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Article 1 : L’Europe et le multiculturalisme, approches contradictoires

vendredi 24 juin 2011

L’Europe et le multiculturalisme :
approches contradictoires

Marc Troisvallets
Kléber Ghimire

Le cheminement de l’Europe apparaît depuis un certain nombre de mois chaotique. Ce n’est pas la première fois, mais les tensions, les contradictions semblent se multiplier et se renforcer.
Plusieurs ensembles de phénomènes peuvent être évoqués : crise financière, crise sociale, crise politico institutionnelle, reconfiguration de l’espace mondiale avec la montée des pays dits émergents. Les effets de la crise des subprimes sont loin d’être atténués. Au contraire, à travers les pressions sur les finances publiques, les réformes structurelles des systèmes de protection sociale tendent à les réduire et se développent des contestations sociales (par exemple, grandes manifestations contre la réforme du système des retraites en France, manifestations contre le plan d’austérité en Grèce, au Portugal, en Espagne…). Les revendications sociales sont toujours là et les réponses politiques restent ancrées dans une logique économique avançant la nécessité de réduire les déficits publics et les coûts du travail, directs et indirects (réduction des cotisations sociales pour les employeurs et réduction des prestations pour les salariés, soins, retraites, chômage). À un niveau électif, est mis en rapport avec ces phénomènes la montée de partis d’extrême droite et/ou populistes dans un certain nombre de pays de l’Union européenne ( les Pays-Bas, le Danemark, la France, la Hongrie par exemple ). Même si le discours de ces partis est toujours structuré par une dénonciation de l’étranger – immigré, sont aussi pointées les difficultés sociales, la construction européenne négligeant les peuples, et même parfois l’existence même de l’Euro. Serait-ce sous cette pression que certains gouvernants prennent des postures sécuritaires : tendance que N. Sarkozy a encore accentuée avec le discours de Grenoble1, déclaration d’A. Merkel affirmant, en évoquant l’immigration en particulier turque, que le multiculturalisme (Multikulti) a « échoué, totalement échoué »2, suivi en cela par D. Cameron3.? Le multiculturalisme en Europe serait-il dès lors en panne ?
Le rapprochement journalistique d’un certain nombre d’événements récents ne peut suffire pour un éclairage à cette question. Une telle perspective pourrait laisser penser qu’un modèle multiculturaliste se serait formé en Europe, ou tout au moins dans certains de ses États membres, et qu’une conjoncture défavorable serait venue miner un processus prometteur pour l’avenir. Une telle vision se heurte à différentes difficultés conceptuelles et factuelles.
Tout d’abord, l’idée même de multiculturalisme n’est guère unifiée, ni même entièrement délimitée. Certes, aucun concept ne relève en sciences humaines et sociales d’un consensus total, mais, dans ce cas, les oppositions peuvent être radicales jusqu’à un rejet même du terme comme cela peut se manifester dans le débat entre approche libérale, républicaine et communautariste.
La polysémie de l’usage de ce terme semble renvoyer, d’un point de vue plus factuel à une multiplicité de situations concrètes qui se manifestent en Europe. Cette diversité constitue sans aucun doute le signe de la persistance d’une grande hétérogénéité entre les États-membres de l’Union européenne et cette hétérogénéité peut être un élément créant des tensions dans le processus d’intégration européenne. Si le thème du multiculturalisme est fortement associé à la question de l’immigration, en particulier extra-européenne, au cours de ces dernières années, peu de liens sont faits avec les problèmes posés par ce qui pourrait être appelé un multiculturalisme européen interne. Le « vivre ensemble » entre les peuples européens n’apparaît pas aujourd’hui comme une situation achevée, non pas du fait de la subsistance de tendances belligérantes héritées du passé, mais peut-être du fait que les peuples se sentent peu sollicités dans le choix des grandes orientations et des modalités de cette construction4. Les critères sont principalement d’ordre économique, marché unique, monnaie unique, pacte de stabilité et son avatar, le pacte de compétitivité européen, libre jeu de la concurrence qui laissent l’Europe sociale embryonnaire pour ne pas dire en voie de rétrécissement par rapport aux dispositifs nationaux et qui rendent la formation d’une Europe politique difficile.
Dès lors, l’espace européen dont les limites ont, d’élargissements en élargissements, fortement évoluées, peut-il être considéré comme culturellement homogène ? Une telle idée nécessite le plus souvent d’en rester à un niveau de représentation très général et le plus souvent faire appel à un critère religieux (la chrétienté, par ailleurs disparate) ou à ce qui serait un grand ancêtre commun comme Charlemagne. Ceci laisse de côté le fait que les représentations des populations européennes se sont aussi forgées dans des conditions de vie, de travail, de luttes et de reproduction sociale ayant des spécificités historiques territorialisées. L’harmonisation européenne peut alors être parfois perçue comme un processus malmenant ces conditions et ceci ne favorise sans doute pas l’accueil de populations migrantes.
L’Europe est culturellement multiple : multiplicité liée à la diversité des situations dites nationales et que la dynamique de formation d’une instance supranationale a du mal à intégrer et multiplicité liée aux migrations. Pour le dire autrement, si le multiculturalisme pose la question de la coexistence de nationaux et de non-nationaux (ou nationaux différents), l’Europe dédouble le problème puisque la coexistence se pose entre les groupes nationaux de chaque État-nation de l’Europe et entre nationaux européens et nationaux extra-européens. Une réponse politique a du mal à émerger au niveau européen et de nombreux pays sont confrontés à ce qui pourrait apparaître comme un repli identitaire. Mais la coexistence peut-elle être le simple produit de droits culturels ? Ceux-ci peuvent parfois être revendiqués, mais le plus souvent en réaction à des discriminations qui relèvent plus globalement du domaine du social. Reconnaître des droits culturels dans l’espace politique, public peut-il compenser des difficultés liées au fait que les droits sociaux ne sont pas toujours respectés (droit à l’emploi, au logement…) Ces derniers sont réorganisés, restructurés depuis de nombreuses années dans divers pays européens (souvent au nom des besoins de la convergence européenne) et l’instance européenne n’est guère perçue comme une alternative permettant de sauvegarder et de renforcer ces droits.

1/ Le multiculturalisme en questions

Sans chercher à rentrer dans le détail du débat conceptuel concernant le multiculturalisme, un certain nombre de caractéristiques finalement peu discutées peut être souligné. Délimiter la notion de multiculturalisme n’est, en effet a priori, pas une chose aisée. Comme le souligne D. Parsanoglou, « le terme multiculturalisme est d’usage fréquent dans quantité de milieux sociaux et intellectuels : on le rencontre dans l’enseignement supérieur, dans les médias, dans les débats politiques et scientifiques de presque tous les pays occidentaux »5. Reprenant la formule de P. Bourdieu et L. Wacquant6, il s’interroge sur le fait de savoir si ce terme ne relèverait pas d’une « nouvelle vulgate planétaire », d’une mode conduisant à une pléthore de courants et sous-courants7. Mais son succès même doit aussi interpeller l’analyse.
W. Kimlicka, figure importante de ce débat, peut servir de clé d’entrée sur la base d’un petit article où il résume ses principales positions8. Au-delà des controverses, certaines postures intellectuelles et prédicats intellectuels transversaux ressortent.
La question centrale qui est posée, pourrait être formulée de la manière suivante : quel agencement politique faut-il promouvoir pour faire cohabiter différentes fractions de population sur un même territoire (le vivre ensemble déjà évoqué) ? La réponse de W. Kimlicka passe par la mise en avant d’un État multiculturel qu’il délimite ainsi : « Tout d’abord, l’État multiculturel implique l’abandon de la vieille idée selon laquelle l’État appartient à un groupe culturel unique. En second lieu et en conséquence, l’État multiculturel répudie celles des politiques de construction nationale qui assimilent ou excluent les membres des groupes minoritaires. Au contraire, il accepte que les individus aient accès aux institutions publiques et se comportent en citoyens libres et égaux sans avoir à cacher ou renier leur identité ethnoculturelle. L’État se reconnaît l’obligation d’accorder à l’histoire, à la langue, à la culture des groupes minoritaires, la même reconnaissance et la même bienveillance que celle qui est accordée au groupe dominant. Enfin, l’État multiculturel reconnaît que les anciennes politiques d’assimilation et d’exclusion ont constitué une injustice historique à l’égard des groupes minoritaires, et il manifeste une volonté d’offrir une forme de remède ou de correction à cette injustice »9.
Une autre formulation générale est donnée par M. Wieviorka dans une perspective plus nuancée sur laquelle il faudra revenir : « Le multiculturalisme part du constat qu’au sein de la société considérée, il existe des différences culturelles, et il estime juste, ou bon, ou souhaitable de les reconnaître. À la limite, il procède d’une image de la société qui est celle d’un ensemble de groupes culturels distincts, supposés accepter de vivre démocratiquement ensemble, en conjuguant l’affirmation de leurs spécificités, et Ie respect de valeurs universelles - le droit, la raison. L’esprit multiculturaliste réside, précisément dans cette articulation démocratique de deux principes pourtant difficiles à concilier, la reconnaissance ( des particularismes culturels ) et le respect (des valeurs universelles) »10.

De quels groupes humains parle-t-on ?

La représentation de la société qui ressort de ces formulations, a ceci d’intéressant qu’elle s’appuie non pas sur l’individu abstrait, libre et égal, passant un contrat social à la Rousseau, mais sur des individus qui appartiennent à des groupes. À cette / ces appartenances, sont associées des valeurs, des pratiques spécifiques qui dépassent l’individu en tant que tel et contribuent à forger son identité, ce qui pose bien entendu la question de la multiplicité des identités.
Faire référence à des groupes humains serait une position intermédiaire entre une approche purement individualiste et une approche purement macro sociétale. En termes de philosophie politique, cette posture pourrait, néanmoins, sembler paradoxale dans la mesure où, quelque soit la tendance, le principe du respect des droits de l’homme (comme individu) est toujours réaffirmé. De ce point de vue, le libéralisme politique semble bien dominant, mais la difficulté tient peut-être à une cohabitation plus délicate avec le libéralisme économique. Certes, ce dernier affiche des valeurs similaires, mais leur réalisation relève de l’initiative individuelle dans le cadre de ce qui est présenté comme un impératif catégorique, le libre jeu de la concurrence. Droits de l’homme et concurrence peuvent-ils faire bon ménage ? Un auteur comme F. von Hayek en est persuadé, d’autres catégories de la population peuvent émettre des doutes. La construction européenne s’appuyant très largement sur les principes du libéralisme économique pourrait être confrontée à cette ambivalence.
Adopter une posture intermédiaire aurait alors l’intérêt d’essayer d’appréhender autrement cette articulation entre libéralisme politique et libéralisme économique, puisque les individus appartenant à des groupes ne seraient plus en situation de concurrence généralisée. Des valeurs ou des intérêts partagés permettraient, tout au moins en partie, d’atténuer les rivalités. Des actions, des revendications collectives sont envisageables.
Si s’appuyer sur une représentation de la société en termes de groupes humains a manifestement un intérêt, des interrogations subsistent quant à la manière de les délimiter. W. Kimlicka utilise un critère culturel qui permettrait de repérer une diversité ethnique sur un territoire donné. Il s’agit toujours de poser la question de la coexistence de groupes de nature différente. Pour l’auteur, cette coexistence ne serait pas une nouveauté, les multiples flux de population en font « une constante de l’histoire humaine ». Ce qui serait nouveau, « c’est l’idée que l’État a le devoir de reconnaître et intégrer cette diversité ethnique […], c’est une question de justice et de droits »11.
De tels groupes seraient caractérisés par tout un ensemble de traits, en particuliers, sa langue, son histoire, sa culture, sa littérature, ses mythes, ses héros, sa religion. Cette manière de délimiter les groupes le conduit à opposer un groupe national dit dominant assimilé à l’Etat-nation (il considère même que ce groupe en aurait la « propriété »12) aux autres groupes qui devraient se soumettre ou admettre une exclusion. C’est cette situation qui serait aujourd’hui contestée, donnant lieu à des revendications, des luttes, des conflits dans diverses régions du monde. Différents cas de figure sont cependant distingués, car les situations ne sont pas homogènes. Il propose une typologie mettant en avant quatre grandes catégories de groupes non dominants ou minoritaires dont la présentation permettra de situer l’Europe avant de reprendre des points de méthode posés par ce type de délimitation.

i) Les peuples indigènes (Indiens des Amériques, Inuits, Aborigènes…) ont subi de multiples formes d’oppression et retrouvent depuis quelques années des éléments de reconnaissance et quelques droits. Leur délimitation semble plus aisée dans la mesure où leur existence est préalable à la colonisation. Ceci étant, le brassage des populations a pu créer des situations plus ambiguës. Par ailleurs, les revendications sont tout autant économiques que culturelles et leur traduction politique n’est pas alors aisée. L’Europe n’est pas, sur son territoire, directement confrontée à ce type de situation. Les problèmes relèvent plutôt des catégories suivantes.

ii) Les groupes « nationaux » infra-étatiques renvoient en fait à deux formes de nature différente

* L’existence de groupes relevant de régions ayant conservé à l’intérieur d’un Etat-nation une identité plus spécifique peut conduire certaines factions à revendiquer une autonomie ou une indépendance. Des mouvements de ce type existent en Europe, mais la situation est aussi très contrastée. Les processus d’unification nationale ont été historiquement divers, plus fédéraliste dans certains cas (Allemagne, Espagne, Italie, Suisse…), plus centralisateur (France), peut-être plus colonialiste (Angleterre avec l’Irlande, l’Écosse). Les identités nationales sont dès lors plus ou moins développées et ancrées dans les consciences ; il est même parfois difficile de les cerner comme, par exemple, dans le cas de l’Italie13. Cependant, il est frappant d’observer que les mouvements autonomistes, indépendantistes les plus importants se situent souvent dans des régions disposant d’un niveau de ressources, de richesse supérieur aux autres (Catalogne, Flandres, Nord de l’Italie…). Serait-ce alors une manifestation d’un manque de solidarité nationale vis-à-vis des régions plus pauvres ? La politique régionale européenne est aussi une composante à ne pas négliger dans l’appréciation de ce genre de situation. Les fonds structurels européens permettent aux régions d’accéder directement à des ressources dont la finalité est certes d’assurer un certain rééquilibrage entre les régions, mais l’existence de ces fonds peut également développer des intérêts régionaux contournant les cadres nationaux et, dès lors, renforcer des revendications identitaires déjà en partie présentes ou en alimenter des nouvelles14.

* Les groupes pouvant être rattachés à une nationalité, mais habitant sur un territoire national différent relèvent de ce qui est le plus souvent dénommé « minorités nationales ». Ce cas est peu développé par W. Kymlicka, peut-être parce qu’en ce domaine un droit international15 s’est développé, même s’il est toujours possible de s’interroger sur son application. L’Europe peut sans doute faire figure de laboratoire en ce domaine tant la formation des unités territoriales s’est faite à travers des conflits, des conquêtes, des alliances qui ont conduit à redécouper régulièrement les frontières et même à déplacer massivement des populations. La stabilisation des frontières a laissé subsister un certain nombre de poches, en particulier en Europe centrale et dans les Balkans dont le nouvel éclatement a bien montré que les questions de coexistence ne se règlent pas toujours pacifiquement. Même si l’Europe, dans sa construction et son processus d’élargissement a posé le principe de l’intangibilité des frontières afin d’éviter de rouvrir des discussions potentiellement très conflictuelles, des inquiétudes resurgissent ( comme au moment de la réunification allemande ) et des tensions persistent, parfois alimentées par des partis extrémistes revendiquant des redéfinitions de frontières comme en Hongrie16.
Les groupes issus de l’immigration constituent les deux catégories suivantes dans le cadre d’une subdivision distinguant les immigrés en situation régulière et les sans-papiers.

iii) En ce qui concerne les premiers, la perspective d’une intégration semble plus aisée dans la mesure peut être offert « le droit de devenir citoyens à l’issue d’une période relativement brève ». La dimension multiculturelle est renvoyée au fait que les immigrants voudraient afficher « leur identité ethnique de façon visible et fière » et que, politiquement, « les institutions publiques (police, école, médias, musées, etc.) aient l’obligation de prendre en compte ces identités ethniques » 17.

iv) En ce qui concerne les seconds, le problème principal mis en avant est « la régularisation de leur statut comme résidents permanents et l’accession à la citoyenneté »18. Si ces questions pointent des problèmes réels dans la mesure où des différences de citoyenneté peuvent créer des stigmatisations et des difficultés de cohabitation, la référence au seul statut politique est insuffisante pour appréhender toutes les formes de discrimination qui sont aussi d’ordre économique et social.

Limites

Cette typologie conduit à faire quelques remarques.
Premièrement, parler, raisonner en termes de groupes ethniques, culturels pourraient sembler relever du bon sens. Dans le processus de peuplement de la terre depuis la première sortie d’Afrique d’homo erectus , il y a environ 1,5 millions d’années et la seconde d’homo sapiens, il y a environ 200 000 ans19, les processus de différenciation des peuples se sont développés tant au niveau de leurs conditions de production de la vie matérielle qu’au niveau de la structure politique de leur organisation sociale20, des normes et des règles symboliques et juridiques (écrites ou non) assurant leur cohésion temporaire. Dans cette perspective, la mondialisation est très ancienne. Dans ce cadre, et en deçà de l’unité de l’espèce humaine, des conflits de territoire, d’accès à des ressources matérielles ont marqué les rapports entre groupes humains. Mais des interférences se sont aussi développées par apports réciproques, humains, techniques, cognitifs. F. Braudel souligne bien, en raisonnant en termes de civilisations, que celles-ci se sont formées par échanges et emprunts réciproques. Dès lors, la différenciation de la population en termes ethnoculturels reste assez floue. Une origine territoriale, une langue…ne suffisent pas toujours à caractériser une appartenance culturelle du fait des brassages des populations multiséculaires. En fait, le plus souvent des critères plus globaux sont utilisés en pratique comme dans les approches en termes de minorités visibles : la couleur de la peau, quelques signes vestimentaires, maintenant même des lieux d’habitation (certaines cités de banlieue). L’origine territoriale, la langue, l’histoire… sont quelque peu oubliées. Plus particulièrement pour les populations immigrées, il sera alors question globalement des maghrébins ou des arabes comme si les Marocains, les Tunisiens, les Algériens (sans oublier les Kabyles), les Libanais…relevaient d’un même groupe. Les asiatiques chinois, vietnamiens, laotiens…sont perçus sans grande distinction culturelle. De même, les noirs congolais, maliens, sénégalais…peuvent être perçus comme relevant d’un même ensemble. Mais quid des Antillais français noirs descendants d’esclaves ? Les Antilles sont départements français représentées au parlement. Si des revendications mettant en avant les méfaits de la traite négrière existent, elles ne sont guère liées aux intérêts des territoires d’origine. Il s’agit plutôt d’infléchir des rapports de domination toujours là.
Deuxièmement, il est possible d’avoir le sentiment que la culture n’est, en fait, pas l’objet d’une délimitation analytique. Elle est convoquée comme facteur explicatif de certains comportements sociaux, comme deus ex machina. Cette posture peut relever de ce que D. Parsanoglou appelle (avec d’autres) la culturalisation des études sociologiques, économiques, sociopolitiques. Cette tendance serait alors le signe d’un changement de paradigme traduisant le passage d’analyses fondées sur des identités socioprofessionnelles et des conflits, éventuellement de classes à des analyses fondées sur des identités culturelles et des conflits de représentation21. Des interrogations sont aussi développées par M. Wieviorka. Bien que revendiquant une démarche multicuturaliste, la manière de situer la culture est, pour lui problématique. Il met en cause, avec l’ethnisation des analyses, une possible dérive de la culture vers la nature rendant possible une résurgence plus prégnante du racisme. Par ailleurs, des approches plus strictement ethnoculturelles pourraient figer les situations et oublier que les phénomènes culturels sont aussi évolutifs : « dans la pratique, les identités culturelles, tout en se réclamant éventuellement d’une tradition, d’un passé, d’une continuité historique, sont en permanente évolution. Les identités culturelles […] sont en réalité toujours en mouvement, changeantes tout en incluant généralement en leur sein une dimension qu’on peut dire fondamentaliste ou traditionaliste. Aujourd’hui, les individus peuvent s’engager dans une identité culturelle existante, mais aussi s’en dégager plus facilement que par le passé chacun opère des choix, prend des décisions et les particularismes culturels évoluent en fonction de ces entrées et sorties […]. Le multiculturalisme reconnaît des identités constituées et installées ce qui est son apport principal ; mais il ne laisse guère de place à des innovations, il fige les identités plus qu’il n’autorise la souplesse les mutations et les évolutions, il n’est pas favorable aux particularismes naissants, et il n’a rien à offrir aux individus et aux groupes qui procèdent de changements et de logiques de mélange, bien au contraire, il en devient vite I’adversaire. »22. L’intérêt de ces propos est de bien souligner que la culture est le résultat d’un processus humain fait d’interactions entre individus qui ne sont pas forcément enfermés dans des schémas figés ( même si cela peut être le cas ). En quelque sorte la rationalité procédurale, évoquée précédemment, faite certes de routine, mais aussi d’adaptation, pourrait ici ressurgir.
Troisièmement, il n’est peut-être pas inutile pour éclairer ces éléments de débat de reprendre une définition de la culture. Il en existe des dizaines et il ne s’agit pas de vouloir en ériger une en dogme. Le philosophe Y. Michaud en propose une qui apparaît intéressante dans la discussion sur la place du multiculturalisme. Dans une formulation concise, il avance que la culture « c’est l’ensemble des conventions symboliques qui règle et qui aménage les rapports du groupe humain à son environnement »23. Cette définition met l’accent non pas sur des traits particuliers de telles ou telles cultures, mais replace cette notion dans une interaction entre l’homme et la nature. La culture n’est pas la nature, elle est, dans l’analyse d’Y. Michaud, un élément de médiatisation structurant l’organisation d’un groupe dans ses rapports avec un environnement. La maîtrise de la nature a toujours une dimension collective. L’existence de multiplicité de cultures renvoie alors à la diversité des milieux de la vie humaine que ce soit à un niveau micro ou macro social. Le multiculturalisme pourrait alors être compris dans un sens plus large puisque cette définition permet de prendre en compte pas simplement des appartenances ethniques, mais aussi les groupes de travail, les collectifs liés aux activités productives aux contours, certes changeants, mais qui sont aussi des lieux de formation d’identité, de sentiments d’appartenance qui s’articulent avec les itinéraires privés et les possibilités de se reconnaître dans un espace public. Dans cette perspective, il ne peut pas être fait abstraction du salariat comme forme historiquement datée de socialisation qui structure de manière spécifique les groupes humains, plus groupes sociaux que groupes ethniques et qui produit des critères particuliers d’intégration et d’exclusion : l’accès à une ressource monétaire pour satisfaire ses besoins. Les systèmes sociaux mis en place dans les pays développés pour pallier les effets contradictoires de cette forme de socialisation (perte ou non accès à un emploi, accident, maladie, vieillesse) étant en partie réduits, les organisations du travail privilégiant des démarches individualistes, le sentiment d’appartenance a quelque raison d’être mis à mal. Des contestations surgissent, mais moins structurées par les organisations syndicales qui assuraient traditionnellement une certaine représentation collective au-delà des multiples situations particulières vécues par les individus. Ces organisations sont déstabilisées aussi par une reconfiguration des systèmes de production. Des revendications subsistent toujours, mais elles peuvent être relayées et soutenues par d’autres types d’organisation, associations, ONG, instances religieuses ce qui peut tendre à créer une certaine confusion quant aux buts poursuivis par les mouvements revendicatifs. La contestation, quelque soit sa forme, peut être alors un moyen de repérer et de différencier les groupes, la visibilité ne relevant pas simplement d’une origine ethnique ou culturelle prédéterminée. Il est d’ailleurs intéressant de remarquer que W. Kymlicka fait régulièrement référence aux luttes menées par les groupes qu’il repère, mais qui sont finalement repérés par ces luttes mêmes. Il n’en reste pas moins que les sentiments d’appartenance sociale liés au travail sont sans aucun doute plus hachurés, mais cela ne signifie pas non plus que l’instance travail soit devenue obsolète dans l’interprétation des évolutions sociétales24.

2/ De quelques contradictions de la construction européenne

Si un rapport peut être fait entre cultures et activités humaines, en particulier celles qui permettent de produire les conditions matérielles de vie en groupes, il n’est pas inutile de fournir un certain nombre de points de repères quant à la situation de l’Europe. L’histoire même du projet européen, tel qu’il s’est structuré depuis la fin de la seconde guerre mondiale, est un élément central pour la compréhension des ambivalences, des contradictions sociétales qui ressurgissent régulièrement. Les éléments sur la situation économique et sociale plus récents indiquent toujours qu’en termes de croissance, d’emploi, de chômage, les espoirs fondés sur l’Europe sont régulièrement remis en cause ce qui ne contribue guère à un optimisme des citoyens. Le chômage et la pauvreté ne sont pas sans rapport avec les sentiments de discrimination qui ne concernent pas seulement les immigrés.

Convergence monétaire, discriminations culturelles

La construction européenne a pris un chemin essentiellement économique. Le marché unique s’appuie, a priori sur les principes de la libre circulation des biens, des capitaux, mais aussi des personnes. Si les deux premiers aspects se sont bien développés, le dernier reste encore problématique. Les particularismes nationaux sont toujours vivaces tant au niveau des fiscalités que des droits sociaux. La circulation des personnes, leur implantation dans un autre État membre pose toujours la question de savoir à quel droit social doit se référer le salarié et l’employeur (pays d’origine ou pays d’accueil). L’hétérogénéité dans la gestion des finances publiques et des régimes sociaux ressort alors d’autant plus. La perception, qu’ont les populations, de la cohérence du projet européen n’en est pas facilitée.
La convergence signifie que l’espace européen doit fonctionner, éventuellement être régulé par des règles communes. Chaque État est ainsi censé transcrire dans son droit les principes adoptés au niveau commun, mais des éléments d’adaptations locales propres à chaque Nation sont envisagés ce qui conduit à des disparités dans la manière de conduire les réformes structurelles.
Le choix de la monnaie unique, à un moment de l’histoire, comme axe structurant de cette construction a sans aucun doute produit un résultat paradoxal sur l’idée même d’intégration puisque la diversité européenne est plus directement mise en cause. L’euro est finalement conçu comme une contrainte associée à un principe de responsabilité collective qui doit conduire chacun à prendre des mesures rigoureuses. La gestion monétaire est, certes, confiée à la Banque centrale européenne dont l’indépendance serait le garant contre la tentation d’entériner le laxisme des politiques par une création monétaire excessive. Mais ce n’est pas suffisant, car la stabilité monétaire est élevée au rang d’enjeu collectif. La stabilité monétaire ( faible inflation, stabilité du taux de change ) relève aussi des responsabilités nationales, en particulier au niveau de la gestion des finances publiques.
À partir de là, la diversité culturelle européenne, son multiculturalisme interne, a pu changer d’image dès lors qu’un clivage s’est installé progressivement entre ceux qui respectent l’engagement collectif et ceux qui déstabiliseraient l’Europe par des pratiques et des comportements non-conformes, entre des peuples et des gouvernements vertueux et d’autres qui le seraient moins. La manière dont la Grèce a été présentée en 2010, et continue de l’être maintenant, en est un exemple flagrant. Du fait de la crise financière de 2008, les finances publiques ont été sollicitées pour sauvegarder les systèmes bancaires, mais à cette difficulté se serait rajouter le laxisme de certains, créant des déficits publics encore plus importants pouvant déstabiliser la zone euro. La Grèce en dévoilant un déficit public de 12.9 % et une difficulté à assumer la charge de ses dettes va déclencher une avalanche de reproches : pays vivant au-dessus de ses moyens, pléthore de fonctionnaires et de dépenses publiques, incapacité à faire rentrer les impôts, au total un pays « club med »25. Le Portugal, l’Irlande et l’Espagne sont également, à un degré moindre, soumis à des critiques et même des quolibets (les traders financiers regroupent ainsi ces quatre pays sous l’appellation « PIGS »26). Cet événement est aussi utilisé pour avancer des règles encore plus strictes de respect du pacte de stabilité. A. Merkel est particulièrement exigeante en ce domaine. Évoquant, en mai 2010, les principes d’un nouveau dispositif, elle mettait en avant la nécessité d’« une révision des sanctions contre ceux qui dérogent aux règles du pacte de stabilité », allant jusqu’à évoquer la possibilité « à l’avenir de retirer, au moins temporairement, les droits de vote à un pays qui ne tient pas ses engagements »27.
Cette montée de la stigmatisation entre pays européens peut-elle contribuer à améliorer la coexistence entre les diverses cultures européennes ? Des préjugés sont véhiculés et cette démarche ne va certainement pas faciliter la réduction de ceux que peuvent subir les populations extra européennes (la résurgence problématique de nationalismes étroits peut en être une manifestation).
Ce processus paradoxal n’est cependant pas inscrit, par nature, dans le projet européen. Il s’est développé dans le cadre d’une crise structurelle en cherchant à en être une issue, mais en même temps, il subit les effets d’une conjoncture de crise qui semble indiquer que ses principes et ses modalités d’approche ne sont pas nécessairement à même de fournir à l’espace européen une nouvelle dynamique.
Quelques éléments de cette conjoncture et de cette contradiction méritent d’être évoqués, car c’est dans ce contexte que les questions de discrimination peuvent être resituées.
La stigmatisation intra européenne trouve une source dans le pacte de stabilité qui a accompagné le traité de Maastricht, celui-ci fournissant une mesure de la vertu. Les critères de convergence, en particulier les seuils de 3 % pour les déficits des administrations publiques et de 60 % pour leur endettement, ont créés un cadre classant et cassant surtout dans une conjoncture peu favorable. Sans revenir sur les débats sur le choix de ces critères et leurs niveaux, il est néanmoins possible de noter que, globalement, ceux-ci peuvent être respectés en période de croissance économique. La difficulté tient au fait qu’il ne s’agissait pas de consolider une croissance retrouvée. Au contraire, ces critères, et les profils de politique économique sous-jacents, ont été présentés comme un moyen, une condition préalable de redynamiser celle-ci. Les efforts devaient permettre aux entreprises de retrouver une compétitivité gage d’un nouvel essor. Les résultats ne sont guère au rendez-vous. La croissance est restée relativement faible et instable.
Certes, les rythmes ont été divers selon les pays de l’Union européenne, mais les profils sont assez similaires. Depuis 1990, quelques périodes de reprise sont repérables, mais entrecoupées régulièrement par des ralentissements et des récessions (1992-1993, 2002-2003, 2008-2009). Il est également remarquable que l’Europe s’inscrit toujours dans la conjoncture internationale ce qui n’est pas l’indice d’une autonomisation d’une zone produisant une dynamique propre28.
A chaque moment de tension, tout un ensemble de pays n’a plus pu respecter ces critères de convergence. La dernière crise conduit, comme cela a été évoqué, à chercher à mettre au point un nouveau pacte dit de compétitivité dont les contours avancés par l’Allemagne et la France semblent plus contraignants.

Chômage, pauvreté

La difficulté à respecter ces critères ne peut être séparée des problèmes sociaux qui accompagnent cette faible croissance et qui alimentent les inquiétudes. Quelques points méritent d’être rappelés.
Tout d’abord, depuis le début des années 1970 (et avant même l’augmentation du prix du pétrole), le chômage s’est accru. À partir des années 1980, le chômage fluctue en raison très directe de la croissance économique, mais il reste élevé. Le même type de tendance est présent dans la dernière période. Cette situation se répercute sur les dépenses publiques à travers un mixage de différents dispositifs : indemnisations (mais qui ne bénéficient pas à tous), aides à l’emploi, revenus de substitution… Le coût social du chômage a augmenté, mais, par ailleurs, au nom d’un soutien à la compétitivité des entreprises, des allégements fiscaux ont souvent été utilisés : baisse du taux d’imposition sur les bénéfices29, allégements de cotisations sociales, etc. Hausse des dépenses, réduction des recettes, l’État-providence serait en crise et le respect des critères particulièrement ardu dans les périodes de récession. Les couvertures sociales sont alors rognées à des rythmes différents selon les spécificités nationales.
Ensuite, les disparités de situation peuvent s’accentuer dans ce contexte. La proportion de chômeurs de longue durée s’est particulièrement accrue dans la dernière période. Le chômage des jeunes est également plus élevé. L’accès à un premier emploi est difficile et passe souvent par des formes précaires. Les employeurs ont le choix et procèdent à des formes de sélection discriminantes. Certes, les groupes désignés par le terme de minorités visibles peuvent être plus visés, mais le problème est général et ne favorise pas la solidarité. Les seniors (plus de 50 ans) sont aussi dans des situations délicates. Ils sont souvent les premiers à faire partie des plans sociaux de réduction des effectifs et la probabilité de retrouver un emploi est beaucoup plus faible. Les dispositifs de préretraite ou d’invalidité (utilisés assez fortement aux Pays-Bas par exemple) ont cherché dans un premier temps à pallier les effets négatifs des pertes d’emploi. Mais, les directions d’entreprises ont aussi largement fait appel à ceux-ci pour financer le coût social de leurs restructurations et redéploiements internationaux, alourdissant le coût supporté par les finances publiques30.
Enfin, la pauvreté reste un phénomène encore largement répandu. D’un point de vue qui se veut plus objectif, la mesure s’appuie sur un seuil par rapport au revenu médian. Le tableau A met ainsi en évidence que plus de 16 % de la population européenne vivraient en dessous de ce seuil. Cette proportion n’a guère tendance à se réduire, au contraire les services de la Commission européenne estime qu’en 2010 environ 84 millions de personnes, soit 17 %, seraient dans cette situation31.
Les réalités sont là aussi diverses selon les pays et les écarts ne semblent pas se réduire. Le problème est très prégnant et les institutions européennes ont fait de 2010 l’Année européenne de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale. Au-delà des tentatives de mesure objective, il est intéressant de les mettre en rapport avec les perceptions, certes plus subjectives, des populations. La Direction générale pour l’emploi, les affaires sociales et l’égalité des chances fait procéder depuis plusieurs années à des enquêtes cherchant à cerner l’opinion des populations européennes. La dernière livraison porte précisément sur la pauvreté et l’exclusion sociale32. Sans en reprendre tous les détails, certaines données peuvent éclairer l’ambiance actuelle. Le sentiment que la pauvreté se développe, s’accroît : 84 % des personnes interrogées pensent que la pauvreté a augmenté au cours des trois dernières années, le sentiment d’être soi-même pauvre est passé de 20 % à 23 % entre 2009 et 2010 ce qui est supérieur à la mesure dite objective, 16 % se sentent exclus de la société et 37 % pessimistes quant à l’avenir. L’origine de la pauvreté est perçue en premier lieu comme le produit de facteurs économiques : 54 % mettent en avant le chômage, 48 % des niveaux de salaires insuffisants. L’injustice33 est également mise en avant et la référence à cette cause augmente passant de 37 % en 2007 à 48 % en 2010. La pauvreté est donc fortement liée à l’emploi, accès, pérennité, mais aussi aux conditions de salaire, rémunération. La pression sur les revenus est manifestement un facteur déstabilisant qui peut alimenter des rivalités entre groupes de salariés. Les discriminations peuvent sans aucun doute amplifier ce phénomène. Ceci étant, l’enquête montre que la lutte contre les discriminations arrive dans les dernières places comme moyen de combattre la pauvreté, améliorer la situation de l’emploi est largement prioritaire. Dans le même sens, l’immigration n’est pas perçue comme la cause la plus importante de la pauvreté (cf. graphique A).
L’inadéquation des politiques économiques, la faible croissance restent les principales raisons retenues, la globalisation arrivant en dernier ce qui laisse supposer que ce leitmotiv n’est pas entièrement pris au sérieux.
Ce sont les gouvernements nationaux qui sont perçus comme les principaux acteurs de la lutte contre le chômage et la pauvreté. Mais des actions conséquentes nécessitent des dépenses publiques à la hauteur de ces enjeux et c’est précisément ce qui est corseté par le pacte de stabilité et bientôt le pacte de compétitivité. Par ailleurs les critères sont homogènes alors qu’une grande hétérogénéité subsiste entre les pays de l’Union34. Les écarts risquent donc de se maintenir et la stigmatisation de ceux cherchant d’autres voies se renforcer. Le besoin d’agir peut cependant se faire sentir, car la cohésion sociale est en cause. Les luttes sociales, même si leur ampleur n’est pas très forte à l’heure actuelle, pourraient conduire les gouvernements à prendre des mesures nouvelles bien que l’appel à la responsabilité communautaire les conduit à réduire les réponses aux revendications sociales.

Migrations

Dans un tel contexte, comment alors accueillir et intégrer des populations extra européennes dans le cadre des flux migratoires ? Le repérage des populations immigrées est toujours statistiquement délicat. La nationalité, l’origine pour ceux qui sont naturalisés, le lieu de naissance pour les enfants d’immigrés interférent dans les tentatives de mesure. Pour en rester au niveau le plus simple et en termes de nationalité, la population étrangère est estimée, en 2009, à 32 millions dans l’Union européenne35. Ce chiffre recouvre en fait deux ensembles qui méritent d’être distingués : les migrants intra européens et les migrants extra européens. Les premiers représentent près de 12 millions de personnes et les seconds près de 20 millions (cf. tableau B). Si la question du multiculturalisme a, en partie pour fondement des mouvements de population, ces données montrent que l’Europe est aussi bien confrontée à un phénomène multidimensionnel en ce domaine : coexistence entre des peuples restant inscrits dans leur territorialité, coexistence avec des fractions de population européenne migrante, coexistence avec des populations migrantes extra européenne.
À un niveau plus détaillé, les données statistiques posent très souvent des problèmes de cohérence, la suite restera donc au niveau de l’ensemble des étrangers. La répartition de cette population n’est pas homogène puisque plus de 72 % se retrouve dans huit pays : l’Allemagne (7,2 millions), l’Espagne (5,6 millions), le Royaume-Uni (4,2 millions), l’Italie (3,9 millions), la France (3,7 millions), la Belgique (0,97 million), l’Autriche (0,86 million), les Pays-Bas (0,64 millions). En termes de proportion par rapport à la population totale, la répartition est un peu différente, d’autres pays arrivent en tête (cf. tableau B). Globalement en 2009, la part de la population étrangère est de 6,4 % dans l’Union. En termes d’évolution entre 2000 et 2009, des contrastes importants apparaissent. La progression est beaucoup plus forte en Espagne, en Italie et au Royaume-Uni, l’accroissement est plus faible en France et en Autriche, l’Allemagne est stable et une légère baisse est perceptible aux Pays-Bas.
S’agit-il de phénomènes nouveaux ? Dans l’ensemble, l’Europe a une longue tradition de mouvements de population. Pour en rester aux situations liées à l’industrialisation, au développement du capitalisme aux XIXème et XXème siècles et aux régimes démographiques de cette époque, des pays ont connu plutôt des départs (G-B, Italie, Espagne par exemple), des arrivées (France) ou encore des mouvements internes (Italie entre le sud et le nord). Ces mouvements ont, en général, souvent été liés à d’anciens rapports de domination (empires coloniaux, G-B, France) et/ou d’alliances (Allemagne et Turquie). Il n’en reste pas moins que ces déplacements renvoient aussi à des besoins non pas tant individuels que structurels aussi bien au niveau des zones de départ (en général, la pauvreté est un puissant facteur) que des zones d’arrivée (besoin de main d’œuvre global, en particulier dans les périodes de croissance, ou un besoin de main d’œuvre correspondant à des qualifications spécifiques). Comme le soulignait R. Verhaeren, il faut des raisons de partir et des raisons d’accueillir36.
Les aspects nouveaux ou anciens, mais qui prennent de plus en plus d’importance, relèvent aussi de l’évolution de la pauvreté dans le monde. Les raisons de partir sont plus prégnantes dans la mesure où la pauvreté et sa reproduction touche principalement et paradoxalement les populations rurales du Tiers-monde. L’internationalisation des firmes ne concerne pas simplement l’industrie et les services. La nourriture et, derrière, les agricultures sont aussi concernées. M. Mazyr et L. Roudaut montrent ainsi que les trois quarts des sous-alimentés dans le monde sont des paysans37 ce qui alimente un exode rural vers les métropoles locales et, éventuellement, vers l’étranger. Les flux internationaux de personnes se sont ainsi accrus dans les dernières décennies : 155 millions en 1990, 214 millions en 201038, soit plus 38 %. Il est aussi à noter que les mouvements sont beaucoup plus diversifiés quant aux zones d’accueil. En 2005, sur plus de 190 millions de migrants et en adoptant une typologie très grossière, 61 millions ont concerné des mouvements du Sud vers le Sud, 53 millions du Nord vers le Nord, 14 millions du nord vers le sud et 62 millions du Sud vers le Nord39. L’image d’une invasion du Nord véhiculée par certains hommes politiques et médias est quelque peu exagérée.
Un autre aspect concernant cette fois-ci les raisons d’accueillir relève de l’évolution des régimes démographiques. Il n’est pas nouveau de considérer que l’immigration peut être un moyen de compenser des déficits dans certaines tranches d’âge, mais la baisse générale des taux de fécondité en Europe conduit à un processus de vieillissement de la population. La pyramide des âges se réduit à la base et ce n’est que par l’immigration que cette pyramide retrouve une structure générationnelle plus à même d’assurer un équilibre intergénérationnel (cf. graphique B).
Le besoin d’immigrés est ainsi mis en avant régulièrement dans des proportions peut-être pas plus importantes que celles observées à l’heure actuelle, mais avec une plus grande régularité. Les questions de l’accueil et de l’intégration deviennent ainsi récurrentes (même si celles-ci se sont posées par le passé, mais en fonction de vagues successives d’immigration), alors que l’idée même d’intégration est mise à mal principalement à deux niveaux.
i) Le contexte économiques et les caractéristiques du processus de construction européen peuvent contribuer à développer des tensions entre peuples de l’Union européenne à travers le maintien d’un niveau de chômage élevé et des différences en ce domaine importantes entre les pays membres. Les difficultés en ce qui concerne l’emploi peuvent créer des rivalités entre les personnes tant pour arriver à en obtenir un que pour le conserver. Les employeurs font pression tant au niveau des conditions d’embauche avec l’utilisation de formes multiples de discrimination40, qui ne sont pas que d’ordre ethnique ou culturel, qu’au niveau des conditions de travail (temps, horaire, rythme) et de rémunération (blocage et parfois baisse des salaires). L’arrivée de nouveaux groupes de personnes peut alors être perçue comme une menace et attiser des tensions. Le problème se pose pour les groupes intra européens, en particulier certains venant d’Europe centrale (Pologne, Roumanie…), car acceptant parfois des conditions de travail dégradées. Il se pose donc aussi pour les groupes extra européens.
ii) Emploi, chômage, conditions de travail, ces éléments peuvent conduire à des tensions, mais aussi à des revendications et il est possible de penser que les gouvernements ont tendance depuis quelques années à culturaliser ces phénomènes. Comme cela a été indiqué précédemment, la stigmatisation de certains pays européens évacue les conditions économiques plus objectives des difficultés qu’ils rencontrent au profit de jugements de valeur sur la nonchalance, la fainéantise de certains peuples. En ce qui concerne les groupes extra européens, la stigmatisation est aussi présente, mais a tendance, dans ses manifestations les plus médiatisées sur des groupes repérés non pas tant sur l’origine territoriale, qui est diverse, mais sur un trait spécifique : la religion musulmane. Ainsi, D. Cameron, premier ministre britannique, a critiqué le multiculturalisme, mais en pointant exclusivement l’Islam associé au terrorisme. Ce type d’approche est extrêmement réducteur à la fois dans la relation Islam – terrorisme que dans la manière de poser la question du multiculturalisme. . L’origine des migrants est aussi diverse. Ainsi en 2009, environ 29 % des immigrés étrangers au sein de l’Union européenne, donc hors Union, étaient originaires d’Asie, 24 % des Amériques, 23 % et 22 % d’Afrique41.

Conclusion

Les éléments passés en revue ont cherché à montrer que le multiculturalisme ne pouvait pas se réduire à des traits spécifiquement culturels - ethniques et devait s’intéresser aux fondements économiques et sociaux de ces aspects. Une société a une composition très diverse quant aux positions sociales. De ce fait, le multiculturalisme est multidimensionnel. L’Europe est confrontée à une diversité interne et externe quant à la coexistence de ses fractions de populations.
Quant aux migrants extra européens, Il est multidimensionnel aussi par rapport aux types d’emploi que ceux-ci occupent et des formes d’insertion professionnelle associées. Des données plus précises manquent pour mener une analyse plus fine du rapport entre immigration et type d’emploi tenu et examiner aussi leur exposition à la précarité (instabilité de l’emploi, risque de chômage). D’une manière un peu générale, les immigrés se retrouvent plus souvent dans des emplois d’ouvriers et d’employés soumis à des aléas plus importants liés aux restructurations et aux délocalisations.
Le multiculturalisme est multidimensionnel sans doute aussi par rapport à des modes de vie, des traditions issus des zones d’origine, mais cela devrait être rapproché plus finement avec les formes de socialisation qui ont structuré ces groupes et les personnes en faisant partie, formes pré ou non entièrement capitalistes. Le salariat crée, en effet, des contraintes spécifiques pour assurer la satisfaction de ses besoins : trouver un emploi, le conserver une fois installé, en trouver un pour sa descendance pour ceux qui ont formé, reformé leur famille. À ce dernier niveau, des discriminations se sont accrues qui n’ont rien de naturel. Les enfants d’employés et d’ouvriers, mais plus particulièrement ces derniers, suivent moins souvent des études longues et se retrouvent même de manière importante sans diplôme ce qui constitue aujourd’hui un frein considérable à l’embauche. Une part importante d’enfants d’immigrés est dans cette situation.
Les zones urbaines, où des violences médiatisées ont eu lieu, regroupent le plus souvent des populations confrontées à ce genre de difficulté (chômage et pauvreté). La culturalisation de ces phénomènes, prédisposition à la violence, incapacité des parents à élever leurs enfants, occulte encore une fois les conditions économiques et sociales de socialisation. Ces mouvements, certes non structurés par les organisations plus traditionnelles (les syndicats de salariés), restent malgré tout, sans aucun doute, l’expression d’un sentiment d’injustice, finalement partagé, comme cela a été vu, par une grande partie de la population européenne. En fin de compte, la première discrimination n’est-elle pas la pauvreté ?

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