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Editorial La crise actuelle dans les pays...

vendredi 17 octobre 2014

Editorial

La crise actuelle dans les pays des Centres
peut-elle constituer
une chance nouvelle de développement
pour les Périphéries ?

Aucune illusion ne peut subsister : la crise économique et financière qui a éclaté à partir de 2008 dans les pays des Centres est profonde et durable. Dans un espace économique mondialisé, elle affecte également les pays des Périphéries qui, nous le rappelons, en avaient éprouvé les premiers signes avant-coureurs (crise alimentaire puis crise énergétique) avant même qu’elle n’éclate sous sa forme financière dans les Centres. Par delà les effets récessifs que cette crise peut exercer aujourd’hui sur les économies et sociétés fragiles des Périphéries, peut-elle apporter des opportunités nouvelles de développement à ces pays ?
Dans les pays des Centres, l’importance de la crise et de ses effets se mesure à la désillusion enregistrée dans les perspectives actuelles établies par les principaux experts occidentaux. L’espoir de voir les effets destructeurs de la crise financière combattus efficacement par des politiques concertées de relance a fait long feu et débouche sur le constat d’une sortie de crise plus improbable ou de plus longue haleine que prévue. Les taux de croissance du produit intérieur brut (PIB) obtenus ou attendus suivant les perspectives économiques de l’OCDE sont reportés dans le tableau ci-après.
Il est nécessaire d’ajouter que l’OCDE, après la parution de ces perspectives pour 2011, a révisé à la baisse ses estimations pour la zone euro et les États-Unis, ce qui accentue encore les conclusions d’une reprise économique décevante, voir inexistante. Nous savons que, depuis le premier semestre 2011, un certain nombre de pays de la zone euro sont entrés en récession.
Ces chiffres globaux ne sont sans doute pas la meilleure mesure de la situation réelle de ces économies des Centres. Ce qui devrait être retenu serait plutôt le caractère imprévisible de leur évolution à court, ou même à très court terme, la révision des perspectives de l’OCDE en témoigne. En arrière plan de cette imprévisibilité se trouvent des incertitudes qui pourraient conduire à des mécanismes de récession.

La première de celles-ci concerne le prix élevé des produits de base dont les produits énergétiques. Il est permis d’en craindre des tensions inflationnistes (ce qui, dans la conjoncture présente des économies des Centres, ne serait pas forcément une mauvaise chose !), mais surtout que soient menées, pour les corriger, des politiques anti inflationnistes dont on connaît maintenant fort bien les effets récessifs. Au nom de la sacro sainte compétitivité, comme en celui de la défense d’un taux de change élevé de la monnaie du pays ou de la zone, faire le choix de sacrifier l’emploi et le niveau de vie de la population n’aurait rien de surprenant tant demeurent dominant les principes de l’économie libérale orthodoxe.

Le second facteur d’incertitude concerne le fardeau des dettes souveraines. Il est particulièrement sensible dans la zone euro et conduit à la mise en place de politiques drastiques d’austérité. Il s’agit là de politiques pro cycliques : dans le contexte d’une activité économique réduite, elle réduisent encore davantage celle-ci et peuvent mener à la récession. Les économies concernées se trouvent alors bien près d’un engrenage infernal ; les politiques d’austérité qui devraient leur permettre de faire face puis de réduire les dettes publiques, parce qu’elles conduisent à une diminution de la production, rendent ces économies graduellement de moins en moins capables de faire face à des dettes qui, arrivé à ce point de l’engrenage, les étranglent.

Le dernier facteur d’incertitude repose sur le niveau élevé atteint par le chômage dans les économies des pays centraux. En moyenne, les pays membres de l’OCDE sont passés d’un niveau de chômage atteignant 5,7 % de la population active au premier trimestre 2008 à 8,7 % au quatrième trimestre 20091. Depuis ce niveau est resté supérieur à 8 %, toujours en moyenne, ce qui cache des différences marquées d’un pays à l’autre. Ce chômage de masse peut également avoir des effets récessifs s’accumulant de période en période, et cela d’autant plus que le chômage de longue durée représente une fraction importante des travailleurs privés d’emploi. Confrontés à cette situation, les ménages peuvent réduire leur consommation, soit parce que touchés directement ils constatent une baisse de leurs revenus, soit parce que les craintes que provoque ce chômage les conduisent à accroître leur épargne. Dans chacun de ces cas possibles, le chômage élevé ne peut que conduire à un chômage plus élevé encore du fait de la baisse d’activité économique qu’il provoque. Les économies des Centres entreraient ainsi dans une situation durable et bien connue d’équilibre de sous-emploi.

Ces différents facteurs d’incertitude sont d’autant plus sérieux que les déséquilibres profonds de la période d’avant 2008, ceux du temps où la mondialisation paraissait encore « heureuse » n’ont pas été corrigés par la crise et demeurent. Il en est ainsi des déséquilibres profonds et durables des balances commerciales ou des balances courantes. Nous pouvons constater qu’en 2010, les importants déficits des États-Unis (690 milliards de dollars) ou de l’Union européenne, compté hors des échanges intra européens (190 milliards), s’accompagnent en toute logique des excédents dégagés par d’autres, la Chine (180 milliards) ou le Japon (77 milliards)2. Les pays ou les zones durablement déficitaires, comme c’est le cas des États-Unis depuis fort longtemps, ne peuvent faire face qu’en s’endettant à l’international, ce qui reproduit les conditions propices à de nouveaux désordres financiers.
La crise actuelle qui frappe les pays des Centres est donc profonde, comme le constate de nombreux commentateurs et décideurs politiques. Qu’en est-il pour les pays périphériques ? Il est manifeste qu’ils n’ont pas été épargnés par cette crise.
Si nous prenions le cas du continent africain comme symbole de ces pays des Périphéries, nous aurions un exemple concret de la manière dont la crise financière puis économique a pu les atteindre. Tout d’abord, il convient de remarquer qu’en Afrique comme dans d’autres régions périphériques, la transmission de cette crise se produit au terme d’une période où la croissance économique a été forte, de l’ordre de 5 % de 2000 à 2006. Après la période de quasi stagnation qui a accompagné les plans d’ajustement structurel de la fin du siècle précèdent, des espoirs nouveaux pouvaient émerger. Cette période heureuse a pris fin avant même que n’éclate la crise financière par le renchérissement des produits alimentaires et, pour un certain nombre de ces pays, des produits énergétiques, à un moment où de nombreux États avaient perdu les moyens d’en protéger les populations par un subventionnement des biens de consommation de première nécessité.
Dans ce contexte, la crise financière, qui éclate dans les pays centraux, « s’est propagée, au cours du dernier trimestre 2008, par le biais des marchés financiers de la région qui ont dû faire face au retrait de nombreux investisseurs étrangers. Puis, au premier trimestre 2009, les difficultés ont été aggravées par la chute des exportations »3. En moyenne, cette propagation de la crise s’est traduite par un brusque ralentissement de la croissance, celle-ci passant d’un taux de 4,8 % en 2008 à 2,5 en 2009. Cette moyenne cache bien sûr de fortes différences entre les pays africains, certains, en Afrique australe ou en Afrique subsaharienne, connaissant une récession.
Les différents canaux par lesquels s’est opérée cette transmission de la crise sont bien connus. Le coup de frein brutal donné aux investissements étrangers et aux exportations a eu pour effet de ralentir brutalement l’activité économique. Cependant, comme dans les pays centraux, plus que le ralentissement de la croissance, c’est la montée des incertitudes qui constitue l’aspect essentiel de la conjoncture africaine.
Les fluctuations des prix internationaux des produits bruts et de l’énergie sont des révélateurs de cette incertitude accrue. La montée du prix des produits alimentaires de base se répercute sur les populations par une cherté aggravée du coût de la vie. Si la hausse des cours du pétrole augmente les rentes pétrolières dans les pays africains producteurs, elle fait de l’énergie un produit « de luxe » dans les autres. Les fluctuations, c’est-à-dire le passage d’une tendance haussière à une tendance baissière, inversent ces conséquences, sans les corriger : se prémunir contre les méfaits d’une dépendance trop marquée en matière de pétrole ou de produits alimentaires importés exige des investissements que l’impossibilité d’avoir une vision sur le long terme rend hasardeux. Ce n’est donc pas tant le fait que des explosions sociales contre la vie chère aient pu se produire, traduisant en cela le mal vivre des plus humbles, qui semble le plus inquiétant, mais le fait que rien ne paraît empêcher le renouvèlement des causes de ces explosions.
L’évolution des transferts de revenu des travailleurs expatriés relève de la même logique. Les difficultés d’emploi dans les pays d’accueil entrainent leur amoindrissement, ce qui suivant la situation sociale des bénéficiaires se traduit par des revenus diminués et des difficultés croissantes. Cette réduction du revenu affecte la consommation intérieure et, en conséquence le niveau de l’activité économique dans le pays de départ des migrants. De plus, lorsque ces transferts sont adressés aux plus démunis, il est probable que la transmission de la crise aux Périphéries se traduira par une augmentation du niveau de la pauvreté.
À ces incertitudes économiques s’ajoutent une certaine imprévisibilité du devenir politique du continent africain. L’actualité a montré en 2010 et en 2011 combien les pays centraux restaient attachés à défendre par tous les moyens, y compris militaires, leur contrôle économique et politique des pays de la région, une région dont les richesses naturelles encore accessibles attirent bien des convoitises que renforcent encore davantage la crise économique dans les pays centraux.
Pourtant, faut-il ne voir ainsi de la crise actuelle que de nouveaux obstacles, dressés contre le développement des pays africains et plus généralement des pays périphériques ? Cette question ne peut manquer de nous inciter à recenser des opportunités nouvelles apparues avec cette crise.

Le premier élément reste bien contradictoire. Les flux d’investissement direct à destination du continent africain diminuent, passant de 73 milliards de dollars en 2008 à 55 milliards en 2010. Paradoxalement, ce signe négatif mais partagé par la région de l’Asie occidentale (Moyen-Orient) et l’Europe orientale, trouve un démenti dans l’attrait nouveau exercé par les fonds africains d’investissement auprès des investisseurs internationaux4. L’Afrique intéresse les investisseurs à partir du moment où des progrès ont été réalisés en matière d’infrastructure et où les cours des matières premières restent élevés. De plus, en dépit de la crise, le plus grand nombre des pays riches a maintenu ses efforts en faveur de l’aide aux pays africains les plus pauvres (allégements de dette au profit des pays pauvres très endettés, par exemple). Ceci pourrait donc signifier que le recul des apports étrangers d’aide et de capitaux pourrait n’être que passager. Il convient pourtant de rester prudent en conservant le souvenir de ce que deviennent les efforts des plus riches en faveur des plus pauvres lorsque les premiers connaissent de graves difficultés. Cependant l’existence d’une certaine dynamique de croissance en Afrique est confirmée par le chiffre moyen de celle-ci en 2010 : 4,7 % soit presque le rythme de croissance de 2008 (4,8 %).

La retombée sociale de ces quelques dernières années de croissance constitue un second élément nouveau. Elle consiste en l’émergence d’un ensemble de groupes sociaux ayant bénéficié de cette croissance, « que leur pouvoir d’achat classe aujourd’hui entre les très pauvres et la classe moyenne5 ». Les gains journaliers de ces « enseignants, infirmiers, petits commerçants, salariés du privé6 », de l’ordre de 2 à 10 dollars par jour, font que l’accès à une consommation, certes modeste, leur devient possible. Une possibilité d’élargissement du marché intérieur, sans attendre l’émergence d’une hypothétique classe moyenne, s’ouvre alors. Ce n’est qu’une possibilité car le point clé demeure, à savoir si des productions domestiques accompagneront cet élargissement, créant le cercle vertueux d’une croissance tirée par le marché intérieur.

Un troisième élément peut également être noté. Il s’agit de l’expérience acquise par les responsables africains au cours de la période noire des programmes d’ajustement structurel. Aucun des pays africains n’a appliqué de manière stricte les recommandations de ces programmes7. Les résultats parfois heureux de ces résistances sont à la fois des critiques virulentes contre l’ultralibéralisme ambiant et des encouragements à chercher d’autres voies de développement.
La venue en Afrique de nouveaux partenaires économiques, des pays émergents, comme l’Inde et la Chine, peut créer des opportunités nouvelles pour les pays africains. Si les intentions avouées de ces nouveaux venus ne les distinguent pas des intérêts défendus par les pays centraux (les richesses naturelles du continent), les modalités des coopérations offertes à leurs fournisseurs africains sont éloignées de celles pratiquées par les pays centraux. Au premier chef de ces différences figure la quasi absence de conditionnalité exigée par ces partenaires émergents, qui fait que ceux-ci se sont, dans un premier temps, tournés vers des pays africains que l’Occident avait exclu de la communauté internationale. L’opportunité nouvelle ainsi créée tient autant de l’importance que ces pays sont appelés à prendre dans le commerce international que de l’obligation qu’ils imposent aux pays centraux de réviser leur propre coopération. Dans chacun de ces cas, les marges de manœuvre des pays africains en matière de politique de développement seront élargies.
Enfin, les réactions brutales et contradictoires de certains pays des Centres aux révoltes populaires qui ont éclaté au Maghreb et au Moyen-Orient ont eu de tels effets et de telles répercussions aux yeux de la communauté internationale qu’il paraît difficile qu’elles puissent se renouveler, sans encourir le désaveu et la condamnation de celle-ci. Au plan politique, cette moindre menace exercée par les Centres rend également possible l’existence de « marges de manœuvre » plus étendues pour les pays des Périphéries.

Il peut paraître présomptueux de présenter le désastre économique, financier et politique actuel comme une chance nouvelle pour les pays des Périphéries et tout particulièrement de l’Afrique. Peut-on en effet parler de chance ? Sans doute pas. Ce ne sont que des opportunités nouvelles offertes aux « décideurs » du sud, sous la forme de plus larges « marges de manœuvre », à ce moment particulier de la conjoncture mondiale. Les saisir imposerait tout d’abord une certaine solidarité ou même une unité entre pays en développement, à l’échelle mondiale ou à celle d’une région. Mais cette entente ne serait rien sans la volonté politique de rompre avec les recettes ultralibérales qui ont fait la preuve de leur nocivité. Sans la volonté de penser un autre développement, respectueux des hommes et des États, au nord comme au sud.

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