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Article 3 : L’industrie pharmaceutique, obésité entrepreneuriale

dimanche 13 septembre 2015

L’industrie pharmaceutique : obésité entrepreneuriale (au Nord, sur le Sud)

Henri Houben et Erik Rydberg

Bloquer et faire reculer la propagation du sida. Idem pour la malaria. Et réduire la mortalité maternelle de trois quarts. D’ici à 2015. Tels sont les cinquième et sixième objectifs du millénaire pour le développement que les Nations unies se sont fixés en 2005. Et puis réduire la misère du monde, de moitié. Elle est concentrée, mais non limitée, à la "Périphérie", les pays dits du Sud. La santé (l’absence de soins de santé) occupe une place de choix dans le cortège des images que l’on reçoit de "là-bas". L’accès aux soins de santé devrait être un droit pour tous. De facto, il est un business pour quelques-uns.
Les "douze salopards", pourrait-on dire, par approximation, car selon les classements, comme on le verra, ils sont tantôt onze, tantôt douze, tantôt encore quinze à régner sans partage sur la production et le commerce mondial de la pharmacopée, bref, une poignée de très grosses sociétés transnationales. Grosses : elles ont un chiffre d’affaires qui dépasse le produit intérieur brut de la plupart des nations pauvres du Tiers-monde et, lorsque ce secteur privé-là entre en relation avec ces pouvoirs publics-ci, cela rend en général le bruit mat du pot de fer heurtant le pot de terre. Le combat pour obtenir, de haute lutte, en 2003, devant l’Organisation mondial du Commerce, de médiocres exemptions en faveur des médicaments génériques est bien connu. C’est un arbre qui cache mal la forêt.
On en veut pour preuve la mésaventure survenue en 2008 à cette cargaison de produits pharmaceutiques indiens à destination du Brésil. Lors de son transit à Rotterdam, le vaisseau sera arraisonné et la marchandise mise sous séquestre par les autorités du pays sur plainte des transnationales états-uniennes DuPont et Merck, au motif que la première en avait le brevet et, la seconde, l’exclusivité des droits de marketing. En droit, cela ne concernait ni l’Inde, ni le Brésil : leur malheur venait de l’Europe. Les deux transnationales avaient en effet actionné le règlement européen n°1383 du 22 juillet 2003 qui autorise les autorités douanières à saisir des marchandises en transit lorsqu’il y a soupçon de violation des droits liés à la propriété intellectuelle. L’Inde et le Brésil, appuyés par quinze autres pays du Tiers-monde, eurent beau protester, et notamment sur la base des règles de l’Organisation mondiale du Commerce consacrant l’inviolabilité des marchandises en transit, rien n’y fera. Du côté de l’Union européenne et de son ambassadeur à l’OMC, Eckart Guth, il sera rétorqué, non sans arrogance, qu’il n’y avait pas là matière à « déclencher un débat très émotionnel » : la saisie, dit-il, n’était qu’une mesure de précaution provisoire. En effet. Trente-six jours (36 !) après ce coup de force, le vaisseau sera autorisé à quitter Rotterdam pour – sous pression de DuPont, dit-on – remettre le cap sur l’Inde. Retour à l’expéditeur. Big business contre Tiers-monde : 1-0.
Le secteur de la « pharma » ne paraît sans doute pas, à la plupart, comme aussi oligopolistique que certains géants de l’agro-alimentaire, ce ne sont pas, comme au supermarché, une succession de Nestlé et de Danone mâtinée d’un peu d’Unilever. L’étal des pharmacies, avec son sérieux, renvoie une autre image. Peut-on, d’ailleurs, imaginer un secteur plus dépendant de la recherche, de l’innovation et du développement pour épancher les besoins des clients, que le secteur pharmaceutique ? Sauf que… illusion d’optique. Ces ingrédients ne sont plus les éléments essentiels de l’industrie du médicament. Au contraire, c’est la monopolisation qui est avidement poursuivie par les géants de la branche.

La course au gigantisme

Comment en est-on arrivé là ? Dans les années 50 et 60, les progrès de la médecine et de la biologie moléculaire permettent des avancées majeures du point de vue de la santé. Malheureusement, l’expérimentation sur des cobayes humains et les conséquences peu étudiées de l’utilisation de certains médicaments sont insuffisamment réglementées.
Le scandale arrive avec le thalidomide, commercialisé par la firme allemande Chemie Grünenthal (sous le nom de Softénon en Belgique). Tranquillisant pour femmes enceintes, celui-ci provoque des malformations chez les nouveaux-nés. La pilule est retirée du marché.
Mais les pouvoirs publics décident d’intervenir. Ils renforcent la législation et les contrôles. Ils imposent une procédure longue et coûteuse d’homologation des produits, de sorte qu’on puisse avoir une meilleure estimation des effets secondaires des médicaments présentés. Résultat : sur les vingt ans pendant lesquels une molécule « guérisseuse » bénéficie de la protection exclusive d’un brevet, dix environ sont consacrés à tester sur surveillance clinique les futures pilules.
Réticente au départ, l’industrie va rapidement s’apercevoir de ce que ce nouveau système offre comme possibilité. Les dispositions de vérification hospitalière sont tellement interminables qu’elles requièrent des investissements importants, que seule une poignée de firmes ont les capacités financières de les dépenser. C’est l’occasion d’éliminer définitivement les concurrents pour se partager les marchés à quelques-uns.
Mais la condition est que les entreprises restantes puissent disposer d’un système de protection intellectuelle le mieux garanti possible. De cette manière, elles peuvent faire payer très cher à la communauté les médicaments qu’elles auront passé dix ans à tester.
Le système est bien huilé et va permettre au secteur de dégager des marges et des profits inconsidérés : alors que les principales firmes manufacturières dégagent un taux de profit (rapport bénéfice net sur fonds propres) de 12,6 % en 1995, l’industrie pharmaceutique atteint un niveau de 28,4 %, soit plus du double. À partir de ce moment d’ailleurs, les quinze premières compagnies vont assurer chaque année entre 50 et 60 % de l‘ensemble des médicaments vendus dans le monde. Ainsi, en 2007, juste avant le déclenchement de la crise des subprimes, le « top quinze » détient une part de marché estimée à 56 %.

Tiers-monde cobaye

Le système est bien huilé mais comporte un versant qu’on qualifiera volontiers de sinistre. D’aucuns auront en mémoire le procès intenté par des parents d’enfants nigérians victimes de tests cliniques illégaux (onze enfants décéderont) pratiqués en 1996 par la transnationale états-unienne Pfizer, aboutissant, en 2010, quinze ans après les faits, à une décision de la Cour suprême des États-Unis faisant droit aux plaignants. La molécule en question, l’antibiotique Trovan, ne sera autorisée aux États-Unis qu’assortie d’une interdiction aux enfants et, en Europe, est tout bonnement interdite.
Le cas n’est pas isolé. Il est comme inscrit dans les gènes du casque colonial que, par une formule faisant mouche, Régis Debray voit collé sur la tête de l’homo sapiens occidental. Emblématique est la révélation stupéfiante, en 2010, du programme secret de recherche gouvernemental effectué peu après la Seconde Guerre mondiale par Washington au Guatemala qui avait conduit, entre 1946 et 1948, à infecter de bactéries porteuses de maladies vénériennes quelque 1.300 Guatémaltèques – des prostituées, des prisonniers et des malades mentaux... Les chiffres font état de 83 décès, morts « pour la science ». Le président Obama présentera ses excuses au gouvernement guatémaltèque en 2011. Vieille affaire que celle-là mais les dates ne manquent pas de fasciner. Durant cette même période, 1946-1948, le monde entier était encore sous le choc des camps nazis (et leurs « tests cliniques ») tandis que, au même moment, de grands esprits idéalistes travaillaient à la Déclaration universelle des droits de l’homme. L’un va avec l’autre ?
Mais, donc, système. Dans une longue étude de la face cachée des procédures d’homologation des médicaments aux États-Unis, Donald Barlett et James Steele mettent en lumière à quel point elles reposent aujourd’hui sur un business de sous-traitance – dont les revenus annuels sont évalués à quelque 20 milliards de dollars. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. En 1990, les tests cliniques de médicaments soumis à approbation aux États-Unis conduits à l’étranger étaient au nombre de 271 ; en 2008, explosion, ces tests, effectués directement ou par sous-traitance, se chiffraient à 6.485, une augmentation de plus de 2.000 %. Une autre base de données donne le chiffre de 58.788 tests conduits dans 173 pays depuis l’an 2000. Et c’est, largement, la même histoire qu’en 1946. On choisit des pays où le niveau de vie (les coûts des tests) est peu élevé : Bangladesh, Ukraine, Kazakhstan, Pérou, Malawi, Turquie et, bien sûr, Inde et Chine. On prend des cobayes dont le "consentement" est de pure forme : des sans-abris, des habitants de taudis, des paumés qui ne savent pas lire et qui signent les yeux fermés. Et on se frotte les mains. Qui ? Notamment les fonds spéculatifs (private equity et hedge funds) qui ont investi dans l’affaire, c’est le cas de la société de sous-traitance médicale Quintiles, deux des principaux fonds de private equity états-uniens figurent dans son actionnariat, elle emploie quelques 23.000 salariés dans 60 pays différents et, vantant ses propres services, affirme avoir « aidé à développer ou commercialiser chacun des 30 médicaments les plus vendus » par l’industrie pharmaceutique. La liste des « effets secondaires », « dommages collatéraux » et autres incidents de parcours du système est longue. En 2008, sept bébés succomberont à un « test » effectué en Argentine pour le compte de GalxoSmithKline. En Inde, 4.142 enfants, les deux tiers âgés de moins d’un an, prêteront main forte à un programme destiné à étendre la durée de vie d’un brevet dans les pays occidentaux, 49 bébés n’y survivront pas. En Pologne, 2007, des sans-abris seront sollicités pour participer au test d’un médicament antigrippal : payé 2 dollars, cela ne se refuse pas ; vingt d’entre eux mourront. Stop ou encore ?
Comme Barlett et Steele le soulignent, « un système régulatoire effectif exige une chaîne de commandement claire : il faut savoir qui est responsable envers qui, du plus petit bout de la chaîne jusqu’au sommet. Il n’existe pas de chaîne de commandement effective pour les tests cliniques aux États-Unis. Lorsque l’industrie pharmaceutique a commencé à déplacer vers l’étranger ses tests cliniques, dans les années 1990, ils ont également entrepris de sous-traiter toutes les phases du développement et du test, les confiant à des sociétés mues par le profit. Jusque-là, les tests cliniques étaient principalement effectués par des chercheurs académiques et des hôpitaux universitaires, un système qui, bien qu’imparfait, impliquait le respect de certains standards minimaux. Le marché libre a changé tout cela. Aujourd’hui, ce sont majoritairement des sous-traitants indépendants qui recrutent les patients potentiels, tant aux États-Unis que – de plus en plus – à l’étranger. Ils élaborent les protocoles des tests cliniques, les conduisent eux-mêmes, en rapportent les résultats, font appel à des "nègres" pour écrire des articles destinés aux revues scientifiques et mettent en œuvre des campagnes de promotion ». Le Tiers-monde paie cette évolution au prix fort.

Vingt ans après, aurait dit Dumas

Le problème pour ces sociétés est de pouvoir disposer sans cesse de nouvelles molécules qui pourront être brevetées et servir à terme de vaches à lait alimentant les bénéfices. C’est ici que le bât blesse. En effet, les découvertes demeurent aléatoires et les grandes innovations font défaut.
Pour les grandes compagnies pharmaceutiques, il faut trouver des astuces pour contourner cette difficulté. Et sur ce plan, les directions d’entreprise ne manquent pas d’imagination.
D’abord, elles étendent le périmètre de soins que peut prodiguer une molécule. Ainsi, celle-ci se retrouve souvent protégée durant une période prolongée. Par exemple, un produit qui peut guérir un cancer du sein se verra attribuer des vertus pour soigner le cancer à l’estomac. Ensuite, les équipes de recherche des laboratoires privés modifient quelque peu les molécules utilisées et brevettent pour vingt ans leur nouvelle découverte, même si celle-ci n’apporte pas grand-chose au niveau médical. Par ailleurs, les firmes lancent des procès judiciaires pour plagiat contre les fabricants de génériques durant le temps où leur médicament est encore sous le couvert de la propriété intellectuelle. Si nécessaire, elles produisent elles-mêmes les génériques pour écarter les intrus. Dans ce cas, elles les vendent certes à un prix inférieur à leur pilule brevetée, mais supérieur à ce que pourrait offrir un concurrent. Seulement, elles bénéficient de leur position de monopole pour contrecarrer l’arrivée d’un éventuel rival.
Malgré tout, cela s’avère souvent insuffisant. Aussi recourent-elles à des techniques comme les fusions, les acquisitions, la diversification du secteur, la clientélisation des consommateurs...

L’énergie mise dans la fusion

Depuis une vingtaine d’années, les entreprises du secteur galopent vers le gigantisme. En 1995, deux sociétés suisses, Ciba-Geigy et Sandoz, s’unissent pour former Novartis. GSK provient du rassemblement interminable de firmes considérées comme trop petites pour rester indépendantes, Glaxo et Wellcome, d’un côté, et Smith, Kline & French, Beckman et Beecham, de l’autre. Quant à Pfizer, l’actuel leader du marché, il est parvenu à cette position, en reprenant successivement Warner-Lambert en 2000, Pharmacia en 2002, puis Wyeth (anciennement American Home Product) en 2009. Cette même dernière année, la multinationale américaine Merck a pris possession d’un autre mastodonte, Schering Plough. Mais c’est sans doute Sanofi qui a fait la meilleure affaire. Cette petite filiale conjointe d’Elf (aujourd’hui incorporé dans le groupe pétrolier français Total) et de L’Oréal profite de la fusion entre deux géants de la chimie, le français Rhône-Poulenc et l’allemand Hoechst en 1999, qui, se débarrassant de ses activités autres que pharmaceutiques, devient Aventis. Elle rachète cette dernière en 2004 et devient subitement un des poids lourds de l’industrie.
Nombre de ces transactions se chiffrent à plus de 50 milliards d’euros. En conséquence, une dizaine de compagnies contrôlent effectivement l’industrie du médicament : Johnson & Johnson, Pfizer, Novartis, Merck, Sanofi, Roche, GSK, Abbott, AstraZeneca et Eli Lilly. Suivent juste derrière Bristol-Myers et la société allemande Boehringer. Ensuite, on peut aussi compter sur Bayer, firme chimique diversifiée, mais qui possède un puissant département pharmaceutique, Amgen, le numéro un des applications médicales des biotechnologies, Teva, l’entreprise israélienne, fabricant de génériques, et Takeda Chemicals, la principale entité japonaise du secteur.
En même temps, ces multinationales essaient de fidéliser leur clientèle à travers leurs produits phares. « Prenez une aspirine par jour, non plus contre la migraine mais pour votre bien-être. Et puis, achetez autre chose de la même marque, une crème hydratante, une pilule apaisante… Faites votre marché sur Internet ». De cette façon, l’industrie de la santé devient petit à petit celle des soins corporels en général. Cela aura pour intérêt d’étendre un chiffre d’affaires qui a tendance à se réduire avec l’arrivée des génériques et la crise économique.

L’actionnaire, grand bénéficiaire de la politique de santé

Jusqu’à présent, ces différentes mesures ont apporté des résultats aux géants pharmaceutiques. Le montant des ventes continue de progresser, avec un certain tassement depuis la récession et même une régression en 2012. Les bénéfices ont grimpé jusqu’à un pic de plus de 67 milliards d’euros en 2009, au moment où la plupart des autres secteurs enregistrent leurs plus grandes pertes. Mais, en 2012, ils atteignent encore près de 64 milliards d’euros.
Les fonds propres, constitués du capital initial et des profits qui n’ont pas été versés aux actionnaires et qui ont été accumulés au fil des ans, ne cessent d’augmenter. Le rythme s’est ralenti avec la crise. Mais, globalement pour les onze firmes considérées et leurs prédécesseurs, le montant a quasiment quintuplé entre 1994 et 2012.
Le taux de profit, rapport entre le bénéfice net et les fonds propres, a, en conséquence quelque peu diminué. Il est estimé à 19 % en 2012, contre 23 % en 2009. Il avait même dépassé les 29 % en 2002. C’est très largement supérieur au niveau auquel parvient la majorité des autres industries. En 2009, la moyenne des 200 plus grandes multinationales industrielles dans le monde atteignait péniblement un seuil de 10,3 %.
Mais le plus impressionnant est la hausse quasi continue des dividendes accordés aux actionnaires. Ceux-ci qui se montaient à près de dix milliards d’euros en 1995 culminent aujourd’hui à plus de quarante milliards d’euros. Malgré l’érosion du pouvoir d’achat, cela représente une fameuse progression. Et cela va continuer : sur base des annonces présentées par les entreprises dans leurs rapports annuels, on peut évaluer que le versement aux actionnaires allait passer à près de 42 milliards en 2013. Sans compter les 29 milliards consacrés par les entreprises pharmaceutiques pour racheter leurs propres actions de sorte à en faire monter le cours.
Il est intéressant de comparer ces sommes avec les 57 milliards d’euros que dépensent ces mêmes firmes pour la recherche. En effet, les dirigeants des multinationales affirment la main sur le cœur que les bénéfices élevés du secteur sont justifiés par l’ampleur des montants qu’ils doivent assumer pour financer leur équipe de chercheurs, sans être assurés des résultats de ceux-ci. En réalité, non seulement les profits sont enregistrés et alloués après dépenses pour la recherche, mais en outre, actuellement les milliards consacrés aux actionnaires sont encore plus élevés. Si on ajoute les dividendes et le rachat d’actions, on obtient pour 2012 un total de 69 milliards. Comment la santé publique peut-elle être bénéficiaire d’un tel partage ?
 
Le Tiers-monde ? Sans doute une autre planète…

Il est un domaine pour lequel l’existence des multinationales pharmaceutiques est particulièrement choquante : c’est qu’en tant que firmes privées, recherchant donc le profit le plus élevé possible, elles s’occupent prioritairement – et habituellement même exclusivement – de la demande solvable, celle qui peut payer ses produits. Dans ces conditions, les pays avancés sont nécessairement privilégiés et les régions les plus pauvres évidemment abandonnées.
Khadija Sharife souligne avec justesse que, bien que les sociétés transnationales tirent de larges revenus de leurs ventes aux quatre coins du monde, « environ 50 % des profits réalisés par l’industrie pharmaceutique le sont aux États-Unis. En 2006, ainsi, les ventes globales de médicaments sous prescription se chiffraient à plus de 640 milliards de dollars – dont près de 300 milliards aux Etats-Unis ».
On peut remarquer assez aisément ces orientations dans les rapports annuels des entreprises, puisque les marchés identifiés où elles vendent la majorité de leurs médicaments s’appellent États-Unis ou Amérique du Nord, Europe et Japon, voire Australie. Par exemple, les États-Unis et l’Europe représentent 62 % du chiffre d’affaires de Pfizer. L’Allemagne, le Canada, l’Espagne, les États-Unis, la France, la Grande-Bretagne, l’Italie, le Japon et les Pays-Bas assurent 71 % de celui d’Abbott Laboratories. La triade et la Suisse composent les ventes de Roche (Hoffmann-La Roche) à 77 %. Pour Novartis, c’est 76 %.
On pourrait continuer ainsi la liste. Si on ne prend en considération que les points de production ou liés à celle-ci comme la recherche, c’est encore pire. Par exemple, 90 % des avoirs et actifs à long terme (terrains, machines, équipement…) de Merck se retrouvent dans trois zones : les États-Unis, l’Europe et le Japon.
Seulement la roue tourne. Le poids du monde se déplace. C’est également le cas en matière de santé. Aujourd’hui, comme l’indique la présentation des résultats 2012 chez AstraZeneca, les marchés émergents sont censés contribuer à 70 % de la croissance de l’industrie pharmaceutique durant la période 2010-2015.
De nouveau, il ne s’agit pas de l’ensemble des nations du Sud, ni des populations les plus sensibles aux épidémies et aux maladies récurrentes. Ce sont les États qui sont en train de se développer, comme le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et la quasi-totalité de l’Asie de l’Est. Ce sont eux qui accumulent des richesses actuellement et qui dès lors sont en situation de pouvoir payer le prix des médicaments proposés à travers le processus de la propriété intellectuelle.
Quel prix ? Le prix « juste » ? C’est encore Khadija Sharife, déjà cité, qui relativise avec bonheur l’argument, classique dans le business de la pharma, selon lequel les prix élevés des médicaments s’expliquent par les coûts soi-disant énormes pour développer et faire agréer de nouvelles molécules. Les chiffres globaux du Big Pharma, déjà, démentent : entre 1996 et 2005, le poste recherche et développement représente un investissement de 288 milliards de dollars – pour des dépenses de « marketing et d’administration » (ce dernier inclut les bonus et stock-options des dirigeants) de 739 milliards et un profit de 558 milliards de dollars. Cherchez l’erreur. Mieux : Sharife reprend et passe au peigne fin le chiffre magique, commercialement parlant, de 1 milliard de dollars que coûteraient, à entendre l’industrie, le développement et l’homologation d’une nouvelle molécule. Ce chiffre émane d’un article publié en 2003 dans la revue scientifique Journal of Health Economics par des auteurs dont le centre de recherche est financé à 65 % par l’industrie pharmaceutique. Et ne tient pas la route. Déduction faite des faux frais les plus divers ainsi que des abattements fiscaux dont bénéficient ici l’industrie, le montant réel s’élève en réalité à quelque 200 millions de dollars, cinq fois moins que le milliard cosmétique. Faut-il s’étonner, après cela, que les vaccins vendus en pharmacie sont souvent facturés entre 40 et 100 fois leur coût de production ? Et que les populations les plus démunies en subissent dramatiquement les conséquences...

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