Article 2 : Une si brève lune de miel

Une si brève lune de miel

Patrice Jorland

« Il est clair que nous vivons un tournant de l’histoire humaine. D’immenses et prometteurs changements semblent nous recouvrir tous les jours. La guerre froide est terminée. Le monde n’est plus divisé en deux camps armés et hostiles. Des douzaine de nouvelles démocraties ont vu le jour. C’est l’ère des miracles »
Bill Clinton devant l’Assemblée générale de l’ONU, septembre 1993
« Dieu est une bénédiction pour les fous, les ivrognes et les États-Unis »
Bismark

Deux ans après l’élection indiscutable de Barack Obama, deux ans à peine après la victoire du Parti démocrate au Congrès et aux élections locales, le parti de l’âne a subi, en novembre dernier, une « dérouillée » (shellacking) qui rejaillit sur le locataire de la Maison Blanche, dans la mesure où la majorité à la chambre des Représentants a été conquise par les Républicains, dont les positions ont été par ailleurs renforcées au Sénat et dans plusieurs États fédérés, à l’exception notable de la Californie. Une forme de cohabitation s’est ainsi établie, qui devrait être tumultueuse tant l’affrontement verbal est violent entre les deux grandes formations politiques. L’émergence du mouvement de la Tea party, très actif durant la campagne aux côtés d’autres réseaux ultra conservateurs (Freedom Works par exemple) et de personnalités fortement médiatisées, Sarah Palin en premier lieu, a déplacé plus à droite encore le centre de gravité du Parti républicain.
Sans chercher à analyser ce retournement, qui n’est pas le sujet du présent article, il serait facile de démontrer que, si la droite, dans ses différentes composantes, a été à l’offensive pendant la campagne de mi-mandat, l’électorat qui s’était porté derrière Barack Hussein Obama et les Démocrates en novembre 2008, ne s’est pas mobilisé dans les mêmes proportions, ni avec le même allant. La clé des résultats est dans l’abstention de millions de personnes déçues, préoccupées, désorientées devant l’impuissance des autorités face à la crise économique et sociale. On peut même parler d’un désarroi, d’autant plus vif que cette crise affecte les fondements du « modèle américain », c’est-à-dire du régime d’accumulation qui s’est mis en place depuis le début des années 1980, régime marqué par la déréglementation sociale, la financiarisation de l’économie, la fuite en avant dans la mondialisation et le creusement des inégalités qu’était censé modérer la politique d’endettement généralisé des ménages, y compris les plus pauvres, des collectivités territoriales, de l’État, du pays tout entier. Les questions internationales ont tenu une place limitée dans les affrontements et les explications de vote, à l’exception de l’immigration, notamment dans le sud-ouest du pays, et du thème d’une Chine subjuguant les États-Unis par l’instrument du crédit1. Toutefois, dans le désintérêt qu’a exprimé l’abstention entre aussi la déception d’une partie de l’électorat qui avait cru en un changement des relations entre les Etats-Unis et le monde, espoir que les premiers discours (le Caire ou Prague) avaient entretenu et que l’attribution du prix Nobel de la paix en 2009 avait en quelque sorte authentifié.

Un triple contre-sens
Si elle avait été indiscutable, l’élection de Barack Obama n’avait pas été triomphale. L’opposition à sa personne, à son style et à son programme s’était exprimée avec une virulence qui, après le choc des résultats, avait très vite ressurgi et qui imprègne les rassemblements de la Tea party. C’est surtout à l’étranger que l’Obamania s’est propagée, en Europe occidentale particulièrement, Bush le jeune ayant conservé des partisans dans les milieux chauvins à l’est du continent. En un mot, on pouvait à nouveau aimer les États-Unis et les suivre. Outre le fait que le nouvel élu avait connu une ascension fulgurante qui, en moins d’une décennie, l’avait conduit d’un mandat local aux fonctions suprêmes de l’État, ce qui faisait de lui un homme neuf, sans le poids des compromissions attaché à sa principale concurrente, Hillary Rodham Clinton, il avait de quoi séduire. Élégant et éloquent, calme et réfléchi, marié à une femme sculpturale, descendant en ligne directe d’esclaves et qui n’a rien d’une potiche, père modèle de deux charmantes fillettes, son parcours atypique – fils d’un Kenyan et d’une anthropologue blanche du Kansas, doté de prénoms exotiques, élevé un temps en Indonésie, puis à Hawaï, juriste sorti de Yale, l’université la plus prestigieuse, mais engagé un moment comme « organisateur de communauté » dans les quartiers sud de Chicago – le situait à part de l’establishment politique, ce que venait confirmer son opposition précoce à la guerre en Irak. Mieux, l’élection d’un sang mêlé marquait l’achèvement du mouvement séculaire pour les droits civiques et l’entrée des États-Unis dans l’ « ère post-raciale ». C’était là commettre un triple contre-sens.
Le premier n’appelle pas de longs développements : ne serait-ce qu’à cause du financement des campagnes électorales, il est strictement impossible à un candidat d’accéder aux plus hautes fonctions du pays sans le soutien de segments importants du grand capital. Le fait que Barack Obama avait su mobiliser, notamment à travers la Toile, nombre de citoyens, jeunes ou pas, ne vient pas contredire cette donnée, ni même l’atténuer. Pendant et après les primaires, son équipe a été largement financée par des milieux d’affaires, notamment des secteurs de la finance et des hautes technologies, cependant que l’engagement enthousiaste de volontaires ne débouchait pas sur la constitution d’un mouvement politique et social durable, comme la suite des évènements l’a prouvé. Deuxièmement, et cela a été déjà écrit ici même, l’objectif du candidat n’était pas de transformer les rapports des États-Unis avec le monde, mais de rétablir le « leadership » américain. Certes, le terme est polysémique, qui autorise des « doctrines » différentes, mais il repose sur un certain nombre de postulats : pour des raisons historiques et quasi divines, les États-Unis sont une force qui agit pour le Bien – c’est d’ailleurs la devise de l’US Navy : « ce qui est bon pour les États-Unis est bon ipso facto pour le reste de l’humanité » – ; il s’ensuit que les États-Unis ne peuvent être contraints par le droit international – le droit interne prévaudra, si bien qu’il n’est pas excessif de parler d’un « souverainisme » américain – , mais qu’ils sont en mesure d’inspirer / fixer / dicter les normes internationales, le degré variant en fonction des doctrines.
Plus complexe est le troisième contre-sens. Les États-Unis ne sont pas encore entrés dans l’« ère post-raciale », le racisme et les discriminations objectives perdurent, comme le prouvent les statistiques du chômage, des revenus et des incarcérations, ou la teneur des attaques ad hominem qui s’adressent à Obama2. Il y a plus. Le mouvement pour les droits civiques, du moins pendant les décennies 1950 à 1970, plaçait cette question cruciale dans le cadre d’une refondation du pays. Martin Luther King Jr., mais également Malcolm X et le Black Panther Party, pensaient, ou en vinrent à penser, qu’il serait impossible de construire une société non-raciale sans en changer les structures et sans en finir avec l’impérialisme. Aussi l’union populaire de toutes les forces progressistes en serait-elle le moteur et l’on peut voir dans ce radicalisme ouvert la raison pour laquelle ces hommes ont été assassinés, les uns après les autres. Certes, ces aspirations n’ont pas été complètement oubliées, mais si, des noms des protagonistes de ce mouvement, seul celui de Martin Luther King est retenu, adulé même, – depuis 1986, on célèbre aux Etats-Unis le Martin Luther King Day –, c’est en réduisant l’homme au pasteur baptiste qu’il était aussi, son mode d’action à la non-violence et son programme à l’égalité juridique. Barack Obama se place dans cette réécriture libérale de l’histoire, au sens anglo-saxon de l’épithète, au nom de l’ « indifférence à la couleur », tout aussi blanche et libérale, et du mythe de la rédemption des péchés raciaux du passé. Après tout, 90% du chemin ont été parcourus, a-t-il affirmé, et il se pourrait bien que ce qui reste à faire dépende avant tout du comportement des « Afro-Américains », qui hésitent ou ne parviennent pas à se prendre en mains. Le « Yes, We Can ! » doit ici s’interpréter comme un effort sur soi, à consonances chrétiennes, et non point comme un appel à une mobilisation citoyenne et sociale3.

La doctrine Obama
En dépit de son inexpérience en ce domaine, le président Obama a fait montre, très vite, d’un grand intérêt pour les questions internationales mais, ici aussi, ses admirateurs étrangers ont commis un contre-sens en pensant qu’un homme, aussi déterminé fût-il, pouvait transformer, depuis le Salon ovale, la politique extérieure des États-Unis. Ces derniers sont tellement engagés dans tous les coins et recoins de la planète, ils interviennent sur tant de plans, ils mobilisent à ces fins tant de ressources, comme le révèle le premier millier de télégrammes diplomatiques révélés par WikiLeaks, qu’un immense ensemble bureaucratique, ou plutôt une galaxie d’ensembles bureaucratiques, a été édifié, dont la coordination est désormais impossible, d’autant que s’entrelace à lui le Congrès, les médias, les lobbies multiples et si actifs, les centres d’analyse ou think tanks, sans parler des diasporas organisées. D’ailleurs, le nouvel élu entendait bien regrouper les différents courants du Parti démocrate, y compris ses rivaux d’hier, et ratisser aussi large que possible. De là, la composition de son administration où se retrouvent des « impérialistes libéraux », sur le modèle de la secrétaire d’État Hillary Clinton, et des républicains présentés comme centristes, à la Robert Gates. Cela étant dit, l’héritage légué par le jeune Bush était si lourd, si sensible était la dégradation de l’image et des positions des États-Unis dans le monde qu’il convenait de définir et de mettre en oeuvre une autre doctrine ou, dit autrement, de réaménager la grande stratégie du pays. Bien que le président Obama n’ait pas rédigé de texte synthétique, des lignes de force se dégagent4.
L’idée de départ est que le rétablissement du leadership américain passe impérativement par la reconstitution de ses bases économiques, sociales et politiques à l’intérieur du pays. La sous-estimation de la crise, ou plus exactement l’analyse biaisée de celle-ci, et les mesures qui en ont découlé rendent l’entreprise plus qu’incertaine : chômage, déficit des finances publiques et de la balance extérieure, clivages idéologiques, dysfonctionnements du processus politique, ce que la nouvelle donne parlementaire devrait compliquer encore davantage. Deuxièmement, au discours de l’administration Bush, à ses accents de croisade et aux excommunications – l’ « axe du mal » – qui l’accompagnaient, sera préféré un regard froid et réaliste sur les affaires de la planète, ce qui n’interdit ni les homélies ni l’invocation de plus en plus fréquente au Seigneur. Ainsi, l’expression de « longue guerre contre le terrorisme » a été abandonnée au profit d’une action concrète contre les différentes filiales de la franchise Al-Qaïda, à l’aide des forces spéciales et d’un recours élargi aux frappes des drones5. Troisièmement, à la prédilection pour le hard power, la force cinétique des armes, qui caractérisait l’administration précédente, on substituera le smart power, qui cherche à intégrer les instruments militaires, la diplomatie et l’aide au développement6. La Quadrennial Diplomacy and Development Review (QDDR) dont la longueur, 242 pages, est à la mesure des deux années consacrées à sa rédaction, a été publiée à la mi-décembre 2010. « Conduire grâce à la puissance civile », puisque c’est là la traduction de son titre, confirme que la politique américaine d’aide au développement est fondamentalement conçue comme un instrument au service de la puissance américaine et non point comme un objectif devant définir l’usage de cette puissance. Aussi les recommandations sont-elles essentiellement d’ordre bureaucratique, qui visent à mieux coordonner l’usage de cette puissance aux différents échelons. On peut cependant s’attendre à ce que la nouvelle majorité de la chambre des Représentants, qui dispose en la matière de pouvoirs réels et est conduite par des fanatiques, réduise de façon sensible les dépenses d’aide publique au développement (APD) et n’impose de plus fortes conditionnalités. D’ores et déjà, il est envisagé de transférer du budget du département d’État à celui de la Défense, auquel on n’attente jamais de son propre chef, l’aide à l’État d’Israël, afin de la sanctuariser.

Le minilatéralisme
Les deux points suivants appellent quelques commentaires. Il s’agit, tout d’abord, de la prise en compte de l’affaiblissement relatif des positions américaines, de l’apparition de « puissances émergentes » et de la multiplication des ententes, associations et coordinations régionales ou multilatérales. La question est double. L’administration Obama considère-t-elle que la structure du monde tend à se définir par la multipolarité, après l’effondrement de l’ordre bipolaire de la « guerre froide » ? Si la prétention néoconservatrice de saisir le « moment unipolaire » afin de modeler de façon durable, sinon éternelle, l’ordre international est abandonnée7, il y a refus clair, au-delà de la constatation que le monde a évolué depuis le début du présent millénaire, d’admettre un ordre multipolaire, et ce pour deux raisons. L’une est d’ordre théorique, qui trouve quelques fondements dans l’histoire des deux derniers siècles. En effet, la multipolarité n’est en rien synonyme de paix entre les nations, mais peut au contraire être caractérisée par la rivalité et l’affrontement entre puissances ou groupes de puissances. La seconde est programmatique, ce qui découle de la précédente. Afin d’éviter que la multipolarité ne signifie l’affrontement, il importe qu’elle débouche sur le multilatéralisme, ce que les États-Unis ont toujours refusé depuis l’énonciation de la « doctrine Monroe » qui s’opposait à ce que la sainte Alliance n’intervint dans les affaires du Nouveau monde. C’est la raison pour laquelle la Société des Nations (SDN), pourtant portée sur les fonds baptismaux par le président Wilson, fut rejetée par le Congrès. Il n’en est certes pas allé de même de la Charte de l’ONU, parce que la constitution d’un concert de cinq puissances dotées du droit de veto, les membres permanents du Conseil de sécurité, y était insérée. Plus largement, les États-Unis ne participent pas à des alliances qu’ils ne dominent pas, exception faite de la deuxième guerre mondiale dont l’issue militaire dépendait des sacrifices de l’Union soviétique. Aussi, et c’est l’aboutissement de la démarche, la présente administration a-t-elle opté pour ce que Zaki Laïdi appelle, à juste titre, un minilatéralisme, entendez des partenariats, le mot revient constamment dans les discours de la secrétaire d’Etat, établis en fonction de la nature des questions abordées et de ce qui est perçu comme étant les intérêts des États-Unis. Cela a le double avantage de contourner l’ONU et, peut-on l’espérer, d’empêcher que ne se forment un ou des fronts pouvant se présenter comme des compétiteurs collectifs.
Ainsi, le G20, dont la création est antérieure à l’arrivée aux affaires de Barack Obama, regroupe les puissances économiques émergentes auxquelles une modification partielle des droits de vote au FMI et à la Banque mondiale a été concédée, aux dépends des pays européens, sans cependant que les orientations de ces deux instances ne soient véritablement modifiées ni que soit affecté le droit de veto des États-Unis. En Afghanistan, les membres de l’Otan suivent et obéissent, le seul partenaire étant, pour des raisons objectives de sécurité, le Pakistan et accessoirement l’Inde. Dans le traitement de la question palestinienne, les États-Unis font d’autant plus aisément cavalier seul que c’est une condition posée par l’État d’Israël, un fait que l’Union européenne accepte.
Il est vrai, et c’est le cinquième point, que la Maison Blanche ne manifeste plus le mépris dont l’administration précédente abreuvait l’ONU et qu’elle accepte de participer à des conférences internationales, telles celles consacrées au réchauffement climatique, à la biodiversité ou au désarmement nucléaire. Comme, par nature, ce sont des questions globales, il est difficile de refuser une approche multilatérale, à ceci près que l’administration Obama aborde ces négociations en les préparant et, dans la mesure du possible, en les menant de concert avec un groupe de pays sélectionnés en fonction de leurs positions et du rôle qu’ils peuvent être conduits à jouer. On remarquera à ce propos que l’adhésion des États-Unis au Tribunal pénal international, honni par le souverainisme américain, n’a jamais été envisagée par l’équipe actuelle.
Le désarmement offre un exemple intéressant dans la mesure où le président américain a pris l’initiative de relancer l’ « option zéro », à savoir celle du démantèlement des armes nucléaires. À cela plusieurs raisons, la première étant que le processus sera, en tout état de cause, très long et que les États-Unis, ainsi que la Russie, conserveront, pendant tout ce laps de temps, leur prééminence en termes d’ogives et de vecteurs. Mieux, des sommes massives seront consacrées à la maintenance et à la modernisation des ogives existantes, en même temps que les systèmes de défense anti-missiles continuent à se mettre en place autour de la Russie, de la Chine et d’Israël. Plus encore, depuis que l’URSS a éclaté, les États-Unis n’ont plus véritablement besoin des armes nucléaires pour affirmer leur puissance militaire, elles les gênent même dans la mesure où l’atome tend à sanctuariser les États. Par contre, dans le domaine aux frontières floues des armements conventionnels, la suprématie américaine reste indiscutable et s’est renforcée depuis la guerre du Golfe, qui devait servir de démonstration. Grâce à des innovations et des améliorations incrémentales dans les domaines de l’allonge, de la précision, de la miniaturisation, de la létalité et de la furtivité, grâce aussi à l’existence d’un réseau mondial de bases terrestres et de plates-formes navales pré-positionnées, grâce enfin à une attention accrue à l’inter-opérabilité des forces (terre, mer, air, corps des Marines, Forces spéciales, services secrets), une asymétrie radicale a été créée, qui permet de prétendre à la victoire à tout coup, sans avoir à recourir à l’atome. Enfin, l’administration Obama a compris que les anathèmes ne suffisaient pas, mais qu’il fallait chercher à réduire les « récalcitrants » (backlash States) par d’autres moyens. Comme le laisse d’ailleurs entendre le Traité de non prolifération (TNP), on ne peut prétendre convaincre les États non détenteurs que l’arme nucléaire leur est interdite si ceux qui la détiennent ne font pas mine de réduire leurs arsenaux. En s’engageant sur cette voie, il deviendra plus aisé de construire une forme de consensus pour peser, par des sanctions, sur l’Iran ou sur la République Populaire Démocratique de Corée. Last, non least, Barack Obama a reçu en la matière l’aval de George Schultz et d’Henry Kissinger, les éléphants du Parti républicain, ce qui devrait tempérer l’enthousiasme du commun des mortels.

De la coupe aux lèvres
Répétons-le, une doctrine est le réaménagement, plus ou moins important, d’une grande stratégie. Celle-ci n’étant pas remise en cause, il ne faut pas s’étonner de la continuité des politiques concrètes, quand bien même certaines promesses solennelles du candidat Obama ont été abandonnées : fermeture de la prison extrajudiciaire de Guantanamo, refonte du Patriot Act et remise en cause du « privilège de l’exécutif » par exemple8. Parmi les retournements, on pourrait également évoquer l’attitude face au coup d’État militaire qui, le 28 juin 2009, a renversé le président élu du Honduras, Manuel Zelaya. Parmi les documents diplomatiques révélés par WikiLeaks, on trouve un télégramme très net de l’ambassadeur américain à Tegucigalpa qui démontre l’illégalité de l’acte et le condamne. Pourtant, Washington a très vite entériné cette manière somme toute courante de réguler son « arrière-cour ».
Si, jeune élu du sénat de l’Illinois, Barack Obama avait eu, le 2 octobre 2002, des mots clairvoyants pour critiquer les préparatifs d’invasion de l’Irak, laquelle, selon lui, conduirait à « une occupation d’une durée indéterminée, à un coût indéterminé et avec des conséquences indéterminées », alors que ses principaux concurrents aux primaires démocrates de 2008, Hillary Clinton, John Edwards, Christopher Dodd et Joseph Biden, devaient tous accepter la décision du jeune Bush, il modifia dès l’année suivante son jugement. Arrivé aux affaires, il s’est contenté d’appliquer l’accord conclu entre son prédécesseur et les autorités irakiennes concernant le retrait progressif des troupes américaines. Rien de plus. Par contre, fidèle à ses engagements, il a fait de l’Afghanistan « sa » guerre, accroissant à deux reprises les effectifs engagés, ainsi que les fonds dévolus aux forces afghanes et aux programmes dits civils. Pour en rester au Grand Moyen-Orient, des espoirs avaient été soulevés par son discours du Caire et la volonté manifestée très tôt de reprendre l’initiative afin d’aboutir à une solution de la question palestinienne. Si, en cette affaire, il n’était poussé par aucune véritable pression intérieure, la majorité démocrate au Congrès de l’époque étant aussi farouchement favorable au Likoud que la minorité républicaine, du moins les chefs du Commandement central (CENTCOM), celui-là même qui régente le Moyen-Orient, l’avaient averti que l’absence de solution, l’aggravation du sort des Palestiniens, le soutien perinde ac cadaver accordé à l’État d’Israël ne ternissaient pas seulement l’image des États-Unis dans cette région du monde, ils y « mettaient en danger la sécurité des forces américaines » , selon les mots prêtés au général David Petraeus. Les espoirs sont pour le moins déçus.
Mais plutôt que de revenir sur des faits connus, il paraît plus utile de tenter de dégager quelques données de fond qui inclinent à penser que le rétablissement du leadership américain reste incertain, même s’il est irréaliste de parler de déclin, comme un courant d’opinion voudrait le croire. La première donnée concerne les conflits ouverts, larvés ou clandestins dans lesquels la puissance américaine est engagée. D’une part et en dépit des rayonnages entiers de rapports, livres et manuels consacrés aux « guerres hybrides », il se confirme que les États-Unis ont le plus grand mal à les gagner, si le mot victoire a ici un sens. Depuis le 19 février 2010, l’opération Iraqi Freedom a été rebaptisée « opération Aube nouvelle » (New Dawn), mais en quoi peut-on affirmer que ce pays est sorti de ses tourments et en quoi les États-Unis le contrôlent-ils ? L’extension des opérations secrètes (13 000 hommes déployés dans 75 pays, contre moins de 60 sous le jeune Bush, dont 9.000 en Afghanistan et au Pakistan, pour un coût porté à 9,8 milliards de dollars) et de l’usage des drones a-t-elle ramené le calme au Yémen et en Somalie ? En Afghanistan, où les forces occidentales dépassent le nombre des troupes soviétiques dans les années 1980 et où, à la différence de ces dernières, les États-Unis ne sont pas opposés à une large et riche coalition, on ne saurait dire que les progrès sont tangibles, ni sur le plan de la sécurité ni sur celui de la reconstruction du pays. Avec des moyens similaires, une guerre secrète est conduite au Pakistan et des pressions s’exercent sur les autorités de ce pays pour qu’elle ne se limite plus simplement aux FATA9 , et s’étende au Baloutchistan, où réside le commandement des taliban afghans (shura de Quetta), ce qu’Islamabad ne saurait admettre. Pire, il semble bien que l’escalade (surge) des moyens civils, dont se targue Hillary Clinton, ne parvienne qu’à amplifier ce qui est nommé corruption et que la présence d’une floraison d’ONG ne fasse qu’accroître la désorganisation du pays. Il s’avère, d’autre part, que dans tous les lieux cités, l’Irak et le Pakistan en particulier, la puissance américaine n’est pas parvenue à se constituer une clientèle fidèle et solide. Certes, les gouvernements en place et les hommes hissés sur le pavois, tel Hamid Karzai, sont rarement recommandables, mais on ne leur demande pas d’être vertueux. Certes, ils acceptent bien des ordres et laissent agir les missionnaires armés, auxquels l’installation de bases militaires est accordée. Certes, dans le passé aussi nombre de clients, le shah d’Iran notamment, cherchaient à défendre leurs intérêts propres. Toutefois, les Somoza, Trujillo, Papa Doc et autres généraux sud-vietnamiens, le « dessous du panier » dira de ces derniers Robert McNamara, ne courent plus les rues et, lorsqu’ils gênent, il paraît désormais plus difficile de les faire assassiner, à l’instar du sort réservé, le 2 novembre 1963, à Ngô Dinh Diêm. Tout se passe comme si ces hommes que l’on dit de paille parvenaient à « mercenariser » les États-Unis. Entendez par ce barbarisme qu’ils sont en mesure, jusqu’à un certain point, de jouer de leurs richesses naturelles, de l’importance géopolitique de leur pays, de leur faiblesse institutionnelle et/ou d’un péril plus grand, l’islamisme radical en premier lieu, pour perpétuer leur emprise locale et poursuivre leurs affaires, sous l’ombrelle des États-Unis. C’est aussi le cas de la plupart des régimes en place au Moyen-Orient, des pétromonarchies en particulier.

Diffusion de la puissance
On peut étendre la problématique et se demander si l’on n’assiste pas à une diffusion de la puissance. Aux puissances dites émergentes ou ré-émergentes, comme la Russie, dont les intérêts dépassent leur étranger proche, il conviendrait d’ajouter les acteurs régionaux dont les positions, les initiatives et les manœuvres, le terme n’étant pas ici péjoratif, viennent compliquer ou contrarier le leadership américain. Bien évidemment, aucun de ces acteurs ne dispose de la panoplie des instruments de puissance dont se sont dotés les États-Unis, aucun d’entre eux ne rêve par exemple de concurrencer le Pentagone et, quand bien même les plus déterminés d’entre eux tentent d’ouvrir d’autres perspectives économiques et sociales, nul ne prétend être en mesure d’ériger à moyen terme un contre-système. Dit autrement, la guerre froide est bien terminée et l’Union soviétique n’a pour l’heure aucun héritier. On ne saurait cependant négliger les interrogations des dirigeants américains devant l’action régionale et internationale de la Turquie ou du Brésil, pour ne citer que ces pays10, ni les préoccupations qui sont les leurs face aux concertations menées au sein du groupe des BRIC (Brésil /Russie/Inde/Chine), qui intégrera désormais l’Afrique du sud, à la constitution de regroupements régionaux en Amérique du sud ou en Asie centrale (Organisation de coopération de Shanghai). Ce qui est à l’œuvre ici, c’est la recherche d’une autonomie d’analyse, de décision et d’action qui, tôt ou tard, conduira à un débat sur la définition des termes et des normes qui régissent ce que l’on dénomme communauté internationale. Or, on touche ici le cœur du leadership américain, ce dont le dernier sommet du G20, en novembre dernier à Séoul, a fourni une première démonstration. Le président Obama pensait pouvoir y exercer une pression coordonnée sur la Chine afin d’obtenir au moins la promesse d’une réévaluation sensible du renminbi, pour se retrouver sous le feu des critiques à propos de la décision d’insuffler ex nihilo 600 milliards de dollars dans le système financier américain et des risques induits de spéculation sur les matières premières, d’inflation importée et d’appréciation des autres monnaies.
Il se trouve également que la crise est perçue pour ce qu’elle est, celle du modèle propagé dans le monde par les États-Unis, et qu’elle affecte directement la puissance américaine. On n’évoquera ici que le budget militaire du pays qui, en y incluant comme il se doit les sommes allouées à l’arme nucléaire (département de l’Energie), aux anciens combattants, à la sécurité du territoire, aux services secrets, dont les plus importants ne dépendent pas du Pentagone, à une partie de l’aide publique au développement et à bien d’autres agences, est l’équivalent des dépenses militaires du reste de la planète. Le coût de cet instrument hypertrophié, redondant et sur-déployé (overstretch) entre pour une part considérable dans le creusement du déficit du budget national. Aussi le secrétaire Robert Gates consacre-t-il les mois qui lui restent à tenter de reformater les forces, de réduire les frais de personnels et de couverture maladie, afin de préserver les acquisitions de matériels, de plates-formes et de systèmes. Cela tend à la quadrature du cercle, dans la mesure où les 10 commandements – l’un d’entre eux, le Joint Force Command va être dissous mais un commandement dédié à la guerre cybernétique est en voie de constitution –, l’ « empire des bases », les onze porte-avions avec leurs bâtiments de soutien seront conservés. Un équilibre, complexe, est recherché pour que la suprématie dans la totalité du spectre concevable de conflits (full-spectrum dominance) soit perpétuée. Où il se confirme que, contre vents et marées et en dépit de la crise, la force cinétique est toujours privilégiée. Contradiction manifeste.
Pour ce faire, il convient de construire un ennemi. Le « terrorisme » en est un, mais qui ne peut justifier une telle débauche de hautes technologies, alors que la Chine pourrait le permettre. Celle-ci dispose des facteurs objectifs que sont : puissance, étendue et ressources du territoire, population nombreuse, haute civilisation au sens braudélien du terme, longue culture stratégique, investissement dans la formation et la recherche, diaspora dynamique. À la différence de l’Union soviétique des deux dernières décennies de son histoire, son économie connaît, depuis vingt ans, un essor impressionnant qui affecte désormais l’ensemble des relations économiques internationales, croissance auquel correspond une hausse continue des moyens consacrés à la défense. À quoi s’ajoute le fait qu’elle dispose de l’arme nucléaire. En bref, elle pourrait devenir le compétiteur pair, quand bien même elle ne chercherait pas à égaler les Etats-Unis dans tous les domaines et sur tous les plans. Bien qu’elle affirme vouloir conserver « profil bas » dans les affaires de la planète, afin de se concentrer sur son développement, et bien qu’elle ne prétende pas se présenter comme contre-modèle, elle est accusée de ne pas respecter les règles du jeu définies par l’Occident. Sa stratégie économique serait néo-mercantiliste et elle n’assumerait pas ses responsabilités de membre permanent du Conseil de sécurité. Alors que les rencontres au sommet de 2009 avaient inspiré à certain stratégistes l’idée qu’un G2 était en formation, le ton a changé l’année suivante pour en revenir à ce qu’est la ligne directrice de la relation bilatérale, à savoir le « congagement », c’est-à-dire l’articulation entre l’endiguement (containment) et la cooptation (engagement). Dans une série de questions globales (environnement, armes nucléaires par exemple) ou de sujets régionaux (la situation dans la péninsule coréenne), le minilatéralisme peut être pratiqué, mais, dans le même temps, des remontrances seront adressées à propos des droits de l’homme et l’accent placé sur la nécessité pour la Chine de se comporter en loyal partenaire (stakeholder) de l’ordre mondial. C’est ce que faisait Bush le Jeune, et c’est ce que fait Obama, à ceci près que l’on parle de « réassurance stratégique ». Et, comme le faisait Bush le Jeune, on cherche à renforcer des contrepoids déjà existants, le Japon et la Corée du sud, en brandissant la « menace nord-coréenne » et les ambitions maritimes de la Chine, voire à obtenir qu’ils ne se contentent plus de leurs alliances bilatérales avec les États-Unis pour accepter de former une alliance trilatérale. L’Inde aussi est courtisée, afin de l’inciter à observer son voisin du nord et à moins se focaliser sur celui de l’ouest, comme le sont également, fait nouveau par rapport au 43ème président, les dix pays rassemblés au sein de l’ASEAN, l’Association des nations de l’Asie du sud-est11.
Une campagne est entretenue sur le thème de la double menace chinoise, financière et militaire. La République populaire de Chine (RPC) détenait, en juin dernier, 938 milliards de dollars de bons du Trésor et 357 milliards de titres d’agences américaines, hypothécaires en particulier, mais seulement 77,7 milliards de titres d’entreprises privées. Les exportations chinoises en direction des États-Unis approchaient, fin octobre, les 300 milliards de dollars, contre 72 milliards dans le sens inverse, mais les États-Unis enregistrent un déficit commercial avec nombre de pays, Japon, Corée du sud, Allemagne notamment. Le flux d’investissements directs chinois dans les firmes américaines s’est limité à 791 millions de dollars en 2009, dernière année pour laquelle des données sont disponibles, contre 12 milliards venant de firmes sud-coréennes, 264,2 milliards pour les japonaises, 218 pour les allemandes et 453 milliards pour les britanniques, et il est de beaucoup inférieur à celui des investissements directs américains en Chine. De même, les médias américains, et par mimétisme européens, se sont emparés de l’apparition du J-20, l’appareil de 5ème génération de l’aviation chinoise, qui marquerait des progrès fulgurants de l’aéronautique chinoise et une maîtrise bien plus avancée que supposée en matière de furtivité, cependant que l’US Navy affirme que Pékin entend construire des missiles balistiques sol-mer, ce qui interdira bientôt l’accès de la VIIème flotte aux mers bordières de la Chine (Anti-Access and Area Denial Challenge). Or, la Chine demeure dépendante de la Russie pour les moteurs d’avions et il lui faudra une dizaine d’années pour développer le J-20, tandis qu’il paraît impossible à des missiles balistiques sol-mer d’atteindre des cibles mouvantes. Quoiqu’il en soit, cette campagne donne du grain à moudre pour le budget du Pentagone.
Dernier exemple majeur de cette continuité, si important qu’une simple évocation lui sera consacrée ici, le rôle imparti à l’Otan a été confirmé et scellé lors du sommet de Lisbonne de novembre 2010. D’une part, le « nouveau concept stratégique » élargit le spectre des missions aux armes de destruction massive, au terrorisme, à la sureté maritime, à la cyber-menace, à la sécurité énergétique et à la sécurité humaine (désastres naturels, réfugiés climatiques, etc.), cependant que la défense anti-missiles continuera à être mise en place. D’autre part, le champ d’intervention ne se borne plus à l’Atlantique nord, à l’ensemble du continent européen, avec quelques bémols à propos de l’Ukraine ou de la Géorgie, et à ses mers environnantes (Baltique, Méditerranée, mer Noire), mais couvre aussi la Corne de l’Afrique et le Grand Moyen-Orient, extension que prolongent ou renforcent les partenariats (partenariat pour la paix, dialogue méditerranéen, initiative de coopération d’Istanbul). L’engagement de l’Otan en Afghanistan, a-t-on dit, pourrait entraîner sa mort, mais il a été décidé de persévérer en institutionnalisant les relations entre l’organisation et le régime afghan. Il est donc prématuré d’envisager un départ du pays dont dépend, pour une part, l’accès aux ressources de l’Asie centrale.
La formulation de sa doctrine peut agacer certains opposants du président Obama, mais on voit mal ce qui, dans sa mise en œuvre, pourrait indisposer la droite, tant la continuité en est le trait marquant. Certes, la lune de miel avec l’opinion internationale aura été brève, sans que l’on puisse néanmoins parler d’un rejet de cet homme élégant et éloquent, calme et réfléchi, un sang mêlé de surcroît. Par contre, et pour la même raison, ce n’est pas sur ces questions que l’affrontement se poursuivra à l’intérieur des États-Unis, mais sur les affaires domestiques, les prétendues valeurs, le mode de fonctionnement politique et, à cet égard, il n’est pas certain que le président en titre essuie un échec personnel en 2012. Il en irait sans doute autrement si la présente administration avait le courage de faire appliquer les résolutions du Conseil de sécurité à propos de la question palestinienne ou enregistrait des échecs plus sérieux encore dans le « nouvel arc de crise ». Bien qu’impopulaire, la guerre d’Afghanistan ne soulève cependant pas de protestations de masse aux États-Unis. Après tout, l’armée est formée de professionnels auxquels sont adjoints les mercenaires des compagnies privées de sécurité et les spahis locaux. Quant aux victimes, la population américaine est mithridatisée. Et comment ne le serait-elle pas quand 200.000 de ses membres sont blessés et 30.000 meurent chaque année d’armes à feu, dont 12.000 par homicide, quand elle possède 270 millions des 875 millions d’armes à feu disponibles dans le monde, ce qui représente 90 armes de ce type pour 100 Américains, quand sur les 8 millions d’armes à feu vendues chaque année dans le monde 4,5 millions sont achetées par des Américains ? Dans le classement du nombre total d’armes personnelles, viennent ensuite deux pays émergents, l’Inde et la Chine. Par rapport à la population, cela représente 4 armes pour 100 Indiens et 3 armes pour 100 Chinois. On s’émeut quand une parlementaire est blessée et plusieurs personnes tuées à Tucson, Arizona, puis on vaque à ses occupations. David Rothkopf pose la question dans Foreign Policy du 9 janvier dernier : How can a gun-crazed society lead the world ?, soit en français, « Comment une société folle d’armes à feu peut-elle conduire le monde ? »