un comité restreint est proposée afin de superviser la publication des communications. Il est aussi suggéré de créer un réseau associatif informel qui favoriserait la circulation des travaux de recherche. Un nouveau colloque pourrait se tenir dans deux ans en veillant en particulier à ce que des bilans rétrospectifs des premières années d’application des accords Euromed de certains pays signés plus tôt soient disponibles.
Après la clôture du colloque, les organisateurs eurent l’heureuse idée de faire visiter aux participants quelques-uns des sites archéologiques de Tlemcen « ville d’art et d’histoire ».
Mansourah et ses célèbres ruines qui dominent un magnifique plateau témoignent des tumultueuses relations de Tlemcen avec la dynastie voisine des Mérinides du Maroc ; la mosquée de Sidi Boumediène qui a abrité pour quelque temps l’enseignement du grand historien-sociologue Ibn Khaldoun ; le Méchouar, siège de la dynastie des Zianides et où notre guide-architecte nous apprend que des fouilles récentes venaient de mettre à jour un passage souterrain secret que le roi Yaghmoracen empruntait pour se rendre à cheval à la grande mosquée située à l’autre bout de la ville.
Le soir à l’hôtel des « Zianides » nous eûmes droit à un charmant récital de « musique andalouse », un héritage « euro-méditerranéen » que Tlemcen entretient soigneusement.