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Article 4 : L’immigration algérienne en France

mardi 25 février 2003

L’immigration algérienne en France

Paul Muzard

L’immigration algérienne tient une place bien spécifique dans son parcours et dans son implantation en France.
1. L’Algérie a été d’abord une colonie française. Certes cela ne lui a pas été spécifique, on compte en effet dans la même catégorie la Tunisie et le Maroc (deux protectorats), et de nombreux Etats subsahariens.
2. Mais l’Algérie a été la colonie la plus ancienne ; elle a en effet été colonisée dès 1830. Le choix français a été d’en faire une colonie de peuplement et de l’intégrer à la France en lui donnant le statut de départements français.
3. Elle a sans doute été la colonie dont la conquête a été la plus violente, la plus cruelle, par des appropriations de terres et de produits au moyen de razzias, avec peut-être 700 000 morts sur 3 millions d’habitants. Par la suite, cette colonie a compté parmi les plus insoumises, la plus rebelle, avec des révoltes quasi incessantes.
4. Bien qu’intégrée aux structures administratives françaises, l’organisation de la société a été construite sur une domination qui a conduit à une superposition de deux populations : une dominatrice et une dominée.
5. C’est la colonie qui, outre l’Indochine, a donné lieu à la plus longue guerre de décolonisation : sept ans et demi. De plus elle a donné lieu, s’agissant de la France, à la mobilisation de soldats du contingent.
6. En outre c’était la colonie la plus proche de la métropole, située également au bord de la Méditerranée ; ce qui a facilité les relations pour des échanges à tous points de vue.
7. C’était aussi la colonie la plus musulmane et la plus racisée. Elle avait une unité de culture, de langue (arabe dialectal et langue kabyle), de religion, liée à 400 millions de musulmans ; alors que les colonies subsahariennes étaient composées d’ethnies différentes et dont le colonisateur avait remodelé les territoires par des découpages qui ont provoqué des instabilités qui demeurent encore aujourd’hui.

1 – Evolution de l’immigration algérienne à partir de 1900
Plusieurs centaines d’Algériens travaillaient en France dans les huileries marseillaises en 1905. Ils étaient 5 000 en 1912 dont 1 500 dans les usines et les mines du Nord et du Pas-de-Calais ; ils ont été également employés à la construction du métro.
A l’époque arrivèrent aussi les premiers Marocains. Après 1913, le nombre d’immigrés maghrébins atteignait le nombre de 30 000.
La première immigration algérienne significative, et qui restera un facteur décisif de son accélération ultérieure, est organisée par les pouvoirs publics sous forme de réquisitions pour faire face aux besoins de la Défense Nationale pendant la guerre de 1914 ; de 1915 à 1918, la France a recruté ainsi 172 000 soldats algériens et 79 000 travailleurs (dont 65 000 pour les établissements militaires et industriels : entreprises de munitions, transports, mines, voiries, terrassements).
1.1 – Les travailleurs de l’arrière. Premier envoi massif de travailleurs
La pénurie de main-d’œuvre causée par la mobilisation, et la nécessité d’intensifier la production amena les responsables français à utiliser tous les hommes disponibles et à recruter massivement des travailleurs étrangers. Les plus immédiatement disponibles furent les prisonniers de guerre et les réfugiés qui fuyaient les attaques allemandes, comme les Belges.
Mais ces hommes ne faisaient pas beaucoup de monde. Le gouvernement français conclut alors des accords avec des pays alliés ou neutres : au total quelque 225 000 ressortissants européens dont des Espagnols, des Portugais, des Italiens, des Grecs.
La France recruta également des Chinois par l’intermédiaire de sociétés privées installées en Extrême-Orient. Près de 40 000 hommes signèrent ainsi des contrats de cinq ans, résiliables au bout de trois ans par la partie française seulement.
Furent accueillis également, selon les estimations officielles, 55 000 Malgaches, 49 000 indochinois et quelque 132 000 maghrébins, dont 79 000 Algériens, 35 000 Marocains, 18 000 Tunisiens. Des indochinois ont été par exemple recrutés en 1917 à Livet-Gavet, près de Grenoble ; leur employeur leur a fait une proposition de prorogation de leur contrat en 1921.
C’était en somme, pour les Maghrébins, la première immigration un peu massive.
Les autorités, saisies de plaintes de colons qui craignaient de perdre une partie de leur main-d’œuvre, étaient soucieuses de contrôler les déplacements de ces ouvriers ; elles instituèrent en 1916 un Service de l’organisation des travailleurs coloniaux (SOTC), confié à l’armée et ayant le monopole du recrutement. Les individus sélectionnés de l’autre côté de la Méditerranée arrivaient à Marseille où ils subissaient un examen administratif et sanitaire ; ils étaient ensuite acheminés sur leur lieu de travail, puis étroitement surveillés par les agents du Bureau des affaires indigènes.
Ces travailleurs furent affectés à des tâches dans l’agriculture, l’industrie, les travaux publics, le chargement des trains et des bateaux. « Dans la plupart des cas, les travailleurs coloniaux des groupements furent logés dans des baraquements de fortune souvent lamentables... La situation en matière de vêtements, d’hygiène, de surpeuplement » évoquaient des situations d’un autre âge… La santé était précaire, et souvent se détériorait. En deux mois, au groupement de Vénissieux, l’effectif a diminué de 14 unités au printemps 1917 par décès, hospitalisations ou renvoi pour cause d’inaptitude physique. A la poudrerie de Bergerac, deux épidémies — de méningite et de typhoïde — ont provoqué une mortalité de 4 personnes chez les ouvriers français, de 13 chez les Algériens, de près de 20 chez les Annamites. D’après le rapport du sénateur du Rhône, Paul Cazenave, au printemps 1917, dans certains groupements on a accueilli des enfants de moins de quinze ans, recrutés de force dans leur pays. A Lyon-la-Mouche, des enfants de treize ans étaient affectés au chargement d’obus de marine ; en avril 1917, on a compté 80 malades dont près de 15 dans un état grave ont dû être hospitalisés. Les ouvriers “libres” (c’est-à-dire non réquisitionnés) se portaient mieux : tous étaient des “hommes faits”.
Ces migrants ont été renvoyés avec la démobilisation : en 1920, il restait 5 000 travailleurs algériens en France, autant qu’en 1911.
Mais au lendemain de la guerre se conjuguent d’une part la désintégration de l’économie algérienne, la destruction de son artisanat, le déséquilibre population / ressources, et d’autre part le besoin de main-d’œuvre créé en France par les destructions de la guerre, l’hémorragie de la population, les besoins de la période de reconstruction et la prospérité des années ultérieures. Aussi de 1922 à 1924, 175 000 travailleurs algériens ont-ils été introduits en France.
Les colons français d’Algérie s’inquiètent alors de cette émigration qui risque de modifier le niveau des salaires en Algérie, et une série de circulaires de 1924 réduit cet exode (25 000 en 1925 avec un solde négatif, contre 75 000 en 1924). Elles seront annulées par le Conseil d’Etat en 1926, mais reprises sous forme de décret (4 août 1926). A. Rosanvallon note comme une “concordance” dans le temps, très significative, le fait que ce même jour est publiée une loi foncière qui intensifie la pénétration coloniale dans les terres de propriété privée. Les causes de l’émigration n’ayant pas été modifiées, il en résultera l’extension de l’émigration clandestine.
Victimes, plus que d’autres, de la crise en 1930 et 1931 les Algériens rentrent chez eux en plus grand nombre qu’ils ne viennent en France. Les soldes annuels d’entrée de travailleurs algériens resteront ensuite très faibles jusqu’en 1935.
Mais, pendant ce temps, la stagnation de l’agriculture coloniale se traduit par la « saturation des zones de colonisation » et l’émigration apparaît, alors, aux colons comme une limitation des risques. Le décret de 1926 (qui avait repris les termes des circulaires de 1924 annulées par le Conseil d’Etat en 1926) est abrogé en 1936, et en deux années, 73 000 travailleurs entrent en France et 36 000 seulement repartent en Algérie. Cette émigration sera cependant freinée à la veille de la guerre, en juin 1938, au nom des nécessités du contrôle sanitaire. Ils seront alors approximativement 125 000.
A ce moment de l’histoire, il faut signaler la combativité ouvrière des Algériens, avec d’autres étrangers, lors des luttes du Front populaire, comme nous allons le voir.

1.2 – Résistances
Des réactions d’hostilité se déclenchèrent rapidement à l’égard de ces immigrés, accentuées encore, à partir de février 1939, par l’afflux de réfugiés républicains espagnols dont le nombre atteignit le demi-million.
Devant la force des rejets, le Gouvernement adopta le 10 août 1932 une loi qui contingentait l’entrée des travailleurs étrangers pour les entreprises. Il exerça aussi des pressions sur ces dernières pour qu’elles renvoient un nombre important d’ouvriers immigrés. En 1934, il demanda au Comité central des Houillères de renvoyer 6 000 à 7 000 ouvriers ; les Polonais, nombreux dans les mines, firent les frais de ces compressions : 140 000 d’entre eux furent expulsés au cours des années 1934 et 1935 par le gouvernement Laval. De même, au cours des années 30 et 31, les Algériens furent plus nombreux à rentrer chez eux.
Les militants étrangers politiques actifs, inscrits au Parti Communiste et à la CGT-U, animateurs des grèves, furent expulsés à une grande échelle. Les ripostes aux expulsions et au renvoi des étrangers restèrent limitées, sauf dans le Pas-de-Calais (1934).
« Dès le 2 mai 1938, des décrets organisèrent la chasse aux clandestins et alourdirent les peines à leur encontre. Les préfets des départements frontaliers reçurent le pouvoir de prononcer des expulsions sans en référer au Ministre de l’Intérieur ». On le voit, les recettes demeurent aujourd’hui globalement les mêmes. Dans certains milieux, on commençait à préconiser le partage du travail.
Ainsi les sentiments xénophobes et antisémites semblent toucher toutes les couches de la société : ouvriers, députés de la nation, autres élus, professions libérales, comme les avocats et les médecins, sont portés par un racisme au quotidien, le racisme des “braves gens”.
Le grand élan populaire de 1936, avec la mobilisation syndicale et l’avènement du Front populaire qui constituait un espoir, fit sortir les immigrés de leur habituelle réserve politique. Pris dans le mouvement, stimulés par la perspective d’obtenir la satisfaction de leurs revendications, ne craignant pas la répression policière ou patronale, ils participèrent beaucoup plus nombreux aux grèves et aux manifestations. Un dirigeant syndical put s’exclamer dans un journal : « Bravo les travailleurs immigrés » ; et le même confirma ultérieurement : « Les ouvriers étrangers n’ont pas été remorqués. Bien souvent... ils ont été à la pointe du combat ».
Ils avaient en effet conscience, au cours de ces années 35-37, que la menace du fascisme concernait l’ensemble des immigrations. Lors de la manifestation du 14 juillet 1935, les travailleurs immigrés sont massivement présents ; les rapports de police signalent notamment que c’est la première foi « que les ouvriers arabes ou berbères participent à une manifestation de rue » ; ils étaient en effet plus de 3 000, très combatifs, derrière l’Etoile nord-africaine, l’un des premiers mouvements d’ampleur de résistance à la colonisation.
En août 1935 se constitue un Front populaire juif, l’ancien Front unique italien se transforme en Union populaire italienne, et l’Etoile nord-africaine fait partie de la centaine d’organisations affiliées au Rassemblement populaire, parmi lesquelles plusieurs mouvements qui ont vocation de défendre l’immigration : le Secours rouge international, la Ligue internationale contre l’antisémitisme, la Ligue des droits de l’homme. Parallèlement, des organisations de travailleurs italiens, polonais, roumains, hongrois et juifs décident de s’unir en un Centre de liaison des travailleurs étrangers….
C’est avec toutes ces composantes qu’un grand mouvement de syndicalisation se développe en 1936 avec l’arrivée du Front populaire, le 3 mai. De mars 1936 à octobre, les Polonais passent de 22 500 à 80 000 adhérents à la CGT réunifiée, dont 60 000 mineurs de charbon ; 30 000 sur les 38 000 mineurs du Nord-Pas-de-Calais sont de ce nombre. Le nombre d’adhérents italiens passe de 10 % de cette nationalité à 50 %. Le nombre des syndiqués juifs atteindra les 12 000, dont 6 à 8 000 dans les seules industries du vêtement, et à Paris uniquement. « Le 14 juillet 1936, 6 000 nord-africains prennent part aux deux défilés du Front Populaire, derrière les drapeaux rouges ou verts. La CGT dit être passée de 50 000 à 350 000 ou 400 000 adhérents étrangers ».
Ainsi se créait une solidarité nouvelle entre ouvriers français et étrangers, au terme d’une crise qui avait appelé à tant de discriminations et d’hostilité. La guerre qui, alors se préparait, allait donner lieu, dans les larmes et le sang, à de nouvelles solidarités pour sauver la liberté.

1.3 – De 1945 à 1962
L’organisation de l’immigration est prise en main par les pouvoirs publics et non plus laissée aux soins des employeurs ; l’ordonnance du 2 novembre 1945 porte création de l’ONI (Office National d’Immigration) qui est chargé de l’introduction des travailleurs étrangers.
Les règles suivantes sont fixées : préalablement à l’embauche, un contrat de travail, visé par le Ministère du travail, est établi au nom du travailleur, qui doit aussi avoir un certificat médical et disposer d’un logement.
Trois catégories de cartes de travail sont créées.
Un séjour continu de 5 ans est nécessaire pour faire la demande de naturalisation, puis 5 ans pour être électeur et éligible.
« Tout individu né en France de parents étrangers acquiert la nationalité française à sa majorité. »
Après la guerre, l’immigration en provenance d’Algérie connaît une croissance rapide, telle qu’en dix ans 200 000 Algériens s’installent en France (soit 15 % du mouvement de la population dans la même période).
De 1954 à 1962, pendant la guerre d’indépendance, le nombre des Algériens en France diminue légèrement.
Cependant dès 1955, l’immigration constitue la seule possibilité d’accroissement de la main-d’œuvre. Le IIIème Plan (1958 – 1961) précisait que « l’introduction de travailleurs étrangers n’était pas à considérer comme un « palliatif (...) mais comme un apport continu, indispensable à la réalisation des objectifs ». L’ONI signa des accords de main-d’œuvre en 1961 avec l’Espagne, en 1963 avec le Maroc, la Tunisie, le Portugal, en 1965 avec la Yougoslavie et la Turquie, à partir de 1963 avec l’Afrique noire.
Si l’ordonnance du 2 novembre 1945 apportait une amélioration certaine de la politique d’immigration (recrutement au pays, contrat de travail avant le départ, avec logement assuré, et salaire fixé), elle ne fut pas appliquée bien longtemps. La période de croissance donnait lieu à de nombreux chantiers et à une impatience des employeurs. Les contraintes administratives prenaient trop de temps à leur gré. D’où la substitution progressive au recrutement par introduction par l’ONI, de l’embauche de clandestins avec régularisation : présentation à un employeur par un ami, démarche à la Préfecture ; comme l’embauche par régularisation n’était pas le cheminement légal, l’employeur se voyait officiellement dispensé de ses obligations de logement, de fixation de salaire, bref du contrat prévu par l’ordonnance de 1945. L’ouvrier, dont l’angoisse était de ne pas avoir d’emploi, acceptait n’importe quelles conditions pour être rapidement régularisé.
Mais l’encouragement à la clandestinité venait de haut. M. Pompidou, Premier ministre, avait affirmé qu’un trop-plein de travailleurs était de nature à favoriser les affaires du patronat ; il avait déclaré en septembre 1963, que l’immigration était « un moyen de créer une certaine détente sur le marché du travail et de résister à la pression sociale. ». A son tour, M. Jeanneney, Ministre des Affaires Sociales, déclarait, le 28 novembre 1966, que « l’immigration clandestine elle-même n’est pas inutile car si l’on s’en tenait à l’application des règlements et accords internationaux, nous manquerions peut-être de main-d’œuvre ».
On estimait qu’en 1958, il pouvait y avoir 50 % de clandestins. Cependant, le rapport de la main-d’œuvre du Vème plan donnait le chiffre de 72 % comme évaluation de l’immigration “spontanée”, c’est-à-dire clandestine. En plus des Algériens, les Italiens, les Espagnols et les Portugais constituaient, à cette époque, presque intégralement, toute la main-d’œuvre immigrée. Quand les travailleurs clandestins sont, aujourd’hui, en 2003, amplement criminalisés par les discriminations et le mépris qu’ils subissent, nous sommes ramenés aux affirmations prémonitoires de M. Pompidou ; notons qu’en période de crise, de chômage, ils ne sont, généralement, pas seulement clandestins du point de vue du séjour, mais travailleurs clandestins qui échappent à toute législation du travail ; c’est la période des expulsions, des droits amputés, d’une fragilisation de l’existence. La fragilité d’un travail est toujours une aubaine pour un entrepreneur entreprenant. En période de sous-emploi, la machine marche bien et permet un profit supplémentaire sur la fabrication.
Le recours à la main-d’œuvre étrangère se justifiait depuis le début de l’ère industrielle par les avantages qu’on tirait de son utilisation du fait des discriminations qu’on lui imposait : salaires inférieurs, déplacements sans frais, travaux que les Français ne voulaient plus assurer. Les Algériens ont toujours été considérés comme les plus inférieurs.
Le patronat, jusqu’à la fin des années 1970, en se dispensant de faire les investissements nécessaires pour mécaniser et humaniser ces tâches, disposait, avec les travailleurs immigrés, d’une main-d’œuvre à bon marché pour effectuer les travaux pénibles, dangereux et rebutants. Dans l’état de l’économie française, un certain volume d’investissements correctement orienté, aurait été susceptible de supprimer le caractère dégradant ou inhumain de toute une série de tâches assumées par les travailleurs immigrés. Mais le recours à ces manœuvres, mal payés, était un système rentable : les travailleurs étrangers étant utilisés pour faire une économie sur les investissements, une économie sur les machines. Si ces travailleurs étrangers n’avaient pas existé, progressivement ces investissements auraient dû être réalisés, et on aurait trouvé le moyen de les réaliser ou bien alors on aurait été amené à considérer que telle ou telle dépense militaire était véritablement trop contradictoire avec les besoins de l’économie nationale.

1.4 – A partir des accords d’Evian
Les accords d’Evian en 1962 ne contenaient aucune disposition concernant l’émigration. Le retour de nombreux Français d’Algérie et la haute conjoncture de 1962-63 ont entraîné une poussée de l’industrie du bâtiment et un appel très élevé à la main d’œuvre algérienne qui immigre massivement en France. A la libre circulation des Algériens à partir de 1962, succédèrent des accords successifs de contingentement. Dès 1963, la France instaure unilatéralement un contrôle médical très sélectif. Le 10 avril 1964, un protocole intergouvernemental est signé, aux termes duquel le gouvernement français établit trimestriellement le volume du contingent de travailleurs algériens admis à entrer en France. Un contrôle médical est exercé, pour des travailleurs candidats à l’emploi, âgés de 18 ans au moins et de 55 ans au plus, par une mission médicale française.
Dans la pratique, c’est l’ONAMO, (l’Office national algérien de la main-d’œuvre), qui supervise la venue des travailleurs algériens en France. Et ceux-ci sont enregistrés, non pas par l’ONI, c’est-à-dire sous la tutelle du Ministère du Travail, mais par le Ministère de l’Intérieur ; ils n’étaient plus seulement des travailleurs, mais des étrangers à surveiller.
A dater du jour où les travailleurs algériens ont été dotés du certificat de résidence, qui était à la fois un titre de séjour et de travail, les rotations de séjour en France ont été supprimées ; au temps de la colonisation, les Algériens d’une même famille pouvaient émigrer en France, à tour de rôle, on pouvait se remplacer ; mais, dans la mesure où le titre de séjour était devenu forcément personnel, et le nombre annuel d’immigrés réglementé, les rotations familiales pour émigrer ne pouvaient plus avoir cours.

1.5 – Limiter au maximum l’immigration algérienne
Au moment du Vème Plan (1966-1970), dans un chapitre sur la politique de l’immigration, un rapport avait procédé à une évaluation, par pays, des ressources en main-d’œuvre susceptible de venir s’employer en France. Cet inventaire a conduit à une estimation globale des ressources annuelles disponibles de 160 000 travailleurs, Algériens exceptés. Y avait-il des velléités d’écarter les Algériens des projets à long terme ? C’est ce que pensait M. Allel Sadoun, conseiller social de l’Ambassade de la République d’Algérie à Paris : « Cette volonté arrêtée, pensons-nous, de stabiliser, sinon de réduire la colonie algérienne en France est encore confirmée dans les prévisions de la Commission de la main-d’œuvre du Commissariat général du Plan et de l’Equipement, qui fait la répartition par pays [...] », et qui se contente, dans une phrase sibylline, de déclarer que : « par ailleurs, la source algérienne peut continuer à fournir un contingent supplémentaire de main-d’œuvre à l’économie française ». II y a là, il est vrai, un calcul politique, mais aussi empirique et, en tout cas, beaucoup moins cohérent que ne le croit M. Sadoun. Les autorités françaises, conscientes que les rapports (surtout commerciaux : vin, pétrole) avec l’Algérie connaîtraient des aléas pendant la période de 1966-1970, on voulut conserver comme un pion sur l’échiquier une masse de manœuvre (sans jeu de mots) constituée par les migrants qui furent effectivement négociés sur le même plan que les autres marchandises par les deux gouvernements.
Lors du renouvellement du protocole de 1964, le 28 décembre 1968, le nombre d’immigrés accordés qui était, en fait, de 12 000, fut porté par négociation à 35 000. En 1972, le nouveau protocole, a ramené le chiffre de ce contingent maximum à 25 000. Mais avant l’expiration de ce dernier accord, et alors que le niveau prévu d’immigration n’était pas atteint, le gouvernement algérien, le 20 septembre 1973, a suspendu l’émigration ; certes sous la pression des manifestations et actes racistes en France, mais plus profondément dans le cadre d’un réexamen fondamental des effets de l’émigration sur l’économie algérienne. La limitation de l’immigration n’est pas arrivée du côté où elle se dessinait.
Les Algériens, passant de 212 000 en 1954 à 350 000 au recensement de 1962, puis à 711 000 en 1974 (de 12 % à 21 % de la population étrangère), tenaient alors la deuxième place, après les Portugais.

2 – Périodes d’affrontements
L’immigration algérienne était devenue un enjeu dans les relations et les échanges, entre le France et l’Algérie. L’envoi d’argent par les travailleurs algériens constituait une source indispensable de devises avant la nationalisation du pétrole et du gaz.

2.1 – La nationalisation des hydrocarbures
La nationalisation des hydrocarbures, le 24 février 1971, allait provoquer une crise entre les deux pays, ce qui ne pouvait pas être sans conséquence pour les immigrés algériens. Cette première décision économique était en fait un affrontement avec l’ancien colonisateur. L’inférieur prétendait s’imposer dans un domaine clé, la France étant privée de ressources pétrolières ; ce n’est pas pour rien que la France prétendait, dans un premier temps, accorder l’indépendance à l’Algérie, mais en conservant le Sahara. On se souvient des plaisanteries proférées sur les chantiers : « Tu peux me donner un bidon de pétrole ? » Ou encore : « Nous, on n’a pas de pétrole, mais on a des idées ! » ce qui était une façon de plaisanter sur soi-même, mais aussi d’affirmer que, nous, nous avions l’intelligence, c’est-à-dire un niveau intellectuel plus élevé que le possesseur de produits matériels.
Les propos populaires avaient bien évidemment un rapport avec le conflit politique. C’était en effet l’entrée de l’Algérie dans le club des grands du Tiers-monde, les pays non-alignés. Le président Nasser n’avait-il pas nationalisé le canal de Suez en 1956 ? Et c’est dès 1953, que Mohhamad Mossadegh, Premier ministre de l’Iran, avait nationalisé le pétrole de son pays, ce qui entraîna sa destitution et son emprisonnement. S’il y avait eu crise entre l’Algérie et la France, les temps avaient changé ; Houari Boumedienne, président du Conseil de la Révolution, n’hésita pas à tenir des propos qui annonçaient un autre type de rapports avec l’ancien colonisateur. Qu’on en juge par cet énergique langage :
« Si notre pétrole est trop cher, laissez-le comme vous avez laissé le vin et allez l’acheter ailleurs » a déclaré hier soir le président Boumedienne dans un discours prononcé lors de la remise de bénéfices aux ouvriers des transports publics. « Le problème du pétrole n’est pas en fait une question de prix. C’est une simple question d’appartenance. Or le pétrole algérien qui est extrait du sous-sol est une richesse inaliénable de notre pays, comme je l’ai dit à plusieurs reprises. »
« Nous sommes prêts à récupérer tous nos travailleurs émigrés et nous sommes capables de transformer également nos vignobles si la France ne veut plus acheter ce qu’elle nous a légué comme un cadeau empoisonné. » a encore dit M. Boumedienne.
« Si la France veut récupérer ses coopérants, qu’elle le fasse. Nous sommes prêts à affronter toutes les conséquences et à faire face à toutes nos responsabilités » a conclu le Président du Conseil de la Révolution.

2.2 – La réaction raciste
Les nationalisations n’ont pas été de nature à améliorer les rapports des immigrés algériens avec une partie de la population française, très imprégnée de racisme. Le geste fut ressenti par la France, par beaucoup de Français, comme un affront, et même comme une humiliation. Jusque là, les rapports franco-algériens étaient des rapports de force à l’avantage de l’ancien colonisateur qui continuait à exercer sa domination. C’était dans l’ordre des choses. Le racisme qui imprégnait largement les mentalités fut renforcé par les menées violentes de l’extrême-droite. De grosses inscriptions s’étalaient sur des murs des villes : « Dehors les Algériens ! », ou dans la prose de Minute (n° du 20 janvier 1971).
La mort d’un traminot poignardé par un malade mental algérien avait déclenché une vague de meurtres dont sept Algériens furent victimes en une seule “semaine sanglante” à Marseille, sans que les auteurs fussent jamais arrêtés.
La prose raciste donna libre cours à sa haine, sans être inquiétée. « Nous en avons assez ! Assez des voleurs algériens, assez des casseurs algériens, assez des fanfarons algériens, assez des trublions algériens, assez des syphilitiques algériens, assez des violeurs algériens, assez des proxénètes algériens, assez des fous algériens, assez des tueurs algériens. Nous en avons assez de cette immigration sauvage qui amène dans notre pays toute une racaille venue d’outre-Méditerranée », pouvait-on lire le 26 août 1973, sous la plume de Gabriel Domenech, éditorialiste du Méridional.
A l’époque, le refus de toute exploitation raciste à l’occasion des obsèques du traminot, fut exprimé par sa famille. Trois mille personnes avaient accompagné silencieusement sa dépouille à travers la ville. Le préfet de police avait interdit la manifestation organisée par un « Comité de défense des Marseillais » domicilié à l’adresse du ...Front National.

2.3 – Aux victimes algériennes du racisme, s’ajoutaient les victimes du travail
Ainsi, dénombrait-on vers 1970 :
– 1 mort d’accident du travail toutes les 40 minutes ;
– 4 000 morts d’accidents du travail par an ;
– un blessé non mortellement atteint toutes les 7 secondes.
L’Ambassadeur d’Algérie, Mohamed Bedjaouî, avait lancé un cri d’alerte en constatant le nombre de cercueils qui transitaient à Marseille.
Méprisés parce qu’ils étaient des arabes et des musulmans, ces immigrés étaient aussi méprisés comme travailleurs : affectés aux travaux les plus durs, les plus sales, hébergés dans d’affreux bidonvilles, victimes privilégiées d’accidents du travail. Le racisme, le travail et les conditions de vie en général constituaient un lourd fardeau d’humiliation. Mais les rumeurs racistes prétendaient que les immigrés coûtaient cher à la Sécurité Sociale, aux hôpitaux, etc. Mesurons, à travers l’interview d’un employeur, rapporté dans l’encadré ci-dessous, le fossé entre deux mondes.
A travail égal, salaire parfois inférieur. Interview d’un patron du bâtiment :
Quel pourcentage de main-d’œuvre étrangère employez-vous ?
Nous employons sur nos chantiers 88 % de main-d’œuvre étrangère. Il y a un peu plus de 30 % de Portugais, un peu moins de 30 % d’Espagnols, un peu plus de 25 % de Nord-africains. Et puis des Italiens, des Bulgares, des Turcs : un petit peu de toutes les nationalités.
Pourquoi cette forte proportion d’étrangers ?
Les conditions de travail que nous offrons sur le marché de la main-d’œuvre sont telles que les Français préfèrent travailler en usine ou dans les bureaux. Par contre, ces conditions restent attractives pour une main-d’œuvre relativement fruste qui vient de pays étrangers. Sur un chantier, en effet, on travaille dehors, il fait chaud, il y a de la neige, il n’y a pas d’installations très confortables pour les vestiaires, pas de restaurant, les travaux sont souvent sales, le lieu de travail n’est pas fixe et peut se trouver fort loin du domicile.
Comment feriez-vous sans cette main-d’œuvre étrangère ?
La profession serait obligée d’offrir des conditions de travail telles que la main- d’œuvre s’y intéresse.
Elle ne pourrait pas le faire sans y être obligée ?
Je ne crois pas que l’on fasse beaucoup de choses sans y être obligé. Mais pour ma part je suis persuadé que si nous pouvions travailler avec une main-d’œuvre française, que nous serions forcés de payer de 25 % ou 30 % plus cher, nous aurions quand même des prix de revient meilleurs.
A quel tarif payez-vous les travailleurs immigrés ?
Cela peut aller jusqu’à cent mille francs par mois, cent dix et même cent vingt mille francs.
Mais pour combien d’heures ?
Ecoutez, les syndicats m’ennuient avec cette histoire d’heures. Ces gens-là sont venus en France pour gagner de l’argent. Et à partir de là, il leur est égal de travailler 12 heures par jour, ou même 16 heures l’été quand ils le peuvent. Cela ne veut rien dire cette histoire d’heures.

2.4 – L’arrêt de l’émigration algérienne
Au vu de l’insécurité raciste de ses ressortissants émigrés et des devises tirées des recettes pétrolières, l’Algérie fait un choix politique. Brusquement, le 20 septembre 1973, le gouvernement algérien met fin à son émigration ; alors même que le quota de 25 000 immigrés fixé par le protocole de 1968 n’était pas épuisé. C’était une surprise, parce que jamais jusqu’ici un pays fournisseur de main-d’œuvre n’avait pris une telle décision, parce que lors des négociations, il était toujours demandeur ; pays pauvre, les devises acquises par l’envoi d’argent par les émigrés à leurs familles étaient particulièrement précieuses.
Or, avec la nouvelle manne pétrolière acquise par la nationalisation deux années plus tôt, l’Algérie pouvait négocier en position de force, et répliquer à la vague d’attentats, et d’actions racistes jointes aux nombreuses victimes d’accidents du travail ; elle prend donc une position politique.

Le basculement de force a été tel que M. Ceyrac, président du Patronat français, est intervenu aussitôt à la télévision pour dire textuellement : « Nous avons besoin des travailleurs étrangers ». C’était la première fois qu’on entendait un tel aveu. Tout le monde pensait que l’immigration était un geste de bonne volonté pour les pauvres.
Cette mesure tendait à transformer des rapports d’immigration en rapports d’échange entre les pays riches et le Tiers-monde. Les attentats n’ont pas pour autant cessé ; un attentat contre le Consulat algérien de Marseille eut lieu le 14 décembre 1973.
Hélas, ce qu’on a appelé la crise pétrolière allait casser ce progrès envisagé.
L’agitation se développe au tournant des années 1970 : interruption de l’émigration algérienne, nationalisation des hydrocarbures, n’étaient pas que des décisions d’en haut, engagées par le seul Président. Les mesures étaient populaires au sens où le peuple s’y retrouvait dans sa dignité. C’était la concrétisation d’une appartenance au Tiers-monde. C’était une époque où les mouvements de libération avaient leur siège à Alger. Un jour, un Algérien pleurait, dans une rue de Grenoble, la mort de Lumumba ; lors de la guerre des Six jours en 1967, le public algérien se pressait devant les appareils de télévision des cafés-restaurants de la rue Très-Cloîtres, débordant dans la rue pour découvrir les informations... C’était un reflet très fort d’une appartenance à un autre monde.

3 – Des profits de tous ordres, (mars 1967, droit et liberté)
Certes, il est impossible de donner une évaluation chiffrée précise du profit que tire la France du travail de la main-d’œuvre étrangère. Mais un certain nombre d’approches possibles ont été effectuées, dès avant 1970, pour évaluer l’apport des travailleurs étrangers dont l’opinion publique pensait qu’ils nous coûtaient cher, parce que pauvres, parce que malades, parce que analphabètes, parce que frustes. Qui avait conscience que ces travailleurs avaient été convoqués par le capital ? Or des études ont prouvé tout ce qui était gagné par leur apport indispensable ; et il en était ainsi depuis les débuts de l’ère industrielle. Ainsi la masse des salaires et prestations sociales (allocations, remboursements de sécurité sociale, etc.) versée à la main-d’œuvre immigrée se situait alors entre 10 et 12 milliards de francs. Mais la production assurée par cette même main-d’œuvre pouvait s’évaluer, en tenant compte de la marge la plus large possible, de 16 à 18 milliards de francs. Le bénéfice net pour l’économie française se montait donc, en comptant au plus juste — c’est-à-dire en considérant le coût le plus élevé et le rapport le plus bas — à quatre milliards de francs (au pouvoir d’achat de 1970).
Il n’est pas sans intérêt, à ce propos de donner les estimations concernant la main-d’œuvre algérienne, puisque c’est elle qui est la plus décriée. Elle coûtait 2 à 2,5 milliards en salaires et charges sociales ; elle produisait 3,5 à 3,7 milliards. Elle laissait donc un profit de 1 milliard par an à l’économie française…
Pour ce qui concernait les charges sociales, nous citons le passage suivant d’un article de Allel Sadoun, conseiller social de l’Ambassade d’Algérie à Paris, dans Le Monde du 16 janvier 1970, à l’adresse des représentants ouvriers siégeant dans les CAF :
« Dans les conseils d’administration des Caisses d’allocations familiales et de Sécurité sociale, siègent des représentants ouvriers. Ils ne doivent pas ignorer les énormes excédents de recettes que laisse à ces caisses la gestion des assurés sociaux étrangers. Certains évaluent ce “cadeau” à un milliard de francs par an. On peut estimer à plus de 350 millions le “boni” procuré aux seules Caisses d’allocations familiales par les 150 000 familles restées au pays d’origine, qui ne perçoivent de ce fait qu’une moyenne de 1 000 francs de prestations familiales, quand ce taux moyen était de 3 600 francs en France en 1967 et qu’il augmente régulièrement tous les ans.
Les excédents de recettes des Caisses de Sécurité sociale atteignent peut-être le double. Ils proviennent, d’une part, du tarif forfaitaire des soins médicaux attribués à ces familles, qui n’est en définitive que le tiers ou le quart du taux familial moyen en France. Et, d’autre part, des cotisations de retraites payées à fonds perdu par le million et demi de travailleurs étrangers et leurs employeurs. De retour dans leur pays, après quelques années de séjour en France, ceux-là abandonnent pour la plupart tout travail industriel et perdent ainsi tout espoir d’une retraite. S’ils veulent réellement parvenir à améliorer des conditions de logement et d’existence de leurs camarades étrangers, les dirigeants syndicaux devraient se pencher un peu plus sur ces problèmes financiers et de solidarité ».
Dans un colloque sur la migration algérienne en France (13-14-15 octobre au Centre de Conférences Internationales à Paris) l’économiste Yves Chaigneau précisait : « Cette main-d’œuvre, outre qu’elle est disponible, est très mobile entre régions, secteurs, entreprises. Une telle mobilité est très recherchée dans toute économie, mais les pays développés paient fort cher la mobilité de leur propre population active, tandis que la main-d’œuvre algérienne se déplace sans pratiquement aucune aide.... »
« .... Du point de vue de la structure de l’emploi, la main-d’œuvre algérienne vient, pour partie, tenir des postes de travail dont ne veut plus la main-d’œuvre française. Il s’agit soit de postes de travail dangereux, soit de postes considérés comme rebutants ... Le maintien de la main-d’œuvre française aurait nécessité des hausses de salaires et des améliorations des conditions de travail, donc des investissements supplémentaires. En outre l’emploi des immigrés a permis une promotion des travailleurs français qui n’étaient plus des manœuvres. ».
Par ailleurs, il faut ajouter à ces remarques un “bénéfice” supplémentaire, qui relève d’une surexploitation inadmissible dont sont victimes les travailleurs immigrés, à qui l’on refuse d’appliquer le principe « à travail égal, salaire égal ». Dans la plupart des professions du bâtiment, les Algériens reçoivent 20 % de moins que leurs homologues français.
Des critiques ou reproches sont parfois développés à l’encontre des Algériens qui, dit-on, gagnent de l’argent en France et vont le dépenser dans leur pays. En oubliant qu’ils vont dépenser leur argent en achetant des produits qui ont été importés de France. Ainsi les devises font un aller et retour.
Le travailleur étranger arrive adulte, le pays d’accueil n’a rien investi dans sa formation (école, etc.) Quelle économie si l’on songe qu’un rapport de l’OCDE, en 1971, chiffrait à environ 40 000 F le coût moyen de formation d’un européen ! Et le migrant, une fois âgé, rentre chez lui. La collectivité n’a donc plus à le prendre en charge lorsqu’il est devenu improductif.
Les citations ci-dessus sont un peu anciennes ; elles mériteraient d’être actualisées. Il faudrait tenir compte des modifications de la structure de l’emploi : moins de travailleurs sous-qualifiés, beaucoup moins de travailleurs célibatairisés. Cependant, l’exploitation va toujours dans la même direction.
L’envers du profit, c’est l’exploitation des ouvriers les plus pauvres et les plus méprisés, qui a conduit à réaliser des économies sur la santé, sur la formation. Les immigrés algériens étaient massivement analphabètes. On imagine difficilement la dépendance dans laquelle ils vivaient cette situation. Ils devaient faire rédiger leur courrier par des compatriotes qui avaient appris à lire dans le Coran, un courrier très stéréotypé, ou en français soit par des compatriotes écrivant le français, ou par tel ami français.
Une dépendance encore plus forte quand il s’agit de démarches administratives ou confidentielles. Certains faisaient lire la lettre par plusieurs personnes à tour de rôle pour confronter la réponse donnée avec celle d’autres consultants, consultants qui pouvaient être des associations. L’analphabétisme introduit un facteur de méfiance. On peut imaginer le problème quand il s’agit de la santé.
L’apprentissage du français a toujours été une aspiration très profonde, aspiration à l’autonomie, aspiration à une compétence professionnelle. Les cours du soir, cours généralement bénévoles, faute de service public véritablement organisé, n’ont pas manqué. Avec des résultats hasardeux après une journée de travail, et vu les compétences aléatoires des moniteurs, pourtant réellement dévoués. Certains travailleurs en tiraient de réels profits.
La Maison de la Promotion Sociale à Saint-Martin-d’Hères, dans la banlieue de Grenoble, a réalisé un travail exemplaire en mettant sur pied une formation d’apprentissage du français rétribuée à plein temps, tant pour des analphabètes que pour ceux qui étaient déjà un peu initiés. D’autres centres existaient en France, surtout pour les pré-apprentissages.
S’agissant de la santé, les travailleurs étaient principalement victimes de la tuberculose. Ainsi, en 1965, dans l’agglomération grenobloise, 453 cas nouveaux de tuberculose pulmonaire ont-ils été découverts, 375 concernaient des Français, 83 des étrangers, 44 Algériens. En pourcentage chez les Français, on comptait un cas nouveau pour 760 habitants environ. En pourcentage chez les étrangers un cas nouveau pour 422 habitants. Ce qui signifie que les travailleurs immigrés contractaient deux fois plus de tuberculose pulmonaire que les travailleurs français.

4 – Où en est cette immigration algérienne de 1914 à ce début des années 2000 ?
Il y a maintenant plus de quarante ans que le regroupement familial a conduit une population relativement nombreuse à une implantation de familles en France. On parle maintenant de deuxième et même de troisième génération, ce qui signifie que les parents algériens ont fait beaucoup d’enfants français. Contrairement aux prévisions des années 60, cette immigration n’est pas retournée en Algérie, elle a peuplé la France.
L’implantation en France et la nationalité française ont aidé à une promotion des jeunes. Mais il y a des regroupements dans des quartiers considérés comme difficiles, des quartiers dégradés et surpeuplés, où le chômage sévit dans des familles entières, qui ne créent pas les conditions favorables au développement personnel ou à l’intégration. Mais, il y aussi des jeunes qui parviennent à des parcours universitaires et à des situations professionnelles de haut niveau.
Cependant les discriminations demeurent au-delà même de la nationalité française et des compétences qui peuvent être acquises. Elles touchent les problèmes d’emploi et de logement. Des employés d’ANPE proposent à des jeunes de changer de nom ou de prénom pour se voir attribuer un emploi, des logements sont refusés à des personnes de tout âge en raison de leur nom ou de leur faciès ; une jeune fille française, née de parents algériens, sortie major de sa promotion en sociologie, était la seule à ne pas avoir d’emploi un an après ; cessant de joindre sa photo à son curriculum vitæ, elle a eu droit à quelques entretiens, sans réussir, pour autant, à décrocher un emploi.
Ainsi des jeunes sont-ils ramenés au passé migratoire de leurs parents, et au racisme colonial.

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