Article 6 : En Italie, les migrants africains surexploités se révoltent

En Italie,
les migrants africains surexploités
se révoltent

Nous présentons ci-après quelques extraits d’un ouvrage à paraître de Jean Duflot, que nous remercions de nous avoir autorisé à les publier. Mandaté par le Forum Civique Européen, il a enquêté en Calabre et dans toute l’Italie sur les événements violents survenus en janvier 2010 à Rosarno (agglomération en bordure de la mer Thyrénienne) et le résultat de cette enquête sera publié prochainement. Dans cette région ont été concentrés des milliers d’immigrés africains, pour la plupart sans papiers, embauchés à la journée par les exploitants agricoles de la région. Ils sont si maltraités, comme dans beaucoup d’autres lieux autour de la Méditerranée, qu’à la suite d’une agression provocatrice à laquelle la mafia locale n’est pas étrangère, ils se sont révoltés. Il s’en est suivi une sorte de « chasse aux noirs » comparable au pogrom anti-arabe qui avait éclaté à El Ejido en 2000. Ces événements ont eu un grand retentissement en Italie. Ils illustrent bien, replacés dans leur contexte, une double évolution préoccupante : d’une part le flux croissant des travailleurs migrants qui ont quitté l’Afrique pour occuper, dans des conditions inhumaines, les emplois non pourvus en Europe et d’autre part l’émergence du racisme et de la violence produits par des règlements européens et nationaux conçus pour « criminaliser » ces travailleurs et les livrer sans défense aux mauvais traitements et à la surexploitation.
Marc Ollivier*

Les événements du 7 au 11 janvier 2010 à Rosarno (Calabre)
Comme chaque jour ouvrable, bien avant l’aube, des petits groupes d’immigrés se rassemblent, souvent par nationalités ou par ethnies, le long de la nationale 18 qui relie Rosarno au port tyrrhénien de Gioia Tauro. Ce sont les premiers postulants des communautés locales de « braccianti »2, originaires d’une vingtaine de pays d’Afrique ou d’Europe de l’est, qui attendent les « caporali »3 chargés de l’embauche et du transport des cueilleurs d’agrumes dans les plantations de la Pianura rosarnaise. Entre cinq et six heures, des camionnettes et des 4 x 4 en maraude viennent se garer une à une devant les piquets d’ouvriers et le rituel quotidien du ramassage commence. Harangues martiales, insultes, tri brutal dans la cohue, souvent au corps à corps, à l’arraché, voire à grand renfort de coups de poing et de trique, comme si les rabatteurs embarquaient du cheptel en pleine pagaille. Une première sélection s’opère, selon l’humeur et l’arbitraire des gardes-chiourmes, parfois supervisée par les patrons et les entrepreneurs des bagnes agricoles de la région. Tel est l’ordinaire matinal des saisonniers, talonnés et harcelés par les fondés de pouvoir du patronat local, forçats soumis à l’arbitraire et au chantage, silencieux, comme si l’oppressante loi mafieuse de l’omerta commençait pour eux aux premières lueurs du jour : ici, toute protestation provoque une punition physique ou, plus redoutable encore, une exclusion définitive de cet aberrant marché du travail.
Ailleurs, dans les gourbis et les deux usines désaffectées où s’entassent plus de 1 500 africains du Maghreb et de l’Afrique subsaharienne, ceux qui se sont résignés à une nouvelle journée sans travail, vaquent à leurs occupations habituelles : toilettes de fortune, avec l’eau stockée dans des jerricanes, collations autour des casseroles de thé ou de café bouillis, partage des garde-manger, lessives, nettoyage des fosses d’aisance et des dortoirs, et repas de midi, préparés sur des braseros qui enfument les friches industrielle. Beaucoup de ces hommes au repos forcé ne travaillent que deux ou trois jours par semaine ; d’autres sont inactifs depuis un ou deux mois.

Provocation
Vers 15 heures, un agent du commissariat de Gioia Tauro, en service de garde, reçoit un appel des urgences de l’hôpital de Rosarno : on y a transporté un africain blessé par des projectiles, probablement tirés par une puissante carabine à air comprimé. Après les premiers soins, la victime, Ayiva Saibou, un saisonnier togolais de 26 ans, est en état de faire le récit de cette agression. Ses premières paroles sont pour déclarer qu’il est le titulaire régulier d’un permis de séjour. Après intervention chirurgicale et extraction des plombs qui l’ont atteint à la hauteur du pubis, il relate les faits. Autour de 14 heures 30, il revenait à pied d’un verger situé à deux kilomètres de l’agglomération, quand une voiture s’est dirigée vers lui au ralenti. Un homme l’a mis en joue par la vitre du passager et a tiré sur lui à plusieurs reprises. La douleur qui lui a déchiré le bas-ventre lui a fait perdre un instant connaissance. Sous le choc, son compagnon guinéen, blessé également mais plus légèrement, s’est enfui et ne se souviendra que de la jeep Volkswagen qui leur a barré la route.
Ces témoignages sont à peu près les seuls à préciser le drame qui sera le détonateur d’une émeute sans précédent dans les annales de l’immigration africaine en Italie.

Émeute
« En l’espace de quelques heures, après la diffusion de la nouvelle de l’agression, un groupe d’environ 300 citoyens extracommunautaires présents sur les communes de Rosarno et de San Ferdinando, lesquels travaillent par intermittences comme manœuvres saisonniers dans les campagnes de Gioia Tauro et Rosarno, ont déferlé le long de la nationale 18, entreprenant une furieuse manifestation de protestation, créant des embouteillages, entravant la circulation, démolissant et déversant sur la chaussée des containers de rebuts urbains, martelant avec des bâtons et des pierres de nombreux véhicules en transit4 ».
Rapidement, la manifestation revendicative des travailleurs africains passe à des actes de violence désordonnée et s’en prend aux voitures en stationnement, aux vitrines des magasins (sans le moindre pillage), aux portes et aux persiennes des maisons. On incendie des pneus et des poubelles, on érige des barricades avec toutes sortes de débris provenant de la dévastation systématique de la rue principale.
Face à l’ampleur du rassemblement, grossi par les hommes de retour des champs et les habitants des masures et des cabanes de San Ferdinando et Rizziconi, les forces de l’ordre font appel à des renforts. Au moment des premières charges, d’une brutalité inouïe, lancées par les brigades mobiles anti-émeutes de Reggio Calabria , il y a aux côtés de la police municipale, un détachement de carabiniers et de la « Guardia di finanza », des agents de la prévention du crime de la région de Calabre et des fonctionnaires de la DIGOS (Division des Investigations Générales et des Opérations spéciales).

Commandos anti-immigrés
À chaque charge, les mutins s’éparpillent dans le dédale des rues du centre-ville et se regroupent pour caillasser les forces de l’ordre. Ils finissent par affronter au corps à corps les premiers commandos de Rosarnais armés de barres de fer, certains de pistolets et de fusils de chasse. Dans une accalmie de ce chassé-croisé d’assauts, repoussés par la force publique qui s’interpose entre les belligérants, les immigrés réussissent, sous bonne escorte, à parlementer avec le Président de la Commission extraordinaire de Rosarno (la commune est placée sous tutelle administrative pour infiltration « mafieuse »). Ils exigent une protection immédiate, et certains revendiquent déjà leur transfert hors de la ville où, selon la formule d’un ghanéen, « ils croupissent entre la peur et les rats ». Et les affrontements se multiplient dans plusieurs quartiers de la périphérie.
Tard dans la nuit, les forces de l’ordre réussissent à séparer les deux camps. Plusieurs détachements négocient alors de raccompagner les hommes valides vers les deux dortoirs des usines désaffectées de la Rognetta et d’Opera Sila5. Un cordon de surveillance policière y restera mobilisé toute la nuit. Dans un des rapports officiels, il est question de plusieurs interventions policières contre une bande d’individus armés, porteurs de bidons d’essence, visiblement décidés à détruire par le feu des baraques isolées. Cette vigilance préventive a eu la chance de « calmer les esprits d’une centaine de citoyens rosarnais qui manifestaient l’intention d’entreprendre des initiatives de représailles contre les immigrés ».
Fin des violences du Klu klux Klan Rosarnais ? Toute l’après-midi, et longtemps après la tombée de la nuit, des centaines de justiciers ont repris la « chasse aux nègres », ponctuant leurs agressions de menaces de mort et d’injonctions racistes : « hors de la ville, les « niri »( en dialecte, les noirs) de merde, assez des singes à Rosarno ! » etc… Guet-apens au bord des chemins de terre, tabassages à coups de poings, de pieds et de barres de fer, poursuites en voitures, incendies de masures excentrées…
Les forces de l’ordre ont eu fort à faire pour éviter le pire. Là encore, aucun mort à déplorer parmi les nombreuses victimes de la « ratonnade ». L’ultime incident, spectaculaire, a été l’incendie d’une vieille bicoque dans la deuxième zone industrielle occupée par dix immigrés qui en sont sortis heureusement indemnes.

Nettoyage ethnique
Dans la nuit de samedi, une cellule de crise a décidé de mettre en place une task force composée du directeur central des politiques d’immigration du ministère de l’Intérieur, du directeur général des services d’inspection du ministère du Travail et du directeur général de l’organisme chargé de la santé dans la province de Reggio Calabria. C’est ce triumvirat ministériel transféré dans les bureaux de la municipalité qui va piloter l’évacuation de la colonie « pénitentiaire » des immigrés africains de Rosarno.
Dès l’aube, la prise en charge des centaines de pensionnaires des deux usines-dortoirs de Rosarno s’est effectuée sans coup férir. La grande majorité de ces hommes traumatisés par ces deux journées de fureur revendiquent leur départ. Chaque chemin de traverse est inspecté, mètre par mètre, chaque masure en ruines visitée pour découvrir si des immigrés n’ont pas cherché à s’y cacher afin d’échapper aux « rabatteurs » qui se sont adonnés librement à la « chasse aux noirs », ces derniers jours, à coups de barre de fer et de tirs dans les jambes. On a l’impression que l’évacuation des usines abandonnées utilisées comme asiles de nuit n’a pas assouvi la soif de vengeance de ceux qui continuent à traquer les quelques Africains demeurés dans la zone.
Entre samedi 9 et lundi 11 janvier, quand les travaux de démantèlement de La Rognetta, de l’huilerie « virtuelle » d’Opera Sila et des baraques misérables de la périphérie ont démarré, plus d’un millier d’Africains ont été acheminés par camions, autocars et trains vers les centres de Bari et de Crotone. Certains ont été transportés par des voitures de bénévoles vers plusieurs destinations, Lamezia, Catanzaro, Cosenza ; quelques-uns vers Riace et Badolato.
À l’intérieur de la gare, les bénévoles et les membres de la Coopérative « Malgrado tutto » (Malgré tout) ont pu mesurer toute la détresse de ces hommes traités comme du gibier pendant trois jours de « chasse au noir ». La plupart, à jeun depuis 24 heures, se trouvent dans un état d’abattement et de grande fatigue, prostrés sur les banquettes de la salle des pas perdus, sur le dallage et sur les quais. Le maire, Gianni Speranza et les membres de la coopérative distribuent des boissons chaudes, des bouteilles d’eau et des « panini » pour les réconforter. La nuit est balayée par un vent glacial et des rafales de pluie.
Deux ou trois membres de l’Arci6, et le grand frère de la médiation culturelle, Soungoutouba Cissokho, s’enquièrent en anglais et en français de la destination des uns et des autres. Ils sont pressés de quitter la Calabre. Ils n’y remettront plus jamais les pieds. La plupart d’entre eux ont tout perdu dans la précipitation de leur fuite, ou n’ont pas été payés par leurs patrons et leurs sicaires ; quelques-uns ont été victimes de voyous qui les ont dévalisés. Beaucoup n’ont même pas de sacs en plastique comme bagages.
Fin de l’opération nettoyage ethnique : les quatre trains spéciaux partis de Sant’ Eufemia (entre minuit et 3 heures du matin) foncent dans la nuit, vers les Pouilles, la Campanie, le Latium, La Lombardie.

Rosarno : terminus d’un euromirage
Ce qui s’est passé en Calabre, à Rosarno, durant les journées d’émeutes de janvier 2010, n’est pas un simple bégaiement de l’histoire à ranger dans les oubliettes de la mémoire où finissent les faits divers. À travers les trois jours de violences racistes et de lynchages qui ont ensanglanté cette bourgade rurale de 15 000 habitants, c’est tout un processus de dégradation des rapports socio-économiques qui se démasque et se banalise. Il faut y voir l’une des résurgences chroniques du traitement que l’on réserve systématiquement aux immigrés dans tous les pays membres de l’Union européenne, partout où les impératifs de la croissance et du profit drainent une main-d’œuvre bon marché.
Certes, le scénario catastrophe mis en scène dans cette région de la péninsule a pris une tournure spectaculaire ; l’ampleur de la « chasse au nègre » dans ce « pogrom » anti-africain a mobilisé les médias et l’opinion nationale et internationale pour ou contre les protagonistes du conflit. Bien que le bilan ne dénombre pas de morts d’hommes — un miracle dû à la promptitude relative des forces de l’ordre et peut-être même à une tactique ponctuelle de la ‘ndrangheta7 — l’affaire a acquis très vite une dimension renvoyant en amont à toute une chaîne de causes et de responsabilités.
À l’évidence, il s’inscrit dans un contexte historique récurrent dans le secteur de l’agriculture. En Calabre, le modèle californien de production intensive que l’on retrouve en Andalousie ou, sous une forme atténuée, dans certaines régions de France, s’avère particulièrement désastreux.
D’emblée, dans le contexte italien, des précédents reviennent en mémoire : à commencer par l’attentat du 12 décembre 2008 perpétré par deux « picciotti » d’une ‘ndrine8 rosarnaise qui avaient tiré au fusil de chasse et blessé grièvement deux travailleurs ivoiriens revenant des orangeraies. Cet hiver-là, la révolte des esclaves de la Piana de Gioia Tauro, s’était limitée à une protestation pacifique auprès de l’autorité préfectorale préposée à la tutelle administrative de la commune, « démissionnée » pour allégeance à la mafia locale. Leur démarche courageuse avait abouti à l’arrestation d’un sbire « mafieux », Andrea Fortuno, finalement condamné à 16 ans de réclusion pour tentative d’homicide volontaire.
Deux mois auparavant, le 18 septembre 2008, à Castel Volturno, dans la province de Naples, la Camorra avait abattu froidement à la kalachnikov six ressortissants africains. Les tueurs les avaient surpris dans un atelier de confection et déchargé leurs armes (des rafales de 130 balles) sur ces travailleurs clandestins originaires du Ghana, du Togo et du Liberia. La réponse du gouvernement avait été d’envoyer l’armée (500 militaires) pour « lutter » contre la mafia aux côtés des forces de l’ordre. En réalité, pour procéder à la déportation des Africains hors de leurs bidonvilles de Campanie. Ils étaient coupables d’avoir troublé l’ordre public en érigeant des barricades entre Caserta et la bourgade de la tuerie.
À coup sûr, cette réminiscence tragique aura fonctionné comme détonateur de la flambée de fureur qui a fait déferler en janvier 2010 les « esclaves » des plantations de Rosarno, San Fernando, et Goia Tauro dans les rues de l’agglomération calabraise. Il y a des années que les saisonniers sont contraints à vendre, été comme hiver, à des prix défiant toute concurrence, leur force de travail sur la terre promise d’Italie. L’histoire de leur euromirage est celle d’un enfer pavé de rêves brisés, de brimades, d’exclusions, et d’agressions criminelles qui constituent l’ordinaire de leur existence de parias.
La jacquerie africaine de Rosarno est une réaction longuement mûrie tout au long de vingt années de surexploitation et d’humiliations permanentes. Peut-être le début d’un refus radical des conditions de vie inhumaines imposées par le système aux nouveaux esclaves des sociétés dites « avancées ». En Italie, pays en proie aux affres de la mondialisation des marchés, miné par l’économie souterraine des organisations criminelles de la camorra napolitaine, de la ‘ndranghette’ calabraise, de la sagra corona unita des Pouilles et de la mafia sicilienne, la mutinerie des saisonniers de Rosarno était inévitable.

Une saison en enfer
À l’évidence, la cause immédiate de la révolte des saisonniers africains de janvier est à chercher dans les conditions de vie inhumaines qui leur sont imposées dans le « bantoustan » rosarnais.
En 2005 une enquête de Médecins sans frontières (MSF) dans plusieurs régions du sud publiait les chiffres de l’exploitation sauvage qui règne dans les secteurs-clefs de l’agriculture : maraîchage, oléiculture, agrumiculture. 48 % des travailleurs immigrés interviewés percevaient des salaires de 20 à 25 euros par journée de travail (en moyenne entre 8 et 10 heures). Soit un salaire horaire nettement inférieur à toutes les conventions régionales (Contrat de 40 euros). La moyenne hebdomadaire oscillait entre 3 et 5 journées de travail. À Rosarno, 30 % déclaraient être contraints de payer jusqu’à 5 euros aux « caporali » pour les frais de transport. Un racket qui pouvait également s’effectuer sous les motifs les plus arbitraires. 53,7 % déploraient de ne pas pouvoir envoyer d’argent à leurs familles. 30 % de travailleurs révélaient avoir été victimes de violences, d’extorsions ou de mauvais traitement sur leurs lieux de travail ou dans l’agglomération. Parmi ces griefs, le non-paiement des heures supplémentaires ou le retard, voire la suppression des rémunérations. Dans 82,5 % des cas, les mauvais traitements étaient le fait de citoyens italiens, de « caporali » ou de patrons.
En 2008, une deuxième enquête montre que la situation dans plusieurs régions n’a pas changé, et même qu’elle a empiré en Campanie, dans les Pouilles et en Calabre. En Campanie, dans la Piana del Sele, 96 % de travailleurs n’avaient pas de contrats de travail (53 % sont assujettis à l’impôt des « caporali »). Moyenne de 3 jours travaillés, salaires de 20 euros. Dans les Pouilles, 78 % des saisonniers travaillent moins de 4 jours par semaine. Dans la province de Foggia, 68 % paient 5 euros aux « caporali ». En Calabre, dans la Piana de Gioia Tauro plus de 98 % sont démunis de contrats. La moyenne tombe à 2 journées de travail. Dans les vergers d’agrumes, les salaires sont aléatoires (autour de 20 euros). À quelques exceptions près, la dureté des patrons s’y manifeste plus qu’ailleurs, en raison même de la crise qui frappe l’agrumiculture.
Ces rémunérations de misère ont une incidence dévastatrice sur le pouvoir d’achat et le niveau de vie des forçats de la Piana. Le rapport de MSF met en évidence les effets désastreux du régime alimentaire auquel les immigrés sont contraints. D’après le rapport, la plupart d’entre eux ne font qu’un repas par jour.

Des conditions de logement indignes et insalubres
Incapable d’accéder à des logements décents, de surcroît réservés aux blancs, la communauté africaine se loge dans des gourbis insalubres, des friches industrielles, toutes sortes de baraques hétéroclites construites aux abords des champs et des plantations. Durant l’hiver de 2008, des hommes dormaient dans des silos métalliques d’Opera Sila par 5 degrés au-dessous de zéro. Sans l’aide de bénévoles et d’associations humanitaires, beaucoup d’entre eux y auraient connu le sort de quelques-uns de leurs camarades hospitalisés pour des complications pulmonaires. L’état de délabrement des habitats de fortune que l’on voit autour de Castel Volturno ou dans les parages de Rosarno est pire que ce que la commission du Forum Civique Européen avait découvert en 2000 dans l’agglomération d’El Ejido en Andalousie. Ou pour être plus exact, l’insalubrité y est multipliée par la promiscuité des milliers de personnes qui sont forcées d’y végéter. 65 % des saisonniers squattent des structures abandonnées. 20 % des immigrés de l’Est et quelques maghrébins vivent dans des locations.
La moyenne d’occupation des pièces en dur est de quatre à cinq personnes. 21 % partagent leur matelas avec un ou deux amis. 53 % dorment sur des paillasses ou des cartons. 62 % des hommes interrogés ne disposent pas des services d’hygiène. Les trois quarts des travailleurs se lavent en plein air, sous des douches improvisées. 69 % n’ont pas d’électricité et utilisent des bougies et des lampes à pétrole. 92 % n’ont pas d’autres chauffages que des foyers entre quelques pierres, souvent à même les habitations. Dans les structures mal isolées des usines de Rosarno, l’humidité et le froid font des ravages. Et pour parachever cet enfer, les services municipaux laissent s’accumuler les ordures ménagères sur les sites surpeuplés des ghettos.
Vivre dans un tel état de précarité a forcément des conséquences sur l’hygiène et la santé de ceux qui l’éprouvent à longueur de journée.

Un bilan médical dramatique
Dans l’ensemble des régions du sud une enquête de MSF permet d’établir que l’état de santé des immigrés se dégrade rapidement au bout de quelques mois de séjour en Italie. Plusieurs facteurs d’aggravation entrent en ligne de compte : les conditions générales de vie, l’irrégularité et la clandestinité des malades qui évitent les dispensaires et les hôpitaux, l’absence de cartes SSN (Sécurité Sociale) ou STP (étranger temporairement présent), la méconnaissance des procédures de soin, par manque de médiations, la rareté ou l’éloignement des lieux de soins, la sous-estimation de la gravité des pathologies.
Le statut juridique des immigrés interviewés dans ces enquêtes explique en grande partie un tel bilan sanitaire. 90 % des malades visités n’ont pas de contrats de travail, ils ne bénéficient d’aucune protection légale en matière de rétribution, d’accidents du travail et de couverture sociale. 10 % ont un titre de séjour, souvent en tant que réfugiés ou demandeurs d’asile. 68 % de cette dernière catégorie finissent par travailler au noir, comme les sans-papiers et les clandestins. Très souvent les accidents ne sont pas déclarés ou sont travestis en accidents de la route.
En Calabre, en particulier dans l’agglomération des communes de Rosarno, San Ferdinando et Marotta, où les enquêtes de MSF se sont déroulées, pratiquement tous les résultats sont majorés : 15 % de pneumopathies, 15 % de maladies gastro-intestinales, 28 % de maladies ostéo-musculaires. Parmi les saisonniers en transit, (90 % d’irréguliers, sans contrats de travail), la fréquence de certaines affections tendrait à démontrer la pénibilité des travaux accomplis (postures et cadences des tâches répétitives) ainsi que les effets de l’insalubrité des habitats.
Cette misère indigne d’êtres humains les maintient dans un état de dépendance humiliant. Les parias de ce système d’exploitation sauvage vivent dans une angoisse permanente : peur des brutalités des gardes-chiourme de leurs bagnes, peur des lendemains sans travail, sans nourriture, peur de la police, de l’expulsion ou de l’internement, peur des urgences et des dispensaires qui peuvent être des pièges à clandestins, peur même d’un retour peu glorieux dans leurs pays d’origine, plus pauvres qu’auparavant.

L’Italie des « bantoustans »
Toutes les zones méridionales visitées par MSF comportent des foyers d’immigration que les conditions de vie et le surpeuplement ont transformés en autant de « bantoustans ». Mais il ne faudrait pas penser que ce phénomène d’apartheid ne se vérifie qu’en Italie méridionale. Le samedi 9 janvier 2010, deux jours après les émeutes de Rosarno, le quotidien La Repubblica a publié très opportunément une liste de ghettos italiens (bidonvilles, baraques et campements « illicites ») qui montre que le phénomène n’épargne pas les régions riches du nord. On les trouve à Milan, à Parme, à Bologne, à Florence. À Rome, la municipalité a recensé plus de 240 sites d’habitations illicites (hôpitaux, casernes, bâtiments publics tombés en désuétude, baraques de la périphérie).
Les conditions de vie de ces « réserves d’immigrés » n’y sont guère plus enviables qu’à Castel Volturno, San Nicola Varco ou Rosarno. Contrairement aux idées reçues, c’est dans le Nord que l’on trouve le plus haut taux d’irrégularité. Le record est détenu par la province de Brescia, devant celles de Modena et de Parme.

Une législation discriminatoire faite pour la surexploitation des migrants

À bien examiner les causes du drame qui s’est joué à Rosarno, il faut se rendre à l’évidence qu’aucune d’entre elles ne fournit une explication exhaustive de ce qui s’est passé dans ce cul-de-sac de l’immigration. Certes le climat de xénophobie privilégié par la plupart des médias est un catalyseur important de la violence latente qui a explosé au mois de janvier. Il est même probable que le racisme mafieux y ait joué un rôle décisif. Indéniablement, les conditions de vie inhumaines des immigrés et le contexte global de crise où se débattent certains secteurs de l’agriculture calabraise ont été les composantes d’un dangereux mélange de frustrations et de misère.
Mais à l’origine de cette déflagration, il ne faudrait surtout pas oublier la fonction de détonateur rempli par le dispositif institutionnel, imposé par l’Union européenne (UE) et renforcé par le gouvernement italien. Il va sans dire que la faillite de la politique économique et sociale du gouvernement ultra réactionnaire de Berlusconi n’a fait que durcir l’appareil législatif de coercition contre les travailleurs immigrés.
Il est vrai que depuis les conventions de Schengen (1985-1990) qui en délimitent les frontières extérieures, ainsi que les modalités d’entrée, de séjour, d’éloignement et de réadmission des ressortissants des pays tiers, l’harmonie n’est pas le point fort des politiques d’immigration.
L’emboîtement difficile, et souvent contradictoire, des législations nationales dans les conventions, traités et autres directives émanant de l’Union européenne (Commission, Conseil et Parlement) a embrouillé les problèmes. Dans la multiplication et la confusion des accords (Acte Unique européen (1986-87), Traité de Dublin (1990), Traité de Maastricht (1992-93), Traité d’Amsterdam (1997-99), Règlement Dublin II (2003), Programme de la Haye (2004), Traité de Lisbonne (2007-2009), Directives de l’UE (dont la DR, « directive du retour »9), on a fini par reléguer au second plan les grands engagements fondateurs du droit international : la Déclaration des droits de l’homme (1948), la Convention de Genève sur le statut des réfugiés (1951) et la Convention internationale sur la protection des droits de tous les travailleurs migrants et des membres de leurs familles, toujours non ratifiée par les pays membres de l’UE10.
À travers le traitement des procédures qui réglementent les entrées, les visas, les titres de séjour, les contrats de travail, les regroupements familiaux, les demandes d’asile et de protection internationale, apparaît le dénominateur commun de cette jungle législative : la violation de la déclaration des droits de l’homme de 1948 et notamment de l’article 13 qui stipule que : « Toute personne a le droit de circuler librement et de choisir sa résidence à l’intérieur d’un État. Toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays ».
Il ne faut donc pas s’étonner des lois scélérates qui ont procédé dans les années 90 à des restrictions des droits et des libertés des migrants sur le territoire italien. Elles sont les décalques et parfois les anticipations des grandes directives (Dublin II, Programme de la Haye, Directive retour) en matière de gestion de l’immigration, des entrées et des séjours, de l’externalisation du droit d’asile et de l’expulsion des irréguliers. Une illustration flagrante de l’innovation de la politique répressive du régime berlusconien par rapport à l’arsenal juridique de l’UE se trouve dans l’allongement légal (de 2 à 6 mois) de la durée de rétention des irréguliers et le délit d’immigration clandestine passible de 6 mois à 4 ans de prison. En dépit de quelques « gronderies » des instances de l’UE à propos du Traité italo-libyen et de ses dégâts humanitaires (naufrages, morts et disparus), l’Italie reste un élève surdoué de la politique communautaire.
Cet ensemble de dispositions, dont certains aspects ont été dénoncés pour leurs contenus de « lois raciales », a soulevé un certain nombre d’objections au sein de l’opposition italienne et en dehors du territoire national. Par exemple, le « paquet sécurité » a provoqué des interpellations au Parlement Européen et la condamnation du Vatican : « Les migrants ont le droit de frapper à nos portes. Il faut cesser de criminaliser l’étranger. La venue des immigrés n’est certainement pas un péril. C’est une erreur de se retrancher derrière ses murs ».
La criminalisation de l’immigré qui se traduit par le durcissement des sanctions pénales, en particulier à travers le Paquet sécurité, autorise l’État italien à masquer sa politique économique et sociale derrière un paravent sécuritaire. En grande partie, l’ostracisme institutionnel est responsable de la montée de la xénophobie de masse.
En 2008, le rapport annuel Caritas / Migrantes publiait un baromètre des mouvements migratoires tendant à démontrer que les politiques des gouvernements italiens ne répondaient pas à l’ampleur des besoins du pays en nouveaux travailleurs. Sur une période dix ans, l’Italie classée en deuxième position pour l’indice des besoins, arrivait en 29ème position pour celui de l’accessibilité à son territoire. D’une part, cette indication signifie que les législations (lois Turco-Napolitano, Bossi-Fini) ont servi de goulets d’étranglement, en grande partie mis en place par les décrets flux qui fixent les quotas d’immigration régulière ; d’autre part, que la gestion répressive des entrées, liées aux permis de travail et de séjour, a systématiquement provoqué l’augmentation des flux d’immigration clandestine. Elles constituent ainsi une réserve de main-d’œuvre flexible et bon marché, avec les conséquences dramatiques que l’on sait sur les conditions de vie des otages de ce système.

Une discrimination planifiée à l’échelle de l’Union Européenne ?
Le concept de camp de rétention a été restauré dans le sillage des Accords de Schengen (1995). Il est la quintessence logique des mesures de plus en plus restrictives induites par la fermeture hautement revendiquée de l’espace communautaire. À partir de cette date, tous les États membres de la Communauté européenne (CE) vont aménager leurs propres dispositifs concentrationnaires.
Mais, à bien y regarder, l’étanchéité de la Forteresse Europe est toute relative. Il n’y a pas de fermeture systématique de l’espace communautaire. La preuve en est ces milliers d’immigrés clandestins qui continuent d’y pénétrer et d’y séjourner. En fait, vu le peu d’efficacité réelle des dispositifs policiers et judiciaires, on peut se demander si l’appareil de répression ne vise pas surtout à marginaliser et à criminaliser une main d’œuvre précarisée que l’on exploite ainsi plus aisément et à moindre coût.
En 2000, le rapport du Forum Civique Européen, « El Ejido, terre de non droit » avait stigmatisé la chasse à l’homme dont les immigrés marocains avaient été les victimes dans les « lager » andalous de la serriculture intensive. Sans vouloir jouer les prophètes, il alertait l’opinion sur ce symptôme avant-coureur du naufrage des droits et des libertés élémentaires induit par la course panique au rendement à l’œuvre dans une agriculture industrielle programmée sous l’égide de la Politique agricole commune (PAC).
Dix ans se sont écoulés, et force est de constater que « la chasse aux nègres » de janvier 2010 a reproduit pour ainsi dire à l’identique la « ratonnade » andalouse. Les mêmes aberrations indissociables des flux tendus de marchandises et d’argent ont généré le même mépris de toutes les conventions pseudo humanitaires promulguées dans le sillage de la Déclaration des droits de l’homme. À vrai dire, ce déni de l’éthique humaniste et des principes démocratiques que le système capitaliste légitime est bel et bien l’effet d’une stratégie hypocrite dictée par les impératifs catégoriques de la compétitivité et du profit.
L’Italie n’est pas le seul laboratoire du racisme de masse. Partout la peur de l’autre et la haine fonctionnent comme dérivations du malaise social. Elles servent de paravents aux manigances du pouvoir, autorisant les États à criminaliser les minorités marginales du grand marché mondial affranchi des dernières barrières de la régulation économique et de la morale des nations. Elles sont les moteurs indispensables de la dynamique de guerre qui maintient des milliards d’individus dans un état d’infériorité et de subordination chronique.

Conclusion 
Au bout de ce voyage sommaire à travers quelques réalités de l’immigration en Italie, la révolte des saisonniers de Rosarno peut apparaître comme un baroud d’honneur à l’issue d’une bataille dont ils sortent perdants. Mais la vérité n’est pas dans les apparences, elle ne réside pas non plus dans la narration des faits, quel que soit l’effort d’exactitude qui la soutient : elle ne peut advenir que dans le mouvement qui se propage d’une prise de conscience à l’autre, dont l’amplification est désormais une question d’autonomie des immigrés et de coordination militante.
Il ne fait aucun doute qu’un courant d’émancipation essaime actuellement d’un bout à l’autre du territoire italien. Ce qui relevait jusqu’ici de l’indignation diffuse ou de l’improvisation caritative, accède aujourd’hui à la dignité d’une résistance politique capable de s’opposer à un système de gouvernance fondé sur l’injustice et la corruption. C’est ce passage à un palier de luttes quotidiennes contre la gestion autoritaire d’un régime qui règne par la peur et la criminalisation des migrants dont la révolte de Rosarno a montré le mode d’emploi.
Ne nous y trompons pas, il vaut tout aussi bien dans la plupart des pays de la Communauté européenne, où sévit le dénominateur commun des législations répressives qui organisent la division manichéenne du monde en métropoles riches et banlieues pauvres.
En ce sens, les insurgés des colonies pénitentiaires du mezzogiorno montrent la voie d’une réappropriation des droits et des libertés oubliés dans le naufrage actuel de nos démocraties.
Telle est la victoire réelle des émeutes de Rosarno, par delà les leurres et les fumigènes du pouvoir et des médias unis dans la même machination : elles ont tour à tour déclenché l’alarme face au désastre qui s’annonce et réveillé la vague de fond des initiatives radicales du changement.
Il faut espérer que ces émeutes contribuent aussi à faire vivre l’avertissement prophétique du pamphlet d’Antonello Mangano : « les Africains sauveront l’Italie ». Et que des millions d’autres parias les accompagnent.
Les milliers de morts dans les cimetières marins et les déserts de leur exil n’auront pas disparu pour rien.