Article 2 : Les firmes multinationales russes, comparaison avec les multinationales chinoises

Les firmes multinationales russes : comparaison avec les multinationales chinoises

Wladimir Andreff

Les firmes multinationales (FMN) russes ont commencé à se développer après le choc et la crise de transition postcommuniste, à partir de 1994. Leur véritable essor date de 1999 lorsque la Russie se rétablit d’une grave crise financière en 1998. En cette période initiale, les FMN russes ressemblent beaucoup à celles originaires des pays en développement (PVD) et se distinguent des grandes FMN occidentales2 :
. Elles ne sont pas toutes en propriété privée, beaucoup sont des firmes publiques.
. Leur taille est modeste comparée à celles des FMN occidentales et japonaises.
. L’État interfère régulièrement dans leurs stratégies.
. L’essentiel de leur investissement direct à l’étranger (IDE) est localisé dans des pays proches ou frontaliers de la Russie.
. Le nombre de pays hôtes de leurs filiales étrangères est relativement faible.
. Le nombre total de leurs filiales étrangères est limité.
. Elles investissent principalement dans le secteur industriel alors que les grandes FMN occidentales concentrent la majorité de leur IDE dans le secteur tertiaire (services).
. La qualité de leurs produits et leur rentabilité sont inférieures à celles des grandes FMN.
Depuis 1999, et jusqu’en 2007, l’IDE sortant de Russie a connu le taux de croissance le plus rapide dans le monde, comparé aux autres pays d’origine des FMN, y compris l’IDE sortant des pays émergents et notamment des BRICS3. En 2007, la Russie est devenue le douzième pays investisseur à l’étranger du monde.
La crise a fait chuter l’IDE (voir Tableau 1 en annexe) sortant de nombreux pays en 2008 et 20094 ; la chute de l’IDE russe fut spectaculaire en 2008 en raison à la fois du désinvestissement par des FMN russes de leurs filiales étrangères et de la dépréciation des actifs de ces filiales. L’IDE russe a retrouvé sa croissance en 2009 et surtout en 2010 (+74% en un an) pour rechuter en 2011 (-17%). La crise se traduit donc par une instabilité de l’IDE sortant de Russie comme de beaucoup d’autres pays d’origine des FMN. En revanche, l’IDE sortant de Chine a continué à croître tous les ans depuis 2007.
Suite à leur croissance rapide, les FMN russes détiennent des montants non négligeables d’actifs à l’étranger en 2007 (voir Tableau 2 en annexe) et leurs revenus assurent à certaines d’entre elles une place parmi les 500 plus grandes firmes européennes. Cependant aucune FMN russe ne figure parmi les 100 plus grandes FMN classées selon l’importance de leurs actifs étrangers par la CNUCED5 ; trois FMN chinoises sont entrées dans ce classement, dont deux originaires de Hong Kong. Dans le classement Fortune Global 500, en 2011 on trouve 61 FMN chinoises et seulement 7 FMN russes.

1. Spécificités et déterminants de l’IDE sortant de Russie

L’orientation géographique initiale de l’IDE russe est tournée vers « l’étranger proche », i.e. les anciennes républiques soviétiques, nouveaux États indépendants de la CEI depuis 1992. L’IDE russe est très présent en Belarus, au Kazakhstan et en Ukraine. Viennent ensuite comme pays hôtes, les PECO (pays d’Europe centrale et orientale), anciens membres du Comecon où les firmes russes sont familiarisées avec les modalités de négociation commerciale et de transaction. Les pays de l’UE sont devenus en quelques années la troisième zone d’implantation de l’IDE russe. Cette répartition géographique caractérise la première décennie d’expansion des FMN russes. Elle s’est modifiée ensuite avec l’apparition de pays hôtes non européens importants, tels les États-Unis, le Canada, les Émirats Arabes Unis ou l’Inde. À partir de 2005, les FMN russes ont acquis des actifs dans les PVD, notamment en Inde et en Asie6. Elles perdent peu à peu leur spécificité de localisation7 en ex-URSS et en Europe centrale et tendent à « mondialiser » leur présence, la seule exception étant l’Amérique latine où ne se situe aucun des 30 premiers pays hôtes (voir Tableau 3 en annexe).
Des paradis fiscaux figurent parmi les principaux pays hôtes de l’IDE russe : Chypre, îles Vierges, Luxembourg, Jersey, Gibraltar, Bahamas, St Vincent & Grenadines, St Kitts & Nevis, Bermudes et île de Man qui attirent ensemble 58 % de l’IDE sortant total. Parmi eux, Chypre est une plaque tournante d’investissements circulaires (round tripping) de FMN russes en Russie passant par l’étranger pour des raisons fiscales ou autres (blanchiment des capitaux, transferts opaques). Les autres pays hôtes sont d’importants marchés d’exportation pour les produits russes (en Europe), ou des pays de culture russe y compris où la langue du business est le russe (CEI, certains PECO), ou qui ont des liens politiques étroits avec la Russie (Belarus, Kazakhstan), ou enfin des marchés éloignés où l’IDE, épargnant des coûts de transport, est plus avantageux que l’exportation (États-Unis, Canada).
La répartition sectorielle de l’IDE russe est mal renseignée8, mais en partie dérivée de la structure sectorielle interne de l’économie russe qui est, selon Rosstat9, en pourcentage du PIB : commerce 21,3 %, industrie manufacturière 18,0 %, services 15,0 % (incluant la finance), transport et communications 9,6 %, industrie minière 9,5 %, construction 6,7 %, éducation, santé et secteur social 5,9 %, administration, défense et sécurité sociale 5,1 %, agriculture 5,0 % et électricité, gaz et eau 3,0 %. Par rapport à cette structure intérieure, l’IDE russe est plus concentré sur certaines branches si l’on en juge à l’activité des principales FMN russes, à savoir le pétrole et le gaz (Gazprom, Lukoil, Itera, Tatneft, Novatek), les industries minières et métallurgiques (Severstal, Evraz, Norilsk Nickel, Alrosa, Basic Element, NMLK, Mechel, TMK, Koks, Metalloinvest, MMK, and Novolipetsk Steel) et des industries traditionnelles - construction, énergie, machines, chimie (Eurocement, LSR Group, Inter RAO, Renova, OMZ, Borodino, Eurochem, Acron), toutes héritées des industries lourdes prioritaires de l’ancienne planification soviétique. Quelques FMN importantes se sont aussi développées depuis 2000 dans des industries restructurées et modernisées : téléphone (MTS), télécoms (Vimpelcom, Sitronics, Alfa Group, Altimo, Megafon), aéronautique et matériel militaire (RTI Systems, Korolev Rocket and Space Corporation Energia, NPO Mashinostroyenia) et les banques.
Il n’existe pas pour l’heure de théorie définitive expliquant les spécificités et les déterminants de l’IDE sortant de Russie. Un test économétrique10 a vérifié l’adéquation du modèle de sentier de développement de l’IDE – investment development path11 – au cas de l’IDE des pays en transition y compris la Russie. Il en résulte que l’IDE sortant de Russie est principalement déterminé par des facteurs internes à l’économie russe, à savoir : le niveau de développement économique du pays d’origine (le PIB par habitant pour l’aspect quantitatif, la structure sectorielle du PIB pour l’aspect qualitatif), son niveau technologique (nombre de brevets déposés, nombre d’ingénieurs et scientifiques pour 1.000 habitants) et sa dotation en ressources naturelles et matières premières. Un autre facteur interne à l’économie russe déterminant la sortie d’IDE est le mauvais climat d’investissement qui y a régné jusqu’en 1998, l’IDE étant alors une sorte de fuite des capitaux vers l’étranger12. Un modèle plus récent13 explique l’IDE sortant de Russie par des facteurs extérieurs à l’économie russe : la taille du marché des pays hôtes de l’IDE russe et la dotation en ressources naturelles des pays hôtes. Une de ses limites est de ne pas prendre en compte les interventions de l’État russe susceptibles de favoriser l’IDE des FMN russes.
Les FMN russes ne sont pas transparentes et publient le moins possible d’information sur leurs activités à l’étranger. Cette stratégie typique d’opacité, bien qu’en légère régression, est particulièrement marquée pour les investissements circulaires via les paradis fiscaux. Une seconde stratégie, confirmée par le déterminant taille du marché des pays hôtes, est que l’IDE russe est réalisé pour prolonger la présence sur un marché acquise par des exportations préalables ; ceci vaut pour les marchés extérieurs traditionnels hérités de l’ère soviétique, tels que les pays de la CEI et les PECO, mais aussi pour les pays ouest-européens, notamment ceux de l’UE. Toutefois dans les industries minières, le gaz et le pétrole, l’IDE russe cherche plutôt à s’assurer du contrôle de ressources naturelles par des firmes telles que Gazprom, Lukoil, Norilsk Nickel, Severstal, et autres. Les FMN russes n’ont pas encore adopté une stratégie basée sur un IDE de rationalisation de la production, i.e. d’abaissement des coûts par des délocalisations à la recherche de coûts plus faibles, en particulier un faible coût unitaire du travail, alors que de telles opportunités existent dans les pays de la CEI et les PVD.
La dernière stratégie repérable est l’IDE cherchant à acquérir des actifs cruciaux à l’étranger en procédant au rachat ou à la fusion avec des firmes étrangères. Les FMN russes utilisent cette stratégie pour acquérir des actifs à haute technologie disponibles dans les pays développés – États-Unis, Canada, Italie, Suisse surtout – et plus encore pour consolider leur position de contrôle sur des ressources naturelles à l’étranger. Elles y ont été encouragées par les plus hautes autorités de l’État russe, notamment par D. Medvedev quand il était président de la République. Enfin, des FMN russes signent des accords de partenariat stratégiques (en moyenne 40 par an) avec des firmes étrangères, en particulier des FMN d’autres pays. Ces alliances leur facilitent l’accès à des marchés étrangers et à des actifs technologiques dont elles ne disposent pas elles-mêmes. En 2008, le président Medvedev a invité les firmes russes « à copier la Chine » pour ce qui est de l’IDE sortant, mais, pour l’heure, une agence destinée à apporter un soutien aux investisseurs russes à l’étranger n’a toujours pas été créée, comme il fut envisagé, sous les auspices de la Vneshekonombank (banque des relations économiques extérieures). Une comparaison avec les FMN chinoises s’impose.

2. Les multinationales chinoises : quelles différences ?

Les firmes chinoises ont réalisé leurs premiers IDE beaucoup plus tôt que les firmes russes, dès 1969, principalement sur les marchés d’exportation de leur pays d’origine14. De cette précocité comparée, elles tirent certains avantages compétitifs, notamment en étant nettement plus nombreuses (3.249 sociétés mères de FMN chinoises recensées en 2005 contre moins de 1.000 pour les FMN russes), et ceci malgré l’internationalisation accélérée des firmes russes pendant les années 2000. (voir Tableau 4, les principales FMN chinoises en annexe)
Une part importante (75 %) de l’IDE sortant de Chine se dirige vers Hong Kong et d’autres paradis fiscaux (voir Tableau 5). Il est estimé qu’entre la moitié et les deux tiers de l’IDE chinois à Hong Kong retourne en fait vers la Chine formant ainsi un investissement circulaire (round tripping) des FMN chinoises en Chine. Les autres pays hôtes importants de l’IDE chinois sont localisés principalement dans une région assez proche, l’Asie du Sud-Est et l’Asie orientale, avec 15 des 36 premiers pays hôtes. Viennent ensuite des pays développés, riverains du Pacifique, tels l’Australie et les États-Unis. Les FMN chinoises, comme les russes, privilégient donc d’abord une localisation géographique à proximité du pays d’origine puis des pays développés à économie de marché. Cependant, dans le cas chinois, les FMN ont déjà significativement investi en Afrique et même en Amérique latine. La répartition géographique de l’IDE sortant de Chine est plus diversifiée que celle de l’IDE russe. Les FMN chinoises investissent aussi dans les pays en transition ; c’est une part minime de l’IDE sortant (3 %), concentré d’abord en Russie, puis en Asie centrale (Kazakhstan, Mongolie, Turkménistan) où les firmes chinoises concurrencent les FMN russes. Ceci débouche sur l’asymétrie suivante : la Chine investit fortement en Russie et dans plusieurs pays de la zone de proximité et d’influence de la Russie, alors que l’IDE russe en Chine et dans les pays asiatiques proches de celle-ci est minime.
La structure sectorielle de l’IDE chinois est nettement différente de celle de l’IDE russe et s’apparente à celle des FMN des pays développés, avec 60 % de l’IDE dans les services, la banque et le commerce. Vient ensuite l’IDE dans le pétrole, le gaz et les industries minières, mais, à la différence de l’IDE russe, il s’agit exclusivement pour les FMN chinoises d’investir pour assurer l’approvisionnement de l’économie chinoise en énergie et en matières premières qui lui font défaut, en provenance d’Australie, de Russie, du Canada, d’Asie centrale et d’Afrique. En revanche, les FMN chinoises investissent relativement de moins en moins dans les industries manufacturières à l’étranger dont la part dans l’IDE total a chuté de 10 % en 2004 à 6 % en 2010. On note aussi que les FMN chinoises en propriété privée réalisent des IDE pour desservir des marchés étrangers tandis que les FMN publiques investissent davantage dans les ressources naturelles à l’étranger. Quelque soit le régime de propriété, l’IDE des firmes chinoises est très orienté vers l’acquisition d’actifs disponibles dans les pays développés, surtout des technologies facilement commercialisables. C’est l’objet des acquisitions de firmes occidentales par les FMN chinoises telles que Geely rachetant Volvo, Lenovo/IBM PV Business, BAIC/Saab, Sinopec/Addax Petroleum ou CNPC/Canadian Energy. Avec la hausse du coût du travail en Chine, l’IDE de rationalisation de la production (délocalisation) a commencé ces dernières années vers des pays à faibles coûts unitaires du travail, comme le Vietnam et la Corée du Nord.
Les principaux déterminants des IDE chinois sortants ont été davantage étudiés que pour l’IDE russe. Le modèle de référence15 a testé que l’IDE chinois est expliqué par la taille du marché des pays hôtes, par le fait qu’ils soient membres de l’OMC et par une proximité par rapport à la culture chinoise, mais ni par leur dotation en ressources naturelles, ni par leur niveau technologique. Il manque cependant dans ce modèle des facteurs internes à l’économie chinoise, susceptibles de susciter la sortie d’IDE, notamment la politique de l’État chinois incitant les firmes chinoises à investir à l’étranger. Un modèle ultérieur16 a vérifié que l’accès aux ressources naturelles est un déterminant significatif de l’IDE chinois tandis qu’une autre étude17 a montré que les FMN chinoises investissent dans les ressources naturelles dans des pays hôtes à faible gouvernance (État faible et peu efficace, peu de respect des institutions, corruption), ainsi qu’on le constate dans certains pays africains.

3. La place des multinationales dans les capitalismes d’État russe et chinois

Avant la crise actuelle, les FMN russes étaient considérées comme une forme de pouvoir (soft power) complémentaire du pouvoir militaire de l’État russe, en particulier dans les pays de « l’étranger proche »18. Pendant la période Eltsine, l’État a encouragé par sa politique de privatisation la formation de firmes privées – totalement ou partiellement – en position de monopole ou d’oligopole, mais n’a pas cherché à promouvoir leur IDE sortant. Sous Poutine, la promotion de l’IDE est explicite afin qu’il serve les objectifs stratégiques de la nation en parallèle à une politique de « champions nationaux » dans les industries-clés du développement de la Russie.
Dans les années 2000, l’État a renforcé son rôle dans l’économie russe, tant par l’expansion rapide des firmes publiques que par des renationalisations partielles. Ainsi, l’État a augmenté sa part dans le capital de Gazprom de 38,4 % à 50 %, Gazprom a racheté le pétrolier privé Sibneft ou encore la firme d’État Rosneft a acquis des actifs de la firme privée dissoute Yukos. En 2007 ont été créés sept grands trusts d’État en charge de restructurer des secteurs stratégiques (aéronautique, chantiers navals, énergie nucléaire, nanotechnologies, banque) qui, depuis lors, s’internationalisent en acquérant des actifs technologiques à l’étranger. Leurs stratégies sont à la fois au service de la politique de modernisation de l’économie russe et de la politique internationale du pays. Les relations sont devenues de plus en plus étroites entre des FMN russes et l’État jusqu’à fournir à celui-ci ses principaux dirigeants (D. Medvedev, président de la République, I. Sechin, vice-premier ministre, tous deux anciens PDG de Gazprom). L’affaiblissement des oligarques privés depuis le démantèlement de Yukos en 2004 et le contrôle des groupes industriels-financiers par l’État sont désormais des traits typiques du capitalisme en Russie. Les grandes FMN russes sont invitées et incitées oralement, dans des discours de Medvedev et Poutine depuis 2007, à s’internationaliser davantage tout en suivant les principaux objectifs de la politique étrangère de la Russie.
Les relations entre l’État et les FMN russes ont évolué. Dans les années 1990, elles étaient marquées par la capture de l’État par des intérêts privés19 et par le détournement des actifs de l’État vers des patrimoines privés20. À présent s’est mis en place un nouveau schéma « d’échanges de bons procédés » entre l’État et les grandes firmes, dont les FMN. Celles-ci bénéficient de subventions, d’exemptions fiscales et de diverses aides de l’État mais « en échange » elles doivent s’acquitter, sans se plaindre, de certains devoirs (accepter des prix régulés, des contrôles administratifs répétés), se traduisant par des coûts supplémentaires et une perte de temps dans les communications avec les bureaucrates d’État. De fait, les objectifs d’expansion des FMN russes, privées et publiques, à l’étranger sont rarement autonomes de la stratégie étatique de la Russie visant à redevenir un joueur global de l’économie mondiale. L’État apporte son soutien diplomatique et stratégique aux FMN russes hors de leurs frontières, spécialement en Asie centrale, ailleurs aussi.
La crise financière a fourni une dernière opportunité à l’État pour accentuer son emprise sur l’économie, notamment en reprenant les actifs ou les firmes des oligarques trop endettés auprès des banques occidentales. Lorsqu’il renfloue de telles firmes, l’État nomme un de ses représentants dans le conseil d’administration disposant d’un droit de veto sur les décisions prises. Des exemples sont Norilsk Nickel, le groupe Alfa ou NPO Saturn. D’une certaine façon, l’alliance entre État et FMN russes s’est renforcée pendant la crise. L’admission de la Russie à l’OMC en décembre 2011 va probablement faciliter l’expansion des FMN russes à l’étranger, mais la demande internationale d’une plus grande transparence dans leur gouvernance et dans leurs relations avec l’État va certainement s’accentuer.
Contrairement à la Russie, l’intervention de l’État dans la décision des firmes d’investir à l’étranger est très directe et organisée en Chine, surtout depuis le lancement en 1999 de la politique d’expansion mondiale (zou chu qu) par le Président de la République Jiang Zemin et le Premier Ministre Zhu Rongji. Trois niveaux de la hiérarchie administrative sont impliqués : le Conseil d’État définit la politique d’IDE sortant à long terme ; le Conseil National de Recherche de Développement (CNRD) est responsable des stratégies concrètes d’IDE ; à un troisième niveau interviennent des organes plus techniques : le département des IDE au sein du CNRD établit la liste des branches prioritaires pour l’IDE sortant, examine et approuve les projets, le Ministère du Commerce Extérieur négocie les accords bilatéraux d’investissement et de non double taxation, le Ministère des Finances débloque les aides financières à l’IDE et l’Administration de Contrôle des Changes approuve les sources de financement et gère les attributions de devises afférentes à l’IDE sortant. Depuis 2003, les autorités provinciales supervisent tous les IDE de moins de 3 millions de dollars. Ainsi l’État central, ou décentralisé en province, contrôle les décisions d’investir à l’étranger. Depuis l’admission de la Chine à l’OMC en 2006, l’État a dérégulé le contrôle des changes et, en 2009, a assoupli les procédures d’approbation de l’IDE sortant. Le 12ème Plan quinquennal démarrant en 2010 encourage les firmes à accélérer leur internationalisation et à investir selon les lignes directrices annoncées par l’État, mais avec plus d’autonomie.
L’essentiel de l’IDE chinois (84 % du total) est réalisé par 160 FMN publiques placées sous le contrôle du Conseil d’État. Un nombre croissant de firmes plus petites ont investi à l’étranger surtout depuis 2006, mais la taille de leurs projets est comparativement mineure. Dans la mesure où elles sont en situation dominante, souvent de monopole, dans l’économie chinoise, notamment pour les ressources naturelles, les infrastructures et les télécoms, les FMN publiques sont suspectées par leurs concurrents étrangers de continuer à se comporter en monopole hors de Chine d’une part et, d’autre part, d’agir de façon à augmenter le pouvoir de l’État chinois hors de ses frontières et d’y promouvoir les intérêts du gouvernement chinois et du Parti communiste. Ce n’est pas sans fondement sachant qu’elles reçoivent le soutien de l’État sous forme de lignes de crédit et de bas taux d’intérêt qui réduisent leurs coûts en capital et leur confèrent un avantage compétitif spécifique vis-à-vis des autres FMN, dont les occidentales. Les PDG des 53 plus grandes FMN publiques sont directement nommés par le Parti communiste et la plupart des autres directeurs le sont par une Commission dépendant du Conseil d’État. Dans ces conditions, les pays hôtes de l’IDE chinois sont très préoccupés par la qualité et l’indépendance, probablement faibles, de la gouvernance des FMN chinoises et l’influence décisive de l’État sur leur gestion.
Une différence significative entre les FMN russes et chinoises est que beaucoup des premières ont été antérieurement privatisées alors que le gouvernement chinois, très réservé à l’égard des privatisations, s’est borné à transformer les anciennes firmes d’État en sociétés par actions, considérant que cela suffisait à améliorer leur management. Bien que cotées en bourse, en Chine et à l’étranger, l’État garde une majorité de contrôle dans le capital de ces FMN publiques. Le risque est élevé que, comme en Russie dans des firmes publiques, partiellement privatisées ou contrôlées par des managers, ceux-ci se livrent à une appropriation privée des actifs de l’État en les transférant vers leurs patrimoines personnels, au détriment des éventuels actionnaires minoritaires non étatiques21. Un contrôle absolu de l’État, sans aucune force de contre-pouvoir, crée aussi les conditions d’épanouissement de la corruption22, que l’actualité récente en Chine confirme. Au total, tout se passe comme si « tout ce qui est bon pour les FMN chinoises est bon pour la Chine » sous la houlette d’un État qui gère la « Chine S.A. ».

Conclusion

Le texte ci-dessus révèle diverses similitudes entre les FMN russes et chinoises ; cela n’a rien d’étonnant puisque ces dernières sont, ici et là, issues de la transformation de deux anciennes économies planifiées communistes. Quelques différences peuvent cependant être relevées pour conclure : la Russie et ses firmes ont moins tiré parti que la Chine et les siennes d’un important afflux d’IDE entrant pour s’initier à la concurrence mondiale ; l’IDE russe est moins tourné vers l’Amérique latine ; les IDE entre la Russie et la Chine (et leurs zones d’influence respectives) sont d’importance très inégale, avec une forte asymétrie en faveur de l’IDE chinois ; la proportion de l’IDE total réalisée par des FMN privatisées est très supérieure parmi les FMN russes, malgré les renationalisations de la dernière décennie ; enfin le soutien étatique à l’IDE sortant est largement plus institutionnalisé en Chine qu’en Russie.