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Article 3 : La question de l’immigration en Espagne Le choix de l’inter-culturalité

vendredi 24 juin 2011

La question de l’immigration
en Espagne
Le choix de l’inter-culturalité

Par Christian Demange

Après avoir passé des décennies reléguée dans l’ombre ou l’avait maintenue les quarante années de dictature du général Franco (1939-1975), l’Espagne incarne aujourd’hui en Europe une certaine idée de la modernité. Elle doit cette nouvelle image, entre autres choses, à la capacité qu’elle a eu d’affronter dans les dernières années le défi majeur qui se pose aux sociétés occidentales d’aujourd’hui : la reconnaissance et la gestion de sa diversité à travers des politiques qui ont visé à apporter des solutions à ses problèmes de multiculturalité, tant interne (pluralité de nations) qu’externe (pluralité due à la toute récente immigration).
Elle a affronté la question de sa diversité sur le plan institutionnel avec la construction, sur la base de la constitution démocratique de 1978, de l’État des Communautés Autonomes. Un processus toujours en cours qui a transformé le vieil État très centralisé, hérité du franquisme, en un État quasi fédéral, plurinational et multiculturel qui apporte aujourd’hui une réponse jugée satisfaisante aux revendications identitaires et nationalistes internes. Les sondages traduisent cette satisfaction des citoyens espagnols, même si aujourd’hui l’exacerbation des nationalismes conduit certains d’entre eux (les nationalismes catalan et basque), à exiger davantage que l’autonomie : l’indépendance. Il n’en reste pas moins que pour beaucoup d’observateurs l’Espagne est, aujourd’hui, le paradigme de la transformation d’un État nation en un État plurinational.
Elle affronte aujourd’hui la question de la diversité culturelle qui résulte de mouvements migratoires qui ont pris, dès la fin du XXème siècle, une ampleur extraordinaire dans le cadre du processus de globalisation, et qui présentent des profils – ethniques, religieux, culturels – très différents de ceux auxquels l’Europe était habituée. L’Espagne semble apporter à cette nouvelle problématique que pose l’immigration aux sociétés européennes ses propres réponses en optant pour le dialogue entre les composantes de la mosaïque culturelle constitutive de la nouvelle société, c’est-à-dire en faisant le choix de l’inter-culturalité au détriment du multiculturalisme classique tel qu’il s’est manifesté en Grande Bretagne ou en Hollande, dans une volonté de dépasser la simple reconnaissance du droit à la différence – qui a souvent donné lieu à la constitution de communautés hermétiques les unes aux autres en Europe – et de construire une société réellement interculturelle. C’est ce projet ambitieux que nous nous proposons d’examiner dans cet article.

1/ L’Espagne : un pays doublement multiculturel

La Constitution espagnole de 1978, qui fonde la nouvelle démocratie, reconnaît la diversité culturelle et linguistique de l’État et permet pour la première fois, et de façon durable, son articulation en 17 Communautés Autonomes (régions dotées de très larges compétences) respectueuses des particularismes linguistiques et culturels de chacune d’entre elles. Dans le cadre de cet état quasi fédéral, les Communautés autonomes « historiques » vont mettre à profit leur compétence en matière d’Éducation pour établir des stratégies de renforcement de leur propre identité nationale et des stratégies de différenciation d’avec le reste de l’État, essentiellement à travers la langue. Elles vont développer une politique de contre-hégémonie, de discrimination positive en faveur de leur langue et de leur identité culturelle, historiquement combattues par le pouvoir central. L’Espagne, en cette fin de XXème siècle a compris, dans ses institutions, que la différence n’est pas synonyme d’inégalité et que l’égalité n’est pas synonyme d’uniformité, que la cohésion n’est pas forcément l’homogénéité et que l’union n’est pas forcément l’unité. Elle a compris que la démocratie pluraliste impose de considérer la culture comme un bien primaire, comme un besoin digne d’être satisfait, avec ses conséquences juridiques et politiques, non pas pour préserver des particularités identitaires en danger d’extinction mais pour rendre possible le développement de l’autonomie. C’est riche de cette expérience nouvelle que le pays se confronte au nouveau défi que lui pose l’immigration.
Immergée dans un processus de globalisation croissante, l’Espagne est passée depuis la fin du XXème siècle de la situation de pays émetteur d’émigrants à celle de pays récepteur. En une dizaine d’années à peine, la société espagnole dont la relative homogénéité avait été assurée par le catholicisme d’État et les valeurs du christianisme, se voit confrontée à l’apparition de nouvelles coutumes, de cultures et de religions très éloignées de celles qui l’avaient vertébrée jusqu’alors. Ce passage à une société multiculturelle – dans laquelle vivent des personnes d’ethnies, de races, de cultures et de nationalités différentes – a été l’un des plus rapides et violents d’Europe puisque le pays a parcouru en dix ans le chemin que la plupart des autres pays européens avaient parcouru en quarante ans.
Quelques chiffres pour illustrer notre propos. Dans les années 2000-2008, l’Espagne est le pays du monde, avec les États-Unis, qui accueille le plus d’immigrés, et le plus fort pourcentage d’immigrés de la Communauté Européenne. Début 2009, il y a en Espagne 5,6 millions d’immigrés face à 41 millions d’Espagnols. Les immigrés représentent en moyenne 12 % de la population mais 17 % dans la Communauté Autonome de Madrid. Les citoyens de la Communauté européenne sont les plus nombreux : 2,2 millions. Parmi eux nous trouvons un grand nombre de Britanniques et d’Allemands qui appartiennent aux classes moyennes ou supérieures, mais aussi 800 000 Roumains plutôt pauvres qui ne présentent pas le même profil sociologique. Viennent ensuite les Marocains (710 000), présents surtout dans les régions méditerranéennes (Communautés Autonomes de Catalogne, de Valencia et d’Andalousie) et à Madrid, puis les Équatoriens (395 000), les Colombiens (289 000), les Boliviens (206 000) et les Bulgares (170 000).
Le phénomène a été rapide : les étrangers représentaient 1,8 % de la population en 1999, 6,2 % en 2003 et 12 % en 2009. De 1996 à 2010, le nombre d’étrangers en Espagne s’est accru de 5,1 millions, soit une moyenne de 370 000 par an avec des pointes annuelles de 700 000 qui ont fait de l’Espagne le champion européen de l’immigration au cours de la première décennie du XXIème siècle.
Les immigrés scolarisés dans le système éducatif représentent 10 % des élèves, soit 743 000 (chiffres du Ministère de l’Éducation et des Sciences,) dont plus de 70 % sont scolarisés dans le système public alors que l’enseignement privé catholique sous contrat avec l’État devrait en accueillir la moitié selon la loi. Ils étaient 53 000 en 1994-95, 142 000 en 2000-01, 564 000 en 2005-061.
Si, à Barcelone, on parle 162 langues, selon Jordi Hereu, le maire de la capitale, une ville industrielle moyenne comme Castellón de la Plana accueille 120 cultures différentes et 21,59 % d’étrangers en 20092. Talayuela, une petite ville rurale d’Estrémadure de 10 000 habitants dont l’économie gravite autour de la culture des asperges et du tabac, accueille 4 000 étrangers, de 24 nationalités différentes – même si les Marocains représentent 40 % du total – ce qui lui vaut d’être surnommée la « Babel extremeña de la tolerancia » par la presse qui voit en elle, en 2006, le laboratoire où se forge l’Espagne des années 20103. Ces quelques exemples illustrent la puissance du phénomène migratoire en Espagne et la violence du passage d’une société culturellement homogène à une société multiculturelle. Reste à voir quelles réponses l’État et la société espagnole ont apportées aux questions que soulève cette diversité.

2/ Le choix de l’interculturalité

L’accueil réservé aux immigrants est à replacer dans le contexte du récent traitement de la multiculturalité interne par la jeune démocratie espagnole. Pour les Espagnols qui avaient choisi de donner toute sa place à leur diversité culturelle interne, et qui avaient compris que la différence, l’égalité et la cohésion n’étaient pas synonymes, respectivement, d’inégalité, d’uniformité et d’homogénéité, il était inimaginable de rejeter l’immigration dans la marginalité (xénophobie) ou de conduire une politique assimilationniste (adopter la culture du pays d’accueil en renonçant à sa propre culture) dont ils avaient été, pour certains d’entre eux, victimes sous le franquisme. Ils ne pouvaient que reconnaître cette nouvelle diversité, constitutive d’une société ouverte sur le monde, et dont ils tiraient largement profit. Mais dans le même temps, les politiques multiculturalistes en œuvre en Europe commençaient à subir leurs premières critiques. Dès la fin du XXème siècle, l’Italien Giovanni Sartori prévoyait l’échec des politiques multiculturalistes, parlant de désintégration multiethnique et de tribalisation de la société en Occident4. La solution était donc de dépasser ce mode de gestion de la multiculturalité, et de parier sur des villes plurielles plutôt que sur une pluralité de villes, de parier sur le dialogue et le rapprochement entre les cultures, au delà de la simple reconnaissance de la diversité, pour arriver à une sorte de métissage culturel.
L’Espagne fait ainsi le pari de l’inter-culturalité. Un concept qui reprend les notions chères au multiculturalisme d’égalité des chances et de respect mutuel (nécessaire à la mise en place du dialogue), qui conserve l’idée d’une certaine séparation (nécessaire pour cultiver les traits propres de son identité), mais qui prône le dialogue et la rencontre entre les cultures comme gage de solidarité entre elles. L’inter-culturalité parie sur la possibilité de trouver des modalités positives d’affirmation identitaire, et sur la recherche d’éléments communs à toutes les cultures, une dimension cosmopolite, universelle que pourraient incarner les droits de l’Homme. Les gouvernements socialistes de José Luis Rodríguez Zapatero, dans les dernières années, ont fait le choix de l’inter-culturalité : la première vice-présidente María Teresa Fernández de la Vega affirmait clairement en 2007 que le modèle d’intégration espagnol pouvait se résumer en ces quelques mots : « mettre en valeur l’inter-culturalité, ou si vous préférez, la diversité partagée »5. Elle défendait alors un modèle basé sur l’égalité des chances et le concept de citoyenneté, ce qui supposait la garantie d’accès aux droits, aux services publics et à la protection sociale. Reconnaître la diversité tout en préservant la cohésion nationale : telle semble avoir été la règle qui s’était appliquée au traitement de la diversité interne et que les socialistes allaient appliquer au traitement de l’immigration.

3/ L’inter-culturalité : politiques mises en œuvre et manifestations

« Vous pourrez parvenir à être des nôtres, pleinement, sans cesser d’être vous-mêmes », semble promettre l’Espagne aux immigrés. Quels moyens a-t-elle mis en œuvre pour tenir sa promesse ? Nous essaierons de répondre à cette question en explorant successivement les réponses apportées par l’État central et par les gouvernements régionaux, mais aussi par le système éducatif.

a/ L’État central et le « Plan pour la citoyenneté et l’intégration »

L’État espagnol a formalisé sa politique d’accueil de l’immigration dans un « Plan pour la citoyenneté et pour l’intégration » approuvé en février 2007 par le Ministère du Travail et des Affaires sociales, en charge des questions d’immigration depuis l’arrivée des socialistes au pouvoir, pour une période allant jusqu’en 2010. Ce plan dote l’Espagne d’un modèle très original en Europe puisqu’il met au cœur du dispositif d’intégration les notions de citoyenneté et de convivencia (le vivre-ensemble) entre les cultures. Intégrer, c’est construire une nouvelle citoyenneté. Les résidents (inscrits sur les registres municipaux) sur le sol espagnol, qu’ils soient autochtones ou immigrés, sont tous considérés d’abord comme des citoyens (citoyenneté commune), avec des droits et des devoirs. L’idée étant que la résidence prolongée d’une personne dans un espace donné est source de citoyenneté, lui ouvrant des droits et lui conférant des devoirs. La notion de citoyenneté, associée à la résidence et non à la nationalité, est une citoyenneté sociale et non politico-juridique, certes, mais elle est un puissant moteur d’intégration puisque les immigrés, bénéficiant des mêmes droits, des mêmes chances et des mêmes obligations que les autochtones s’incorporeront davantage à la société d’accueil. Ils le feront d’autant mieux que l’intégration n’est pas conçue dans ce texte comme une assimilation mais comme un processus d’adaptation mutuelle qui implique l’ensemble des acteurs, aussi bien les immigrants que les nationaux. Tandis que l’immigrant aura à cœur d’avoir une attitude positive pour s’adapter à sa nouvelle communauté et pour intégrer les valeurs constitutionnelles du pays d’accueil, l’État et la société d’accueil introduiront les changements nécessaires dans la loi, dans l’organisation des services de l’État, dans les budgets et dans les mentalités.
Très concrètement, les objectifs du plan tournent autour de la cohésion sociale et de la construction de politiques publiques basées sur l’égalité des droits et des devoirs, entre immigrés et Espagnols, et sur l’égalité des chances pour tous les citoyens. Il s’agit pour l’État d’adapter les services publics à la réalité d’une société diversifiée, de favoriser la compréhension de l’immigration et de développer chez les migrants un sentiment d’appartenance à la société à laquelle ils s’incorporent. L’intégration demande la collaboration de tous : responsabilité partagée de la population espagnole, de l’État, des Communautés Autonomes (régions) et des municipalités.
Les axes d’action prioritaire sont l’accueil, l’éducation, l’emploi, le logement, les services sociaux, la santé, l’enfance et la jeunesse, la femme migrante, la participation des immigrants au tissu associatif et aux organisations politiques, syndicales, professionnelles, culturelles, sportives, etc., mais aussi la sensibilisation des Espagnols à la diversité et à ses aspects positifs.

b/ L’adaptation des administrations à la réalité d’une société diversifiée

Cette approche de la diversité se décline à tous les niveaux de l’administration, et trouve des traductions concrètes. Ainsi, la Communauté Autonome de Castilla y León a mis en place un téléphone gratuit pour assister les femmes souvent victimes de multiples discriminations. Depuis janvier 2010, ce service répond dans 45 langues pour tenir compte des femmes immigrées qui ne représentent cependant que 5,5 % des femmes. Par ailleurs, cette région prend déjà en compte la spécificité de ces femmes immigrées par des mesures réunies dans le IVème Plan pour l’Égalité des sexes et dans le IIème Plan contre la Violence de Genre, car elles représentent environ 50 % des cas. Pour les informer, des guides sont édités en bulgare, roumain, arabe, espagnol, anglais et français6.

Les municipalités et la société civile multiplient les actions à destination des Espagnols visant à faire la pédagogie de l’inter-culturalité. Les manifestations sportives et culturelles (et d’abord la musique) sont bien sûr au premier plan pour construire cette Espagne interculturelle. De nombreuses municipalités organisent des « Journées (ou des semaines) de l’inter-culturalité » dans le but de favoriser l’intégration sociale, la tolérance, l’égalité et la solidarité. Castellón de la Plana, en octobre 2009, organise une semaine de l’inter-culturalité dont le slogan est « Différents mais égaux »7. Expositions de peintures et de sculptures interculturelles, ateliers pour les enfants, ateliers de cuisine interculturelle, débats et conférences, ateliers sur les tresses africaines, sur les percussions, sur les tatouages sont quelques unes des activités proposées.

Certaines actions vont encore au-delà puisqu’elles visent même à lutter contre les ghettos multiculturels qui ont pu voir le jour jusqu’ici, et à faire dialoguer entre elles les différentes ethnies qui ont tendance à rester entre soi, qu’il s’agisse des jeunes après l’école ou des mères de famille.

c/ Le rôle majeur de la société civile

Une telle politique n’a pu voir le jour que parce que la société espagnole, dans les enquêtes d’opinion, se déclare très majoritairement favorable à l’égalité des droits et des devoirs, ce qui s’est traduit par une montée en puissance du principe de citoyenneté dans les politiques publiques et dans certaines pratiques sociales, et par la mobilisation de la société civile qui a créé de multiples associations, très actives sur le terrain de l’immigration, et véritables apôtres d’une société interculturelle8. La Fundació Ciutadania Multicultural, est une bonne illustration de cette société civile puissante qui se mobilise pour promouvoir une société interculturelle9. Elle se donne une première mission qui est d’organiser dans les quartiers de la ville de Barcelone des ateliers interculturels pour créer un climat propice à l’intégration (lutter contre les préjugés et les peurs) et favoriser l’assimilation de valeurs telles que le respect de la diversité, la solidarité, la coopération et l’engagement citoyen. Et une seconde mission qui est d’intégrer socialement, par le travail, les femmes et les jeunes migrants, car l’association a conscience que la véritable intégration a un caractère économique sur lequel on ne peut pas faire l’impasse. D’où le développement d’un modèle d’économie sociale avec la mise en place de projets (création d’entreprises) qui donnent des emplois de qualité (non précaires), avec une présence équilibrée d’hommes et de femmes, et de citoyens espagnols et d’immigrants, comme le proclame son code éthique10. Cela dit, travailler à la cohésion sociale, faire la pédagogie de la citoyenneté, dans nos sociétés occidentales, c’est d’abord le rôle de l’institution scolaire.

d/ L’adaptation du système éducatif à la réalité multiculturelle

L’institution éducative est en première ligne face à la nouvelle diversité. Elle doit trouver les moyens de transmettre aux nouveaux arrivants les valeurs, les connaissances et les habitudes culturelles et personnelles nécessaires pour qu’ils vivent aussi harmonieusement que possible dans une société inconnue. En ce sens l’institution scolaire est le premier instrument d’intégration sociale des élèves et de leur famille. Le Ministère de l’Éducation et des Sciences a la charge d’organiser, de coordonner et de mettre en pratique les actions éducatives destinées à prendre en compte cette diversité. Très tôt, dès les années 1990, le ministère s’est montré favorable à une approche multiculturelle, favorisant les recherches, créant des centres et des équipes de chercheurs qui ont travaillé sur la question et rassemblé les résultats pratiques de leurs recherches sur des sites internet de partage11.
Pourtant, ce n’est qu’avec la loi organique sur l’éducation (LOE12) de 2006 que l’État central précise sa politique en matière d’éducation – les Communautés Autonomes, qui ont en charge l’éducation – s’étaient dotées d’outils législatifs bien avant cette date13. Alors même qu’il s’apprête à prendre la voie de l’inter-culturalité pour traiter la question de la diversité externe (Plan d’Intégration et de Citoyenneté de 2007), le gouvernement socialiste de J. L. R. Zapatero profite d’une loi générale sur le système éducatif pour, d’une part, établir comme principe de base du système éducatif espagnol l’attention portée à la diversité (et la loi incite à mettre en place – sans les financer – des politiques de compensation et de soutien), et pour, d’autre part, introduire un nouvel enseignement intitulé « Éducation pour la citoyenneté et les Droits de l’Homme ». Oui à la diversité, mais sur la base des valeurs qui sous-tendent le vivre-ensemble démocratique. Le préambule souligne en effet la nouveauté – sans doute rendue nécessaire par la diversité culturelle des publics accueillis – que constitue cet enseignement dont la « finalité consiste à offrir à tous les élèves un espace de réflexion et d’analyse sur les caractéristiques fondamentales et le fonctionnement d’un régime démocratique », mais aussi sur les « principes et les droits établis dans la Constitution espagnole et dans les traités et les déclarations universels des droits de l’Homme ainsi que sur les valeurs communes qui constituent le substrat de la citoyenneté démocratique ».
La loi préconise de développer des programmes d’adaptation linguistique et sociale, avec deux objectifs majeurs : l’acquisition de la langue espagnole (ou co-officielle de la Communauté Autonome, le catalan par exemple) et l’intégration initiale de l’élève dans le milieu scolaire et social. Mais elle prévoit aussi la mise en place de programmes éducatifs de maintien de la culture d’origine des immigrés sur le sol espagnol avec l’objectif de conserver et de renforcer la langue et la culture d’origine de l’immigré non seulement parce que l’intégration passe par la reconnaissance de celles-ci, mais aussi parce que l’apprentissage de la nouvelle langue pourra s’appuyer sur une bonne connaissance de la langue maternelle. Cela se fait à travers des programmes d’activités extra-scolaires et des cours de langue et de culture, essentiellement pour l’arabe (public marocain), et le roumain. C’est là la marque d’une volonté claire de construire une école intégratrice et respectueuse vis-à-vis de tous.
Les Communautés autonomes mettent toutes en place, souvent dès 2003, des structures d’accueil pour les nouveaux arrivants. L’Andalousie a ses « Classes temporaires d’adaptation linguistique », dans lesquelles les jeunes immigrés reçoivent des notions sur la langue, les coutumes et les règles du système éducatif espagnol. Ils y restent en moyenne 80 jours avant d’être intégrés dans des classes ordinaires14. La Catalogne a ses « Ateliers d’Adaptation scolaire » où les élèves passent une vingtaine d’heures par semaine, dont dix consacrées à l’apprentissage de la langue catalane qui est la langue de l’intégration15. Madrid a ses « Classes de bienvenue »… Les Communautés Autonomes ont toutes manifesté la même volonté de compenser les handicaps, à commencer par le handicap de la langue, afin de faciliter l’intégration de l’immigrant dans le système éducatif et dans la société.

4/ Tensions et résistances

L’Espagne de demain sera-t-elle telle que la rêve Barcelone dans son Plan Barcelona Interculturalidad, élaboré en concertation avec plus de 3000 personnes et 250 associations, et adopté malgré la crise en mars 201016. Une Espagne désireuse de stimuler dans la vie quotidienne le contact, le dialogue et la connaissance mutuelle, afin de renforcer la sphère commune et le sentiment d’appartenance qui est la base de la cohésion sociale. Une Espagne désireuse d’intégrer les étrangers dans les instances de participation citoyenne : entités culturelles et sportives, associations de quartiers, de femmes, de parents, de commerçants, syndicats, etc... Pour que ce plan réussisse, il faudrait éviter à tout prix la ségrégation sociale, la fragmentation, les préjugés et les stéréotypes qui génèrent du racisme, mais aussi les discours populistes qui fomentent la peur et la méfiance vis a vis des étrangers. Or, la réalité sur le terrain semble s’éloigner par trop du discours.
La volonté politique de construire une société interculturelle trouve ses limites dans la réalité, faite de tensions entre le respect de la diversité et la nécessaire homogénéité. Les politiques éducatives, dans leur déroulement sur le terrain, mais aussi le renforcement des identités nationales dans certaines régions nationalistes de l’Espagne –et nous prendrons l’exemple de la Catalogne –, témoignent de ces limites, et nous conduisent à nous demander si cette voie moyenne de l’inter-culturalité n’est pas une illusion. Par ailleurs, le récent changement de cycle économique conduit à un durcissement des politiques d’immigration et à un retour de la xénophobie et des populismes qui sont autant de menaces qui pèsent sur le devenir du projet interculturel espagnol.

a/ Les limites des politiques éducatives

Si l’on prend le champ de l’éducation, on s’aperçoit que la différence est davantage traitée comme un handicap que comme une richesse, et, à ce titre, elle donne lieu à des stratégies de compensation. Par ailleurs, l’éducation inter-culturelle est réservée aux enfants de l’immigration, et principalement dans les quartiers de forte immigration, alors que les enfants espagnols devraient eux aussi, en toute logique, en être les destinataires. L’ethnocentrisme continue également à peser lourdement : dans les écoles où l’éducation interculturelle se limite souvent aux fêtes interculturelles, on se souhaite "bon Noël" dans toutes les langues, mais beaucoup plus rarement "bon Ramadan". Et les ateliers sur la diversité tendent parfois à réduire les cultures étrangères – vues à travers leurs danses, leurs costumes ou leur nourriture – à un folklore, à de l’exotisme17.
Par ailleurs, les dirigeants politiques ne mettent pas les moyens financiers nécessaires : la LOE n’associe aucun budget à sa politique de respect de la diversité, et les professeurs ne sont pas ou insuffisamment formés. La politique d’éducation interculturelle présente donc des insuffisances certaines.
Plus préoccupante est l’évolution récente du modèle d’accueil. En septembre 2008, la Communauté Autonome de Catalogne met en place les « Espaces Éducatifs de Bienvenue »18. Situés en dehors des écoles – ce qui va à l’encontre des pratiques habituelles d’ « immersion linguistique » – ces espaces accueillent les enfants étrangers pour leur apprendre la langue catalane, sans limite de temps. Ce qui a choqué, c’est que les enfants latino-américains qui parlent castillan, doivent intégrer ces structures, alors que les petits Espagnols venant d’une région où l’on ne parle que le castillan en sont dispensés. Il s’agit donc pour la Communauté Autonome de séparer les étrangers des natifs pour répondre à une demande des parents qui accusent les enfants immigrés de faire baisser le niveau dans les écoles. Sous prétexte de mieux accueillir les étrangers, on les prive en fait d’une vraie scolarité et on met en place une politique régressive qui rétablit de l’homogénéité.

b/ Diversité et construction nationale : le paradoxe de la Catalogne

La Catalogne est un cas très complexe de gestion de la diversité. D’un côté, elle figure parmi les régions qui accueillent le plus d’immigration et où la multiculturalité est la plus forte. De l’autre côté, sa propre diversité – que vient à peine de lui reconnaître l’État espagnol (Madrid) après des décennies d’oppression – demande à être consolidée par un processus de construction nationale. Il est impératif pour elle de renforcer le nationalisme catalan pour avoir les armes politiques qui lui permettront d’arracher d’autres conquêtes à Madrid. Or, depuis la création de l’autonomie, au début des années 1980, le nationalisme catalan s’est construit autour de la langue et de la culture catalanes. La langue est l’élément de référence de l’identité catalane. La politique d’immersion linguistique, approuvée par le Parlement catalan et validée par le Tribunal constitutionnel, a fait du catalan la langue véhiculaire de l’enseignement, et a empêché la fracture du pays en deux communautés linguistiques (catalanophone et hispanophone). Pour les plus nationalistes, l’imposition de l’unité linguistique permet de construire l’espace public commun minimal nécessaire au vivre-ensemble, mais aussi de lutter contre la ghettoïsation induite par la multiculturalité. Le cas de l’ex-président de la Communauté Autonome, José Montilla, hispanophone d’origine, montre que la langue catalane permet une parfaite intégration dans la nation catalane. Ce n’est bien sûr pas le point de vue de la droite classique qui voit en la Catalogne un modèle assimilationniste19. Il est vrai que la situation est paradoxale : comment concilier un processus de construction nationale et les éventuelles revendications de droits ethno-identitaires susceptibles d’apparaître avec l’immigration et qui constitueraient une menace pour l’identité culturelle et politique catalane ? On comprend mieux dès lors le rejet par la Catalogne des politiques multiculturalistes et son pari précoce pour la voie interculturelle.
Le modèle catalan associe donc étrangement nationalisme et diversité. Dès 2001 le gouvernement régional élabore un « Premier plan interministériel pour l’immigration » qui débouche en 2004 sur un « Second Plan pour la citoyenneté et l’immigration ». Bien avant le reste de l’Espagne, la Catalogne promeut le concept de citoyenneté basé sur les droits fondamentaux de l’être humain, la dignité et la valeur des personnes, le pluralisme et la reconnaissance de la diversité culturelle, la non-discrimination entre les hommes et les femmes, et la valeur du progrès social. Elle met rapidement en place des politiques d’inclusion (pour réduire les situations de handicap causées par la différence de droits) et d’accommodation (pour créer des espaces de contact entre les institutions, les immigrés et la population autochtone). La prospérité économique de la région fait le reste. Finalement, comme l’affirme Jordi Pujol, le leader nationaliste modéré qui a présidé aux destinées de la région pendant 23 ans : « Pour qu’un pays soit le tien, il doit te donner la possibilité d’évoluer économiquement, socialement, culturellement. Et cela, la Catalogne l’a fait ». « Est Catalan celui qui vit et travaille en Catalogne, et qui veut être Catalan » ; et surtout qui dit : « Je veux que mes enfants le soient »20. Vouloir être catalan, c’est vouloir faire l’effort d’apprendre la langue du pays. Est-ce une volonté ou une nécessité quand on sait que depuis cette année (2010), pour qu’on lui renouvelle son permis de séjour, un immigré doit apporter la preuve qu’il maîtrise cette langue.

c/ Un modèle aujourd’hui menacé par le contexte de crise économique

La crise économique qui frappe durement l’Espagne soumet à rude épreuve les politiques d’immigration et d’intégration développées jusqu’ici et en montre les fragilités. Les secteurs du bâtiment et du tourisme, sur lesquels reposait la prospérité économique de l’Espagne des dix dernières années, sont durement frappés. Et la main d’œuvre immigrée est la première victime d’un chômage qui la précarise et la rejette dans la clandestinité : privés de travail, les immigrés ne peuvent plus renouveler leur autorisation de séjour. Avec la crise l’Espagne devient une gigantesque machine à fabriquer des clandestins condamnés à survivre dans le secteur informel, sans plus aucun droit. Par ailleurs, l’État providence s’affaiblit, ce qui le conduit à réduire les aides aux politiques d’intégration et les aides sociales, aiguisant les rivalités entre immigrés et autochtones pour l’accès aux ressources sociales encore disponibles. Il s’ensuit une dégradation inévitable des relations entre autochtones et immigrés
Par ailleurs, dans ce contexte de crise, l’Union européenne, à partir de 2008, durcit sa politique migratoire et tend à se transformer en bunker. À la fermeture des frontières, elle ajoute son refus des régularisations massives (ce qui exclut environ 8 millions d’immigrés) et une politique d’incitation au retour (Directive sur le Retour, juin 2008). L’Europe semble dire à ses citoyens que les immigrés sont en trop, qu’ils sont un obstacle à la résolution de la crise ou qu’ils aggravent la situation de crise, ce qui ne peut qu’inspirer le rejet des immigrés.
Cette politique est déclinée au niveau des États membres. Le socialiste Zapatero qui en 2005 avait procédé à une régularisation massive de 600 000 immigrés, et qui avait donné à l’Espagne un nouveau modèle d’intégration, prend avec la crise de 2008 toute une série de mesures qui inversent complètement la tendance : réforme régressive de la loi sur l’immigration, programme de retour au pays, limitation du regroupement familial, tentatives pour criminaliser la solidarité avec les immigrés, soutien aux politiques de ségrégation scolaire en Catalogne, fermeture des échanges avec les pays tiers dans le cadre du co-développement, etc. Tous ces dispositifs institutionnels de rejet construisent un imaginaire social qui fait des immigrés des victimes faciles de la crise et qui accroît le rejet social et la discrimination. Ces politiques nationales de stigmatisation de l’immigration non seulement ruinent en quelques mois des années d’efforts au niveau local (régions et municipalités) pour intégrer, par le biais de la nouvelle citoyenneté, la diversité mais elles introduisent aussi le doute sur la sincérité du propos : l’immigration reste avant tout une source de main d’œuvre exploitable et jetable.
La crise favorise aussi le retour en Europe du nationalisme qui choisit comme cible l’immigration, l’islam et le multiculturalisme pour consolider les frontières d’identités qui se définissent comme nationales et exclusives21. Le succès en Allemagne du livre de Thilo Sarrazin, homme politique et financier allemand, membre du Parti social-démocrate SPD, Deutschland schafft sich ab (L’Allemagne court à sa perte), vendu à 800 000 exemplaires en moins de deux mois, est le symptôme d’un certain rejet du multiculturalisme dans ce pays, mais cela vaut aussi pour l’Espagne où l’idée que l’immigration est néfaste pour le niveau du système éducatif est tout aussi répandue22.
Dans ce contexte, les idées xénophobes ressurgissent avec force dans le panorama politique espagnol. L’Espagne connaît à partir d’avril 2010 le débat sur le voile auquel elle avait échappé jusqu’ici. Faute d’une législation nationale, en juillet et août 2010, 14 villes, dont 12 catalanes, prennent l’initiative d’interdire la burqa ou niqab pour des raisons électoralistes : en effet, les partis de droite et de centre droit (le Parti Populaire [PP] et le parti de centre droit nationaliste Convergencia i Unió) doivent faire face à la montée en puissance d’un nouveau parti xénophobe (Plataforma per Catalunya) qui entraîne bientôt l’ensemble de l’échiquier politique catalan, Parti socialiste compris, dans des dérives populistes. La xénophobie conduit aussi certaines municipalités catalanes à refuser d’inscrire comme résidents les immigrés sans papier, ce qui les prive de l’accès à la santé et à l’éducation23. Mi-octobre 2010, la direction nationale du Parti Populaire (droite de gouvernement) fait siennes les propositions de sa candidate aux élections régionales catalanes : obligation pour les fonctionnaires municipaux en charge du recensement des populations, de dénoncer à la police les immigrés sans papiers (rôle de police des fonctionnaires de l’état civil). D’autres propositions, comme la délivrance par la mairie d’un certificat de bonne conduite pour pouvoir renouveler ses papiers, ou encore la limitation de l’accès au logement social aux immigrés justifiant 10 ans de résidence régulière en Espagne, complètent le programme.
Ce qui peut se concevoir en Catalogne où le PP est en lutte avec un parti populiste, n’est pas admissible pour l’ensemble de l’Espagne où le PP a une forte avance dans les sondages sur son rival socialiste. Il aurait donc pu garder ses distances vis-à-vis de ces options populistes. Le PP, qui se veut un parti démocratique, légitime donc des mesures incompatibles avec un État de droit. Au lieu de chercher de solutions aux problèmes, il préfère désigner des boucs émissaires. Il transmet l’idée qu’il suffit de dénoncer les étrangers en situation irrégulière pour que les services publics fonctionnent mieux, sans avoir à investir. Il rend les étrangers responsables de la détérioration des services publics, ce qui revient à designer une cible sur laquelle pourra se fixer le malaise social241.

Conclusion

Ces menaces signifient-elles l’échec de la politique d’intégration interculturelle en Espagne ? Cela dépendra largement de la résistance que pourra opposer la société civile aux tentations populistes.
Reste que l’État espagnol aurait intérêt à gagner en cohérence, et à se donner une perspective claire : la politique nationale d’immigration, au nom de la sûreté, ne doit plus contredire et contrecarrer les politiques locales d’intégration.
L’Espagne a fait l’expérience au cours de la dernière décennie que l’immigration a été décisive pour son développement économique. Le modèle économique espagnol a reposé sur l’endettement qui a financé la bulle spéculative autour du Bâtiment, mais aussi sur une main d’œuvre abondante , précaire et bon marché fournie par l’immigration, une main d’œuvre qui a permis à de nombreux secteurs d’être compétitifs (hôtellerie, tourisme, agriculture) alors que l’investissement technologique ou les gains de productivité étaient négligeables. On peut attribuer à cette immigration si critiquée aujourd’hui 30 % de la croissance du PIB dans les dix dernières années, et même 50 % de la croissance entre 2004 et 2009, selon la Présidence du Gouvernement.
Il y a fort à parier qu’à l’avenir l’Espagne aura à nouveau besoin de cette immigration (comme le reste de l’Europe dont on estime les besoins (estimation basse) à quelque 60 millions d’ici 2060), ou qu’elle devra l’accueillir étant donné les inégalités croissantes de richesse qui affectent le monde et qui continueront à drainer vers les pays riches des flux importants de migrants. La société espagnole sera de plus en plus plurielle : dans ces conditions on ne peut que déplorer l’actuel gâchis que représente le retour à une vision populiste. Mais n’est-ce pas foncièrement utopique de rêver encore à une société interculturelle capable d’intégrer la diversité, en Espagne ou ailleurs, sachant que le système économique libéral a besoin d’une main d’œuvre marginale, précarisée et fragilisée, non intégrée en somme, pour fonctionner ?
Reconnaissons à l’Espagne le mérite d’avoir exploré et proposé la voie du métissage culturel, de l’inter-culturalité, qui semble être une solution quand la globalisation, le développement rapide des technologies et les crises de l’État nation comme formateur d’identité produisent les premiers citoyens sans identité claire : des personnes qui ne sont ni d’ici ni d’ailleurs, dont la culture est faite de multiples apports et qui cherchent avant tout une identité individuelle, éloignée autant que possible d’une identité collective imposée par leur origine.

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