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Ouvrages et Publications reçus Comptes-rendus...

vendredi 17 octobre 2014

Ouvrages et Publications reçus
Comptes-rendus rapides

Ouvrages :
Philippe Baqué (sous la dir.), La bio entre business et projet de société, Agone, 2012.

Ce livre est l’aboutissement du travail de journalistes, sociologues, agronomes et paysans. Certains ont mené des enquêtes de terrain en Amérique, en Afrique, au Proche-Orient et en Europe. D’autres se sont inspirés de leurs propres pratiques. Tout en montrant que des paysans appliquent dans le monde entier les principes fondamentaux de l’agriculture biologique et de l’agro-écologie qui proposent de multiples alternatives à un système social destructeur, cet ouvrage analyse en détail les stratégies appliquées par les multinationales de la grande distribution pour capter à leur profit le développement rapide d’une demande de produits alimentaires « bio », dans les pays développés et les pays émergents. Il se compose de seize articles qui traitent alternativement de problèmes généraux du secteur de l’agriculture « bio » (quel sens donner à la « bio » ? quels sont ses liens avec le problème des semences, avec la bio diversité, avec les conditions de travail des producteurs, etc. ?) et des conditions concrètes du développement du « business-bio » dans divers pays (Colombie, Maroc, Andalousie, Israël, Etats-Unis, etc.).
Les auteurs mettent ainsi en pleine lumière les contradictions entre d’un côté la logique d’un business totalement déterminée par la profitabilité financière, et de l’autre les expériences des producteurs paysans, soucieux de préserver les ressources naturelles, de produire des aliments sains et de nouer avec les consommateurs des relations de proximité et de coopération. Ils montrent avec une variété d’exemples très significatifs le développement parallèle de ces deux agricultures « biologiques », d’une part celle pilotée par de grands groupes de production et de distribution qui organisent une petite partie de leurs activités commerciales pour suivre les normes officielles que doivent respecter les aliments certifiés « bio », tout en s’approvisionnant auprès d’investisseurs de l’agrobusiness qui convertissent une partie des terres confisquées aux paysans du sud pour produire ces aliments « bio » en surexploitant des ouvriers agricoles dans des conditions proches de l’esclavage et en transportant ces productions sur des milliers de kilomètres pour alimenter les grandes surfaces des pays des Centres. Ils montrent, d’autre part, l’agriculture des paysans qui respecte la Charte adoptée en 1972 par la Fédération internationale des mouvements d’agriculture biologique (IFOAM) ou qui, plus simplement, pratiquent une agriculture traditionnelle héritée de leurs ancêtres qui s’est montrée capable de maintenir et même d’améliorer les ressources naturelles de leurs territoires sur la base de la polyculture et de l’association cultures / élevage sans utilisation d’intrants industriels, comme les engrais, pesticides et insecticides de synthèse et encore moins de semences hybrides ou OGM. 
L’ouvrage raconte comment la guerre commerciale engagée par les entreprises de la grande distribution pour accaparer le marché des produits bio commença en 1992 en baissant les prix de vente aux consommateurs et en faisant pression sur les prix d’achat aux producteurs. Et, très vite, comment ces entreprises firent appel au secteur de l’agrobusiness pour les approvisionner en denrées conformes aux prescriptions « bio », mais produites à des salaires de misère dans de grandes exploitations des pays du sud, souvent installées en expulsant les paysans avec l’aide de gouvernants corrompus, et en épuisant sans contrôle les ressources locales en eau et en sol.
Cette mise en évidence du caractère dual qui se manifeste dans le développement de l’agriculture biologique conduit les auteurs à conclure que celle-ci traverse une crise identitaire : « Bâtie sur le refus du productivisme et de l’industrialisation à outrance, elle ne peut se jeter sans retenue dans leurs bras sans s’y perdre ». Et ils soulignent le large mouvement de réaction à cette dérive qui se manifeste sous la forme des circuits courts de proximité (les AMAP) et de la croissance rapide de circuits de distribution exclusivement « bio » tels que les réseaux « convergence bio » ou « biocoop ».
Au final ils estiment que le destin de la bio est lié intrinsèquement avec une agro-écologie en phase avec les mouvements paysans actuels, ce qui a été présenté par le Rapporteur spécial des Nations unies sur le droit à l’alimentation comme une réponse aux défis alimentaires majeurs de la planète pour éviter que l’agriculture « bio » ne soit labellisée pour les riches et fabriquée par les pauvres. Selon les auteurs, elle ne peut que s’intégrer dans un changement social radical qui mette en cause le capitalisme et l’économie contemporaine.
Les différents auteurs ayant participé à cet ouvrage sont :
Hind Aïssaoui Bennani, journaliste indépendante, ancienne animatrice de la Confédération paysanne ;
Pgilippe Baqué, ingénieur agronome, auteur du livre « Un nouvel or noir » (éd. Paris-Méditerranée, 1999) et réalisateur de films documentaires dont « L’eldorado plastique » et « Le beurre et l’argent du beurre » ;
Pierre Besse, ingénieur agronome et maraîcher « bio » dans la région de Toulouse, militant dans les réseaux d’AMAP à l’échelle régionale, nationale et internationale, auteur d’articles dans les revues « Nature et progrès » et « Silence et eco rev’ » ;
Michel Besson, co-fondateur de l’association « Andines » et du réseau « Minga », sociologue chargé de cours à l’Université de Lille ;
Clémentine Cirillo-Allahsa, journaliste indépendante, membre d’ONG sociales et médicales en Inde, au Népal et au Togo, collaboratrice de « Politis » ;
Patrick Herman, paysan-journaliste, producteur de fruits bio dans le sud Aveyron, membre de la Confédération paysanne, auteur du livre « Les nouveaux esclaves du capitalisme » (Ed. Au diable vauvert, 2008).
Laetitia Mailhes, journaliste indépendante installée en Californie, fondatrice du blog « The green Plate », collaboratrice à Radio France International ;
Silvia Pérez-Vitoria, économiste, sociologue, réalisatrice de films documentaires sur les questions agricoles et paysannes, auteur des livres « Les paysans sont de retour » (Actes sud, 2005) et « La riposte des paysans » (Actes sud, 2010).

Ruth Stegassy, Usurpations contre nature, Actes Sud, 2012.

Dans cet essai de 340 pages (sommaire et bibliographie inclus), l’auteure a consigné les enseignements tirés de dix années d’entretiens qu’elle a diffusés dans l’émission de France Culture « Terre à terre », tous les samedi matin à sept heures.
Il y a dix ans, l’opinion publique ne s’alarmait pas encore des nuisances industrielles et de leurs impacts pathogènes sur les populations. Les enquêtes de Ruth Stegassy sur ce thème donnaient la parole à de véritables pionniers, qui prenaient conscience du fléau de la transformation des ressources naturelles en agents de pollution et d’avilissement des milieux de vie, notamment dans le Tiers Monde. Aujourd’hui elle souligne que « d’où qu’ils fussent, Européens, Africains, Asiatiques ou Américains, tous dans leurs domaines respectifs faisaient des constats étonnamment proches et dessinaient les contours d’un problème qui surgissait comme un tout ».
« Usurpations contre nature » est le livre d’une dynamique pour l’instant fragmentaire, mise en mouvement par des minorités de citoyens qui cherchent à populariser l’urgence d’une résistance radicale. Il force à percevoir cette résistance comme une nécessité vitale, sous peine de désastre irréversible. S’appuyant sur la liberté de manœuvre inhérente au statut de radio de service public, l’auteure a sollicité la vigilance de témoins et d’opérateurs de terrain : agriculteurs, gestionnaires des milieux naturels, chercheurs, militants et scientifiques ( y compris ceux des sciences humaines). Ces lanceurs d’alerte lui ont quasiment permis de photographier le « délabrement environnemental » et d’obtenir un ensemble de diagnostics de l’état des lieux sur des terrains très variés. Elle a sélectionné dans son ouvrage les avis d’une cinquantaine de ces sentinelles en dissidence active avec l’idéologie dominante de la croissance « coûte que coûte ».
Ses histoires commencent au Québec avec un gouvernement qui favorise d’énormes coupes dans la forêt boréale publique au profit des entreprises de pâte à papier. Conséquences visibles : dévastation de la flore et de la faune, pollution des cours d’eau et des nappes phréatiques, notamment dans la région des grands lacs à forte population urbaine ...Elles continuent avec l’introduction du maïs hybride américain dans les campagnes françaises dans les années 50/60, au détriment de la diversité culturale, un des facteurs qui ont entraîné la concentration des exploitations, le remembrement associé à la monoculture, et les options politiques de la PAC, dont nous prenons la mesure des coûts cachés en termes d’abrasion du monde paysan, de pollution des sols et des eaux par les engrais, pesticides et fongicides, destructeurs des sources mêmes de la vie...
Avec ses interlocuteurs, Ruth Stegassy aborde de nombreux et immenses problèmes à résoudre : problèmes de l’hydrologie et appropriations privées du patrimoine universel de l’eau ; urbanisation accélérée des mégalopoles, épuisement des ressources et nuisances des sociétés minières sur les nappes aquifères et les territoires empoisonnés, destructions des biotopes vitaux par les conflits militaires (avec un retour sur les effets abominables de l’agent « orange » au VietNam), révélations sur les mensonges et l’opacité des industries nucléaires, etc … Il faut lire ce réquisitoire jusqu’au bout, qui reste proche des interventions orales des témoins interrogés et fait toute sa part à la représentation spatiale des lieux auxquels se réfèrent leurs analyses. Transports pléthoriques, OGM, accaparement des terres arables, brevets sur tout ce qui vit, autant de fiefs des nouvelles féodalités internationales qui s’emparent de tous les domaines de l’espace-terre.
Mais l’ouvrage de Ruth Stegassy nous montre aussi que la bataille est déjà engagée pour contrecarrer la folie du métabolisme capitaliste, pour connaître ses stratagèmes et faire émerger ses contradictions. Comment leur interdire toute légitimité ? Dans l’attente d’un Tribunal International de l’Ecologie, pour l’instant hypothétique, cet ouvrage plaide pour la mise en réseau de toutes les énergies qui contestent la fatalité de l’apocalypse dont il révèle la menace.

Revues

Aujourd’hui l’Afrique, revue de l’AFASPA, numéro 123, mars 2012

Le suivi de l’actualité du point de vue de l’Afrique constitue l’essentiel des articles de ce numéro. Cette actualité concerne d’abord la France où l’approche des élections présidentielles a donné l’occasion d’établir un bilan de la politique africaine, conduite depuis 2007 par le président sortant. Francis Arzalier lui consacre son éditorial (« Rompre enfin avec la culture coloniale ») cependant que Robert Lejeune, dans son article : « Le bilan néocolonial de Sarkozy », analyse de manière détaillée les désillusions d’un changement annoncé (rompre avec la « France-Afrique ») qui ne s’est jamais concrétisé. Il est à noter également que Jean Chatain complète ce panorama en rappelant les si nombreuses interventions militaires françaises sur ce continent depuis les indépendances, montrant comment les accords de défense commune noués entre la France et ses anciennes colonies ont constitué un moyen fort efficace de domination de la métropole sur sa « chasse gardée » (« France-Afrique, coopération militaire : le bâton et la carotte »).
L’actualité proprement africaine est très riche. Qu’il s’agisse de la fermeture pendant deux ans des établissements publics d’enseignement supérieur en Côte d’Ivoire (Michel Galy, « La mise à mort de l’Université »), du triste bilan qui peut être tiré de l’élection présidentielle en République démocratique du Congo (Philippe Kabongo-Mbaya, « Le fiasco électoral : une violence inacceptable ») ou des désenchantements issus des « printemps arabes » (Francis Arzalier, « Du printemps arabe à l’hiver des barbus »), la revue accorde une place importante à l’analyse de cette actualité, jouant parfaitement son rôle de critique des échos souvent plein de partis pris ou d’omissions que les médias occidentaux accordent à ce continent.
Parmi ces différents sujets abordés, il convient de noter le travail que Bernard Bouché consacre à la région du Sahel (« Le Sahara au cœur de la tourmente »). L’actualité brûlante du Mali y est présentée dans une perspective historique comme dans l’enchaînement des faits immédiats qui conduisent au désastre actuel. Monique Houssin offre aux lecteurs une intéressante étude de l’Afrique orientale (« Corne de l’Afrique. Famine et recolonisation meurtrière »). Partant des exemples de l’Éthiopie, de la Somalie, comme du Kenya, elle établit un lien fort entre les pénuries alimentaires grandissantes qui affectent la région et l’accaparement de terres au profit d’intérêts spéculatifs venus d’ailleurs. En serait-on arrivé à préférer la production future de biocarburants à la vie des Africains ?

Aujourd’hui l’Afrique, Revue de l’AFASPA, numéro 124, juin 2012

La situation au Mali occupe une place essentielle dans ce numéro de la revue. Qu’il s’agisse de l’éditorial de Francis Arzalier (« Mali au cœur »), de la très ferme prise de position de l’AFASPA (« Non à toute balkanisation néocoloniale de l’Afrique. Contribution à la réflexion sur la situation au Mali et au-delà ») ou des deux contributions de Rosa Moussaoui (« Le Mali (encore) dans la tourmente » et « Le nord du Mali, théâtre d’une crise chronique, objet de convoitise »), les événements récents qui ont affecté ce pays et menacent le Sahel font l’objet d’analyses fort précises. Le risque d’une « afghanisation » du nord de ce pays, en proie aujourd’hui à l’exode de sa population fuyant la guerre, aux excès d’une coalition hétérogène d’indépendantistes touaregs et d’islamistes radicaux et aux appétits des firmes étrangères pour les richesses naturelles de cette région (uranium, gaz et pétrole), avec pour conséquence la déstabilisation du pouvoir politique au sud du Mali, ressortent pleinement de ces différents écrits. Ces effets « collatéraux » de l’intervention occidentale en Libye soulignent les conséquences désastreuses de la domination exercée en Afrique par les pays du nord.
Dans ce numéro, Francis Arzalier consacre un dossier à la piraterie (« Pirates en Afrique »). Si cette question d’actualité fait souvent la une des médias, l’étude qui en est faite ici montre clairement le lien originel qui la relie à l’appauvrissement de ceux qui en deviendront ensuite les acteurs. La conversion des pécheurs somaliens en détrousseurs de navires n’est pas étrangère à l’épuisement des ressources halieutiques des eaux somaliennes, ravagées par la pression exercée par les flottes européennes en suite aux accords de pêche, conclus dans la région. Ce n’est pas tout. L’auteur souligne l’évolution qui s’est produite en une dizaine d’années, faisant passer ces actions d’un banditisme de survie, « artisanal », à une activité criminelle organisée. Les pirates ne sont plus alors que des hommes de main derrière lesquels se cachent de riches commanditaires, qui abritent leurs opérations mafieuses et financières dans l’opacité des organismes bancaires de la région. En un temps de globalisation financière, les frontières entre l’économie légale et les activités illégales tendent à devenir de plus en plus floues.
Parmi les autres thèmes développés dans ce numéro, on trouve un bilan de santé pour l’Afrique que Jean Chatain dégage du dernier rapport d’Onu sida (« Rapport Onu sida 2011, une lueur d’espoir peut-être en vue » et « Paludisme et mortalité infantile »). L’auteur montre que, si les progrès accomplis dans la lutte contre la pandémie de sida ou contre la paludisme sont certains depuis 2008, les effets de l’actuelle crise sur les pays donneurs et l’ampleur des fonds mobilisés les rendent précaires. Le regard que le voyageur éclairé peut porter sur quelques pays africains amène toujours une intéressante vision du vécu quotidien qui, au delà de l’analyse, démystifie bien des idées toutes faites que véhiculent les médias occidentaux. Il en est ainsi du Nigéria (Julien Martinet, « Le Nigéria dans l’idée des autres ») et de la chronique que François Grangé fait des dernières élections tunisiennes (« Impression de Tunisie »).
Enfin il convient de relever le travail continu d’histoire que poursuit la revue qui consacre ici un article à la dénonciation du climat de racisme latent qui marquait les expositions coloniales de l’entre-deux-guerres à travers la présentation d’une exposition parisienne à l’initiative, entre autre, de la Fondation Lilian Thuram (Elisabeth Logié, « Exposition au Musée du Quai Branly : l’invention du sauvage, exhibitions »).

Cahiers de sociologie économique et culturelle, revue de l’Institut de sociologie économique et culturelle, n°49, février 2012.

Trois articles traitant, chacun d’un thème particulier, composent ce numéro des Cahiers.
Juliette Sméralda (« Les Français d’Outre-mer, un exemple d’inter culturalité asymétrique et de discrimination occultée ») s’attache à dégager l’identité des Français d’Outre-mer et les difficultés à la construire, à partir de l’exemple antillais. Le statut des Français d’Outre mer se construit sur une asymétrie. Français mélanodermes et Français leucodermes ne sont égaux qu’en apparence, pas plus que les Ultramarins ne sont identifiables aux Métropolitains. Un Français antillais mélanoderme s’établissant en France est un immigré dans sa nouvelle terre d’accueil, alors qu’un Français de souche venant résider aux Antilles est un expatrié. L’auteur montre que cette asymétrie renvoie à un rapport racial qui reste actif en ce qu’il conduit à la reproduction d’une hiérarchie sociale propice au maintien d’une domination et d’une exploitation. Les discriminations qu’il engendre participent au maintien d’un rapport de domination qui demeure de type colonial. Cette analyse tire donc les leçons de l’expérience des Antilles françaises où l’accès à la citoyenneté française n’a pas conduit à une égalité citoyenne réelle.
Arezki Medini (« Le processus de sédentarisation des gens du voyage et ses contradictions ») propose une analyse d’actualité de l’évolution rapide de la situation des gens du voyage en France. L’appauvrissement des itinérants comme la scolarisation de leurs enfants conduisent à un processus de sédentarisation. Celui-ci amène une situation nouvelle, paradoxale, puisque les lieux où se produit cette sédentarisation ne sont autres que les espaces aménagés pour l’accueil temporaire de ces gens du voyage avec pour conséquence leur encombrement (les occupants se transforment en résidents, excluant ainsi ceux qui restent itinérants et doivent rechercher ailleurs des lieux d’hébergement, souvent de manière sauvage) et la pression exercée pour en améliorer le confort et en faire des lieux d’habitat permanent.
Isabelle Raynaud (« Léon Werth, Cochinchine. Rencontre avec l’altérité coloniale ») évoque la perception de l’autre, du colonisé, à travers l’œuvre d’un auteur-militant anti colonialiste et tout particulièrement l’ouvrage « Cochinchine », publié en 1926 par les éditions Rieder. L’ampleur de la condamnation du colonialisme qui se dégage de la production littéraire de Werth, tout comme sa précocité, justifie l’attention portée à cet auteur. La rencontre de deux civilisations, européenne et annamite, est rendue impossible en raison du colonialisme et des ségrégations qu’il suscite. La supériorité affirmée du colon blanc et l’état de violence permanente qu’impose la perpétuation de la domination coloniale constituent les fondements de cette dénonciation. La condamnation du régime colonial est justifiée au nom de valeurs morales supérieures, dépassant la seule critique des effets économiques et sociaux de l’exploitation coloniale. La mise en perspective de cet auteur dans le mouvement des idées de l’entre-deux-guerres permet à Isabelle Raynaud de constituer une intéressante présentation de la naissance en France d’une pensée anticolonialiste.
Comme à l’accoutumée, la chronique musicale d’Edith Weber conclut le sommaire de ce numéro de la revue.

Cahiers de sociologie économique et culturelle, revue de l’Institut de sociologie économique et culturelle, n°50, avril 2012.

Ce numéro de la revue traite de la question de la traduction. Traduire d’une langue dans une autre n’est, ni un acte banal, ni un pure exercice de linguistique. La traduction est une voie de passage dans laquelle deux cultures communiquent. Une traduction s’inscrit ainsi dans un champ interculturel et, à ce titre, interroge sur les liens existants ou possibles entre deux cultures. Ce travail de traduction est donc difficile puisqu’il impose la mobilisation de plusieurs compétences. Dans ce passage d’une langue et d’une culture « source » à une autre langue et culture « cible », le succès n’est pas le seul résultat d’une fidélité mais l’enrichissement de la culture « cible » par l’autre. Dans ce champ des échanges interculturels, la fidélité du traducteur aux deux langues, à l’auteur, au contexte spécifique du texte traduit, n’est pas de mise. Le traducteur trahit sa langue propre, la langue de l’auteur et cette trahison devient nécessaire pour que s’établisse une communication.
Quatre articles explorent le champ ainsi ouvert. Un texte de Gérard Augustin (« Que traduit-on ? ») ouvre ce dossier. L’auteur, à partir d’une règle de respect de « l’autorité » de la langue « source », montre que la pratique du traduisant respectueux de cette règle n’est ni aisée, ni seulement technique.
Mireille Gueissaz (« Traductions et réappropriations au service de l’invention d’une culture. Elisabeth Peabody, Margaret Fuller et le mouvement transcendantaliste aux États-Unis ») montre comment l’œuvre de deux traductrices permet une transmission de cultures européennes aux États-Unis et une certaine mobilisation de cet apport pour construire une culture religieuse et politique dans le nouveau monde. L’auteur met ainsi en relief les conditions spécifiques, politiques, sociales et de genre qui ont conduit Elisabeth Peabody et Margaret Fuller à cette entreprise, soulignant ainsi le rôle des déterminismes sociaux pesant sur les traducteurs.
Sylvie Maynard (« Théorie et pratique : la traduction oralisée ou inter traduction »), partant des difficultés rencontrées par les étudiants traducteurs dont elle dresse une liste détaillée, résultat de son expérience professionnelle d’enseignante, propose trois remèdes qui peuvent se combiner. Elle porte ainsi un regard d’expert sur la diversité des pratiques possibles des traducteurs.
Armand Launay (« Les Anglais parlent-ils normand ? »), recherche les conditions historiques qui ont rendu possible les multiples « emprunts » d’éléments linguistiques normands ou français par la langue anglaise. La conquête normande de l’Angleterre en est un point de départ qui ne saurait effacer les conflits linguistiques qui en ont résulté et ont conduit à ce « métissage » dont hérite la langue anglaise actuelle. Cet article illustre parfaitement la complexité des échanges inter culturels lorsqu’ils sont saisis dans leur dimension historique.
Ce numéro de la revue se termine par la chronique de l’actualité musicale d’Edith Weber.

Alternatives Sud, « État des résistances dans le Sud, Amérique latine », Centre tricontinental et éd. Syllepse, Vol. 18-2011 / 4

Après le basculement à gauche que connurent de nombreux pays de ce continent au cours de ces dernières années, il est heureux de dresser un bilan des rôles et des actions menées après ou en l’absence de ces changements par les différents mouvements sociaux qui ont contribué à ces alternances lorsque celles-ci se produisirent. C’est ce que réalise la revue dans cette livraison. Ce ne sont pas tant les réponses apportées que les questionnements qui s’en dégagent qui font la richesse de ce dossier.
Évoquer la période de l’après basculement réclame une approche des raisons de celui-ci, car, de cette approche, résulte le sens des actions menées ensuite. Si l’accord se fait autour du rôle décisif de l’entrée simultanée en résistance de mouvements sociaux très divers par leur nature, trois « lectures » de ces virages à gauche sont proposées. Selon la première, une « lame de fond » s’est déversée sur l’Amérique latine. Les orientations ultralibérales des anciens pouvoirs en place ont été condamnées de manière définitive, une première victoire complète pour les mouvements qui y ont contribué ou qui y contribueront jusqu’à entraîner les derniers pays récalcitrants dans cette grande vague anti-libérale. Selon une seconde, la condamnation du passé libéral n’apporte pas de solutions toutes faites à la question : que faire ? À celle-ci, deux grands types de réponses opposées sont apportées, le réformisme d’un Lula ou le radicalisme d’un Chavez, pour les simplifier. Ces mouvements sociaux, au départ très différenciés, se partageraient donc à nouveau suivant le critère d’une radicalité plus ou moins marquée. Enfin suivant une troisième lecture, chaque réalité nationale, chaque formation économique et sociale, est spécifique en Amérique latine. Par suite ces différents mouvements sociaux sont l’expression de cette spécificité, à un moment de l’histoire de chacun des pays du continent.
Un premier constat se dégage : ces mouvement perdurent et restent multiples et divers. Ils constituent ce que Bernard Duterme appelle un contre-pouvoir d’influence. Un facteur essentiel du devenir de chacun de ces mouvements est justement ce basculement à gauche du pays où ils se situent. Leur situation est bien différente suivant qu’ils sont confrontés à un « nouveau pouvoir progressiste » ou, à l’inverse, face à un pouvoir se réclamant ouvertement du néo-libéralisme. Dans le premier cas, les nouveaux pouvoirs en place invitent les mouvements sociaux à participer, de manière institutionnelle, aux changements qu’ils impulsent. La conséquence en est souvent un abandon relatif de l’indépendance de ces mouvements. Dans le second cas, l’appareil répressif habituel de ces « démocratures » conservatrices, sous couvert de lutte contre le narcotrafic par exemple, continue à s’exercer de manière indue contre les progressistes et particulièrement contre ces mouvements sociaux. Le second facteur déterminant de la position de ces mouvements comme de leurs pratiques vis-à-vis du pouvoir politique tient en l’appréciation des résultats sociaux obtenus. Dans des pays où un pouvoir de gauche a été mis en place, ce critère des résultats peut conduire à des positions de soutien, mais aussi de désillusion, source d’attitudes plus critiques. La Bolivie constitue un cas particulier, dans la mesure où s’exprime de manière plus centrale l’opposition entre le « vivre bien » revendiqué par nombre des mouvements sociaux et la ligne « développementaliste » appuyée par le vice-président, Alvaro Garcia Linera.
En consacrant un article à chacun des dix États retenus (Argentine, Bolivie, Brésil, Chili, Colombie, Équateur, Paraguay, Pérou, Uruguay et Venezuela), ce dossier constitue une source précieuse d’informations et d’analyses.

Alternatives Sud, « Le printemps arabe : un premier bilan », Centre tricontinental et éd. Syllepse, Vol.19-2012 / 2

Tracer un bilan de l’événement majeur des deux dernières années reste délicat autant du fait de sa complexité que de par la partialité des informations que nous fournissent régulièrement les médias occidentaux. La revue réussit parfaitement cet exercice en ce qu’elle apporte, dans ce dossier, autant de chroniques détaillées des enchaînements factuels qui ont débouché sur ce « printemps » dans neuf pays du Moyen-Orient et du nord de l’Afrique (Algérie, Bahreïn, Egypte, Jordanie, Libye, Maroc, Syrie, Tunisie et Yémen) que d’analyses sociales et politiques spécifiques dans chacun de ces exemples. Pourquoi ces enchaînements ont-ils pu conduire ici à un renversement radical du pouvoir en place alors qu’ailleurs leur débouché fut si limité ou dégénéra en guerre civile ? Telle est la question centrale que pose ce « printemps ». La grande qualité du dossier ainsi constitué tient non pas dans des réponses apportées mais à des questionnements pertinents propices à la poursuite d’une investigation qu’il soulève.
Les déconvenues sociales apportées par la grande vague ultralibérale sous couvert de mondialisation, l’épuisement d’un mode de gouvernement anti démocratique et prévaricateur comme la faillite de la politique menée dans la région par l’administration républicaine du Président Bush sont autant d’éléments qui peuvent rendre compte de la nécessité d’une rupture historique. L’exemple du peuple tunisien qui, le premier, par le sacrifice d’un des siens, a symboliquement donné l’image d’une vie sociale devenue impossible et, dans sa protestation, a appris à ne plus avoir peur du pouvoir politique établi, ouvrant une voie nouvelle dans laquelle il retrouvait sa dignité, constitue un exemple fort qui ne pouvait manquer d’être imité. Cette « contagion » à toute la région peut ainsi se comprendre. Se limiter à de telles explications risque fort de rester superficiel. Pourtant deux questions méritent d’être soulevées.
Faut-il parler d’un « printemps arabe » ou bien de « printemps arabes » ? Les différents articles consacrés à chacun des neuf pays concernés constituent des sources d’informations très documentées montrant la spécificité de chacun. Ils n’ont en commun, ni la même formation économique et sociale, ni la même histoire. Les clivages politiques ou socio économiques qui les traversent ne sont pas les mêmes. Les intérêts étrangers qui pèsent sur chacun divergent selon le caractère névralgique que leur accordent les pays des Centres.
Faut-il parler de réformes ou de révolutions ? Cette seconde question reste difficile en ce que de multiples forces politiques intérieures, les unes anciennes, les autres inédites, sont à l’œuvre, dans des rapports de force variant d’un pays à l’autre. Aussi parce que la capacité d’action des grandes puissances occidentales, pour protéger leurs privilèges économiques comme pour limiter les choix politiques offerts aux États de leur « chasse gardée » est lourde de menaces. Les exemples irakien ou libyen en sont la preuve.
Le caractère brûlant du thème, comme la richesse des analyses de ce dossier, en font une source précieuse d’informations pour tous ceux qui sont intéressés par les relations Nord / Sud.

Recherches internationales, « Les États-Unis et le monde », n°91, juillet-septembre 2011.

Avant que ne s’achève le mandat de Barack Obama, établir un bilan de son action en matière de politique étrangère américaine est l’objet du dossier de ce numéro de la revue. Partagé entre le besoin des États-Unis de maintenir une hégémonie et les contraintes nouvelles d’un monde en mouvement, ce dossier, coordonné par Patrice Jorland, fait le constat que la politique américaine n’a guère varié. Quatre aspects sont appréhendés ici : la politique extérieure des États-Unis, la question de cette politique dans son rapport au droit international, celle du devenir de l’OTAN et enfin celle de la politique économique conduite par ce pays dans le contexte de la crise économique et financière actuelle.
Patrice Jorland (« Un nouvel art de gouverner ») montre le mélange particulier que constituent le changement rendu nécessaire par le discrédit de la politique de hard power agressif menée par son prédécesseur, changement constitué par la pratique d’un smart power, et la continuité constatée des objectifs, comme des pratiques de cette politique. De manière implicite l’auteur ne peut que se poser la question de savoir qui détient effectivement les clés de cette politique : Hillary Clinton ou des groupes de pression influents ? Pierre Guerlain (« La politique étrangère de l’administration Obama : continuités et contraintes ») complète cette approche. « Le président n’est donc pas le décideur suprême, il est pris dans des réseaux de pouvoir et d’influence qui guident sa décision » écrit l’auteur. Il montre ainsi que, d’une part, les présidents peuvent changer sans que ne bouge la politique du pays et que, d’autre part, parmi ces réseaux d’influence, ceux qui œuvrent pour la défense des intérêts de l’oligarchie financière sont dominants et puissants du fait de leur soutien (par des contributions financières) aux candidats lors des campagnes présidentielles.
Robert Charvin (« Le droit international et les États-Unis ») dresse un bilan sans complaisance de l’action destructrice de la politique américaine. La remise en cause constante de l’égalité des nations en matière de souveraineté, l’exigence du respect d’une « légitimité démocratique » sont autant de pratiques qui détruisent le droit international dans son fondement, c’est-à-dire la Charte des Nations unies et les conventions internationales de portée universelle. De cette violation des grands principes hérités de l’expérience de la Seconde guerre mondiale, les États-Unis tirent l’avantage de ne pas avoir à se soumettre à des décisions qu’ils n’auraient pas approuvées et d’imposer aux autres nations leur propre vision du monde, un monde de libre-échange, de libre circulation des capitaux et de grandes exigences de démocratie pour mieux justifier le droit d’ingérence que revendiquent les plus puissants.
Alain Joxe (« L’OTAN, la sécurité de l’Europe et le retour régional à la démocratie sociale ») montre les différents glissements voulus par les États-Unis et approuvés, si ce n’est encouragés, par ses alliés qu’a connus l’OTAN. En sortant de la zone géographique que lui attribuait le Traité de l’Atlantique nord, elle devient un outil militaire d’intervention au seul profit des intérêts économiques et financiers des grandes firmes capitalistes occidentales. Rémy Herrera (« Tendances de l’économie états-unienne sous la mandature de Barack H. Obama »), à travers une analyse de la crise, d’abord américaine avant que de devenir mondiale, et des politiques anti-crise mises en œuvre, confirme le jugement des différents auteurs sur la nature de la politique américaine, une politique au service des intérêts de l’oligarchie financière. Il montre, entre autres, la jonction qui s’opère aujourd’hui, par le biais de prises de participation, des grands groupes financiers américains et des grandes firmes du « complexe militaro-industriel ».
Il doit également être signalé que ce numéro de la revue consacre quelques articles d’actualité à l’influence grandissante des BRICS ainsi qu’à la Turquie. Il s’agit de : Patrice Jorland (« La civette turque »), Paul Sindic (« Les BRICS et leur idéologie, ébauche d’une nouvelle gouvernance planétaire ou habillage de nouvelles stratégies de domination ? ») et de Raphaël Porteilla (« L’intégration de l’Afrique du Sud dans les BRICS : opportunités et risques »).

Analyses & documents économiques, Cahiers du Centre confédéral d’études économiques et sociales de la CGT, n°116, mars 2012.

Ce numéro des Cahiers comprend divers articles portant sur la réflexion et l’action de la Confédération. Il en est ainsi de l’articulation entre les revendications émanant des syndicats d’entreprises et des repères revendicatifs de la Confédération, des démarches de la CGT en matière de développement économique et social durable comme de la proposition de création d’une filière de démantèlement des navires en fin de vie qui pourrait contribuer à la ré-industrialisation du littoral.
Le dossier de ce numéro est consacré à la crise économique, financière et sociale actuelle. Nasser Mansouri-Guilani ouvre les débats en s’interrogeant sur la nature des causes de cette crise : faut-il y voir une crise de la dette ou l’aboutissement des choix politiques de la période qui a précédé l’éclatement de cette dernière ? Cette approche est complétée par l’analyse que fait Pierre Coutaz du G 20, prisonnier des influences de l’oligarchie financière. Deux contributions apportent des éclairages de cette crise d’autant plus importants qu’ils sont peu fréquemment évoqués aujourd’hui. Il s’agit de l’étude que Nicolas Prokovas (« La Grèce en crise : avant-goût d’une agression libérale généralisée ») fait des enchaînements et de leurs conséquences qui ont entraîné la Grèce vers une catastrophe sociale d’autant plus injuste que ceux qui en souffrent n’en sont en aucun cas les responsables. La présentation de l’activité des agences de notation que fait Nasser Mansouri-Guilani (« Mettre fin au scandale des agences de notation ») complète utilement ce dossier.
Ce cahier publie également les interventions faites à l’occasion de l’hommage rendu par la CGT à Gérard de Bernis. A travers les témoignages de Gérard Alezard, de Guy Caire, Jacques Freyssinet, Jean-Louis Moynot, Rolande Borrelly, Pierre Duharcourt, Jean Magniadas, Jacky Fayolle, Michel Rogalski, Renato Di Ruzza et Jean-Christophe Le Duigou, est rappelée l’importance des actions et des réflexions menées par Gérard de Bernis, à la fois comme enseignant apprécié de ses étudiants, comme chercheur exigeant et engagé, comme militant aussi. Gérard de Bernis a été également un membre actif du comité éditorial d’Informations et commentaires. Nous sommes ainsi sensibles à la qualité de ces témoignages et en partageons le sens.

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