Article 1 : L’évolution de la pensée économique dans les années 1990

L’évolution de la pensée économique dans les années 1990

Gérard Destanne de Bernis
in Revista Economica de Catalunya, octobre 1991.

[…] Les programmes d’ajustement structurel imposés par le Fonds monétaire international (FMI) ont aggravé les effets de la crise sur le Sud et contribué à annuler les résultats des efforts accomplis presque partout après les indépendances : les économistes devront analyser ce recul historique et l’enchaînement qui y a mené, et renouveler la théorie du développement...
La « crise du développement » n’est pas de l’ordre de la fatalité : l’analyse des erreurs de fond qui ont été à la base des politiques dites de développement est l’une des tâches des économistes ; ils doivent en tirer les leçons et en élaborer de plus efficaces.
Le cœur du problème reste la dynamique différenciée des pays du Sud (expansion, régression) liée à la contradiction entre deux ressorts indissociables, stratégie d’indépendance économique, évolution des rapports de domination.
Des pays ont utilisé les « degrés de liberté »1 offerts par le relâchement des liens avec leur pays dominant, pour se donner un système de prix plus conforme aux exigences de leur développement et élargir leurs structures productives : ce progrès peut-il s’auto-entretenir et devenir irréversible ?
D’autres ont offert de larges occasions de profit (par le jeu des prix, des salaires et des impôts) aux firmes transnationales, qui ne contribuent pas toujours au développement. Des modèles, au delà de la croissance appauvrissante (J.N. Bhagwati), posent déjà cette question sous la forme de divergences entre les intérêts individuels et collectifs2.
Les plus nombreux ont été marginalisés pendant la crise : n’offrant pas les conditions d’un profit suffisant, ils se sont abandonnés au marché mondial (export-led-growth), et à ses forces dominantes. Comment rompre avec ce processus ?
Malgré les critiques qui en ont été faites, l’export-led-growth (croissance impulsée par les exportations) est encore recommandée par les experts des pays du Nord et des organisations internationales3. Les raisons factuelles de son échec seront de plus en plus claires avec le temps, il faudra l’expliquer en théorie. Une hypothèse serait que le rendement en capital du capital investi dans l’activité d’exportation est faible ou négatif, quand de nombreux pays veulent, en même temps, vendre de grandes quantités d’une gamme étroite de produits : c’est la question du système de prix.
L’analyse du développement sera, en effet, inévitablement confrontée au plus vieux problème de l’économie politique, celui des prix, souvent trop oublié. Il faudra bien admettre que le régulateur n’est pas le « marché » mais la concurrence4 en son double sens de mise en marché de tous les produits et de circulation du capital d’une industrie à l’autre5 : c’est elle qui fait se correspondre les trois structures : prix relatifs, productivités sectorielles du travail (développement des forces productives), productions sectorielles. Cette concurrence garantit ainsi l’approvisionnement des marchés et les conditions du progrès technique, la base de la dynamique. Tous les aspects du développement en sont marqués.
Alors, on peut étudier les circonstances dans lesquelles les structures du marché empêchent cette concurrence de jouer. Sur le « marché mondial », hors même leurs manipulations par les États du Nord, les prix relatifs, liés à leurs productivités sectorielles du travail, s’imposent au Sud, indépendamment de ses conditions de production. De même, au lieu d’appliquer aux rapports Nord-Sud les résultats de la théorie « pure » de l’échange, son hypothèse de base étant l’identité des techniques des co-échangistes, on constatera que la structure des prix relatifs bloque tout progrès de la productivité du travail au Sud et on devra admettre la nécessité pour eux de se protéger : ce n’est pas une question microéconomique (industries dans l’enfance), c’est la condition d’une structure de prix relatifs conforme aux exigences du développement6.
La perpétuation de la domination par l’aide et la crise de la dette mettront en cause l’idée, encore très répandue, au Nord et au Sud, que le financement du développement du Sud est impossible s’il ne dispose de ressources venant du Nord. Cette idée néoclassique que l’épargne finance l’investissement va à l’encontre des thèses de Schumpeter et de Keynes7. Ce débat devra conduire à la réforme du système bancaire qui ne joue pas son rôle dans le Sud. Comme celui-ci ne produit pas de biens accumulables, le crédit bancaire (évidement en monnaie nationale) ne financera que les dépenses internes, mais elles représentent quelque 40 % de l’investissement total8.
La théorie du développement aura aussi à éclairer les choix de technologie, vieux débat occulté récemment par le thème (de crise) de la modernité9. Qu’il faille à la fois produire les biens de base (matériaux de construction, acier, chimie), donner aux producteurs la maîtrise des techniques disponibles, former les hommes pour être ensuite capable d’une évolution technologique rapide, le moment venu, rien de cela n’oblige à utiliser les techniques les plus récentes10. La volonté, illusoire du reste11, d’utiliser les techniques des pays du Nord entraîne des distorsions entre les divers groupes des sociétés du Sud, ce qui constitue un risque bien plus grave. […]