Article 2 : Changement climatique, migrations environnementales et politiques d’adaptation

Changement climatique, migrations environnementales et politiques d’adaptation

Yvan Renou
Alassane Diallo

L’émergence du concept de « migrant climatique » ou de « réfugié environnemental » n’a fait qu’une apparition tardive dans les cénacles internationaux. Son avènement dans les années 1970 coïncide avec l’introduction de la thématique environnementale dans l’agenda des organisations internationales1. Il faudra toutefois attendre 1985 et le rapport sobrement intitulé Environmental refugees, soumis au Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE), pour que l’expression soit officiellement consacrée.
Aujourd’hui, malgré l’accessibilité des informations sur le changement climatique, on dispose d’encore peu d’informations sur les migrations potentielles qu’il induirait. Ceci tient à la fois à la difficulté de prévoir la réaction des populations touchées, mais également de prévoir précisément les changements climatiques et leurs effets sur les établissements humains. Par ailleurs, nous manquons encore d’études empiriques ou de modèles qui permettraient d’établir un lien de causalité précis entre les effets du changement climatique et ses impacts sur les communautés humaines. Jusqu’à une période récente, la question des migrations environnementales a été largement traitée selon une approche déterministe, qui suppose que toute perturbation de l’environnement génère des flux migratoires, dont la nature et l’ampleur ne seraient déterminées que par des facteurs environnementaux. Cette approche déterministe se heurte pourtant de plein fouet à la réalité empirique de ces migrations et demande à être reconsidérée.
Après avoir brièvement documenté le phénomène des migrations climatiques (données, impacts, conséquences socio-économiques), nous nous interrogerons sur les politiques à mettre en œuvre au plus près des réalités locales afin de répondre à cet enjeu majeur du XXIème siècle. Nous questionnerons en particulier les stratégies d’adaptation, actuelles et futures, qui doivent être rapidement implémentées dans la région désignée comme l’épicentre du changement climatique : le Sahel.

I - Changement climatique et migrations :
données, impacts environnementaux et conséquences socio-économiques

Les conséquences des changements climatiques sur les mouvements de population ne donnent lieu à des recherches systématiques que depuis peu et il reste encore de nombreuses zones d’ombre. On propose dans ce qui suit une synthèse des données concernant la quantification des populations touchées et l’évaluation des impacts environnementaux et des conséquences socio-économiques sur les établissements humains.

1.1. Estimations et prévisions des migrations climatiques dans le monde

Estimer ou prévoir le nombre de personnes déplacées suite à des dégradations environnementales se heurte à une quadruple difficulté. En premier lieu, il est souvent difficile d’isoler le facteur environnemental d’autres facteurs de migrations. Les migrants environnementaux ne constituent pas une catégorie particulière de migrants, mais prennent place dans des dynamiques migratoires plus globales. Ensuite, la plupart de ces migrations se produisent sur de très courtes distances et selon des temporalités variées : elles questionnent dès lors la nature du comptage statistique mis en œuvre. On se heurte en troisième lieu à une difficulté définitionnelle : à l’heure actuelle, aucune définition des migrations environnementales ne fait consensus. Enfin, toute prédiction se heurte à une incertitude politique : le nombre des déplacés futurs dépendra très largement des politiques qui seront mises en œuvre à la fois pour réduire nos émissions de gaz à effet de serre, mais également pour aider les populations touchées à s’adapter aux impacts du changement climatique. Ces incertitudes n’empêchent pas nombre d’estimations plus ou moins fantaisistes de circuler.
Il existe relativement peu de travaux consacrés à l’estimation du nombre de migrants climatiques2. Les rapports du PNUE (1985), du World Watch Institute (1989) et de l’universitaire Myers3 (1993) font figure de références. Dans le rapport du PNUE (1985), l’universitaire égyptien Essam El Hinnawi fait état de 30 millions de migrants climatiques dans le monde à la date du rapport et prévoit des mouvements migratoires de l’ordre de 150 millions de personnes pour 20504. Mais aucun fondement empirique n’est attribué au mode de calcul et, de plus, sa définition du phénomène observé est jugée peu précise5. Pour sa part, Jacobson6 estime le nombre de déplacés climatiques à 10 millions de personnes. Inspiré largement par le rapport du PNUE, il opère, toutefois une distinction entre les différents types de déplacement (permanent ou définitif) et d’événements climatiques (progressif ou soudain). Malgré sa quête d’une meilleure appréhension des phénomènes étudiés, les estimations livrées souffrent d’un manque de consistance empirique. Suhrke7 affirme ainsi que les estimations et prévisions de Hinnawi8 et Jacobson9 ont été instrumentalisées dans le but d’une prise de conscience collective des problèmes environnementaux. En développant une méthodologie originale, Myers10 estime pour sa part que le nombre de migrants pourrait se situer entre 150 et 212 millions en 205011. Cependant, sa méthodologie souffre là encore de quelques carences méthodologiques : elle n’intègre pas les spécificités propres à chaque région et n’a pas de fondements empiriques12. Durant la dernière décennie, des travaux ont dès lors essayé de préciser le nombre de personnes déplacées sous la contrainte climatique. Les nouvelles évaluations effectuées sont celles proposées par les « Amis de la terre » (200 millions de déplacés d’ici 2050) et par Christian Aid13 (300 millions de déplacés d’ici 2050 en 2007). Stern14 les étoffera dans son rapport sur l’économie du changement climatique identifiant pour sa part une fourchette se situant entre 150 et 200 millions de déplacés climatiques d’ici 2050. Enfin, le Forum Humanitaire Global se prononce en 2009 pour une prévision de 78 millions de déplacés climatiques en 2030.
En résumé, même si elles ont permis une prise de conscience de la part des acteurs et décideurs mondiaux, les estimations et prévisions sur le nombre de déplacés ne sont pas consensuelles et les méthodes employées pour le chiffrage sont loin d’être harmonisées15. Selon de nombreux auteurs, les chiffres avancés par la recherche sont soit artificiellement gonflés et alarmistes, soit minimalistes et approximatifs16. Ces divergences sont dues aux : i) différences terminologiques et méthodologiques repérées ; ii) incertitudes sur l’évolution du climat (prévision) ; iii) instrumentalisations politico-médiatiques de la migration climatique.

1.2. Diversité des impacts environnementaux et migrations

Selon de nombreux experts, le premier impact du changement climatique concerne l’augmentation des températures atmosphériques. Ce dernier entraînera une intensification des cycles climatiques, causant des événements extrêmes plus fréquents et plus violents. Dans une large mesure, le cycle climatique actuel se verra modifié : les régions tropicales, habituées à la pluie, recevront davantage de précipitations, tandis que des sécheresses plus intenses se produiront dans les régions arides. Les estimations approximatives du nombre de personnes touchées chaque année par les inondations (99 millions entre 2000 et 2010) et par les cyclones tropicaux et les tempêtes (39 millions) donnent une idée de l’ampleur de la menace17 mais il est très difficile d’évaluer le nombre de personnes qui seraient touchées si ces catastrophes augmentaient du fait du changement climatique. Une catastrophe naturelle, pourtant, ne peut se réduire à l’effet d’un événement climatique : elle résulte de la rencontre entre une activité climatique exceptionnelle et la vulnérabilité de la population concernée. Comme l’ont souligné Kniveton et al.18, le niveau de vulnérabilité peut être extrêmement différent d’une région à l’autre et il faut que la société concernée soit largement dépendante de l’environnement pour sa survie pour que les facteurs sociaux exacerbent l’impact de la catastrophe.
Un autre impact du changement climatique sera la hausse du niveau des mers, provoquée à la fois par l’expansion thermique des océans et la fonte des calottes glaciaires. On estime ainsi que le niveau des océans montera d’environ un mètre d’ici à la fin de ce siècle, même si des variations régionales se produiront. Les régions côtières et deltaïques comptent, comme on le sait, parmi les plus densément peuplées : de nombreuses métropoles y sont installées et seront directement menacées d’inondation si des mesures d’adaptation ne sont pas prises (digues, restauration des littoraux, etc.). Les petits États insulaires sont également particulièrement vulnérables à toute hausse, même infime, du niveau des mers. Selon Anthoff19, 146 millions d’individus seraient concernés, dont 75 % dans les deltas des grands fleuves et les estuaires d’Asie du Sud (Indus, Gange et Brahmapoutre, etc.) et en Asie (Mékong, Yangzi, rivière des Perles, etc.).
Enfin, le changement climatique devrait se traduire aussi par une raréfaction des ressources en eau potable : il s’agit sans nul doute de la conséquence la plus dévastatrice. Cette raréfaction des ressources en eau devrait résulter de trois facteurs concomitants : d’une part, l’affectation des nappes phréatiques par la hausse du niveau des océans, puisque les réserves d’eau potable seraient « contaminées » par l’eau de mer ; d’autre part, la désertification accrue de nombreuses régions ; enfin, la diminution conséquente des ressources d’eau douce de la planète à cause de la fonte des glaciers. Le Groupe international d’experts sur le changement climatique (GIEC) prévoit qu’entre 74 et 250 millions de personnes seront touchés en 2020 par des pénuries d’eau en Afrique et en Asie ; il indique également que « les quantités d’eau douce disponibles dans le centre, le Sud, l’Est et le Sud-Est de l’Asie, en particulier dans les grands bassins fluviaux, devraient diminuer, ce qui, associé à la croissance démographique et à l’augmentation de la demande liée à l’élévation du niveau de vie, pourrait affecter plus d’un milliard de personnes d’ici à 205020 » .

1.3. Conséquences socio-économiques et développement

Plusieurs conséquences socio-économiques peuvent être associées aux phénomènes de migrations contraintes par le climat. Tout d’abord, dans les pays les plus pauvres, la migration climatique devrait favoriser le brain drain et maintenir les économies dans des cercles vicieux21 sous les effets conjugués de l’insuffisance des ressources face aux aléas climatiques et de l’anéantissement des capitaux (naturel, humain, physique et social) nécessaires à la croissance et au développement. La migration pourrait bloquer le processus de développement22 à cause, d’un côté, de l’évidement des économies rurales (abandon et chute de la production agricole23 et, de l’autre, de l’envahissement des centres urbains et périurbains, principaux points de distribution de l’aide, qui poserait un problème de cogestion sur les infrastructures existantes et les ressources naturelles. Par conséquent, les externalités générées pourraient casser toute dynamique de croissance en accroissant les risques de conflits et d’insécurité (conflits fonciers et étalement urbain non maîtrisé).
Ensuite, sur le plan social, les conditions de vie des déplacés pourraient se dégrader sensiblement. Face au chômage exacerbé par l’inadéquation et/ou la sous-qualification de la main d’œuvre essentiellement rurale sur le marché urbain, les populations déplacées pourraient constituer un facteur d’instabilité sociale (paupérisation et banditisme urbain). L’atteinte des objectifs du millénaire pour le développement (OMD) pourrait être contrariée avec la baisse des indicateurs de santé, d’éducation, d’égalité des genres24. En effet, les campagnes de vaccination, l’accès à l’éducation et aux soins se compliqueraient davantage et corollairement des vagues épidémiologiques risqueraient de sévir dans les zones d’arrivées25. Les risques d’exploitations, de violences sexuelles, de traite d’êtres humains seraient renforcés par les processus climatiques soudains entraînant des déplacements spontanés.
Enfin, la menace à la paix et la sécurité internationale causée par la migration climatique constitue des enjeux – politiques, économiques, sociaux, culturelles, institutionnels – auxquels les États devront répondre dans un futur proche26. Cependant, des réponses efficaces aux changements climatiques passeront par une connaissance plus fine des facteurs explicatifs et du nombre de migrants induits.

2 - Cadres analytiques mobilisés et politiques formulées

Afin de mieux cerner analytiquement les enjeux associés aux défis qui se posent aux établissements humains potentiellement impactés par le changement climatique, le monde académique a développé différents modèles migratoires. On les présente succinctement avant de s’interroger sur les politiques publiques associées.

2.1. Les différentes approches théoriques de la migration climatique

Bien que préoccupées par le même phénomène, différentes visions s’opposent dans l’approche théorique de la migration environnementale. Suhrke27 décline deux grandes approches de la migration climatique qui diffèrent tant par la forme rhétorique utilisée afin de désigner la migration induite que par le développement empirique mobilisé, la méthodologie et les politiques préconisées.
L’approche maximaliste ou les « alarmistes » : ils ont été les premiers à se saisir de la thématique de la migration environnementale suite au rapport du PNUE en 1985. Une relation causale directe entre changement climatique et migration des populations est mise en avant chez les alarmistes. Myers28 s’inspire des travaux de Malthus dans le sens où, l’augmentation de la population mondiale et l’intensification du changement climatique (GIEC, 2003, 2007, 2013) sont censées réduire drastiquement les ressources disponibles et faire peser sur les populations une forte vulnérabilité face au climat. Les études se réclamant de cette approche cherchent donc à répertorier et à cartographier des zones environnementales menacées et à considérer que des migrations s’y produiront immanquablement. Face à l’impact climatique, les ménages se déplaceront spontanément ou graduellement sur de courtes ou longues distances.
Les maximalistes adoptent une approche méthodologique holistico-déductive29 et ont recours au terme polémique de « réfugié », qui ne répond pas toujours à une stratégie adaptative pour désigner les personnes déplacées par les changements climatiques30. Leur cadre analytique peut être appréhendé selon la figure 1.
L’approche minimaliste ou les « sceptiques » : cette vision, dont le chef de file est le géographe Richard Black, ne remet pas en cause l’existence d’un facteur climat dans la décision de migrer. Contrairement aux productions scientifiques maximalistes, les minimalistes établissent une relation indirecte entre climat et migration. À côté du contexte socio-économique, politique et culturel, la dimension climatique/environnementale joue un rôle indirect dans la décision de migrer31. Afin de résister à la « tendance à assimiler populations à risque et déplacement de populations32 », ces analyses visent au contraire à prendre en compte des rapports de pouvoirs, de la dimension homme-femme, des classes sociales en présence et plus généralement du fait que les conséquences du changement climatique varient en fonction du contexte, de telle sorte que le même facteur environnemental aura un impact différent selon les caractéristiques des personnes qu’il touche (voir figure 2)
Pour cette approche, il apparaît donc difficile d’isoler empiriquement les facteurs climatiques dans la décision de migrer des populations : les populations n’agissent pas de façon linéaire d’une part, et, d’autre part, les contextes socio-économique, politique et culturel peuvent, dans certains cas, freiner ou accroître la migration induite. Autrement dit, la forte variabilité climatique peut maintenir des populations sur place en détruisant ou altérant leurs différents moyens de déplacement. Une des conséquences induites est que les populations avec un certain patrimoine socio-économique seront plus enclines à partir, laissant les pauvres dans des situations plus dramatiques.

À travers des études de cas contextualisées comme le programme EACH-FOR33 (2009), les minimalistes démontrent que la décision de migrer revêt un caractère multidimensionnel et que la migration peut s’inscrire dans une stratégie d’adaptation des ménages face aux impacts du climat. A contrario, ces études témoignent du fait que certaines populations ne peuvent pas migrer à cause d’un manque de ressource occasionné par les événements climatiques.
À travers une approche méthodologique tournée sur des études de cas où ils testent empiriquement la relation climat–migration, les minimalistes reconnaissent donc l’existence de migrants climatiques mais dénoncent les estimations et prévisions qu’ils jugent sans fondement scientifique34. Une polémique nous apparaît particulièrement éclairante : alors que Homer-Dixon35 stipule que le stress hydrique dû à la forte variabilité du climat en milieu rural bangladais explique les afflux massifs de population vers l’Inde plus arrosée, Black36 réfute cette affirmation. En effet, son étude empirique dans les villages démontre que d’autres facteurs comme le droit de propriété sur les terres, la politique de gestion de l’eau, le différentiel de niveau de vie et les incitations politiques sont aussi explicatifs que le climat.

2.2. Les politiques formulées

En raison de son origine anthropique, le débat sur le changement climatique est encore largement dominé par les sciences naturelles et par les études sur la population et l’environnement (P&E). L’attention est clairement portée sur le lien entre consommation des ressources fossiles et émissions de gaz à effet de serre (GES) et ses conséquences sur l’atmosphère (impacts de premier ordre), le climat (impact de second ordre), « les systèmes naturels » (impact de troisième ordre) et les « systèmes humains » (impact de quatrième ordre). En ce qui concerne les mesures à adopter, les premiers rapports d’évaluation du GIEC dans les années 1990 ont souligné le besoin de limiter les GES (mesures d’atténuation). L’adaptation est, à cette époque, essentiellement limitée à la gestion des ressources et à des solutions techniques telles que la productivité agricole, l’aménagement, la construction de barrages, etc. Face aux échecs répétés des politiques d’atténuation engagées, les stratégies d’adaptation tendent à s’imposer à l’agenda international.
Le thème de la migration climatique s’est trouvé classé au chapitre des impacts de quatrième ordre. Il n’est pas surprenant qu’il soit de nouveau abordé, dans une large mesure, à travers les hypothèses des études P&E, en particulier celles portant sur la menace de pénurie de ressources. En fait, indépendamment du discours sur le climat, le cadre analytique des études P&E a fourni des récits qui ont été recyclés pour interroger le lien entre environnement et migration. Se référant à l’existence d’une relation de cause à effet entre événements climatiques et forme de migration, les politiques formulées ont potentiellement deux objectifs principaux : réduire les externalités négatives de la migration climatique et jouer sur les effets bénéfiques pouvant résulter des déplacements de population contraints par le climat37. Afin d’atteindre ce double objectif, les stratégies politiques désirent s’inscrire dans un cycle de gestion ou de vie de la migration climatique intégrant les quatre phases devenues classiques : i) La prévention ou l’adaptation au changement climatique (la pré-migration climatique) ; ii) L’adaptation à la migration climatique ou le déplacement ; iii) La gestion des flux migratoires ou l’atténuation des externalités ; iv) La résolution de la migration ou l’intégration des migrants (réinstallation).
Remarquons que les troisième et quatrième phases vont au-delà des questions relatives au déplacement imminent des populations, et considère la migration comme un potentiel, comme un moyen d’adaptation au changement climatique. Reposant sur l’envoi de fonds, la « migration contrôlée » devient ainsi une partie de la solution du problème climatique. La réinstallation des communautés vulnérables répond partiellement au problème de la dégradation des ressources et cherche à le résoudre par la réinstallation des personnes dans des lieux aux conditions plus sûres et viables. La réinstallation est considérée comme la seule mesure envisageable pour protéger ceux qui vivent dans des endroits où aucune adaptation in situ n’est possible. Ce volet permet d’éviter une migration de masse incontrôlée perçue comme une forme de « maladaptation ». Les risques liés à la réinstallation sont cependant nombreux : privation de terres, chômage, itinérance, augmentation de la morbidité et de la mortalité, insécurité alimentaire, perte d’accès à la propriété commune et désagrégation sociale, le degré de gravité variant selon les groupes vulnérables (femmes, enfants, populations autochtones, etc.). Il s’avère ainsi nécessaire de « protéger le migrant des politiques climatiques » afin de sécuriser ses conditions de vie.
Quelque soit le jugement porté sur les normes encadrant la dimension migratoire des nouvelles politiques climatiques, un constat semble s’imposer : elles tardent à se traduire sur le plan opérationnel. Les autorités publiques ont toujours tendance à appréhender la migration climatique comme une forme de « maladaptation » aux changements climatiques, car les déplacements de population constitueraient une source accrue de risques pour les déplacés, mais également, sur les zones de déplacés38. De ce fait, rares sont les Programmes d’Actions Nationaux d’Adaptation (PANA) mis en œuvre à ce jour dans les pays les plus vulnérables.
Il nous semble donc possible de conclure avec Warner39 que les institutions et politiques contemporaines se révèlent inadaptées aux phénomènes de migrations climatiques actuels et à venir. Elles n’intègrent pas l’ensemble des dimensions de la migration et de leur variabilité. Elles se situeraient ainsi dans un « entre-deux » analytique et politique instable : délaissant le schéma de compréhension « maximaliste » des études originelles sur la migration climatique, elles ne seraient toujours pas parvenues à concrétiser des politiques soutenables inspirées par la vision « minimaliste ». Les politiques opérationnelles s’apparentent ainsi fréquemment à des interventions d’urgence marquées par une incohérence inter temporelle entre l’engagement structurel imposé par la migration climatique et les actions ou politiques conjoncturelles des décideurs publics40. Nous allons approfondir ce dernier point en prenant le cas du Sahel.

3. La gouvernance des migrations environnementales : le cas du Sahel

Surnommé « épicentre » des changements climatiques en raison des conditions climatiques extrêmes qui le caractérisent et de la population particulièrement vulnérable installée sur le territoire, le Sahel est confronté depuis des décennies à de redoutables défis : forte croissance démographique, pauvreté galopante, insécurité alimentaire et instabilité politique chronique. Les tendances climatiques régionales observées au cours des 40 dernières années dans le Sahel montrent une hausse globale de la température, des sécheresses fréquentes et graves, des inondations plus fréquentes et plus intenses ainsi que des précipitations généralement en augmentation sur certaines parties de la région (figure 3). Parallèlement aux importants facteurs sociaux, économiques et politiques, de telles tendances, si elles se renforcent, sont susceptibles de déboucher sur des migrations massives, des conflits répétés ou à une combinaison des deux41.
Face à l’importance de ces enjeux, on repère très peu de politiques d’adaptation dans la région reconnaissant les liens entre l’évolution des conditions climatiques et des réponses comportementales telles que les migrations et les conflits. Depuis le début des années 90, un ensemble de politiques et programmes d’adaptation face aux changements climatiques a certes été adopté (Convention Cadre des Nations Unies sur le Changement Climatique, 1992 ; Programmes nationaux d’adaptation, 2001 ; Publication des rapports du GIEC depuis 1990). Cependant, ces politiques traitent de la problématique du changement climatique exclusivement. Les flux migratoires induits sont marginalement pris en compte, car il s’agirait d’un problème de sécurité humaine où l’État-nation est censé exercer sa souveraineté afin de traiter le problème42. Cependant, les acteurs régionaux ou nationaux demeurent faiblement investis dans la gouvernance ou l’accompagnement des migrants environnementaux.
En dépit de la causalité étroite établie entre climat et migration43 et du fait que la migration peut constituer une stratégie d’adaptation aux risques climatiques44, les États sahéliens n’ont adopté aucune politique de gestion concertée des flux humains liés aux aléas climatiques. Les rares politiques et institutions existantes sont inappropriées et essentiellement nationales. Les politiques migratoires sont davantage destinées à répondre à une forme de migration spécifiquement économique et saisonnière des campagnes vers les centres urbains.
Afin de préserver voire sauvegarder les modes de vies paysans et d’assurer une stabilité socio-économique dans l’ensemble de la région sahélienne, les États devraient davantage se concerter à travers une gouvernance régionale de la migration. Une telle dynamique pourrait être favorisée par l’intégration systématique des aspects migratoires (protection des migrants climatiques ; stratégie gagnante d’adaptation ; définition cohérente des besoins des déplacés) dans les négociations économiques et climatiques régionales, aujourd’hui cloisonnées. En outre, la non-linéarité des effets attendus du climat sur la migration dans l’espace sahélien constitue un facteur de blocage dans la mise en place de politiques d’adaptation et d’atténuation appropriées. Prendre systématiquement en compte ces différents enjeux lors de la planification des mesures d’adaptation permettrait de réduire les risques de conflits et de migrations, d’aider à hiérarchiser les investissements d’adaptation et de renforcer la capacité d’adaptation aux changements climatiques dans la région.

Conclusion

Les premières mesures élaborées en réaction au changement climatique ont été pensées en termes de réduction des émissions de gaz à effet de serre. L’adaptation au changement climatique était volontiers considérée comme un aveu d’échec, malgré la réalité des impacts du réchauffement global dans de nombreux pays. Les modèles cognitifs ont heureusement évolué et l’adaptation est aujourd’hui plus volontiers considérée comme un complément nécessaire des politiques de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Ainsi, au-delà d’une estimation quantitative précise des migrants potentiellement impactés, un consensus a vu le jour au sein de la communauté internationale afin de reconnaître que le nombre de migrants poussés à l’exil devrait dépendre très largement des politiques d’adaptation élaborées afin faire face aux conséquences du changement climatique.

La migration elle-même, loin de représenter un échec de l’adaptation, pourrait aussi, dans certains cas, être développée comme une stratégie d’adaptation à part entière. Elle pourrait en effet se révéler particulièrement efficace dans les cas de dégradations progressives de l’environnement, et notamment afin de répondre à des situations de désertification préoccupantes telles que celles observées et anticipées au Sahel par exemple. Cependant, malgré les bonnes intentions, le risque que les politiques publiques soient mises en œuvre au détriment des personnes qu’elles sont censées soutenir doit être évalué, faute de quoi elles pourraient aboutir à l’accroissement de la vulnérabilité plutôt qu’à l’amélioration des conditions de vie des populations et à la résilience des communautés. Le manque de visibilité des principes normatifs guidant les décideurs en Afrique sahélienne ne permet pas de dissiper ces inquiétudes.